‹ Histoire de l'établissement, des progrès et de la décadence du Christianisme dans l'empire du Japon, où l'on voit les différentes révolutions qui ont agité cette monarchie pendant plus d'un siècleChapitre 17 sur 18 · JO · texte numérisé non relu

JO

j^66 HISTOIRE

que le député lui promit de représenter au Prince ses justes plaintes, et de faire instance pour qu'il lui fut permis de la décapiter dans sa chambre.

Tout étant disposé , Xiquibu sortit avec les soldats pour aller au supplice. Sa femme voulut s'échapper et le suivre : mais on la retint de force , avec une jeune servante , qui excita une très-grande rumeur, en criant de toute sa force qu'elle était Chrétienne , et qu'elle devait mourir avec son maître. Xiquibu marcha donc seul , suivi d'un fort grand peuple , qui ne pouvait se lasser de louer le Dieu des Chrétiens , en voyant aller si gaîment à la mort un jeune Seigneur , l'espérance d'une grande maison. A peine le serviteur de Dieu fut-il arrivé au lieu de l'exécution , qu'il se mit en oraison devant une image de la Vierge qu'il avait fait porter devant lui : il fit ensuite quelques legs pieux en faveur des pauvres, et présenta sa tête au soldat , qui la lui trancha d'un seul coup. Le serviteur qui portait le tableau de la Mère de Dieu , sa femme , et un bon Chrétien , accompagné aussi de sa femme, se jetèrent aussitôt aux pieds des bourreaux , et les conjurèrent de les faire aussi mourir : c'était pour la troisième fois qu'un de ses fervens Chrétiens se présentait de la sorte ; mais ni lui , ni les autres ne purent jamais rien obtenir des soldats. Cette sanglante journée finit par le martyre d'un vieillard de quatre-vingts ans, nommé Louis Tnyémon , et

DU JAPON , Liv. mi. 4^7

de sa femme qui n'était guère moins âgée : ils étaient l'un et l'autre néophytes, n'ayant été baptisés que l'année précédente. Ils eurent pour compagnons à la mort un gentilhomme , qui dans une occasion n'avait pas montré toute la constance qu'on attendait de sa vertu ; il se nommait Mancie Joximo Sayémon , et sa femme , qui portait le noui de Julie , fut décapitée avec lui. Cependant Madeleine , femme de Paul Xiqui- Lu , avait perdu toute espérance de mourir martyre , et s'abandonnait à sa douleur. Soji père, à qui on dit qu'elle était continuellement noyée dans les larmes , l'alla voir , et comme il s'imaginait qu'elle pleurait la mort de son époux , il lui dit : « Je prends part à votre douleur , ma )) fille ; mais vous l'avez bien mérité : si vous )) aviez conseillé à votre mari de retourner au )) culte de nos dieux, vous vous seriez épargné )) tant de chagrin qui vous accable. Ah ! mon » père j reprit la sainte veuve , que vous me » connaissez mal ! Ce n'est pas mon mari que )) je pleure , mais ce qui fera jusqu'à la mort )) l'unique sujet de mes larmes , c'est de n'a- » voir pas été jugée digne de mourir avec lui, » Ilélas ! si le ciel s'appaisait en ma faveur , et )) qu'on vînt me dire que je suis condamnée à » mourir , vous verriez bientôt par la joie qui » éclaterait sur mon visage , la vérité de ce que » je dis. )) En efiét, lorsqu'elle y pensait le moins, on l'avertit de se tenir prête à mourir : elle re-

rat cette nouvelle avec des transports d'alégresse t[ui surprirent ceux qui ne savaient pas quel Loniieur c'est que de mourir pour Jésus-Christ , et elle soutint jusqu'au dernier soupir l'opinion qu'elle avait donnée de son invincible courage.

Le Prince de Jonézava s'était imaginé que les Chrétiens , intimidés par la manière dont il venait de traiter les principaux d'entre eux, seraient plus dociles , et se soumettraient aux édits , il ne fut pas long-temps sans s'apercevoir qu'il s'était trop llatté ; mais comme il ne voulut point en avoir le démenti, bientôt toute cette contrée fut une de celles où le sang des martyrs coula avec plus d'abondance.

IV. L'année suivante il arriva une chose bien capable de faire rentrer en eux-mêmes ceux qui persécutaient avec tant d'inhumanité les fidèles du Japon. Autant que Bungondono avait été modéré les premières années de la persécution , autant était-il devenu cruel dans la suite; et ce qui rendra sa mémoire à jamais exécrable, c'est qu'au lieu que les autres tyrans , en ôlant des Chrétiens à l'Eglise du Japon, lui donnaient des martyrs , il vint à bout de la priver de cette consolation; car c'est à ses inventions diaboli([ues et à son industrieuse fureur , qu'on doit attribuer la chute déj)lorable de tant d'apostats, et l'entière désolation de toute cette chrétienté. Il était, ce semljle, de la grandeur et de la bonté de Dieu de venger son Eglise des maux que cet ennemi

de son nom lui avaient causés. Il le fit, et d'une manière bien éclatante. Bun^'ondono sachant qu'Unéniondo revenait de la cour , alla le visiter , et prendre avec lui des mesures pour exterminer le Christianisme dans toute l'étendue du Ximo. Après plusieurs conférences où ces deux Seigneurs s'animèrent à l'envi au grand ouvrage qu'ils avaient entrepris , le Prince de Ximabara reprit la route de sa cajùlale. A peine s'était- il mis en marche , que Dieu , qui sendjlait l'attendre au passage, le frappa , comme autrefois le cruel Antiochus. Une fièvre ardente alluma dans son corps un incendie qui le brûlait sans relâche , et qui le fit bientôt entrer en fureur. C'était quelque chose d'épouvantable que la ïnanière dont ce Prince s'agitait, les cris et les hurlemens qu'il jetait , et les instances qu'il faisait pour qu'on éloignât de lui un Chrétien , lequel , disait-il , armé d'une faux , le menaçait sans cesse. Au bout de quelques jours cette représentation qui le tourmentait s'évanouit , et il eut honte d'en avoir parlé. « Les Chrétiens, dit-il alors, ne man- )) queront pas de m'insulter, et de dire que leur )) Dieu m'a puni et s'est vengé ; mais qu'ils at- » tendent encore un peu, et je les ferai repen- » tir de leur fausse joie. » Il arriva dans ces senlimens à Ximabara , l'imagination tourmentée par des têtes de Chrétiens qu'il avait continuellement devant les yeux, et qui le rejetaient dans ses premiers accès de fureur. La première

470 HISTOIllE

chose qu'il fit après son arrivée , fut de faire crier par toute la ville que ceux qui auraient quelque bon remède contre la lièvre tierce, eussent à le lui envoyer : on lui en envoya en effet plus de vingt tous diffcrens ; comme il ne savait auquel se déterminer , il les mêla tous ensemble , sur ce principe , que si chacun en particulier était capable de le guérir, leur assemblage devait encore avoir un effet plus prompt et plus sur; mais à peine avait-il pris ce monstrueux mélange de remèdes , que toutes les dents lui tombèrent , et qu'il s'alluma un si grand feu dans son corps , qu'il lui semblait que le sang lui bouillonnait dans les veines, et que la moelle des os s'était fondue. Il n'en fallait pas tant pour achever de lui renverser l'esprit; aussi paraissaitil plus un démoniaque qu'un malade. On commença en même temps à entendre par tout le palais des cris , des hurlemens , des voix horribles , et comme des coups donnés aux murailles par une main invisible. Enfin on conduisit le malade aux eaux d'Obama. Obama est au pied du mont Ungen, et il en sort des eaux minérales, qui sont, à ce qu'on prétend, souveraines contre les maladies les plus désespérées. C'étaitlà que la justice divine attendait le cruel Bungondono. Ce qu'il y eut de plus admirable dans la conduite de Dieu sur ce tyran , c'est qu'il fut son propre bourreau , et qu'il se punit par le même supplice qu'il avait le premier mis en usage

contre les fidèles. La veine d'eau qui forme le bain d'Obama n'est pas lout-à-fait bouillante , mais il s'en faut peu , et elle n'est supportable que quand on l'a fort tempérée. Bungondono qui ne trouvait rien de cbaud auprès du feu intérieur qui le dévorait , ne voulut pas qu'on toucliât au bain , ni qu'on y jetât de l'eau froide ; mais à peine y était-il entré, que tout son corps parut comme une cbair bouillie, et s'en alla entièrement par pièces. Il lui sembla en même temps que toute la cliambre était embrasée, et il se mit à pousser des burlemens si effroyables , et à se débattre d'une manière si étonnante , qu'il inspirait plus d'iiorreur que de pitié. Les cris et les mugissemens qu'on avait entendus dans son palais recommencèrent aussi , et peu de temps après le malade expira : ce fut au mois de décembre de l'année mil six cent trente. Il n'y eut personne qui ne regardât une si funeste mort comme un cbâtiment du ciel ; mais ceux qui avaient fait sur cela de plus sérieuses réflexions, retournèrent bientôt à leur première fureur, et la vue de ce qu'ils avaient à espérer de l'Empereur , s'ils obligeaient les fidèles par les plus borribles supplices à apostasier, leur fit aisément oublier ce qu'ils devaient craindre de la justice divine. La mort de l'Empereur suivit de près celle du Prince de Ximabara. Xogun-Sama. Il laissa en mourant le sceptre entre les mains d'un fils unique âgé de trente ans, fort mal sain de corps,

et qui commençait déjà à ressentir les premières atteintes de la lèpre dont il fut Lieulôt tout couvert. On avait entrevu dans ce Prince , dès son enfance , une féiocité qui ne tarda pas à éclater si lût qu'il fut sur le trône. Il se lit nommer To-Xogun-Sama, comme pour faire voir qu'il était autant au-dessus de ses prédécesseurs, qu'ils avaient été eux-mêmes au-dessus de leurs sujets , car To est un terme de souveraineté , et To-Xo(jun-Sama veut dire lo Souverain des Xogun- Samas. Cette même vanité l'empêcha de se marier; il ne croyait pas qu'il y eût au monde une lille d'assez bonne maison pour être son épouse. En récompense, il s'abandonna aux débauches les plus excessives , et il n'y eut peut-être jamais au monde un homme plus dissolu. L'église du Japon, si elle devait finir, ne le pouvait faire plus glorieusement que par la persécution d'un tel monstre', Aussi mourut-il plus de Chrétiens sous son règne, qu'il n'en était mort depuis Tayco- Sama.

On s'aperçut bientôt de ce qu'on avait à craindre de ce Prince, par la manière dont les gouverneurs impériaux et les Rois particuliers se comj)ortèreiit à leur retour de Jédo ou ils étaient allés rendre leurs liommages, et prêter serment de fidélité au nouvel Empereur. On vit aussitôt de toutes parts des bùcliers dressés , sur-toul à Jédo et à Ozaca, où les premiers coups portèrent avec plus de violence qu'ailleurs. Mais Nan-

gazaqui et le mont Ungen redevinrent bientôt les plus sanglans théâtres de la persécution.

Il y avait déjà i)lus de deux ans que le père Iscida et les pères Auguslins doul j'ai parlé, étaient dans les prisons d'Oniura : Unéniondo semblait s'être fait vin ])oiut d'honneur de lasser leur constance, et il paraissait sur-tout avoir fondé toute l'espérance de sa fortune sur le succès des moyens qu'il employa ])our réduire le père Iscida. En effet , il n'est lien qu'il ne mît en usage pour en venir à bout. Il envoya d'abord au missionnaire un des plus fameux docteurs de l'emj)ire, 2)our lui persuader par toutes sortes de raisons d'obéir à l'Empereur. Le bonse, quelque habile qu'il fût, vit bientôt qu'il n'était pas de la force de son adversaire, et quittant la voie du raisonnement qui ne lui réussissait pas, il fit au père les offres les plus avantageuses et les promesses les plus engageantes , mais il ne gagua pas plus de ce côté-là que de l'autre , et persuadé que le serviteur de Dieu était invincible , il quitta la partie et se retira. Unéniondo , enragé de Aoir ses espérances Irustrées , commanda qu'on lui amenât le prisonnier, et après avoir renouvelé les promesses qu'on avait déjà faites de sa part au confesseur de Jésus-Christ , il en vint aux plus terribles menaces. « Si vous voulez me faire » une véritable peine , lui dit l'homme apostoli- )) que , menacez-moi de la vie , et sachez <pie » la mort et les supplices n'ont pour moi que

» (les charmes. Faites donc du pis que vous pour- » rez, et nous verrons qui se lassera le premier. » Unémondo accepta le défi, et le quatrième de décembre, il lit conduire le père au mont Ungen. Là , après qu'on lui eut disloqué tous les os , et qu'on l'eut suspendu en l'air, on l'arrosa pendant trente jours avec l'eau ensoufïrée. Enfin, les bourreaux lassés de tourmenter un homme qui paraissait n'avoir point de sentiment, et sur lequel on dit même que l'eau la plus bouillante ne laissait aucune trace, ni aucune cicatrice, le reconduisirent en prison. Il y demeura jusqu'au troisième septembre de l'année suivante , qu'il fut condamné à être brûlé vif, et exécuté sur la sainte montagne avec les trois inséparables compagnons de ses chaînes, les pères Barthélemi Guttiérez , François de Jésus et Vincent de Saint- Antoine, Augustins, un père de Saint-François, et un frère du tiers-ordre, l'hôte du père Iscida, la mère , les trois enfans et le beau-père de ce charitable Chrétien.

Le père Bartoli met au vingt-neuvième d'octobre de celte année la mort du père Matthieu de Couros , que les autres historiens remettent l'année suivante. Il y avait plus de trente ans que ce missionnaire travaillait au salut des Jaj)onnais avec un succès qui réponchiit à son zèle toujours infatigable , et soutenu d'un talent et d'un mérite personnel beaucoup au-dessus du commun. Il naquit à Lisbonne où il se lit Je-

suite dès qu'il eut atteint l'Age de quinze an?. Il partit pour le Japon en mil cinq cent quatre-vingt-six, mais il n'y arriva que plusieurs années après. Il faudrait un volume entier poar décrire ce qu'il a fait et souffert , ayant été témoin de toutes les persécutions, et chargé par deux fois du soin de toutes les églises, en qualité de provincial de sa compagnie , et d'administrateur de l'évêclié. Pour donner quelque idée de la vie que mena ce grand liomme depuis l'année mil six cent vingt-six jusqu'à sa mort , je vais rapporter l'extrait d'une de ses lettres du dernier septembre de la même année , elle donnera une connaissance assez marquée des extrémités où la persécution avait alors réduit les ouvriers de l'Evangile. (( Mon hôte , dit le père )) de Couros, avait préparé sous terre une ca- )) verne qui n'avait en longueur que douze em- » pans , sur quatre de largeur, et où il ne pou- » vait y avoir aucun jour. Il m'y fit entrer, moi )) troisième , personne que lui ne sachant ce que )) nous étions devenus. Il fallait demeurer là jour » et nuit continuellement dans les ténèbres , si » ce n'est que pour réciter mon oflice , écrire » quelques lettres , et prendre nos repas , nous » allumions une chandelle. Tous les trois jours, » on venait nettoyer notre caverne , et nous ap- » porter à manger. Après un mois de séjoiu' )) dans ce cachot , j'en sortis vers les fêtes de )) Pâques , et je passai dans un autre tout sem-

» blable , où je suis encore , et tous les soirs » j'en sors pour dire la messe et -visiter les Chré- » tiens. )) L'an mil six cent vini^t-neuf , le serviteur de Dieu fut obligé de se retirer dans un lieu si mal sain , qu'il y tomba dangereusement malade. Il guérit comme par miracle , et l'année suivante , il courut au secours des Cbrétiens d'Arie au royaume d'Arima , conti-e lesquels Bungondono exerçait alors toute sa fureur : il voulait même s'offrir au Prince , persuadé que ce tyran épargnerait le troupeau, s'il pouvait satisfaire sa rage sur le pasteur ; les fidèles le détournèrent de ce dessein , et l'obligèrent même à sortir du pays oii il ne pouvait rester un moment en sûreté. Depuis ce temps- là , le péril alla toujours croissant, des soldats le suivant partout , et ne le manquant que par l'extrême diligence des Cbrétiens. Enfin , accablé d'infirmités, ne trouvant plus personne qui pût lui donner une retraite assurée, et obligé de se cacber dans des buissons ou dans des cbaumières désertes , exposé à toutes les injures de l'air , il eut encore la pensée de se livrer à ceux qui le cbercbaient. Il y était presque résolu , lorsqu'un lépreux l'invita à se retirer dans sa cabane qui était un peu éloignée du grand cbemin. Il accepta son offre , et ce fat là que , consumé de cbagrin de voir son Eglise presque détruite , il rendit son ame à son Créateur , âgé de soixante et cinq ans. Il fut suivi de près par le P. Fran-

DU JAPON , LIV. xir. 477

cois Buldrino , Jésuite romain , qui fit une fin toute semblable dans le nord du Japon , Tan mil six cent trente- trois. On n'a pu savoir ni le jour, ni le mois, ni aucune circonstance de sa mort.

V. Sur ces entrefaites , Unémondo fut accusé auprès de l'Empereur de ne pas pousser assez vivement les Chrétiens. De la manière dont ce Seigneur s'était comporté depuis qu'il avait pris possession de son gouvernement, il semblait qu'il ne devait pas s'attendre à une telle accusation ; cependant il ne laissa pas d'être révoqué , et on lui donna pour successeurs Matazaiémon et Denxiro , qui ne furent peut-être pas plus ardens à la recherche des missionnaires , mais qui furent du moins plus heureux à les découvrir ; en effet , dès la première année , ils en firent mourir plus qu'il n'en était mort jusque-là. Le premier qui tomba entre leurs mains , fut un frère Jésuite japonnais , né dans le royaume de Mino. Il se nommait Thomas Nikifori , et il fut brûlé vif à Nangazaqui , le vingt-deuxième de juillet. Mais le feu lent parut à l'Empereur un supplice peu propre à faire des infidèles , ce que depuis quelques années l'on avait uniquement en vue, et ce fut alors que fut mis en usage ce terrible supplice de la fosse, si connu dans les dernières relations du Japon. Le premier qu'on y exposa fut un ancien missionnaire appelé Nicolas Keyan Succunanga , du royaume d'Omi , lequel

après avoir fait ses études dans un séminaire de Jésuites , était entré dans leur compagnie à l'âge de vinet-huit ans , et il en avait alors soixante et trois. Voici en quoi consistait le supplice dont on Ot sur lui l'essai j on l'attacha par les pieds avec une corde à une poutre de traverse soutenu de deux poteaux , les mains liées derrière le dos , et le corps serré avec des bandes , de peur qu'il ne fût suffoqué tout d'un coup. On le descendit , la tête la première , dans une fosse jusqu'à la ceinture , et deux ais échancrés l'embrassant vers l'estomac , lui ôtaient entièrement le jour. Dans la suite, on laissa au patient une main libre , afin qu'il put faire signe qu'il renonçait au Christianisme, et souvent la fosse était pleine d'immondices qui causaient une infection insupportable. Mais il n'était pas besoin de ce surcroit pour rendre ce tourment le plus cruel de tous. On y souffre un étouffement continuel , le sang sort par tous les conduits de la tête en si grande quantité , que si l'on ne saignait le martyr, il mourrait sur-le-champ. Enfm on se sent tirer les nerfs et comme arracher les muscles avec des douleurs indicibles. Malgré cela , on vit jusqu'à neuf ou dix jours. Le saint religieux dont je parle mourut au quatrième , et les. soldats qui le retirèrent après qu'il eut expiré , furent bien surpris de trouver au fond de la fosse un vase plein d'eau que personne n'y avait mis. Le martyr les avait assurés plusieurs

fois pendant son supplice , que la Mère de Dieu le venait souvent consoler ; et l'histoire de la Compagnie de Jésus ajoute que la Sainte-Vierge le détachait même pendant la nuit pour lui donner le temps de se reposer , et pour le rafraîchir avec de l'eau qu'elle lui apportait.

Il n'y avait pas encore quinze jours que Nicolas Kéyan était mort dans la fosse , qu'on y suspendit le père Emmanuel Borghés , avec les frères Joseph Réomut et Ignace Kindo , et peu de temps après , le père Jacques Antoine Giannoni , et Jean Kindera son compagnon. Le 2)ère Borghés était d'Ebora en Portugal ; il s'était fais: Jésuite à vingt ans , et douze ans après , il avait passé au Japon. Il succéda au père Spinola dans la procure de la mission , ce qui lui fit courir bien des dangers. Enfin , lorsqu'il plut à Dieu de couronner ses vertus et ses travaux , il fat pris dans le Bungo et conduit à Nangazaqui où il fut suspendu dans la fosse. Le père Giannoni était d'une ancienne et illustre famille de Bilonte dans La Fouille. Après avoir passé son enfance dans une pureté de mœurs et innocence de vie des plus singulières , il se consacra à Dieu dans la Compagnie de Jésus. Il eut bien de la peine à en obtenir le consentement de son père qui lui voulait faire épouser une demoiselle de Naples, fort riche et de bonne maison. Mais il surmonta tous les obstacles , et fit son sacriiice n'ayant pas encore atteint l'âge de dix. -neuf ans. Dès qu'il T. IL 3i

48o HISTOIRE

fut dans la maison du Seigneur , il se sentit transporté d'un si grand désir du martyre et de la mission du Japon , qu'il semblait que cette passion avait absorbé en lui toutes les autres. On en jugera par quelques fragmens de ses lettres qui nous sont restés, ce Nous allons étendre la )) Foi catholique , écrivait-il à un de ses frères, )) fasse le Ciel que pour confirmer les vérités )) que nous prêcherons , nous ayons le bonheur )) d'être mis en pièces ; je n'ai plus d'autre am- 7) bition que celle-là , c'est l'unique prière que » je fais à Dieu , et que je souhaite qu'on fasse » pour moi. Je ne demande point à être mis en » croix , dit-il dans une autre lettre , je n'as- )) pire pas à un si grand honneur ; mais ce que 3) je désire , c'est qu'on me mette en mille piè- » ces pour l'amour de mon Dieu et de sa sainte y> loi. )) Il arriva au Japon dans ces sentimens. Il y travailla près de trente ans , avec un zèle vraiment apostolique , et Dieu le couronna selon ses vœux. Son compagnon et les deux du père Borghés étaient d'anciens catéchistes et de fort bons ouvriers.

Ce n'était pas à Nangazaqui seulement que la fosse était en usage contre les Chrétiens; le premier de septembre , on y suspendit à Jédo un ancien Jésuite japonnais, nommé Jean Yama , lequel , pendant quatre ans qu'il fut en prison dans cette capitale de l'empire, baptisa plusieurs infidèles, et s'était acquis, par ses discours et

Page 1