LIVRE DOUZIEME
Les choses étaient en ces termes , et le Japon , au milieu de la plus grande paix dont il eût jamais joui, nageait dans le sang de ses peuples , lorsqu'on vil arriver un galion de la Nouvelle-Espagne, sur lequel étaient deux Ambassadeurs qui se disaient envoyés du Roi Catholique. Ils étaient chargés de magnifiques présens, et leurs instructions portaient que le Roi leur maître désirait établir une amitié solide et un commerce durable entre les deux nations , engager le Xogun-Sama à fermer ses ports aux Hollandais. Le Roi de Saxuma dans les états duquel ils prirent terre, et à qui ils firent de fort beaux présens , se remua fort pour leur faire avoir une audience favorable , mais il reçut de la cour une réponse qui lui ôta bientôt l'envie de se mêler jamais de pareilles sollicitations. Les Ambassadeurs crurent qu'ils trouveraient à Nangazaqui une protection plus ellicace, ils se trompèrent , tout le monde leur tourna le dos , et les seuls Portugais leur firent amitié, et les reçurent chez eux. Après qu'ils eurent long-temps attendu le retour du courrier qu'ils avaient dépêché en cour , on les avertit qu'ils pouvaient
partir pour Jcdo 5 ils se mirent en marche , mais ils furent bien surpris lorsqu'arrivant au port de Muro, on leur ordonna d'y laisser tout leur équipage, et de se rendre avec très-peu de domestiques à Méaco. Là le Gouverneur de cette capitale, et Gonzoco, Gouverneur de Nangazaqui, les firent comparaître devant eux, leur demandèrent qui ils étaient, d'où ils venaient, et qui les avait envoyés ? On voulut avoir leur réponse par écrit, et les Gouverneurs l'ayant lue, leur dirent qu'apparemment ils avaient cru les Japonnais bien simples et bien peu clairvoyans, puisqu'ils avaient espéré de leur faire prendre pour une ambassade royale une misérable députation du Gouverneur des Philippines. Qu'il était aisé de voir que cette prétendue ambassade était une industrie des religieux qui ne cherchaient qu'à établir partout leur diabolique Religion. Les Ambassadeurs voulurent répliquer , mais on leur ferma la bouche , et on leur dit que le plus sûr pour eux était de s'en retourner le plus promptement qu'ils pourraient d'où ils étaient venus. Peu de temps après, il parut un édit impérial qui défendait aux Chrétiens japonnais tout commerce dans les pays étrangers. Cet édit fut bientôt suivi d'un second par lequel tous les ports du Japon, excepté celui de Nangazaqui, étaient fermés aux marchands des Indes et de l'Europe : il y était de plus ordonné que dès qu'un vaisseau aurait jeté l'ancre, lui ofli-
cier irait le visiter , dresserait une liste exacte de tout l'équipage , marquerait le nom et la condition de chacun , l'âge , et jusqu'aux traits du visage , afin qu'on put savoir combien de temps ils demeureraient au Japon ; et comme les missionnaires qui étaient restés au Japon échappaient souvent à la diligence des officiers du Prince , parce qu'ils passaient pour des marchands portugais ou espagnols, un troisième édit condamna au bannissement tous les sujets du Roi Catholique dont plusieurs étaient comme naturalisés au Japon , et avaient des établissemens très-considérables-, les Cliinois mêmes et les Coréens furent obligés de sortir , aussi bien que les Européens ; et les seuls étrangers à qui l'on ne fit point de peine , furent les Anglais et les Hollandais, parce que, bien loin d'amener des missionnaires au Japon , ils étaient les premiers à les dénoncer. Quand on eut ainsi mis ordre au dehors, on ne garda plus de mesures au dedans, et la persécution devint si générale et si sanglante , qu'il semblait que tout l'empire fût armé pour exterminer le Christianisme.
La chrétienté de Firando se distingua encore en cette occasion comme elle avait toujours fait. La première famille qui fut déférée au Roi, fut celle d'un gentilliomme nommé Michel Fiémon. Il avait une femme qui portait le nom d'Ursule, un fds appelé Jean, âgé do treize ans, et deux petites filles , Claire et Madeleine , dont l'aînée
n'avait que sept ans. Après qu'on eut fait passer Fiémon par plusieurs supplices , ou Je renvoya chez lui; mais, comme on le vil aller de maison en maison pour exhorter ses frères à la constance, on le saisit une seconde fois. Des voisins enlevèrent son fils, et n'omirent rien pendant deux jours qu'ils gardèrent cet enfant, pour l'engager à sacrifier aux idoles , mais tous leurs efforts furent inutiles : ils le laissèrent donc aller, et il courut aussitôt se joindre à sa famille. Sa sentence étant portée, par laquelle ils étaient condamnés à avoir la tête tranchée , quelques idolâtres prièrent Ursule de leur donner sa plus petite fille, et lui promirent de l'élever avec tout le soin possihle. La généreuse dame leur répondit que pour tous les trésors de la terre , elle n'exposerait pas sa fille au danger de se perdre : mais rien ne fut plus louchant que la manière dont ils allèrent au supplice. Jean Fiémon marchait le premier , portant un cierge à la main ; le père et la mère suivaient chacun une petite fille entre ses bras, et ayant aussi un cierge à la main. Quand ils furent arrivés au lieu où se devait faire l'exécution, Ursule pria qu'on l'exécutât la dernière. « Je suis bien aise, dit cette )) admirable femme , de voir avant de mourir )) tout mon monde en sûreté. » On commença donc par le mari qui tenait toujours sa petite Claire entre ses bras : le premier coup abattit la tête du père et blessa l'enfant, (ju'un second T. II. 27
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conp aclieva sans peine. Le fils suivit de près; et comme on s'approclia de la mère : (( Seigneur, y> s'écria-t-elle, les yeux élevés vers le ciel, et )) baignés de pleurs , Seigneur Dieu des miséri- )) cordes , soyez béni à jamais de m'avoir fait )) témoin d'un spectacle qui a ravi vos saints » Anges d'alégresse : je n'ai plus d'autre grâce » à vous demander, que d'accepter ce sacrifice )) que je vous fais de moi-même et de cet en- )) fiint, le reste de ma famille, et de tous les )) biens que vous m'avez donnés. » A ces mots elle embrassa tendrement sa petite Madeleine , et le coup de sabre qu'on lui déchargea dans Finstant, fut si violent, qu'il consomma le martyre de la mère et de la fille. Cette illustre famille s'était disposée au martyre par une vie toute sainte ; et l'on assure que Jean Fiémon jeûnait déjà tous les samedis de l'année en l'honneur de la Sainte-Vierge , (quoiqu'il n'eût que quatorze ans. Ce fut encore environ ce même temps qu'arriva dans l'île de Pisimo le martyre d'une dame de qualilé nommée Catherine. D'abord elle fut attachée toute nue à un arbre, et pendant plusieurs jours exposée à toutes les insultes de la populace. La servante de Dieu se voyant en cet état, s'avisa de se frotter contre l'écorce de l'arbre , et elle le fit avec tant de violence , qu'elle se mit toute en sang. Son courage croissant à mesure ({u'on la maltraitait , on la détacha , on lui mit sur le corps de mauvais
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liaillons , et on lui Ht de grandes menaces si elle n'obéissait au Prince ; elle s'en moqua : « Faites-moi, dit-elle, tous les alïionts que vous » pourrez , mon Dieu en a bien souffert d'au- » très pour moi. )) On vit assez qu'on perdait le temps à l'intimider , et on lui traiiclia la tète. Deux ans auparavant , on en avait fait autant à Jean Juquinoma son mari.
Le Gouverneur d'une ville qui n'est pas loin d'Omura, avait fait comparaître devant lui un grand nondire de Chrétiens, et les menaçait des plus effroyables supplices , s'ils persistaient dans leur rébellion contre les édits de l'Empereur. Le plus jeune de la troupe prit la parole pour tous , fit concevoir au Gouverneur qu'ils avaient un souverain mépris pour toutes ses menaces. Cet officier , indigné de la hardiesse du jeune homme , se fait apporter du feu , et s'adressant à celui qui paraissait si résolu : (( Je veux, lui » dit-il, confondre ta vanité; peux-tu tenir un » moment le bout du doigt sur ce brasier ; et » si tu ne le peux pas , conunent te résoudras- » tu à être brûlé à petit feu ? » Le jeune homme, sans dire mot, s'avance à l'instant, enfonce tout le doigt dans la braise , et le laisse brûler d'un air aussi tranquille que si son doigt eût été dans de l'eau tiède. Le Gouverneur , tout hors de lui-même , ne put proférer une seule parole , il embrassa le généreux Chrétien, et se relira, laissant à chacun la liberté de professer
telle Religion qu'il lui plairait, sans se mettre en peine des suites.
Cependant il y avait depuis plus d'un an quatre religieux dans les prisons d'Onuira. C'était les PP. Louis Solélo dont j'ai souvent parlé , et Louis SafFandra du même ordre que le P. Sotélo, le P. Michel Carvailho , Jésuite, et le P. Pierre Vasquez , ou de Sainte-Catherine , Dominicain. Les deux pères de saint François avaient avec eux un domestique japonnais nommé Louis , qu'ils admirent dans leur tiers-ordre. Le P. Carvailho était de Drague en Portugal. Il se fit religieux à vingt ans, alla faire ses études à Goa, et y professa les hautes sciences jusqu'à l'âge de quarante ans. Il obtint alors la permission qu'il demandait depuis long-temps d'aller au Japon. Il fit naufrage sur les côtes de Malaca , et ayant à grande peine gagné le rivage , il continua son voyage par terre jusqu'à Méaco, avec beaucoup de fatigues. Il arriva au Japon déguisé en soldat •, et quoique tous ceux qui étaient avec lui fussent examinés avec beaucoup de soin, les gardes le laissèrent passer sans lui rien dire. On l'envoya étudier la langue du Japon dans l'île d'Amacusa. De là il eut ordre de se transporter à Omura pour entendre les confessions des Chrétiens. 11 y fut découvert, et mis sous bonne garde dans une maison pai ticulière , où il demeura deux jours la corde au cou jusqu'à ce qu'il vînt un ordre de Gonzoco de le mettre dans la pri-
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son publique. Tous ceux qui ont écrit de ce missionnaire en parlent comme d'un homme d'une sainteté rare, d'une innocence d'ange, et d'une simplicité d'enfant, sur-tout d'une mortification excessive , car il était toujours couvert d'un cilice armé de pointes de fer qui lui entraient bien avant dans la chair. Mais persoime ne fait mieux son éloge que l'auteur de la prétendue lettre de Sotélo qui, le faisant })asser pour un homme d'une grande vertu et d un zèle ardent pour le salut des âmes , donne hautement , et par un témoignage nullement suspect, le démenti à ceux qui l'ont mal à propos choisi pour décrier sous son nom les missionnaires de sa Compagnie. Quant au P. Sotélo , il était rentré au Japon au mois d'octobre mil six cent vingt-deux , et avait été reconnu presf[ue sur le champ.
Le ^ingt-cinquième d'août on les tira tous cinq de prison et on les mena la corde au cou à un lieu nommé Faco , où ils trouvèrent des poteaux dressés; les quatre prêtres avaient chacun une croix à la main •, comme on allait les attacher ils levèrent leurs croix et parlèrent au peu- . pie. Ensuite on les lia , mais fort légèrement , et l'on mit le feu au bois , aussitôt on les entendit qu'ils récilaient quehjues prières, un moment après un bourreau voulant acconmioder quelque chose au poteau du P. Vasquez qui était fort élevé , lui monta brutalement sur les épaules , ce que le saint religieux souUVit avec
une patience qui charma tout le monde. La flamme s'approcliant , et ayant Ijrùlé les liens du bon frère Louis , on le vit aller se mettre à genoux aux pieds des quatre prêtres et leur baiser la main , après quoi il retourna à son poteau où il acheva son sacrifice. Le P. Sassandra voulut aussi aller sahier les compagnons de son martyre , mais le feu lui avait brûlé les pieds , et il lui fut impossible de faire un seul pas. Enfin ils expirèrent tous après trois heures de souffrances, laissant les spectateurs fort étonnés d'une si grand courage.
Le P. Julien Nacaura parcourait en ce tempslà les rovaumes de Bugen et de Chicugen avec de si grandes fatigues, que souvent la lassitude, jointe à plusieurs incommodités qui lui étaient survenues , Tobligeait à se faire porter où sa présence était nécessaire. Le Chicugen avait deux Rois mineurs, Fils du malheureux Damien Caïiiocami ; leurs Lieutenaus généraux , après bien des menaces pour intimider les Chrétiens, les •voyant déterminés à donner mille vies pour la conservation de leur foi, aimèrent mieux les laisser vivre tranquilles , que de répandre inutilement tant de sang. Le Bugen était gouverné par Fossacava, fils de Jécundono, jeune Prince qui, sans appréhender- la colère de l'Empereur, protégeait ouvertement le Christianisme. Les royaumes de Fingo , de Firando , d'Yo en Xicoco , la principauté dOmura, presque toutes les provin-
ces OÙ il y avait des Chrétiens , étaient comme des pays nouvellement conquis , où le sang coulait de toutes paris; le canton même de Tsugaru où l'on avait exilé tant de noblesse, ne fut pas exempt de la persécution , et plusieurs y furent brûlés vifs, aussi bien que dans les royaumes voisins. Le père Jean Matthieu Adami, Silicien avait pris dans ces provinces septentrionales la place des pères des Anges et Carvailho , et il avait la consolation de voir que la ferveur des fidèles et leur ardeur pour le martyre , surpassait encore la fureur des persécuteurs.
Les commencemens de l'année suivante firent croire que l'Empereur embarrassé d'autres affaires, laisserait pour quelque temps les Chrétiens en repos , il ne parut occupé que du soin d'assujettir les Rois de la manière que j'ai dite. On s'attendait même que cela ne se passei'ait pas si tranquillement; on se trompa : jamais volonté souveraine ne fut reçue avec plus de soumission , et ce qui semblait devoir donner aux fidèles quelque relâche pour respirer un peu , contribua plus que toute autre chose à les faire poursuivre avec plus de chaleur. Tous ces Souverains devenus sujets, croyaient faire leur cour en les maltraitant. Un des premiers qui souffrit après ce changement, fut un jeune Coréen nommé Caïe , dont l'histoire a quelque chose de fort particulier. Il était né avant la guerre de Corée , et semblait n'avoir apporté en naissant d'autre
passion qu'un extrême désir d'être éternellement heureux. Dès qu'il fut en âeçe de raisonner , il pensa sérieusement aux moyens de parvenir à la possession de cet unique objet de ses vœux; pour cela il se retira dans une solitude , où il demeura long-temps sans autre retraite qu'une caverne. On dit qu'un tigre qu'il y trouva , resta quelque temps couché auprès de lui , et qu'enfin il lui céda la place. Le jeune solitaire menait dans cette retraite une vie très-rude et trèsinnocente , il s'abstinait de tout ce qui n'est pas absolument nécessaire , et n'était occupé qu'à rêver aux moyens de se procurer une félicité sans fin. Il a de])uis raconté qu'une nuit pendant qu'il dormait, un homme s'apparut à lui, le consola, et l'assura que l'année suivante il passerait la mer , et arriverait après bien des travaux au but de tous sei souhaits. 11 regarda cette vision comjue un songe ; toutefois , l'année n'était pas encore expirée , que les Jalonnais entrèrent en armes dans la Corée sous la conduite d'Augustin Tsucaniidono , Roi de Fingo , et que le solitaire fut fait esclave. Le vaisseau qui le portait au Japon ayant fait naufrage auprès de l'ile de Zeuxima, il y a apparence que son maître , ou périt , ou lui donna la liberté, car dès qu'il eut pris terre au Japon , il se retira à Méaco dans une maison de bonses , pour y vacjuer plus tranquillement à sa grande alfaire. 11 ne trouva point parmi ces religieux idolâtres la paix de l'ame qu'il dé-
sirait , et il en tomba malade de chagrin. Un jour qu'il était au lit il lui sembla voir la maison toute en feu. Une autre fois il vit un enfant d'une beauté ravissante , qui lui dit d'avoir bonne espérance , qu'il ne tarderait pas à être satisfait. Il s'éveilla là-dessus fort consolé et parfaitement guéri. Il quitta aussitôt la maison , et le jour même il rencontra un Chrétien à qui il fit le récit de toutes ses aventures. Celui-ci le mena sur-le-champ au collège des Jésuites, où on l'instruisit avec soin de nos mystères. Connue il cherchait sincèrement la vérité , on n'eut aucune peine à le faire entrer dans tout ce qu'on lui proposa des articles de notre créance. Il demanda avec empressement le Baptême, et la grâce du Sacrement produisit dans cette ame si bien disposée des elfets merveilleux. Pendant qu'on l'instruisait , un père du collège lui ayant montré un tableau de Notre-Seigneur. « 0 mon père , » s'écria- t-il, voilà celui que j'ai vu dans ma » caverne , et qui m'a prédit tout ce qui m'est )) arrivé. » Il se donna ensuite aux missionnaires, et les accompagna dans leurs courses apostoliques ; sa charité pour les malades , et surtout pour les lépreux , parut en mille occasions, et il n'est point de vertus dont il n'ait donné des exemples admirables. En mil six cent ([uatorze il suivit Ucondouo aux Philippines. Après la mort de ce grand homme il retourna au Japon , où il reprit bientôt son ancieinie façon de
vivre. Le péril pressant de plus en plus , il se crut oljliiïé (le redoubler ses austérités et ses oraisons. Enfui , un jour qu'il était allé visiter des Chrétiens qui étaient prisonniers pour la foi , il se déclara ouvertement Chrétien et catéchiste des pères Jésuites , sur quoi on l'arrêta. Il fut longtemps dans les prisons de Nangazaqui , où il n'est pas aisé de dire jusqu'à quel point il mortifiait son corps. Il couronna tant de vertus d'un glorieux martyre ; il fut brûlé à petit feu avec un nommé Jacques Coïci , chez qui le saint martyr, le P. Pierre Vasquez avait été pris , et tous deux firent paraître dans ce supplice une constance plus qu'humaine. Il arriva alors une chose dans le royaume de Déva , qui donna à tous ces peuples une grande estime pour le Christianisme. Une jeune femme nommée Monique Oïva avait été répudiée par son mari, qui était un des principaux du pays; elle fut à peine retournée chez son frère , qu'elle apprit qu'on l'avait accordée à un idolâtre : elle déclara aussitôt que pour toutes choses au monde elle ne consentirait jamais à un tel mariage ; il lui en coûta la vie. Ses parens s'assemblèrent pour essayer de vaincre sa constance , et ils firent pour cela bien des efforts inutiles. Enfin on lui déclara qu'il fallait se rendre ou mourir. A cette pro])osilion , la servante de Jésus-Christ se jette à genoux , et présente sa tète qu'un de ses parens lui trancha dans l'instant. On enterra le corps , et on eut
grand soin de caclier aux Chrétiens le lieu de sa sépulture. Au bout de quelques mois , un fleuve s'étant débordé d'une manière dont on n'avait point encore eu d'exemples , le cercueil où était le corps de la sainte martyre fut entraîné par les eaux , et trouvé dans un temple. Les bonses fort surpris , et s'imaginant que ce cercueil renfermait quelque trésor, l'ouvrirent, et n'y trouvant qu'un corps de femme parfaitement sain , la couleur merveille , et les habits mêmes dans leur entier , ils prirent le parti de l'enterrer dans un jardin qui joignait le temple. La nuit suivante quelqu'un aperçut que toutes les branches d'un pin sous lequel reposait le saint corps , se pliaient jusqu'à terre , et que tout l'endroit était couvert d'une multitude d'enfins parfaitement beaux , et dont les habits jetaient un fort grand éclat. Les bonses ne sachant à quoi attribuer cette merveille , qui se renouvelait toutes les nuits , firent à leurs faux dieux quantité de sacrifices qui n'aboutirent à rien. Enfin , le quatorzième février , qui était l'anniversaire de la mort de Monique, un feu s'éleva tout-à-coup de terre, et réduisit en cendres le temple et la maison des bonses. On reconnut en même-temps que le corps, qui était caché dans cette terre intidèle , était celui de Monique , et le nom du Dieu'des Chrétiens devint plus célèbre que jamais dans toute cette contrée , qui ne laissa pas d'être arrosée cette même année du sang d'un fort grand nombre de martyrs.
II. Je ne m'arrête point à décrire plusieurs autres merveilles que je trouve dans les relations de ce temps-là, et qui étaient toujours suivies de iirandes conversions. Sur ces entrefaites , les fidèles du Japon perdirent, dans l'espace de peu de mois, une bonne partie de ce qui leur restait de meilleurs ouvriers. Il y avait trois ans ([ue le P. François Pacliéco gouvernait cette église , avec toute la prudence que demandaient les temps difficiles où il se trouvait. Ce missionnaire était né au Pont de Lima , en Portugal , d'une famille illustre. Il fut Faîne des enfans de Dom Garcie Lopez Pacliéco , et de Dona Maria Borgea de Mesquita , sœur du P. Diego de Mesquita, dont nous avons parlé en plusieurs occasions. Il se fit Jésuite à l'âge de vingt ans, et à peine avait-il fini ses études de philosophie , qu'il passa aux Indes. Il étudia en théologie à Macao , et il l'enseigna ensuite au même lieu avec applaudissement. Il entra au Japon en mil six cent quatre ; et en mil six cent vingt-deux , il succéda au P. Matthieu de Couros , dans le double emploi de provincial de la Compagnie , et d'administrateur de l'évèché du Japon. Il avait été Gr«nJ- Vicaire du feu Évêque Dom Louis de Cerqueyra , et comme son caractère était l'humilité et la douceur , qui ont fait celui de Jésus-Clirist même , le choix qu'on fit de lui pour le charger de toute la mission fut généralement approuvé. Son séjour ordinaire était Cochinotzu,
et quoiqu'on eut une attention toute particulière à le chercher , on fut très-long-temps sans découvrir sa retraite. Enfin , il fut trahi par un apostat , qui faisant le zélé Chrétien , avait gagné sa confiance. Il fut arrêté le vingt-huit de décenihre , avec quatre de ses catéchistes , son hôte , et toute la maison où il demeurait. Ceux qui avaient la principale autorité dans la ville, voyant (ju'on faisait un crime d'avoir logé ce père, déclarèrent que c'était par leur ordre qu'on l'avait retiré , et que si c'était un crime , ils étaient les premiers coupa ]jles. On se contenta de leur dire que le Roi d'Arima en serait informé , et on conduisit les prisonniers à Ximahara , où le P. Jean-Baptiste Zola fut encore amené.
Ce père était de Brescia , dans l'état de Venise : il semhlait être né avec le désir du martyre , qui , prenant de nouveaux accroissemens à mesure que le saint homme croissait en âge et en vertu , était devenu extrême les dernières années de sa vie. Il passa au Japon en mil six cent six, fut ohligé d'en sortir en mil six cent quatorze, et y rentra six mois après. On Fairèta dans une maison située sur le hord de la mer, où il s'était réfugié sachant qu'on le cherchait. On prit avec lui un Coréen , nommé Vincent Caun Cafioïe, qui avait été donné étant enfant aux missionnaires, et dcjniis les avait toujours suivis dans leurs voyages. Cafioië était le fils d'un des principaux olficiers du Roi de Corée. Son
père , en parlant pour l'armée que son Prince devait conduire en personnes contre le Roi de Fingo, mit sa famille en sûreté dans un endroit inaccessible. Il arriva que Cafioië , qui n'avait alors que treize ans , s'égara et se trouva assez près de l'armée japonnaise. Bien loin d'en être eirrayé , la curiosité le prit de s'en approcher davantage , et sans songer à quoi il s'exposait , il s'en alla tout droit à la tente du Roi de Fingo. Ce Prince fut charmé à la vue de cet enfant 5 qui était d'une rare beauté, il le prit en affection , et pria un seigneur de ses parens d'en avoir soin. Celui-ci le tint auprès de lui jusqu'à la fm de la guerre, ensuite étant repassé au Japon , il le mena à l'île de Xequi , et le donna aux missionnaires qui l'instruisirent, le baptisèrent , et se l'attachèrent entièrement.
Le P. Matthieu de Couros, qui venait de reprendre pour la seconde fois le gouvernement de l'église du Japon, n'était pas à vingt pas du P. Zola , lorsqu'on arrêta ce missionnaire ; et Tanga-Mondo , que l'Empereur avait chargé de la recherche des Chrétiens dans le royaume d'Arima , avait été averti qu'il n'était pas loin, un moment après même que le P. Zola fut saisi, la maison ou était le P. de Couros parut investie. Le serviteur de Dieu crut qu'il n'y avait plus aucun moyen d'échapper à un danger si pressant, il mit son rosaire à son cou, et se préparait à sortir de la maison , lorsque son hôte
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l'arrêtant par le bras , lui dit qu'il ne s'agissait pas de lui , et que les cavaliers qu'il voyait allaient saisir les Liens de Jean Naïsen , chez qui le P. Zola venait d'être arrêté. Il disait vrai; les soldats passèrent plus avant, et le père eut le loisir de se retirer sur une montagne où il demeura six semaines dans une é table abandonnée.
Ces nouvelles étant portées à Nangazaqui , Feizo , qui y commandait en l'absence du Gouverneur, voulut avoir part à de si heureux succès : ses diligences ne furent pas inutiles , et il fit faire à cette chrétienté une perte qu'elle ne répara jamais depuis. Le P. Balthazar de Torrez gouvernait cette Eglise depuis la bataille d'Ozaca , et dans un corps usé de travaux , conservait tout son zèle et l'ardeur de ses premières années. Ce père était né à Grenade , de Dom Melchior Pérez de Torrez , et de Dona Isabella Arias de Mansilla , tous deux d'une famille trèsillustre : le P. de Torrez portait sur son visage, et dans tout son extérieur, l'éclat d'une si haute naissance. Il avait la taille haute , le port majestueux, les traits nobles et réguliers. Il se consacra de bonne heure au service de Dieu parmi les Jésuites , et comme il était propre à tout , il fut chargé successivement de plusieurs emplois d'importance, où il s'acquit une réputation toujours soutenue : en mil six cent il eut permission d'aller au Japon , et il n'y arriva qaa-
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près beaucoup de fatigues et de grands dangers. La Tense , les villes impériales d'Ozaca , de Sacai , de Fucimi , toutes les provinces du nord , fui'ent le vaste champ où il exerça plus longtemps son zèle. La plupart des missionnaires ayant été exilés en mil six cent quatorze , le P. de Torrez fut six mois caché dans un désert , où il n'eut, pendant tout ce temps-là, d'autre compagnie que celle des bêtes. Il se trouva à Sacai dans la dernière guerre civile, et après la journée d'Ozaca , il fut pris dans des joncs où il s'était caché. On le dépouilla , et on le laissa aller , enfin , il s'enferma dans Nangazaqui , y soutint long-temps la ferveur des Chrétiens, et leur montra , par son exemple , ce à quoi il les avait tant exhortés par ses discours. Il était allé confesser la fille de son hôte , qui demeurait dans le voisinage. Son hôte , qui se nommât Caïe , l'avait suivi , mais , par malheur , il avait laissé ouvert un coffre plein d'ornemens sacerdotaux, les gardes de Feizo y étant entrés un moment après, ne doutèrent point, à la vue de ces ornemens , qu'un missionnaire ne logeât dans cette maison, et se mirent à cliercher de tous côtés pour voir s'ils ne découvriraient rien. Sur cela, Caïe rentre dans sa maison , on le saisit , et à force de menaces , on veut l'obliger à dire ce qu'était devenu le religieux qu'il avait retiré chez lui. Ils eurent beau faire, le bon homme ne leur dit jamais que cqg deux mots : « Je suis Chrétien ,
)) et il y a long-lemps que je soui.aite de don- ):> lier ma "vie pour le Dieu que j'adore. :» Vous serez content , lui dirent les gardes , et après l'avoir lié et mis en sùrelé , ils entrèrent chez Jean Rugo, son gendre. Le P. de Torrez y était, car c'était la femme de Rugo que ce père était venu confesser; mais on avait eu soin de cacher le serviteur de Dieu dans une double muraille. Les gardes eurent beau chercher , ils ne trouvèrent rien. Le missionnaire fut deux jours dans cette espèce de cachot sans oser se remuer, après quoi on le conduisit dans un petit village où il demeura un mois. Il y disait la messe , d'abord en secret, mais dans la suite, les Chrétiens ne purent s'abstenir d'y aller par troupes, et firent découvrir sa retraite. Deux soldats se présentèrent à la porte comme Chrétiens. On les admit; quelques momens après, ils sortirent sous je ne sais quel prétexte , et revinrent avec un renfort comme le père finissait la messe. Ils se jetèrent sur lui, le lièrent étroitement, le conduisirent comme en triomphe dans la ville , et le traitèrent fort mal.
Feizo n'en usait pas de même, il fit conduire en prison tous ceux qui avaient été arrêtés avec le missionnaire, et pour le père, il le fit garder dans une chambre de son logis , et l'entretint plusieurs fois assez familièrement ; au bout de quelque temps , il reçut ordre d'envoyer son prisonnier à Omura , ce qu'il exécuta avec T. II. 38
beaucoup de répugnance. D'un autre côté, les prisonniers de Xiniabara menaient une vie plus angélique qu'humaine , et étaient l'admiration de tout le monde. Le provincial avait reçu dans la Compagnie , trois de ses calécl listes , Pierre Rinxi, Paul Kinsuqui, et Jean Kisacu. Pour le quatrième, Gaspard SandamatzAi, il y avait déjà quelques années qu'il était Jésuite. Le père Pachéco fit à Vincent Cafioië, compagnon du père Zola, et à Michel Tozo, compagnon du père de Torrez, la même grâce qu'il avait faite à ses trois dogiques, et il reçut leurs vœux dans le même lieu de leur supplice. Cependant, les gardes de la prison, après avoir quelque temps traité leurs prisonniers avec beaucoup de dureté, charmés de leur patience et de leur douceur , sentirent d'abord leurs cœurs s'amollir. Ils eurent ensuite la curiosité de savoir comment des personnes qui paraissaient assez faibles, pouvaient parmi tant de misères, conserver une si grande gaîté. lisse rendirent donc affables , on les instruisit des principaux articles de notre Religion, ils furent convaincus, et déclarèrent que si les temps devenaient meilleurs, ils se feraient Chrétiens. Un seul surmonta toutes les difficultés qui arrêtaient les autres , et reçut le baptême. Les autres eurent , pour les prisonniers, tous les égards possibles, et ne se lassaient point de publier la douceur de leurs mœurs, et la sainteté de leur loi. Tanga-Mondo en étant averti , envoya , pour commander les
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gardes , un gentilliomme son parent , l'iiomme du monde qu'on eût le moins soupçonné de devenir jamais Chrétien. C'était la brutalité même, et il disait d'ordinaire qu'il fallait être bête pour embrasser le Christianisme; néanmoins, dès la première fois qu'il vit les prisonniers, il se trouva changé. Il continua de les voir, et au bout de huit jours , on fut assez surpris de l'entendre dire qu'on n^ était pas homme , si , connaissant la Religion chrétienne, on ne l'embrassait pas, ou si après l'avoir embrassée , on l'abandonnait par la crainte des tourmens et de la mort. Mondo n'épargna ni reproches , ni menaces , pour le ramener à ses premiers sentimens : le néophyte lui répondit toujours qu'on pouvait lui ôter ses biens, ses emplois, la vie même, mais non pas changer son cœur.
Cette conversion ne rendit pourtant pas meilleure la condition des prisonniers. On changea leurs gardes toutes les fois qu'on s'aperçut qu'ils en étaient bien traités. A la lin , le père Pachéco tomba dans une paralysie qui fut bientôt suivie d'un continuel tremblement de tout le corps. Mais tant de souilrances ne sulîisaient pas encore aux confesseurs de Jésus- Christ. Ils y ajoutèrent de très-grandes austérités : il paraissait néanmoins que Mondo avait entrepris de lasser leur patience , et voulait se faire un mérite à la cour de les avoir vaincus ; désespérant enfni d'en venir à bout, il résolut de les tour-
nienter , mais séparément , de peur qu'ils ne s'animassent les uns le« autres à la constance , et parce que Vincent Cafioie était étranger , il crut qu'il serait plus aisé à réduire. Il le fit Tenir chez lui , le combla d'amitiés et de caresses, lui promit tout ce qu'il crut capable de le tenter, et en même temps il lui représenta les horribles supplices auxquels il allait être exposé , s'il ne consentait à ce qu'on souhaitait de lui. Tout cela n'ayant eu aucun effet , Mondo fit étendre le saint novice tout nu sur le pavé, c'était fhiver , et il fiiisait un fort grand firoid ; mais' l'inhumanité du Gouverneur ne se borna pasr-là , il se mit lui-même à tenailler par tout le corps le serviteur de Dieu, qui ne faisait que rire d'un si horrible supplice; Mondo commanda ensuite qu'on lui fît avaler quantité d'eau , et qu'après on la lui fit rendre avec le sang. Ce tourment épuisa le martyr, et il tomba en défaillance ; mais tout-à-coup il revint à lui, recouvra toutes ses forces , et dès ce moment , il ne sentit plus d'autre mal qu'un peu d'engourdissement aux pieds et aux mains. On continua de le faire souffrir pendant quelques jours; mais comme l'on vit que c'était inutilement , on le renvova dans une prison ouverte à tous les vents, ou , l'espace de vingt-quatre jours, on le laissa absolument manquer de tout. Mondo e^it apparemment poussé plus loin ses cruautés, mais il reçut ordre de Midruma Cavaccidono, qui venait
(le succéder à Gonzoco dans le gouvernemenÉ de Nangazaqui, de lui envoyer tous ses prisonniers-, ils partirent donc, et, à leur arrivée, ils apprirent qu'ils étaient condamnés au feu , et que leurs poteaux étaient dressés sur la sainte montagne. Cavaccidono n'était pas cruel, mais il avait des ordres précis, d'ailleurs, il soulagea les martyrs autant qu'il le pût. Un renégat, domestique de Feizo, étant allé visiter le lieu de l'exécution , vit qu'on avait laissé un grand espace entre le bois et les poteaux; il en demanda la raison, et on lui répondit que c'était pour prolonger le supplice. Cela est inhumain, reprJt-il ; c*est tout ce qu'on pourrait faire contre les plus grands scélérats. Il fit aussi rapprocher le bois , et en alla rendre compte au Gouverneur, dont il en reçut de grandes louanges.
Les prisonniers de Ximabara traversèrent toute la ville de Nangazaqui , et joignirent sur la montagne le père de Torrez et Michel Tozo qui les y attendait. Le père Torrez n'eut pas plus tùt aperçu son provincial , qu'il courut à lui , et le tint long -temps embrassé. Un moment après , Cavaccidono arriva , et les martyrs furent liés à leurs poteaux. On avait joint aux neuf religieux quatre Espagnols des Philippines. Quelques-uns ont cru que c'étaient quatre Japonnais qui étaient revenus de Manille où on les avait exilés : quoiqu'il en soit , dès que Cavaccidono eut pris sa place, o» mit le feu au bois. C'était quelque
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ciiose de nouveau pour ce Gouverneur de voir mourir avec tant de joie des personnes déjà aflaiblies par une longue prison et Ijeaucoup de inanvais traitemens. Il en fut surpris au dernier point , et cela augmenta de beaucoup le chagrin qu'il avait de se voir dans la nécessité de iaire périr si indignement des hommes dont il ne pouvait se dispenser de publier hautement la vertu.
Le Japon cependant perdait insensiblement tous ses ouvriers : il en mourut encore cette même année deux des plus infatigables. Ce furent les pères Jean Baptiste de Baëza , et Gaspard de Castro. Le premier était d'Upella en Andalousie, et le second de Brague en Portugal. Le père de Baëza avait un talent si rare de toucher les cœurs , et Dieu seconda tellement son zèle , qu'il n'y eut peut-être jamais de missionnaire au Japon , qui ait converti un si "rand nombre d'idolâtres. On assure qu'en trois ans qu'il demeura au royaume de Fingo , il baptisa soixante et quinze mille adultes , outre un nombre infini d'enfans. Le père de Castro entra tard dans la Compagnie de Jésus ; et comme il n'avait presque point de lettres , il se borna d'alx)rd aux oflices domestiques. Il savait un peu ne médecine , et le père Morale/ ayant été sacré Évêque du Japon , le mena avec lui. Ce Prélat mourut aux Indes, et Castro fut compagnon de son successeur qui , lui trouvant beaucoup de zèle et un grand sens , le fit
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prêtre- L'humiiiLé du serviteur de Dieu ne souffrit point de ce changement , et il a rendu à la mission du Japon des services infinis. Ni lui , ni le père de Baëza n'eurent point devant les hommes la gloire du martyre ; mais il est à croire qu'ils en eurent le mérite devant Dieu. Effectivement on ne peut appeler autrement la vie qu'ils menèrent jusqu'à la fin, qu'une mort continuelle. Les dernières années , le père de Baëza était devenu paralytique , et souffrait de violentes douleurs causées par une contraction de nerfs presque générale : il ne laissait pas en cet état de travailler au salut des âmes , se faisant porter dans une espèce de hierre par- tout où sa présence était nécessaire.
On se lassait à la cour impériale de faire périr tant de monde , et Ton ne se proposa plus que de faire des apostats. Ce fut alors qu'on mit en usage des supplices jusque-là inouïs, et dont la seule description fait frémir. On attaqua les femmes du côté de la pudeur , et les maris par la prostitution de leurs femmes. La délicatesse des Japonnais sur cet article est extrême ; aussi vit-on malheureusement tomher plusieurs de ceux qui avaient résisté aux plus cruelles tortures. Le nomhre des véritables confesseurs de Jésus-Christ fut pourtant encore de heaucoxip plus grand que celui des infidèles. Une femme fort qiialifiée , nommée Suzanne , convaincue d'avoir logé des rehgieux , fut dépouillée et pendue par les che-
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veux à un arbre pendant un froid très-piquant. On fit plus , elle avait une petite fille à la mamelle , on dépouilla encore cet enfant , et on l'attacha aux pieds de la mère. Comme on vit que ni les cris que jetait cette petite innocente, ni riiorreur d'un si étrange supplice n'ébranlaient la généreuse Suzanne, Mondo s'approcha d'elle, et lui dit qu'elle s'attendît à souffrir dans peu les plus horribles supplices. Elle répondit qu'elle ne désirait rien avec plus d'ardeur , et dans le moment elle fut pénétrée d'une joie intérieure qui lui ôta le sentiment de tous ses maux , ainsi qu'elle-même le déclara depuis. Au bout de huit heures , on la délia , on lui rendit ses habits , et on la laissa sur une natte : elle voulut alors donner la mamelle à son enfant ; mais il ne lui fut pas possible d'étendre le bras : d'ailleurs la petite fille à force de crier, avait jeté une si grande quantité de sang , qu'elle en était toute couverte. La pauvre mère ne savait plus que faire, lorsqu'un officier de cuisine lui vint dire de le suivre. Elle crut que c'était pour la faire mourir , et la joie qu'elle en conçut lui redonna en un moment toutes ses forces : elle se leva sans peine , et fut conduite à la cuisine où on lui mit un collier de fer au cou , et on l'attacha avec une grosse chaîne à un pilier. Le lendemain on la détacha , et Mondo la fit venir devant lui, la menaça de la mettre dans un mauvais lieu , de l'abandonner à ses valets , de tour-
menter en sa présence tous ses parens , de la faire passer elle-même par les plus efifroyables tourmens. A ces menaces il ajouta mille promesses les plus flatteuses : elle se moqua de tout. Enfin Mondo ordonna qu'on allât l'altaclier dans retable avec les bêtes. Suzanne y demeura jusqu'au soir , ne cessont de louer Dieu. Sur le soir , on la reconduisit à la cuisine , où elle demeura six mois atlacliée de la manière que j'ai dite. Au bout de ce temps-là, sa constance clioquant.les infidèles, on l'envoya à Nangazaqui où elle consomma son martyre avec son mari qui avait reçu au Baptême le nom de Pierre , Mancie et Matliias Araqui , frères et fils du saint martyr Thomas Araqui, Riémon , Jean Naysen, Monique sa femme , et Louis leur fils , Jean Tanara et Catherine sa femme. Les deux premiers avaient logé le père Paclicco.
Parmi ces illustres martyrs qui se distinguèrent tous par une constance héroïque, par toutes les vertus qui font les plus grands Saints, et sur-tout par une austérité de vie qui leur fit joindre toutes sortes de macérations à toutes les incommodités d'une longue et fi\cheuse prison , il n'y en eut point (pii se fit plus admirer que Monique , femme de Naysen. Son mari était un iiomme de condition , que mille belles qualités rendaient également aimable et estimable. Dès l'enfimce , il avait fait paraître une piété peu commune , qui lui avait fait sacrifier la faveur
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de son Prince à sa Reli^^ion. Dès l'acte de douze ans, il avait signé de son sang qu'il mourrait plutôt de mille morts que d'abandonner sa foi, il n'avait retiré chez lui le père Zola que dans respéran(5e de mourir avec ce missionnaire qu'il savait bien qu'on cbercliait par-tout. Cependant, comme on le voulait sauver , tout fut mis en usage pour le pervertir, mais inutilement. Enfin la vue de sa femme qu'on fit semblant d'abandonner à deux jeunes débauchés, le fit renoncer à son devoir. « Cruels , s'écria-t-il , ne » déshonorez point ma femme , et je ferai tout » ce que Ton voudra. » Aussitôt on les renvoya tous deux libres ; mais Mondo apprenant que Monique ne cessait de reprocher à son époux sa lâcheté , il la fit venir , lui montra du feu , lui demanda si elle pourrait y résister , et lui ordonna d'en faire l'essai. Monique , sans balancer, se mit en devoir de prendre des charbons à pleines mains. Mondo tira son sabre, et le leva comme pour lui couper le bras, Monique ne se retira point. Le Gouverneur vit bien que la constance de cette héroïne était à l'épreuve de tout , et il la renvova chez son mari. Elle le trouva abîmé dans un chagrin mortel , et noyé dans les larmes -, la vue de sa femme qui avait triomphé du tyran , redoubla sa douleur , et ne la pouvant plus supporter, il alla trouver le Gouverneur , lui dit qu'il venait réparer soi> infidélité , et qu'il lui déclarait qu'il n'avait jamais cessé
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d'être Chrétien. Mondo le renvoya en prison , où les autres prisonniers firent paraître une joie extraordinaire de sa conversion. Deux de ses serviteurs , imitateurs de son péclié , le furent de son retour à Dieu. Sa femme ne tarda pas à l'aller joindre avec son fils et un esclave qui avait souffert pour la foi des maux horribles. Enfin de Ximabara où ils étaient, on les envoya à Nangazaqui : les hommes furent brûlés, et les femmes décapitées ; Mancie Araqui était mort dans la prison. On brûla son corps avec les autres, et après qu'on eut réduit en cendres jusqu'aux poteaux où ils avaient été attachés, on jeta à la mer tout ce qui en restait.
Les relations des années suivantes ne sont qu'un détail assez ample des cruautés qu'on exerça sur les fidèles. Le récit en fait frémir , et le nombre des martyrs dont il y est parlé est infini : encore les auteurs assurent-ils le Général des Jésuites à qui ils écrivent qu'ils ne parlent que du Ximo , et qu'ils en passent beaucoup plus qu'ils n'en disent. En effet, Buni^ondono, Seineur du Ximadara, et Cavaccidono, Gouverneur de Nangazaqui , devenus cruels par habitude et par politique, s'étaient joints au Gouverneur d'Arima , pour inventer de nouveaux supplices. Ni âge , ni sexe , ni condition , rien ne fut épargné. Les Hollandais qui ont été témoins de ces inhumanités, n'en parlent qu'avec horreur : aux uns, disent-ils , on arrachait les ongles 3 on perçait
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aux autres les bras et les jambes avec des vilebrequins , on leur enfonçait des alênes sous les ongles, ce qu'on recommençait plusieurs jours de suite. On en jetait dans des (bsses pleines de vipères. On remplissait de souffre , et d'autres matières infectes , de gros tuyaux , on y mettait le feu , puis on les appliquait au nez des Cbrétiens, et on y soufflait, afm qu'ils en avalassent toute la fumée , ce qui leur causait une douleur très-sensible. Quelques-uns étaient piqués par toutes les parties du corps avec des roseaux fort pointus ; d'autres étaient brûlés avec des torches ardentes, ceux-ci étaient fouettés en l'air, jusqu'à ce que les os fussent tout décharnés ; ceux-là étaient attachés en croix à de grosses poutres qu'on les contraignait de traîner jusqu'à ce que le cœur leur manquât. Pour faire souffrir doublement les mères , les bourreaux leur frappaient la tète avec la tête de leurs en fans , et faisaient paraître plus de fureur à mesure que ces innocens criaient plus haut.
Le seigneur de Ximabara découvrit cinquante Chrétiens; il les fit ])romener par toute la ville dans un état à les couvrir de la plus extrême confusion; ensuite il conunanda qu'on les traînât à une plaine sur le bord de la mer pour y souflrir les derniers supplices. Parmi ce grand nombre de fidèles, il y en avait sept du nombre des({uels était une femme, qui se distinguaient par un plus grand zèle, le tyran s'atta-
cha à les faire tourmenter avec une inhumanité qui n'a point d'exemple. Il fit creuser sept fosses à deux brasses l'une de l'autre, il y fit planter des croix sur lesquelles on étendit les martyrs, puis on leur enferma la tête dans des planches qu'on avait placées exprès, enfin on les scia avec des cannes tranchantes , les uns au bras , les autres au cou; les bourreaux jetaient de temps en temps du sel dans les plaies , et ce cruel supplice dura cinq jours de suite sans relâche. Les bourreaux se relevaient tour-à-tour, et les médecins qui étaient présens , avaient soin de faire prendre des cordiaux aux martyrs. C'est ainsi que par une barbarie qu'on n'avait point encore imaginée, on employait à prolonger le supplice des fidèles, un art uniquement destiné à la conservation des hommes.
Voilà une partie de ce que les Hollandais ont écrit de la manière dont on tourmentait les Chrétiens au Japon , et quoique ces li^^réliques n'aient guère su que ce qui se passait à Nangazaqui et aux environs, ils conviennent que, depuis la naissance du Christianisme , on n'a jamais vu ni de plus longue persécution , ni de plus horribles supplices , ni l'Eglise plus féconde en martyrs. Qui ne sera surpris , après un témoignage si authentique de gens dont l'autorité ne saurait être ici suspecte, d'entendre dire que le plus (ji'a))d nombre des Chrétiens du Jupon ne sachant de la Religion que ce que les Jésuites leur
en avaient appris , il n'était pas étonnant qu'ils préférassent les instructions douces et accommodantes qu'on leur avait données ^ à de plus saintes et de plus sévères et favorisassent l'ambition de leurs instructeurs , parce que ceux-ci favorisaient leurs cupidités j mais si le disciple ne doit pas s'attendre à être mieux traité que son maître, il n'y a pas lieu d'être surpris qu'on fît passer pour des liommes charnels et corrompus, des fidèles qui faisaient et qui feront à jamais un des plus Leaux ornemens de l'Eglise , dans le même temps qu'on représentait, comme des séducteurs , dont la inorale portait le venin da7is le cœur de qui que ce fut qui en approchât ^ ceux qui étaient leurs maîtres et leurs pères en Jésus-Christ , selon l'expression d'un grand Pape. Après tout , il est l)ien glorieux aux Jésuites qu'une partie de leurs ennemis reconnaissent que le plus grand nomhre des fidèles Japonnais aient été leurs élèves , et que les autres soient contraints de puhlier qu'il n'y a point eu de persécution plus sanglante ni plus féconde en martyrs que celle du Japon. Voilà, je crois, en deux mots, de quoi fermer la houche aux calomniateurs des missionnaires et des Chrétiens qui ont arrosé ces îles de leurs sueurs et de leur sang, et qui firent, pendant tout le cours de cette persécution, des actions si iiéroiques, qu'il semble que tous les exemples de fermeté et de générosité chrétienne, dont toutes les autres na-
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lions du monde soumises à Jésus- Christ ont illustré l'Eglise , aient été renouvelés dans un coin de l'Orient. En voici quelques éclianlillons qui feront juger du reste.
Tanga-Mondo , Gouverneur d'Arima , fit venir dans une salle presque toute couverte de braises ardentes , une troupe de Chrétiens qu'il tenait dans ses prisons , leur ordonna de se mettre à genoux tout nus au milieu de ces brasiers, et déclara que le premier mouvement qu'ils feraient serait pris pour un signe d'apostasie. Ils obéirent , et Mondo , voyant que pas un ne branlait , quoiqu'ils fussent à demi-rôtis , ne put souffrir une constance qui le bravait , et les fit retirer. C'était des jeunes gens à qui il s'était d'abord adressé ; il espéra venir plus aisément à bout des personnes plus âgées. Il y avait dans le territoire d'Arie un vieillard de soixante et douze ans, nommé Léon Kéisaymon , qui, dans l'absence des pasteurs soutenait par son zèle la foi des Chrétiens de cette contrée. Mondo le manda : (( J'apprends , lui dit- il , que vous et vos en- )) fans êtes à la tête de ce qu'il y a dans le » royaume de gens rebelles aux dieux et au )) Prince. Il faut que tout à l'heure vous ollViez )) de l'encens aux divinités que l'on reconnaît dans » l'empire , ou je ferai de vous un exemple (|ui )) fera trembler les plus hardis. Mon âge , re- » prit le vieillard , et les mesures que j'ai i)ri- )) ses pour n'être point trompé sur le fait de la
)) Religion , sont des préjugés en faveur du clioix » que j'ai fait , et j'espère de la bonté du Dieu )) que j'adore , que bien loin d'être un exemple » de terreur , ma mort servira d'un nouveau » motif pour animer de plus en plus la ferveur 7) des Chrétiens. )) Comme il parlait encore , on lui ordonna de s'étendre tout nu sur des charbons embrasés. Il obéit, se dépouilla lui-même, et se coucha sur un brasier avec aussi peu d'émotion que s'il se fût mis au lit. Au bout de quelques momens , on lui dit de se tourner de l'autre côté; il se tourna , ce qu'il fit plusieurs fois. Mondo ne put long-temps soutenir ce spectacle, il sortit la rage dans le cœur, et le vieillard fut retiré du feu , et reporté chez lui. Toute sa famille fut ensuite appelée , et tous , jusqu'à une petite fdle de quatre ans, furent traités à peu près de la même manière. Kéïsayémon à qui on les renvoya demi-morts , les reçut avec un transport de joie dont il ne fut pas le maître ; et après les avoir tendrement embrassés , il alla dans le ciel prendre pour lui et pour eux possession de la récompense qui les attendait.
Une autre famille ne fut ni moins maltraitée , ni moins constante. Gaspard Guichisuque et sa femme , qui portait le nom de Luce , furent cités pour répondre de leur foi , et confessèrent Jésus-Christ avec beaucoup de fermeté. On les dépouilla , et on les brûla lentement avec des lisons. Ils expirèrent dans ce cruel supplice
sans avoir donné la moindre marque de faiblesse. Ils avaient un fils âgé de treize ans, qui se nommait Pierre ; après qu'on lui eut ôté ses habits , on le suspendit à un arbre , et on se mit à le brûler avec des torches. Comme il paraissait insensible , on le détacha , on lit chauffer un vase de terre plombée , on le lui mit dans les mains , et on l'avertit que s'il le laissait tomber , cela serait regardé pour une marque de son obéissance aux édits de l'Empereur. Le vase brûla toute la main de l'enfant sans qu'il branlât. Nous ne savons pas de quelle manière il consomma son sacrifice.
III. Mais le tourment dont on se servit plus efficacement pour ébranler la foi des fidèles , fut l'eau ensouffrée du mont Ungen. C'est une montagne située à une lieue ou deux de Nangazaqui, et dont la cime, qui est extrêmement haute se partage en trois. Les entre-deux de ces trois têtes sont des abîmes, d'où l'on voit sortir pau bouillons des eaux brûlantes , des flammes , et des exhalaisoris si infectes , que les animaux n'en peuvent approcher , ni les oiseaux mêmes voler par-dessus, quelqu'élevés qu'ils soient, sans mourir. Celte infection a fait donner aux ouvertures par où ces feux souterrains se font un passage, le nom de bouches d'enfer; et rien en ellct n'est plus capable de jeter l'épouvante que ce composé de flammes , d'eaux et de boue qui en sorte de temps en temps. Ce fut Bungondono T. H. 29
qui le premier s'avisa de précipiter les Chrétiens dans ces abîmes ; mais parce que la fumée et la boue devaient étouffer en un moment ceux qu'on y aurait jetés, il ordonna que d'abord on les y plongeât par parties , puis qu'on les retirât pour voir s'ils ne se rendaient point aux volontés de l'Empereur, et qu'on recommençât plusieurs fois jusqu'à ce qu'ils fussent vaincus , ou qu'on eût perdu l'espérance de les vaincre. Quelquefois on se contentait d'étendre un Chrétien tout nu sur le bord de ces abîmes , ensuite on l'arrosait de cette eau ensouffrée , dont la moindre goutte lui faisant un ulcère , il était bientôt dans un état à faire horreur. Souvent ce supplice durait quinze jours , et lorsque le corps du martyr n'était plus qu'une plaie , et souffrait des douleurs qu'on ne peut s'imaginer , on l'abandonnait comme un cadavre jeté à la voirie. Dans les commencemens tous triomphèrent, mais à la fin il y eut bien de funestes chûtes.
Les premiers, qui de ces bouches d'enfer parvinrent à la couronne de gloire , furent seize Chrétiens, parmi lesquels il y avait une femme nommée Marie. Le plus considérable de cette troupe était Paul Ucybory, un des principaux Labitans de Ximabara , et qui , par la sainteté de sa vie, et la manière dont il triompha de tous les assauts qu'on lui livra, fut long-temps l'admiration de tout le pays. Dès l'année mil six cent quatorze , Fascengava Salioïe , Gouverneur
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de Nangazaqui, auquel on l'avait représenté comme le soutien de la Religion dans Ximabara , s'était avisé , pour le rendre infâme , de le faire promener tout nu dans toutes les villes d'alentour; mais cette confusion, que le serviteur de Dieu avait soutenue avec une constance héroïque, avait eu un effet tout contraire aux prétentions du tyran, car elle avait ajouté la qualité de confesseur de Jésus-Ciirist à tous les titres qui autorisaient Ucybory dans les fonctions de son zèle. Quelques années après, la persécution devint plus vive, et le père Zola fut chargé de la chrétienté de Ximabara. Ucybory ne voulut point que ce missionnaire logeât ailleurs que chez lui. Le père accepta son offre; mais quelque soin qu'apportât Ucybory pour éviter d'être recherché , il apprit un jour qu'on songeait à visiter sa maison. Le parti qu'il prit fut d'équiper une barque , dans le dessein de se retirer avec le père Zola dans un lieu où ils fussent plus en sûreté; et en attendant que tout fut prêt pour le départ, il pria Jean Naysen de retirer le missionnaire chez lui. Naysen accepta cette proposition avec joie , et à peine le père Zola était-il entré dans sa maison, que les gardes du Prince eu furent avertis , et le viinent saisir de la manière que nous avons rapportée ailleurs. Dès qu'Ucybory sut ce qui s'était passé, il courut chez le Gouverneur de Ximabara , lui déclara que le missionnaire avait toujours demeuré chez
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lui , et quô Naysen ne l'avait eu qu'en dépôt , par conséquent, que c'était à lui à mourir avec ce religieux , et non pas à son ami. Naysen eC Monique sa femme furent aussitôt appelés pour être confrontés avec Ucybory ; mais ils plaidèrent si bien leur cause, que le Gouverneur renvoya Ucybory sans lui donner aucune satisfaction. Le fervent Clirétien , ainsi frustré de ses espérances , ne perdit point courage , et il en appela au Gouverneur de Nangazaqui, et plaida lui-même sa causa en présence de Cavaccidooo, qui, après les avoir entendus , s'écria : Il faut que cette ReWjion mette les hommes au-dessous de la hôte y ou aiir-dessus de V homme. Il ne laissa pourtant pas de confirmer la sentence du Gouverneur de Ximabara, et Ucybory fut contraint de s'en retourner , sans avoir pu même obtenir d'être mis en prison; mais de nouveaux ordres de la cour ayant donné occasion à de nouvelles recherches, il fut arrêté des premiers avec sa femme, qui se nommait Agathe, et ses trois enfans, Balthazar, Antoine et Ignace t ce dernier n'avait que cinq ans. Dès qu'Ucybory se vit prisonnier, il commença à régler ses prières, ses jeûnes, et ses austérités; de sorte que tout son temps était occupé à l'oraison , à la mortification , et à tous les exercices que sa piété et son zèle lui suggérèrent pour se préparer au combat, et y disposer les compagnons de ses chaînes.
Enfin, on coiumenra à les tourmenter. Un
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jout" on les fit tous venir, et celui qui présidait à l'exécution demanda à Ueybory quels doigts il voulait qu'on coupât à ses enfans, il lui répondit qu'il était le maître, qu'il no souhaitait à ses enfans que des soufïrances et du courage. On les prit donc les uns après les autres, et on leur coupa à chacun trois doigts de chaque main. Ces pauvres enfans donnaient leurs mains pour être mutilées, et regardaient ensuite couler leur sang avec une espèce d'insensibilité qui tirait les larmes des yeux. Ucyhory cependant les embrassait avec tendresse, baisait leurs plaies, et les olhait à Dieu comme d'innocentes victimes, dont il le conjurait d'agréer le sacrifice entier. 11 obtint sur l'heure même ce qu'il souhaitait : toute la troupe fut menée sur le bord de la mer; là, on la partagea en deux bandes , l'une de vingt , où était ÏJcybory , et l'autre de seize , parmi lesquels étaient ses trois enfans. Les premiers furent mis dans une grande barque , et les autres dans deux petites. On s'éloigna du rivage , et on commença à plonger les seize dans la mer. Quand ils y avaient été quelque temps, on les retirait pour voir s'ils ne donneraient aucun signe d'apostasie; ensuite on les replongeait, et, après trois ou quatre tentatives pareilles, on les laissait aller au fond de l'eau. Les trois enfans d'Ucybory moururent de cette sorte à la vue de leur père qui , charmé de leur constance, éclatait en actions de grâces, et s'estimait le plus heureux pcfo qui fût au
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iiiuilue. On le ramena ensuite à terre avec sa Lande, on leur imprima à tous le nom de Chrétien sur le front et sur les deux joues avec un fer chaud, et on les laissa aller où bon leur semblerait, avec défense néanmoins de sortir du pays. Personne dans la ville n'ayant osé leur donner retraite, ils s'assemblèrent tous dans un faubourg, à la porte d'une maison qui tombait en ruine. Sur le soir quelques Chrétiens leur apportèrent des vivres et de quoi se couvrir : il y en eut même qui les pressèrent de se retirer chez eux; mais les serviteurs de Dieu les remercièrent, et passèrent une bonne partie de la nuit à chanter les louanges du Seigneur. Au bout de quelques lieures il prit une défaillance à Ucybory, il s'évanouit : alors ses trois enfans s'apparurent à lui, le consolèrent, et lui inspirèrent une si grande force , que depuis il ne sentit plus aucune faiblesse. Un nommé Jean Aquez fut aussi favorisé dans un évanouissement d'une grâce toute pareille. Il se vit tout-à-coup transporté dans un lieu délicieux, et on lui promit qu'après qu'il aurait encore combattu quelque temps, il y ferait son séjour pendant toute l'éternité.
Le lendemain les martyrs se séparèrent , et la plupart s'en allèrent dans une foret voisine , où. l'on peut juger quelle vie ils menaient , manquant absolument de tout. Quelques jours après, Bungondono leur fit dire de se remettre en prison, ils s'y rendirent en diligence, et presqu'aus-
sitôt on en choisit seize, que l'on mena au mont Ungen. Ils y étaient à peine arrivés , qu'un des Confesseurs de Jésus-Christ , nommé Louis Xinzahuro , poussé sans doute du même esprit qui poussa autrefois sainte Apolline dans les flammes , et prononçant les saints Noms de Jésus et de Marie , sauta dans les eaux brûlantes. Les autres l'auraient peut-être suivi , mais Ucyljory les avertit de n'en rien faire, et que c'était aller contre Ja loi de Dieu ; de sorte qu'ils attendirent qu'on ]es jetât. Les bourreaux les prirent donc les uns après les autres , et les précipitèrent tous dans cette fournaise , où ils finirent constamment leurs soulTrances et leurs vies. Ucybory fut le dernier qu'on tourmenta , et il semblait qu'on ne l'eût réservé que pour avoir le temps de le faire souffrir davantage. On le plongea d'abord la tête en bas dans ces abîmes, ensuite on le retira : on le plongea une seconde et une troisième fois , et connue on l'eut encore retiré, il expira entre les mains des bourreaux, n'ayant qu'un regret à la mort , à savoir que sa femme eût été laissée dans la prison. Je n'ai pu savoir si elle eut le bonheur de mourir martyre -, je sais seulement (ju'on fit encore assez longtemps après bien des efforts inutiles pour la faire renoncer à Jésus-Ciirist.
Tandis que Bungondono, pour affermir sa fortune, épousait ainsi la haine de FEmpereur contre les Chrétiens , Cavaccidono de son côté s'appli-
quait à découvrir les missionnaires. Il prit cette année le père François de Sainte-Marie , et un frère Barlliélemy, tous deux Franciscains, le père Louis Beltram , Dominicain , et le père Thomas Tzugi , Jésuite japonnais. Les mémoires que j'ai ne disent presque rien de ces saints martyrs , si ce n'est qu'ils furent Lrùlés vifs à Nangazaqui; mais non pas le même jour : je trouve seulement que le dernier qui mourut le sixième de septembre, étant sur le point d'expirer, on aperçut tout son corps en feu , et les flammes qui s'arrêtaient tout autour de sa poitrine, et au moment qu'il expira , ce qu'il fit en invitant d'une voix forte toutes les nations à louer le Seigneur , une flamme d'une couleur très-vermeille, et qui avait quelque chose do fort éclatant, parut sortir de sa potrine : elle dura l'espace d'un Miserere y et les Européens, qui attestèrent juridiquement ce fait , s'accordèrent tous à dire que cet événement leur avait paru n'avoir rien de naturel. Nous avons entre autres la déposition de Louis Martinez de Figuérédo , et de plusieurs Européens , qui furent témoins oculaires de ce miracle.
Sur ces entrefaites , Cavaccidono s'en alla à Jédo , où il ne fit point de difliculté de dire qu'il ne croyait pas qu'on pût jamais venir à bout des Chrétiens , que leur Religion les élevait audessus de l'humanité , et qu'à moins de les exterminer tous , ce qui était impraticable , on ne
rétablirait jamais dans le Ximo le culte des dieux de l'empire. Sur celte déclaration , TEmpercur donna à ce Seigneur le gouvernement de Sacay, et nomma à celui de Nangazaqui , Unémondo , un des plus cruels persécuteurs qu'ait eus l'église du Japon. Ce nouveau Gouverneur trouva l'eau ensoufFrée du mont Ungen fort propre au dessein qu'il avait formé de lasser la constance des Chrétiens. Il n'y réussit pourtant pas d'aJjord. Un Jésuite japonnais, nommé Michel Nagaxima , lui fut amené des prisons de Ximahara, où il avait déjà souffert de rudes bastonnades , et le •tourment de l'eau de la manière que j'ai décrite plVis haut , et dont je parlerai souvent dans la suite. Unémondo ordoima qu'on le conduisît au mont Ungen , où rien ne fut omis de tout ce qu'on peut imaginer pour lui faire ressentir les plus vives douleurs-, mais il confessa Jésus-Christ jusqu'au dernier soupir. Cette même année , les relations parlent de dix personnes qui furent brûlées à Nangazaqui. Il y en avait la moitié de religieux , deux de saint Dominique, et trois de saint François. C'est tout ce que j'en ai pu apprendre.
L'année suivante , le père Barlhélemi Guttiérez , Augustin , celui-là même qui n'avait pas voulu signer les informations du père Callado contre les Jésuites, fut arrêté, et quelques jours après, le père Antoine Iscida, Jésuite, natif de Ximahara , ayant entrepris par obéissance un voya-
ge auquel il ne pouvait s'exposer sans beaucoup de risque , fut saisi à Nangazaqui comme il sortait de l'autel. Unémondo , qui n'avait aucune connaissance de nos mystères , eut la curiosité d'apprendre l'usage de quantité d'habits et d'orneniens sacerdotaux , qu'on avait trouvés chez le missionnaire et dans j)lusieurs maisons de Chrétiens. Après avoir fait sur cela bien des questions à son prisonnier , il le fit revêtir d'un surplis et d'une élole , c'est ainsi qu'on prêchait au Japon avant la persécution. Il le fit ensuite placer sur une estrade , et le pria de dire deux mots de sa Religion ; le missionnaire n'avait garde de manquer une si belle occasion de prêcher Jésus-Christ, il parla , mais avec tant de grâce et de force , que le Gouverneur s'écria tout ému qu'il n'y avait que cette Religion-là qui fût véritable. Cependant quelques lumières qu'eussent répandu dans son esprit les grandes vérités qu'il venait d'entendre, elles n'amolirent point la dureté de son cœur : le père fut assez surpris qu'après qu'on lui eut donné bien des louanges , on lui demandât s'il n'y avait pas moyen d'obéir à l'Empereur. (( lié. Seigneur, répondit-il, vous seriez » le premier à m'accuser de lâcheté. Vous parlez )) en liomme d'esprit et de cœur , reprit Uné- )) mondo , il s'en faut bien que nous fassions )) paraître la même fidélité au service de nos » Princes; » il ordonna aussitôt qu'on brûlât dans une cour du palais tous les ornemens dont nous
avons parlé, afin, dit-il , qu'on ne prolanal point des choses qui avaient servi à des usages si saints. Sur le soir il envoya le père Iscida dans la prison du père Guttiérez , où deux autres pères Augustins , le père François de Jésus et le père Vincent de saint Antoine , furent encore amenés deux jours après. Au bout de six semaines t)n les transporta tous quatre à Omura , et on les enferma dans un cachot qui n'avait pas une toise et demie en carré, où on les laissa languir encore plus de deux ans.
Cependant, il s'éleva dans le royaume de Déva, une tempête qui pensa dissiper toute la chrétienté de ces vastes provinces du nord, où la ferveur s'était accrue à l'infini , depuis plusieurs années. Le père Adami parcourait toujours ce royaume et celui d'Oxu avec le père Jean-Baptiste Poro , un des plus illustres missionnaires du Japon , dont il a cultivé presque toutes les églises -, et deux autres Jésuites dont je n'ai point trouvé les noms. Mais ce qui faisait le soutien de la Religion dans ces quartiers septentrionaux, c'était un saint et zélé Seigneur , nommé Amagasu Yémondono , fds du tono de Xirouxi , capitaine fort renommé dans Thistolre du pays, pour ses beaux faits d'armes. Yémondono n'avait point dégénéré de la vertu de son père , et ce qui illustrait le plus sa famille , était le fruit de sa propre valeur. Après avoir long-temps servi son Prince , il se retira dans ses terres , pour ne
s'occuper plus qu*à étendre le royaume de Jésus-Christ. Il ne croyait pas qu'il fut au-dessous do lui de prêcher lui-même à ses vassaux , et il le faisait avec tant de ferveur, que les prédications du tono Yémondono avaient passé en proverbe , quand on voulait parler des sermons pathétiques. Le succès répondait à un zèle si ardent, et il y eut plusieurs bonses qui, demandant le Baptême , se confessèrent vaincus par les raisons , et encore plus par les bons exemples du prédicateur. Yémondono avait deux fds , imi^ lateurs de ses vertus, et qui secondaient merveilleusement leur père dans ses travaux pour la gloire de Dieu. L'aîné , âgé de vingt-trois ans, se nommait Michel Amagasu Tayémon : il avait gagné à Jésus-Christ un jeune gentilhomme , appelé Paul Nikifori Niquibu , dont nous rapporterons bientôt les combats. Le second , iiouimé Vincent Curayono Iciiibioie , était dans sa dixseptième année , et semblait chercher les occasions de se déclarer Chrétien , en présence de ceux qui pouvaient profiter de cette déclaration pour le perdre. Ces deux jeunes Seigneurs avaient épousé deux demoiselles d'une noblesse fort ancienne , mais d'une vertu encore plus distinguée : la femme de l'aîné portait le nom de Domini^ que : l'épouse du second se nommait Thècle , toutes deux étaient à-peu -près de même âge que leurs maris , et elles avaient l'une et l'autre une lille au berceau , (lui avaient reçu les noms de
DU JAPON , LIV. XII. ^JoQ
JuSlô et de Luce. Telle était la famille de Louis Yémondono , laquelle après avoir montré aux Chrétiens de ces provinces septentrionales à vivre selon les maximes de l'Évangile , leur apprit à mourir pour la défense des vérités évangéliques.
Yémondono était Vassal de Viesuqui, Prince de Jonézava , vieux capitaine qu'une grande réputation , acquise par d'éclatantes conquêtes , avait mis au rang des plus puissans Princes de l'empire. Il estimait la Religion chrétienne , et ne put jamais se résoudre à la persécuter. L'Empereur , de son côté , ne jugea pas à propos de l'inquiéter sur cela , de sorte que tandis que tous les états voisins étaient en trouble par la persécution que souffraient les fidèles , les terres soumises à l'obéissance du Prince de Jonézava, jouissaient d'une parfaite paix. Enfin, Viésuqui mourut , et Dangio son fils et son successeur, qui avait un peu plus besoin de ménager la cour impériale , n'eut pas plus tôt pris en main le gouvernement , qu'on s'aperçut qu'il serait pour le moins aussi contraire au Christianisme , que son prédécesseur lui avait été favorable. Efi'ectivement, après qu'il eut marqué en plusieurs occasions sou mécontentement contre Yémondono et ses enfans, sur ce qu'ils n'avaient pu être engagés à embrasser la Religion de l'empire , ni par la crainte d'encourir son indignation , ni par l'espérance d'avoir part à ses faveurs , il doima à Xuridono ,
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Gouverneur de Jonézava , un billet signé de sa main , par lequel il lui était enjoint de faire mourir quelques criminels , et tous les Chrétiens. Xuridono était ami intime d'Yémondono , et il avait été plus ardent que personne à exhorter ce Seigneur de prévenir l'orage. L'ordre du Prince lui fit la même peine comme s'il lui eût regardé personnellement, et il n'est rien qu'il ne mit en usage pour le faire révoquer. Il s'avisa un jour de mettre en écrit tout ce qu'il savait des maximes de la loi chrétienne , et présentant cet écrit au Prince : (c Seigneur, lui dit-il, pourriez-vous )) Lien vous résoudre à faire mourir des gens )) qui pratiquent une morale si pure ? » Le Prince ne dit rien , et le bruit courut qu'il avait changé de pensée. La joie fut grande parmi les amis d'Yémondono ; mais elle fut de peu de durée. Un gentilhomme , ami particulier de Tayémon , fils aîné d'Yémondono , étant un jour à la cour , eut avis que l'on parlait sérieusement de faire mourir Yémondono avec toute sa famille , il partit sur-le-champ pour en avertir Tayémon, afin qu'il prît ses mesures. Tayémon était malade au lit : dès qu'il eut entendu son ami , il se lève tout joyeux , s'écrie qu'il est guéri , et monte à cheval au grand étonnement de tout le monde ; il arriva en parfaite santé chez son père, à qui il fit part de la bonne nouvelle qu'il venait d'apprendre.
Enfin l'onzième de janvier, deux officiers du
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Prince allèrent trouver Yémondono , pour lui déclarer que s'il persistait à ne vouloir point sacrifier aux dieux du pays , il se préparât à mourir le lendemain avec ses deux fils. Yémondono répondit à ces députés, qu'il était prêt à mourir, et que quand on voudrait exécuter les ordres du Prince , on le trouverait lui et ses enfans dans l'impatience de verser leur sang pour une si belle cause. En effet , dès le jour même, toute sa famille , jusqu'aux deux petites filles , fut réunie chez Yémondono , lefpiel ne put voir cette ardeur pour le martyre sans verser des larmes de joie. Plusieurs jours auparavant, il avait voulu congédier ses domestiques , mais ils lui avaient témoigné un si grand désir de le suivre à la mort , qu'il s'était vu en quelque façon dans la nécessité de demander pour eux la grâce de l'accompagner au supplice , et l'on ne songea plus dans cette maison , qu'à se disposer par la prière à se rendre digne de la couronne.
Tandis que ces choses se passaient chez Yémondono, plusieurs geiitilshouimes et quantité de Chrétiens de tout sexe et de toutes conditions, avaient à soutenir les mêmes assauts. Mais celui dont la constance fit plus d'honneur à la Religion, fut Paul Xiquibu, celui-là même que Michel Tayémon avait converti à la foi. Xicpiibii était aimé du Prince qui le voulait sauver. Après y avoir inutilement employé toute son industrie, il fit appeler le beau-père de Xiquibu et lui dit
de voir s'il pourrait plus que lui sur l'esprit de son gendre. Celui-ci alla trouver sur l'heure Xiquibu, et après l'avoir entretenu quelque temps, retourna chez le Prince, à qui il dit que Xiquibu était résolu de perdre plutôt ses biens, sa femme, sa vie môme , que de renoncer à sa Religion; il mourra donc, repartit le Prince, et peu de jours après Xiquibu apprit qu'il devait avoir la tête tranchée le même jour que la famille d'Yémondono. Ils étaient en tout vingt-neuf, contre lesquels la même sentence avait été portée : le Prince ordonna qu'on les partageât en différentes troupes , et qu'on les exécutât hors de la ville , apparemment de peur de quelque émeute. Le douzième de janvier , deux heures avant le jour, les ministres de la justice se transportèrent chez Yémondono , et trouvèrent , qu'à l'exception du clief , toute la famille avait la corde au cou et les mains liées derrière le dos : plusieurs Chrétiens s'étaient venus rendre chez eux pour épargner aux soldats la peine de les aller chercher, et, en comptant Yémondono, ses deux fds, ses deux belles-filles, ses deux petites-filles, ils étaient quatorze personnes nommément condamnées à mourir. Parmi ceux qui n'étaient point sur la liste et qui ne pouvaient se résoudre à quitter leurs maîtres , il y avait deux enfans d'environ douze ans, dont l'un était page du second fds d'Yémondono. Ce seigneur , pour les consoler, et peut-être même })our procurer à ces pauvres
enfans le bonheur auquel ils aspiraient, leur dit de prendre, l'un une espèce de bannière où était l'image de la Mère de Dieu, et l'autre un cierge béni et de marcher à leur tête. Il suivait ensuite le premier, et tous les autres venaient après lui. Ils traversèrent ainsi toute la ville, et passant devant la porte de Xiquibu, Yémondono lui dit qu'il allait mourir au lit d'honneur, et qu'il I'y attendrait avec impatience. Xiquibu répondit qu'il ne tarderait pas à le suivre. Il y avait encore avec ce gentilhomme une troupe de confesseurs qui n'attendaient que le moment qu'on les vînt conduire au supplice. Un bon laboureur nommé Joachiin , fort riche , et baptisé depuis treize mois seulement, était de cette bande, mais voyant passer la première en si bel ordre, il sortit sans rien dire du logis de Xiquibu , et suivit Yémondono , avec lequel il obtint la palme du martyre. Il était grand jour quand les martyrs arrivèrent au lieu de l'exécution, ce qui fut cause qu'on se pressa. Les fenmies furent d'abord décolées, et l'on finit par Yémondono, qui eut ainsi, avant que de mourir, la joie d'offrir à Dieu toute sa famille. Ce saint martyr étant mort, les deux enfans dont j'ai parlé, et trois autres Chrétiens, se vinrent mettre à genoux auprès des bourreaux dans l'espérance qu'on leur couperait aussi la tête-, mais celui qui présidait leur lit dire de se lever. Alors ils se mirent à pleurer inconsolablement , et à crier : « Quoi donc , ne sonnnes T. II. 3o
)) nous pas Chrétiens comme les autres ? et pour- )) quoi donc ne mourrons-nous pas comme eux ? » Souvenez-vous, monsieur, ajoutèrent-ils en » adressant la parole au président , souvenez- )) vous qu'hier on nous promit que si nous ve- )) nions ici liés on nous ferait mourir? qu'avons- » nous fait pour mériter qu'on nous prive ainsi » de la seule chose que nous désirions ? » Ils eurent beau dire, on s'obstina à les renvoyer, et comme ils ne voulaient point se lever, on usa de violence , et on les éloigna.
Celte première troupe ayant achevé son sacrifice , on en vit paraître une seconde de sept, tous de la même famille. Après eux vint un gentilhomme nommé Simon Tacafaxi Xuzayémon, accompagné seulement d'une petite fille de treize ans, laquelle s'échappa des mains de quelques gentils qui la voulaient retenir de force , et vint mourir avec son père. Enfin Paul Xiquibu arriva. La veille , comme on l'eut averti qu'il devait mourir le lendemain , il envoya son cimeterre et son poignard au Gouverneur , selon la coutume du pays , et mit ordre à ses aflfaires : sur la minuit il reçut une confirmation de sa sentence , et après avoir bien régale celui qui la lui avait apportée , il se jeta sut un lit , et dormit assez long -temps d'un sommeil fort tranquille. Il dormait encore, quand Yémondono passa devant son logis , on l'éveilla , et il se fit apporter ce qu'il avait d'habits les plus précieux.
Madeleine, son éponse, en fit autant, et à peine elaient-ils en état de partir , qu'on entra chez eux (le la part du Gouverneur. On avertit Xiquibu qu'il fallait partir, et on déclara à sa femme que le Prince lui donnait la vie à la sollicitation de son père. « Je suis Chrétienne , s'écria » aussitôt la vertueuse dame; je suis Chrétienne ; » pourquoi aurais-je la liberté de vivre Chré- » tienne plutôt que les femmes qu'on vient de » faire mourir? Mais peut-être qu'on a trompé » le Prince , et qu'on lui a dit que je n'étais )) pas Chrétienne, je vais le détromper. Non ma- » dame, répondit le député, le Prince est fort » instruit de votre Religion ; et pourquoi donc, » reprit Xiquibu , met-il cette différence entre » elle et les autres femmes qui sont mortes avec )) leurs maris. Il est le maître , repartit le dé- » puté, et nous ne pouvons passer ses ordres. » Cependant la jeune dame jetait des torrens de larmes , et poussait vers le ciel des soupirs qui attendrissaient tout le monde. « Ah ! Seigneur, )) disait-elle d'une voix entrecoupée de sanglots, )) je vois bien que la multitude de mes péchés, » et ma négligence dans votre service m'ont ren- » due indigne de la grâce du martyre. Oh ! mon )) père , vous m'ôtez aujourd'hui bien plus que » vous ne m'avez donné en me mettant au monde. » Cruelle tendresse , qui me ravit le ciel pour )) me prolonger une vie malheureuse! » La douleur de cette fervente Chrétienne alla si loin ,