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par ses écrits, une si grande réputation, que sa prison ne se désemplissait point de gens même de la plus haute distinction. Vers le même temps, -le. père Michel Pinéda, Jésuite japonnais, mourut à Nangazaqui , de misères et de fatigues. Trois autres religieux du même ordre et de la même nation, Thomas Riocan, Louis Cafuçu, et Denis Yamamoto furent brûlés vifs à Cocura au royaume de Bugen. Un quatrième , nommé Jacques Tacuxima , finit sa vie par le même supplice dans l'île de Xéqui , le trentième de septembre , et deux jours après, les pères Benoît Fernandez et Paul Saïto furent mis dans la fosse à Nangazaqui. Le père Fernandez était de Borba en Portugal , et lorsqu'il était encore jeune écolier, un saint religieux de la Compagnie de Jésus, nommé le père VascoPirez, lui avait prédit qu'il serait martyr. Le père Saïto était Japonnais, du royaume de Tamba ; depuis* vingt-six ans, ces deux missionnaires ne s'étaient presque point quittés. Ils furent pris ensemble, conduits à la sainte montagne , et suspendus dans la fosse. Au bout de vingt-quatre heures , le père Fernandez tomba en faiblesse , et on le ramena en prison. Le père Saïto demeura encore sept jours dans sa fosse, et comme après un si long-temps les gardes eurent ouvert la fosse pour voir s'il était mort, il leur dit qu'il ne mourrait pas avant le père Fernandez. Le même jour le père Fernandez demanda des nouvelles de son cher compagnon, et on lui ré-
pondit qu'il tirait à sa fin. « Dieu soit béni, re- » prit-il , je n'attendais que cela. » Aussitôt il lève les mains au ciel et il expira : quelques niomens après on vint lui dire que le père Saïto était mort , et l'on trouva qu'ils avaient rendu l'esprit tous deux dans le même instant. On brûla leurs corps pour en jeter les cendres à la mer; et plusieurs, tant Chrétiens qu'idolâtres, ont attesté que taudis qu'on les portait au lieu où ils devaient être brûlés, on les avait vus et entendus se saluer chacun en sa langue naturelle. Le huitième du même mois , le père Jean Da Costa , portugais, le père Xiste Tocuun et Damien Fucaye, tous deux Japonnais, le premier du royaume d'Yo dans le Xicoco, et l'autre d'Arima, passèrent par le même supplice. Enfin , le dix-huitième on suspendit encore au même lieu, dans la fosse, les pères Antoine de Sousa , Portugais , le père Jean- Matthieu Adami, Sicilien, qui était revenu des provinces du nord, deux autres Jésuites, Pierre et Matthieu, le père Julien Nacaura et deux novices, Laurent et Remy. Il y avait quarante et un ans que le père Nacaura était entré dans la Compagnie de Jésus , au retour de son ambassade de Rome. Ses collègues étant morts avant que la persécution fut aussi sanglante qu'elle était alois, on le chercha avec un soin particulier, on le trouva enfin dans le Bugen , et on le conduisit à Nangazaqui avec six compagnons, îls terminèrent une vie sainte par une constance digne de la cause qu'ils soutenaient.
VI. A tant de pertes faites presque en même temps fut ajoutée celle du chef de la mission. C'était le père Sébastien Vieyra ? qui depuis son retour du Japon exerçait pour la seconde fois les charges de provincial, de visiteur, et d'administrateur de l'évêché. Ce père, qui fut un des plus grands hommes et des plus saints personnages de son siècle , naquit à Castro d'Alro en Portugal. Il se fit Jésuite fort jeune, et se consacra de bonne heure à la mission du Japon, à laquelle il a rendu tous les services qu'elle pouvait attendre d'un homme propre à tout par ses grands talens , et d'un courage que rien ne pouvait ralentir. En mil six cent viniït-trois il fut député à Rome pour informer le Saint-Siège de l'état où se trouvait cette église; il arriva à Rome en mil six cent vingt-sept , et il rendit à Urbain YIII les lettres et les présens que les Chrétiens de Nangazaqui, d'Arima, des villes de la Tcnsc, des villes impériales, des royaumes de Déva et d'Oxu, et de cinq autres royaumes, lui avaient mis en main pour Paul V, prédécesseur d'Urbain. Le Saint-Père, à la lecture de ces lettres, et au récit que lui fit le missionnaire, des combats et de la constance des Japonnais , ne put retenir ses larmes. Il répondit aux lettres dont je viens de parler , par cinq brefs apostoliques qui nous sont restés , et dont j'ai parlé au livre précédent, et après avoir donné au père Vieyra la bénédiction apostohquc. ce i^Uez, lui dit-il, retournez
» au combat, défendez la foi au péril de votre )) vie , et si vous avez le bonlieur de verser votre » sang pour une si belle cause, je vous mettrai )) solennellement au nombre des saints martyrs. » Le serviteur de Dieu ne perdit point de temps, mais il ne put rentrer au Japon qu'en mil six cent trente-deux. Les bisloriens de sa vie disent qu'à la descente du navire il baisa la terre, et s'écria : J^oici le lieu de mon repos jusquà la fin des siècles.
Quoiqu'il fût entré déguisé en matelot chinois , le bruit se répandit aussitôt qu'il était arrivé un religieux venu de Rome , et sur le champ l'Empereur donna ordre qu'on n'omît rien pour le saisir, ce qui n'empêcha point le père de s'acquitter avec un très-grand soin du devoir de ses charges. Il a toujours depuis regardé comme une grâce de Dieu des plus singulières , que quelque danger qu'il ait couru, et quelque précaution qu'il fut o])ligé de prendre pour n'être point découvert , il n'avait jamais été privé de la consolation de célébrer les divins mystères; mais un jour celui qui lui servait au sacrifice, fut bien étonné de voir le sang de Jésus-Clirist bouillonner dans le calice, il le prit pour un présage de la prochaine mort du serviteur de Dieu, et en effet, quelques jours après le père fut arrêté près d'Ozaca, et mené à Nangazaqui avec cinq de ses religieux. De Nangazaqui les prisonniers furent d'abord transférés à Ouuira , où ils trouvèrent
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le père Louis Gomez , Franciscain , et peu de temps après il vint un ordre de la cour de les conduire à Jédo. Le courrier n'était point encore arrivé, lorsque les gardes de la prison s'aperçurent que le père Vieyra faisait son paquet, ils lui en demandèrent la raison, et il leur répondit qu'il se disposait au voyage de la capitale : ils crurent que la tête lui avait tourné , et ils en eurent compassion -, mais bientôt leur pitié se changea en admiration , car dès le lendemain l'ordre de la cour arriva. Le père ne vit point l'Empereur , parce que c'est l'usage au Japon , que dès qu'un criminel a eu l'honneur de parler devant Sa Majesté, il n'est plus permis de le faire mourir. L'homme apostolique fut mis dans une prison oli , à chaque moment , To-Xogun-Sama lui envoyait des courtisans pour savoir des nouvelles de l'Europe. On le cita aussi plusieurs fois devant des juges nommés par la cour, et il parut toujours devant ces tribunaux avec la liberté d'un apôtre. Il rapporte lui-même dans une lettre à Dom Vincent Tavarez, son intime ami, que deux commissaires se transportèrent un jour dans sa prison , le firent venir dans une cour la corde au cou, et les mains liées derrière le dos, et après l'avoir fait asseoir à terre, lui montrèrent toutes sortes d'instrumens de supplice, et lui déclarèrent qu'il avait à choisir, ou de mourir de la plus cruelle mort , ou d'embrasser la religion de l'empire. Aussitôt on lui délia les mains, et on lui
apporta rlo l'encre et du papier , pour avoir sa réponse par écrit. Il la lit en peu de mots, et marqua qu'il avait soixante-trois ans , et que depuis le moment de sa naissance il avait reçu des biens infinis du Dieu qu'il adorait, que les divinités du Japon ne lui pouvaient faire aucune faveur, et qu'il n'avait reçu de l'Empereur que du mal ; qu'il serait donc bien déraisonnable de quitter le service d'un Dieu si bienfaisant, pour olTrir de l'encens à des dieux de pierre, et pour obéir à un liomme mortel : aussi qu'il souffrirait plutôt mille morts que de commettre une telle infidélité, que les supplices ne l'effrayaient point, que les promesses ne le tentaient point, et que la mort la plus affreuse, ni la plus brillante couronne, ne lui feraient jamais oublier ce qu'il devait à son Créateur.
Deux jours après cet interrogatoire , on cbargea le serviteur de Dieu de mettre par écrit les principaux articles de notre sainte Foi. Il le fit, et l'Empereur , à qui on les porta , en fut frappé. c( Cet Européen , s'écria-t-il , est un bomme de )) bien , qui ne cacbe point ses sentimens ; et si » ce qu'il dit de l'immortalité de nos âmes est » vrai , mallieureux que nous sommes , que de- » viendrons-nous? » En disant ces mots il fut saisi d'une frayeur si violente , qu'on en apprébenda les suites : il parut même tout changé à l'égard des Chrétiens ; mais Oyendono son oncle, qui le gouvernait absolument, lui repré-
senta d'une manière si vive les grandes raisons qu'avaient eues ses prédécesseurs de proscrire le Cbristianisme , qu'il le fit revenir à ses premiers sentimens. Le Prince craignant ensuite que son neveu ne voulut entretenir secrètement le missionnaire , ne lui donna point de repos qu'il ne lui eût fait signer la condamnation de tous les prisonniers. L'arrêt portait que le P. Vieyra et ses compagnons , parmi lesquels était le père Franciscain, seraient honteusement promenés par les rues de Jédo , et ensuite suspendus dans la fosse. L'exécution suivit de près. Le père Vieyra dit aux soldats qui l'attachaient, qu'il ne mourrait que par le feu. En effet , comme au bout de trois jours on l'eut trouvé aussi frais que le premier, on alluma dans la fosse un grand feu, qui le réduisit en cendres le sixième de juin. La nouvelle de cette bienheureuse mort fut bientôt portée à Méaco , où le père Vieyra était depuis long-temps dans une estime extraordinaire : le capitaine-général , Dom Emmanuel de Camara , et Norogna , ami intime du saint martyr, fit aussitôt monter toutes les troupes et toute la jeunesse à cheval , on ferma les boutiques , on sonna toutes les cloches , et pendant treize jours et treize nuits il n'est point de réjouissances ni de fêtes qu'on ne fît pour célébrer le triomphe d'un homme, que toute la ville regardait comme son protecteur dans le ciel.
Aussi , jamais cette ville n'avait eu plus de
besoin d'une puissante protection : les Hollandais , après avoir tenté plusieurs fois de s'en emparer , se voyant toujours repoussés avec beaucoup de bonté et de perte , firent dessein de faire tomber son commerce , c'était un moyen sûr de la ruiner , et ils prirent pour en venir à bout des mesures qui leur réussirent. Huit de leurs vaisseaux, ricbement chargés, vinrent mouiller au port de Firando , d'où les commandans envoyèrent à l'Empereur du Japon un magnifique présent des plus belles soies de la Chine, et des plus fins draps de Londres. L'Empereur reçut ce présent avec de si grandes démonstrations de joie , que ceux qui en étaient les porteurs se hasardèrent de demander à Sa Majesté qu'elle rompît tout commerce avec les Portugais , et qu'elle les chassât absolument du Japon. Ils ajoutèrent que le Japon n'y perdrait* rien, et qu'ils se faisaient forts de fournir aux Japonnais toutes les marchandises qu'ils souhaiteraient, bien mieux conditionnées , et en plus grande abondance : qu'ils seraient aussi d'autant plus fidèles à ne point amener de missionnaires au Japon , qu'ils haïssaient souverainement leur Religion ^ de laquelle ils voudraient purger l'univers entier. Ils proposèrent même , pour la commodité du commerce de part et d'autre , d'aller assiéger à Méaco , et dirent à l'Empereur qu'ils se flattaient d'en venir à bout, si Sa Majesté leur voulait donner assez d'hommes pour armer leurs
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huit vaisseaux. Ce n'était pas la première lois qu'ils faisaient de pareilles propositions , et la cour impériale les avait toujours rejetées; il n'en fut pas tout-à-fait de même pour cette fois-ci, on leur témoigna prendre plaisir à leurs discours , et on les assura qu'on en délibérerait : en effet , on ne fut pas long-temps sans voir paraître de nouveaux édits , qui ne tendaient qu'à chagriner les Portugais.
Mais ce fut bien pis encore l'année suivante. Quatre vaisseaux portugais étant partis de Macao pour le Japon , furent fort surpris de trouver à l'embouchure du port de Nangazaqui une manière d'île qui paraissait faite à la main , et dessus une rangée de maisons de cliaque côté y à l'entrée de la rue il y avait une barrière avec un corps -de -garde et des soldats bien armés. Tandis que les Portugais faisaient leurs réflexions sur ce qu'ils voyaient , un oilicier vint à eux , et leur déclara que ces maisons étaient bâties pour eux ; ensuite il tira une grande feuille de papier qui contenait les conditions auxquelles on leur permettait encore de tiafiquer au Japon. Elles étaient comprises en plusieurs articles , dont voici les principaux. Dès qu'un vaisseau aura mouillé l'ancre , tout le canon et toutes les armes à feu seront enlevées et portées chez le Gouverneur , qui rendra le tout au départ des navires. Aucun Portugais ne mettra le pied dans la ville , ni rïf ns aucun autre endroit du Jii-
pon , sans qu'un garde ne l'accompagne partout, et il n'ira qu'où les aflaires de son commerce demanderont sa présence. On n'apportera de Macao ni lettres , ni bardes , ni quoi que ce soit à l'usase des missionnaires. On ne donnera ni ne vendra point de vin qu'un officier député pour cela ne sache à qui, et ne soit bien assuré que ce ne sera point pour la messe. Il ne sera permis à personne de donner de l'argent aux Japonnais, même par aumône, de peur que cela ne soit pour aider à l'entretien des religieux. On ne parlera aux Japonnais que de ce qui regarde le commerce , et nullement de la Religion , sous quelque prétexte que ce soit. Hors la petite île où les Portugais seront logés , ils n'exposeront aucune croix ni image , ni rien qui puisse rappeler aux Japonnais la moindre idée du Christianisme. Ils auront même grand soin que leurs hôtes ne puissent apercevoir aucune marque de leur Religion , ni les entendre prier. On voulut encore les obliger à défendre aux supérieurs des religieux de Macao et des Philippines de passer au Japon , et sur ce qu'ils répondirent qu'ils n'avaient pas ce pouvoir là , on leur dit de le demander au Pape de Rome. On leur fit ensuite mille supercheries par rapport à leur trafic, et lorsqu'il fut question de partir, on les obligea de se charger d'une troupe de deux cents , tant hommes , que femmes et enfans qui avaient des parens portugais , ou même
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qui avaient été adoptés par des marcliands de cette nation ; et cela , leur dit-on , de peur que l'affection que cette alliance laisserait dans le pays pour les Portugais , ne fût comme une ressource au Christianisme dans l'empire. On continua d'eu user de la même manière les années suivantes, ce qui remplit les Indes d'un nombre infini de ces exilés.
Dans le même temps on porta un édit impérial , qui obligeait tous les particuliers à porter sur la poitrine une idole ou quelqu'autre signe extérieur , par lequel on sût de quelle secte ils étaient. Et pour s'assurer qu'il n'entrerait plus de religieux, ni même de Chrétiens au Japon, il fut ordonné que tous ceux qui y aborderaient , seraient conduits dans un endroit où on les obligerait à fouler aux pieds des images du Sauveur, de sa sainte Mère , et des Saints qu'on avait gardés exprès.
Vil. Cependant , le Japon se trouvait insensiblement presque sans missionnaires , et il n'y restait plus que quelques Jésuites japonnais. Au commencement de cette année, le père Jacques Yuki, du royaume d'Ava, après avoir mené dans les forêts une vie plus dure de beaucoup que la mort, fut pris à Ozaca, et suspendu au même lieu dans la fosse. Les Chrétiens, ainsi destitués de chefs, ne laissaient pas de se soutenir encore, et il ne se passait point de jours qu'on n'en fît mourir quelques-uns. Maia la chrétienté du Ja-
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pon, quoique persécutée d'une manière si cruelle , pleurait bien moins la mort de ses enfans et la perte des pasteurs , que la chute déplorable de deux prêtres, à qui la crainte de la mort avait fait commettre la plus grande infidélité. C'était un ecclésiastique japonnais, nommé Thomas Sama, et le père Cliristophe Ferreyra , Jésuite portugais. Le premier était allé à Rome sous le pontificat de Paul V , et s'y était acquis une si grande réputation de sainteté , que les plus grands personnages de la Cour romaine avaient comme à l'envi recherché son amitié. Le Cardinal Bellirman entre autres , avait vécu trèsfamilièrement avec lui. Le zèle des âmes le fit retourner au Japon , où il était à peine arrivé, que la vue des supplices qu'on faisait endurer aux Chrétiens lui fit oublier son devoir : il renonça au Christianisme pour mettre sa vie en sûreté. Le silence du père Bartoli sur ce prêtre, et le silence des autres historiens sur Thomas Araqui , ou Pierre Antoine , dont le père Bartoli rapporte seul l'apostasie , donne lieu de croire que ce ne sont point deux prêtres différens ; mais je n'ai pu rien découvrir de certain sur cela.
Le père Ferreyra était un ancien missionnaire que beaucoup de zèle et de grands talens rendirent très-utile à celte mission ; mais qui s'étant un peu trop dissipé, se relâcha insensiblement de sa première ferveur. Il était provincial
et administraleur de l'évêclié depuis la mort du père de Couros , et il ne laissait pas de s'acquitter assez bien des devoirs de son ministère. Il fut pris en mil six cent trente-trois , et mis dans la fosse , où à peine avait-il été cinq heures , qu'il donna le funeste signal de son apostasie. Un vaisseau ayant mis à la voile dans le temps qu'on le conduisait au supplice , publia à Macao que le provincial des Jésuites avait souffert le martyre , le bruit s'en répandit de tous côtés , mais la joie qu'il causa ne fut pas de durée, et l'on ne fut pas long-temps sans être instruit de ce qui était arrivé. On peut juger combien tous les Jésuites furent consternés à cette nouvelle , et quelles armes un accident si funeste fournit à leurs ennemis pour les calomnier. Cent Jésuites morts au Japon dans les plus alfreux supplices , et plus de quatre cents dans les autres parties du monde en moins d'un siècle n'avaient pas tant fait d'honneur à tout le corps , que l'infidélité d'un seul lui fit de tort. Douze ans auparavant, deux autres religieux étaient morts apostats , on n'y avait presque pas fait d'attention. Tout le monde fut bientôt imbu du malheur arrivé au père Ferreyra ; on n'en demeura pas même là, et pour un infidèle, on publia qu'il y en avait quatre. On faisait cependant par toute la Société des jeûnes et des prières pour obtenir de Dieu la conversion de ce misérable , et l'église expirante du Japon poussait au ciel ses
derniers soupirs en faveur de ses deux lâches ministres. Ses vœux furent enfin exaucés , mais après bien du temps. L'ecclésiastique passa trente ans dans l'infidélité , et ne la répara qu'en mil six cent quarante-neuf II assistait au supplice de quelques martyrs qu'on traitait fort inluiinainement : la patience des confesseurs de Jésus- Christ ranima sa foi , et la brutalité des bourreaux échauffa son zèle. Il se mit à crier qu'on avait tort d'en user de la sorte avec des innocens. Aussitôt on se saisit de lui, on lui demanda s'il parlait sérieusement, et s'il était retourné au Christianisme ? Il répondit qu'il détestait de tout son cœur les dieux du Japon. On voulut lui imposer silence ; mais comme il ne cessait de protester à haute voix qu'il était Chrétien , et qu'il ne souhaitait rien tant au monde que d'expirer par la plus cruelle mort son infidélité. On puhha que la tête lui avait tourné , et ou le fit mourir en secret. Pour le père Ferreyra , son retour à Dieu coûta du sang aux plus illustres de ses frères. Si l'on n'eut retenu les Jésuites de Macao , il n'y en aurait pas eu un seul qui n'eut couru sur-le-champ au Japon , mais l'apôtre du Japon, par une suite étonnante de prodiges, préparait en Italie une \ictime dont le sacrifice a été regardé avec raison comme une des principales sources de la conversion du père Terreyra. C'est du père Mastrilly dont je veux parler. Je n'entreprends point de raconter toutes les merveilles
d'une vie qui n'a été qu'un tissu de miracles , nous l'avons fort exactement en plusieurs langues. Mais je ne puis me dispenser d'en dire ici tout ce qui fait plus particulièrement à mon histoire.
Marcel François Mastrilly naquit à Naples le quatrième de septembre mil six cent trois , de Jérôme Mastrilly, Marquis de San-Marzano, d'une illustre famille originaire de Noie , et de Béatrix Caraccioli , d'une des plus grandes et anciennes maisons de Naples. Il fut baptisé dans l'église de la maison professe des Jésuites, et dès-lors consacré à Dieu pour le servir dans la Compagnie de Jésus. Son enfance eut quelque chose de fort extraordinaire, sa vocation à l'état religieux fut miraculeuse , et l'on remarqua d'abord en lui des traits d'une sainteté consommée. Il était encore novice , qu'il prédit qu'on lui couperait la tète au Japon. Et l'on rapporte que la Marquise de San-Marzano sa mère, ne parlait jamais des martyrs jésuites qu'elle ne mit son fds du nombre. Ce qu'elle faisait avec une assurance qui marquait qu'elle avait sur cela quelque chose de plus qu'un pressentiment. Dans une autre occasion, le jeune religieux dit à quehfu'un que le Japon aurait son MarcelHn, c'était bien des années avant la chute du père Ferreyra. Il finissait ses études de philosophie, lorsque le père Vieyra partit d'Italie pour retourner dans sa mission. Il demanda instamment la permission de l'accompagner, mais T. II. 32
il ne l'obtint pas. Un jour que servant à la messe, il se plaignait amoureusement à Dieu de ce qu'on lui refusait ce qu'on accordait tous les jours à tant d'autres , il fut inspiré d'employer , pour obtenir ce qu'il souhaitait, l'intercession du martyr saint Eustaclie , auquel il avait une singulière dévotion. Il suivit l'inspiration, et dans le moment il se sentit les yeux comme éblouis et l'esprit éclairé d'une lumière qui fut suivie d'une touche fort subite de l'amour divin. Quand cela fut un peu dissipé, il regarda sur l'autel et vit une petite image de saint Eustaclie d'où le rayon de lumière sortait encore, et il entendit le saint martyr qui lui disait d'avoir bon courage et que ses vœux s'accompliraient. Vers le même temps le père Grégoire Mastrilly, son grand oncle, qui avait empêché qu'il n'accompagnât le père Vieyra au Japon , frappé de je ne sais quel sentiment de frayeur de s'être opposé à la volonté de Dieu, alla lui en demander pardon à genoux.
Quelques années après son frère aîné mourut, et on voulut l'engager à rentrer dans le monde, du moins pour quelque temps , et jusqu'à ce que ses neveux fussent en âge de se conduire eux-mêmes , il le refusa constamment ; mais à peine jouissait-il du repos que cette victoire lui avait procuré , qu'il tomba malade. Il fut même en danger, et le jeune Marquis son frère lui étant apparu plusieurs fois vêtu de blanc , et comme l'invitant à un voyage , il prit ces invi-
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talions pour un présage qu'il mourrait bientôt mais il guérit de cette maladie. Enfin , l'année mil six cent trente-trois, deux mois après que le père Ferreyra eut apostasie, le Comte de Monterey, Vice-Roi de Naples, voulant célébrer l'octave de la Conception de la Viert^c avec une magnificence extraordinaire , le seigneur Charles Brancaccio, qui s'était chargé d'une partie des préparatifs, pria le père Mastrilly, son ami intime, de l'aider dans ce travail que sa piété lui avait fait entreprendre. Le père y consentit, et le soir tout étant fini , comme il parlait à un ouvrier qui détendait une tapisserie, un marteau pesant deux livres lui tomba de deux cent vingt-cinq pieds de haut sur la tempe droite, il fut renversé par terre de la violence du coup, et ce qui parut un très-mauvais signe, il eut envie de vomir. On le porta au collège, les médecins y accoururent , on fit au malade toutes sortes de remèdes, mais en pansant la plaie, on ne fit pas attention au contre coup qui avait été violent. Aussi, le père ne fit qu'empirer de plus en plus, et les médecins, le voyant désespéré, se retirèrent en disant que l'air de Naples était mortel pour les blessures à la tète.
Après vingt-cinq jours d'opérations violentes, le malade fut réduit à une telle extrémité, qu'on ne concevait pas comment il pouvait vivre. Il ne lui était pas possible de desserrer les dents pour prendre la moindre nourriture, et un froid
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si opiniâtre le saisit partout le corps , qu'on ne vint jamais à bout de l'échauffer. Il a écrit depuis à plusieurs de ses amis que ses jours avaient été pour lui un paradis continuel. <( Ce n'était, » dit- il, que nouvelles heureuses, que visites » célestes , que consolations divines. J'ai com- )) pris beaucoup de choses qui m'arrivèrent alors , )) le reste me fut encore caché. »
Dés le commencement de sa maladie, un homme vêtu comme un chevalier de quelque ordre militaire, se montra à lui portant d'une main un cierge et de l'autre un bourdon. On a depuis su par une lettre du serviteur de Dieu à Dom Antoine Tellez de Sylva , qui commandait la flotte sur laquelle il alla aux Indes , que ce chevalier était l'apôtre de l'Orient. Le Saint dit au malade qu'il choisît du cierge ou du bourdon , c'est-àdire , de mourir ou d'aller aux Indes. Le père répondit qu'il ne voulait que ce que Dieu voulait. Le saint apôtre revint plusieurs fois , et s'entretint familièrement avec le malade. Un chevalier de l'ordre d'Alcantara parut aux yeux du père , et il lui fut dit que ce chevalier lui serait un jour d'un grand secours. Le serviteur de Dieu a reconnu depuis que c'était le Gouverneur des Phihppines, Dom Sébastien Ilurtado de Corquéra , chevalier de l'ordre d'Alcantara , un des plus grands hommes de son siècle , et en qui Thabileté pour les grandes affaires et la bravoure furent toujours accompagnées d'une piété rare , et d'une vertu des plus solides.
Cependant le malade tournait à la mort, lorsque saint François-Xavier déclara à une dame de qualité que le père Mastrilly ne mourrait point de cette maladie , et qu'il était destiné à de grandes clioses. 11 lui ajouta qu'elle ne manquât pas d'en avertir au plus tôt son confesseur. Le second jour de janvier, le père demanda à parler au père Cliarles de Sangro son provincial, et fit avec sa permission, vœu d'aller aux Indes, supposé qu'il recouvrât la santé : on lui donna ensuite l'Extrème-Onclion. Depuis quelques jours il ne voyait plus saint François -Xavier ; pour y suppléer en quelque sorte , il fit mettre à côté de son lit une image' du Saint, et le pria instamment qu'il pût recevoir le Viatique. Il fut exaucé , on le communia , et il ne songea plus qu'à se préparer à la mort. Une heure ou deux après il dit à quelqu'un qui se rencontra près de lui , je dirai demain la messe , et le père Vincent Caraffe, alors recteur du collège de Naples, et depuis Général de la Compagnie de Jésus, qui le veilla pendant la nuit , a rapporté qu'il ne l'entretint que de son voyage des Indes. On regarda ces discours comme des égaremens d'un esprit en délire, et on ne lui donnait plus quun quart d'heure à vivre , lorsqu'il dit d'une voix extrêmement basse , qu'il lui semblait être dans une vallée d'où il voyait une petite lueur dans l'air. Un moment après il ajouta qu'il apercerait un globe lumineux , et au milieu , saint
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François-Xavier avec un visage extrêmement affable. Il assura depuis que le seul souvenir de cette vision suffisait pour chasser de son cœur jusqu'à l'idée de la tristesse.
Il était quatre heures de nuit , et l'infirmerie était pleine de religieux , parce qu'on n'attendait que le moment auquel le malade entrerait dans l'agonie. Alors il entendit une voix qui lui paraissait venir de fort loin, et qui dit par deux fois Mai'cel , Marcel. Il se tourna du côté droit, et ne vit personne. Il fit silence de la main , et comme il s'entendit appeler une troisième fois, il se tourna du côté gauche où était l'image de saint François-Xavier. Ces agitations étonnèrent beaucoup , parce que , depuis quelques jours , il ne pouvait plus se remuer. On remarqua ensuite qu'il parlait à quelqu'un , et voici ce que lui-même a mis par écrit de ce qui arriva depuis ce moment. « Après que je me fus tourné , )) je voulus regarder l'image de saint Franrois- » Xavier , et je vis ce grand Saint lui-même en » habit de pèlerin , qui me dit avec un visage » fort gai. lié bien, Marcel, qu'aimez vous mieux, » mourir ou aller aux Indes? Je ne veux rien, )) répondis -je, sinon que la volonté de Dieu )) s'accomplisse. Mais , reprit le Saint , vous sou- )) venez-vous du vœu que vous fîtes hier ? Je » m'en souviens bien , réparlis-je. Dites donc , » ajouta-t-il , avec moi , ce que je vais dire. Il » commença dans le même moment , et je le
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» suivis mot à mot. Il arriva même que , n'ayant » pas bien entendu deux ou trois mots , le Saint » eut la bonté de les recommencer. » Or voici ce qu'il me fit dire :
(i) Dieu tout-puissant et éternel, moi Marcel Mastrilly , quoiqti' absolument indifj)ie de paraître devant vous, me confiant néanmoins en votre honte et en votre miséricorde infinie , et poussé du désir de vous servir ; en la présence de la trèssacrée vierge Marie , du saint Père François- Xavier j et de toute la cour céleste , je m'engage par vœu à votre Divine Majesté , de garder la pauvreté, la chasteté , et une ohéissance perpétuelle dans la Compagnie de Jésus , et sur-tout d'aller
(f) Omnipotens sempiterne Deiis, ego Marcellus Mastrillus, licet uudecumque tuo conspectu indigaissimus, frétas tamea pietate ac miseï icordià tua infinità , et impulsas tibi servicndi desidcrio , vovco coram sacratissimà Virgine Maria, et sancto P. Francisco Xaverio^ et curià tua cœlesti univcrsâ , divinae majcstati paupertatcm , castitatem et obedientiara perpctuam in Societate Jcsu , et pracipuè apostolicam missionem indicam, quam lieri pariter vovi covam pâtre mco proYinciali, et promilto eaudein societatem me ingressurum , ut vitam in eâ perpetub degam , juxlà ipsius societatis constitutioncs et décréta sancti patris Francisci Xaverii de expcditione indica édita. A tua ergb bonitatc et clcmentià . pcr Jcsu-Christi sanguinem , et mérita sancti Francisci Xaverii peto supplicitcr, ut hoc holocaustum et votura a me iudignissirao nuncupatuni, ut in odorem suavitatis admittere digncris ; et ut largitus es ad hoc desidcrandum , otrercndum et vovendum , sic cliam ad explcndum, et sanguiuem pro tuo amore fuudendum, gra-; tiam ubcrem largiaris.
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aux missio7)s des Indes , comme fen fis hier le vœu, entre les mains de mon père provincial. Je promets d'entrer dans la Compagnie de Jésus y pour y vivre le reste de mes jours , suivant les constitutions de la dite Compagnie , et les ordres que ?n'a dominés saint Fraiwois -Xavier touchant la mission des Indes. Je supplie donc votre suprême bonté , par le sang de Jésus-Christ , et par les mérites de saint Frarwois-Xavier , de vouloir bien recevoir ce sacrifice t/ue je vous présente , et ce vœu que je vous fais ., tout indigne que j'en suis , comme u?i holocauste d'agréable odeur y et ^ après m'avoir inspiré le courage de faire de si grandes promesses y de me donner les grâces nécessaires pour les accomplir. (.(. Dès que nous eû- » mes fini , le Saint me dit d'un ton et d'un air )) joyeiix : soyez guéri y et pour marquer à Dieu )) votre reconnaissance d'un si grand bienfait , )) baisez les cinq plaies du crucifix. J'obéis, après » quoi il me demanda si j'avais de ses reliques : » je lui dis que j'en avais dans mon reliquaire, )) et en même temps je le pris sous mon clie- » vet. Gardez-les précieusement, repartit le Saint. )) Puis il ajouta : avez- vous de la vraie croix ? » Oui , j'en ai , repartis-je. lié bien , contlnua- » t-il, appliquez-la à la partie malade. Je mis » aussitôt le reliquaire sur la plaie. Le Saint me » fit signe de la tête que ce n'était pas là où )) était le mal , et il me montra du doigt le der- » rière de la tête , en me disant , c'est là qu'il
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)) faut porter la relique. Effectivement , ma plus » grande douleur avait toujours été en cet en- )) droit. Tandis que la sainte relique était po- » sée oh le Saint m'avait marqué , il me om- )) manda de dire avec lui celte prière : (i) )) Je vous salue , bois sacré , croix précieust y je me consacre tout entier à vous et pour toupursy et je vous supplie de m' octroyer la grâce é répandre pour vous jusqu'à la dernière (joute de mon sang; grâce que VJpotre des Indes , saint François-Xavier y n^a pu obtenir après tait de travaux. « Cette prière finie , le Saint ne fit )) encore dire les paroles suivantes : » (2) j? renonce à mes parens y à la maisoyi paternete y à mes amis y â V Italie y à tout ce qui pourrat apporter quelque retardement à la missio?i de Indes y et je me consacre uniquement au salit des âmes parmi les Indiens y en présence de «lini François- Xavier. « A quoi j'ajoutai de noi- )) même, (3) mon père. Enfin l'apôtre me ditd'a-
(i)Ave, lignum crucis, ave, ave, ciux potenlissinj , me tibi totum dtdico in peipctuum , et 010 siipplicitcr il graliam fimdondi pro te sangiiinem , qnam Indiarum aostolus sanctus Fianoiscns Xaveriiis post tôt et tantos labore consequi non raeruit , milii , licet indignissimo largiaris.
(2) Abrcnuncio parentibus, proprio doraui , amici.' Italia;, et omnibus qux luihi rctaidare posscnt indicam misioncm , et me totuiu in animarum salutem apud ludos dic(, coram sancto Francisco Xavcrio.
(3) Pâtre meo.
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» voir bon courage , et de renouveler tous les 7) jours les promesses que je venais de faire. Je )) ne trouvai alors tout autre , je me sentis » leaucoup d'appétit , je demandais qu'on ni'ap- » p)rlât quelque cliose , je mangeai et je bus » sms peine , en un mot j'étais parfaitement )) giéri. »
El effet, dès que le saint eut disparu, le père Mastùlly , sans fièvre , sans fluxion , sans langueir, sans paralysie, sans convulsions, sans aucun -este du pitoyable état où on l'avait vu réduit une demi-heure auparavant, appela ses frères, et Lur déclara ce qui venait de se passer. On cria Miracle , toute la maison fut éveillée , on acccirut à l'infirmerie, et l'on chanta le Te Deum. Le >ère ôta ensuite ses bandes, et l'on fut bien surjris de ne voir plus ni plaie , ni cicatrice ; les cheveux mêmes qu'on avait rasés étaient reveius. Il s'habilla, se jeta à genoux devant l'image de son médecin, et après y être demeuré assG long-temps en prières, il écrivit pendant deui heures tout le détail de sa guérison dont il a laissé depuis plusieurs relations de sa main. Le hndernain il dit la messe à la vue de tout Napl's ; et il reçut les visites de quantité de perscnncs de distinction. Le Cardinal Buon-Compagn. Archevêque de Naples, fut de ce nombre :ce prélat voulut ouïr juridiquement tous les ténoins, et avoir l'attestation de tous les médecin! et chirurgiens qui avaient traité le père
Mastrilly , après quoi il permit de divulguer le miracle, et d'en graver la figure qui courut bientôt toute l'Europe et les deux Indes. Pour l'image de saint François-Xavier devant laquelle ce Saint s'était montré pour opérer une si étonnante guérison , elle fut portée en procession , et placée avec une solennité extraordinaire dans l'église du collège. Enfin on fit une chapelle de l'inlirmerie où s'était passé le miracle, et on l'orna de dorures et de peintures qui représentaient tout ce qui y était arrivé de merveilleux depuis le commencement de la mr.ladie du père Mastrilly,
Il n'y avait que quatre jours que le serviteur de Dieu était guéri, lorsque la Marquise sa mère tomba dangereusement malade à Noie; il s'y rendit en diligence , et y demeura huit jours sans quitter la Marquise ni le jour ni la nuit, jusqu'à ce qu'il lui eût fermé les yeux. Et quoiqu'avant sa maladie , il n'eût pu veiller une nuit sans en être incommodé , il soutint cette fatigue aussi aisément qu'aurait pu faire l'homme de la plus forte comj)lexion. De Noie, le père retourna à Naples , et ne pensa plus qu'à son voyage des Indes. Il s'y prépara par l'oraison qui dès-lors lui devint contiruielle , et par les pratiques de la plus austère pénitence. La lecture des épîtres de saint François-Xavier, et la méditation de ses vertus , étaient aussi un de ses plus ordinaires exercices; il ne songeait plus qu'à se remplir de l'esprit du saint Apôtre , et Ton
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peut dire qu'il y réussit parfaitement. Il écrivit ensuite au père Mutio Vitelleschi, Général de la Compagnie , pour avoir la permission de passer en Orient, et il en reçut cette réponse : Je ne 2)uis y ni ne dois empêcher que votre Révérence 7i' emploie sa vie et sa santé au service des infidèles de Vlnde^ puisque le saint Apôtre de V Orient vous en a lui-même donné l'ordre. Dès que le père eut reçu cette permission , il se mit en chemin. Mais avant son départ, il lui arriva deux clioses fort singulières que je ne dois pas omettre. Tandis qu'il était à Noie, on le pria de venir exorciser une dame de qualité qu'un démon tourmentait d'une manière étrange. Il y alla, et à peine eut-il appliqué à la dame possédée le reliquaire où étaient les reliques de saint François-Xavier, que le démon sortit frémissant de rage, et criant de toute sa force '.je m'en vais y Je ne puis te faire tout le mal que je voudrais , mais je t'attends sur le chemin des Indes , là nous essaierons nos forces l'un contre Vautre. Peu de jours après, le père se sentit inspiré de demander à son saint patron , si Dieu lui ferait la grâce de mourir martyr. Il obéit à l'inspiration, et le Saint lui promit qvi'il aurait, avant que de partir de Naples, toute la certitude qu'il souhaitait. En elTet , lorsqu'il était sur le point de quitter Naples , il fut appelé un jour pour entendre la confession d'une femme qu'U ne connaissait point. La pénitente commença par s'accuser de négli-
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gence à s'acquitter d'un ordre qu'elle avait reçu de saint François-Xavier, et ajouta que depuis peu le Saint lui était encore apparu dans l'éi^lise du collège avec les ornemens sacerdotaux, l'avait communiée de sa main, et lui avait enjoint pour la seconde fois d'aller dire au père Mastrilly , qu'il répandrait son sang pour la foi dans l'Orient, et pour preuve de ce que je dis, continua- t-elle^ je vous renvoie à mon confesseur ordinaire à qui fai prédit il y a long-temps toutes les circonstances de votre maladie et de votre guérison.
De Naples , le serviteur de Dieu se rendit à Rome où, visitant les catacombes, la première chose qui se présenta à ses yeux , fut une pierre sur laquelle était cette inscription : Marcel, martyr de Jésus-Christ, avec ses quarante compagnons. Ce qui fut comme une prédiction de ce qui arriva lorsque le Roi d'Espagne donna au père quarante Jésuites pour l'accompagner au Japon. Je ne m'arrêterai point à décrire tout ce qui se passa de merveilleux dans les endroits qui se trouvèrent sur la route du missionnaire. On ne le regardait que comme un homme extraordinaire ; les miracles ne lui coûtaient rien , et tout ce qu'il disait ou écrivait, étaient des traits si enflammés de l'amour divin, que les coeurs les plus froids en étaient embrasés. Le père Mastrilly s'embarqua à Gènes pour l'Espagne. Le Roi Pliilippe IV le voulut voir, le reçut comme un Saint destiné au martyre , lui parla debout et découvert.
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et lui dit ces paroles qui causèrent beaucoup d'étonnement à toute la cour. Votre Révérence me fera un simjiUier plaisir toutes les fois qu'elle voudra bien me donner quelque ordre. Je la prie de me recommander à Dieu, et de m'écrire quelquefois. La Reine enchérit encore sur tant de marques de distinction; et sachant que le père devait passer par Goa , elle fit faire une magnifique chasuble qu'elle le chargea de mettre lui-même sur le corps de saint François-Xavier, avec ordre au Vice-Roi des Indes de lui envoyer celle que le père aurait ôtée. Le Comte Duc d'Olivarez, qui préparait alors un armement pour chasser les Hollandais du Brésil , voulut engager le père Mastrilly à monter la flotte, et lui promit de lui fournir l'année suivante, tout ce qu'il souhaiterait pour le voyage des Indes, mais l'homme apostolique lui répondit que les ordres de saint François-Xavier ne souffraient point de retardement. Il se hâta donc de gagner Lisbonne avec ses compagnons auxquels le Roi Catholique fournit , avec une libéralité digne de lui , tout ce qui leur était nécessaire. Ils s'embarquèrent sur la flotte des Indes, commandée par dom Antoine Tellez de Sylva, dont j'ai déjà parlé, et ce seigneur, qui menait à Goa le nouveau Vice-Roi, dom Pedro de Sylva, voulut avoir avec lui le père Mastrilly sur la capitane. L'idée qu'on avait de la sainteté du père, les honneurs inouïs qu'on lui avait rendus à la cour d'Espagne, la haute piété dont le Général
de la flotte et le Vice-Roi faisaient profession , tout cela donna dans le vaisseau une fort grande autorité au serviteur de Dieu. Il commença par y établir une congrégation de la Sainte-Vierge, et dom Antoine Tellez voulut bien en être le préfet. On régla ensuite les prières et tous les exercices de piété, et ces réglemens furent suivis si exactement, que la communauté la plus fervente n'avait rien de plus admirable que l'équipage de ce vaisseau. La navigation fut longue et périlleuse, mais elle ne fut qu'un tissu de prodiges. Dès que le serviteur de Dieu eut mis pied à terre à Goa, il courut au tombeau de saint François-Xavier. Il trouva le saint corps aussi frais qu'il avait jamais été , quoiqu'on en eut déjà coupé le bras droit. Après qu'il lui eut rendu ses devoirs avec des transports de dévotion qu'il est aisé de conjecturer , il mit entre les doigts du Saint , un billet écrit de son sang , qui se garde à Rome , et par lequel il se déclarait son serviteur et son disciple.
Cependant à l'entrée du saint homme aux Indes , il s'était opéré des prodiges étonnans. Deux crucifix furent vus plusieurs fois ouvrir les yeux, et le père a écrit lui-même que ces deux images regardaient du côté du Japon. Le missionnaire ne perdit point de temps, et il s'embarqua pour Manille après avoir écrit à ses amis plusieurs lettres que je voudrais pouvoir rapporter toutes , persuadé qu'on les verrait avec plaisir ,
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mais je laisse cela à ceux qui vouclront bien nous donner une histoire complète du saint martyr , et plus poliment écrite que celle que noua avons déjà. Dans une des lettres dont je parle, il promet à Dom Antoine Tellez de Sylva qu'il saura le premier des nouvelles de son triomphe. Dans une autre au père de Gattis , il lui rend grâces des prières qu'il avait faites à Dieu pour lui, et auxquelles il attribuait toutes les faveurs dont le ciel le comblait depuis ce temps-là. Ce père était un saint homme qui demeurait à la maison professe de Naples : un jour qu'il attendait dans la sacristie quelqu'un qui voulût bien le conduire à l'autel , personne ne se présentant , parce qu'il avait la réputation d'être fort long , le père Mastrilly se trouva là avec le père Gabriel Mastrilly son oncle. Celui-ci appelant son neveu qui n'était pas encore prêtre , lui dit de quitter ce qu'il faisait , et d'aller servir la messe au père de Gattis; le jeune religieux se mit aus-' sitôt en devoir d'obéir. Le père de Gattis eut quelque peine à accepter cet office ; mais le père Mastrilly le pria de si bonne grâce d'agréer qu'il lui rendît ce petit service, qu'il y consentit après l'avoir assuré que cette messe serait toute pour lui. Or l'homme apostolique dans les communications qu'il eut avec saint François - Xavier auprès de son tombeau, connut que l'action qu'il avait faite en s'offrant au P. de Gattis pour lui servir la messe , et les mérites du sacrifice que
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le saint homme avait offerts pour lui , avaient été le principe des grâces extraordinaires qu'il avait reçues du ciel depuis ce moment-là. C'est ainsi qu'il n'y a rien à négliger dans la vie spirituelle, et l'on ne sait pas ce qu'on perd, quand on se met sur le pied de ne faire attention qu'à ce qui nous paraît grand. Car , outre que souvent nous nous trompons dans le jugement que nous en faisons , Dieu souvent attache à ce qui nous semble petit une suite de grâces hors de laquelle non-seulement notre sainteté , mais , notre salut même n'est pas en assurance.
Je reviens au père Mastrilly. Il arriva à Manille le dernier jour de juillet de l'année mil six cent trente-six , mais il n'était pas aisé de passer de là au Japon. En attendant une occasion favorable , Dom Sébastien Ilurtado , Gouverneur des Philippines, mena le père à la conquête de Mindanao. Il y fit tant de miracles , qu'il passa pour constant dans toute l'Asie , que les Espagnols devaient à ses mérités la victoire qui les avait rendus maîtres de cette belle contrée. Après cette expédition, le Gouverneur regardant le missionnaire comme un homme tout divin , résolut de le faire débarquer au Japon , quoiqu'il lui en coûtât. Il avait dans ses prisons un pilote condamné à mort pour avoir entrepris contre les défenses le voyage du Japon. Il le fit venir , lui promit sa grâce , et même une grosse récompense , s'il voulait mettre le père sur quel- T. II. 33
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que rivage du Japon. Le pilote y consentit de bon cœur , et fut bientôt en état de partir. Le père Mastrilly eût bien soubaité entrer au Japon avec toute sa troupe , mais il n'y eut pas moyen : il fut donc obligé , dès son arrivée à Manille , de les renvoyer à Macao , après leur avoir témoigné le regret que lui causait une si triste séparation. Il se retira ensuite un moment pour recommander leur voyage à saint François- Xavier , et il avait à peine commencé sa prière devant l'image du Saint , qu'il les rappela tous. Il leur dit de regarder le visage de l'apôtre , et il leur demanda s'ils n'y voyaient rien ; ils répondirent que non. Quoi , continua-t-il , vous ne voyez pas cet air sombre qui le défigurée d'une manière si étrange ? Ils persistèrent à dire qu'ils n'y remarquaient aucune altération. Allez donc, mes pères , reprit le saint bomnie , et ne perdez pas V occasion de vous embarquer , mais soyez persuadés que nous nous reverrons bientôt à Manille. L'événement suivit de près la prédiction ; il n'y avait que quelques jours que les pères étaient en mer, lorsqu'une violente tempête brisa leur navire contre un rocber. Une partie de l'équipage fut noyée , et les missionnaires eurent bien de la peine à gagner la côte de Manille.
Rien n'arrêtant plus le père Mastrilly aux Philippines, le dixième de juillet mil six cent trentesept, il se déguisa en Ciiinois, et prit la route de la Chine. Sur le soir , il rebattit du côté du Ja-
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pon , et se mit à la japonnaise. Ce dernier voyage fut encore plus traversé que les autres, et Satan tint parole au saint homme jusqu'au bout. Enlin le navire qui portait le père mouilla derrière une petite île vis-à-vis de Saxuma. Le père y acheta une barque , et renvoya son pilote à qui il promit que son retour à Manille serait heureux , et que dans peu on y saurait ce qu'il serait devenu. Quelques Japonnais réfugiés aux Philippines l'avaient suivi ; il tacha de les engager à s'en retourner ; mais ils n'en voulurent rien faire. 11 resta quelques jours au même endroit, et écrivit à ses amis qu'il touchait au moment de faire à Dieu le sacrifice de sa vie. Il entra ensuite dans le port de Cangoxima, mais il ne s'y arrêta point. Il mit pied à terre dans celui de Cuto où il fut reconnu ; il donna de l'argent, et on le laissa aller. Il continua de marcher seul le long du rivage que ses compagnons côtoyaient dans la barque ; mais ceux-ci étant tombés entre les mains des gardes côtes , le père s'écarta, et s'enfonça dans un bois. Les prisonniers furent d'abord mis à la question , et souilrirent assez long-temps sans rien déclarer, jusque-là qu'un d'eux , nommé André Colenda , mourut dans les tourmens. Les autres perdant enfin patience , avouèrent qu'ils étaient venus des Philippines avec un religieux qui était un homme extraordinaire. Sur les indices qu'ils donnèrent , on détacha des soldats qui, au bout de ([ualre jours,
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découvrirent le missionnaire à la faveur d'un feu qu'il avait allumé dans un bois.
Ils le trouvèrent à genoux , et il leur parut quelque chose de si auguste dans toute sa personne, qu'ils demeurèrent assez long-temps saisis et comme immobiles. Le père ne les eut pas plus tôt aperçus , qu'il se leva et alla au devant d'eux. C'est moi que vous chei^chez , leur dit-il , qui vous empêche de me prendre 7 Cette douceur les rassura ; mais dans le moment qu'ils mirent la main sur lui , la terre trembla. Ils avaient ordre de le mener à Nangazaqui , et ils en étaient éloignés de cinq journées. Le serviteur de Dieu ne souffrit pas beaucoup dans ce voyage , car ces conducteurs eurent pour lui de grands égards et beaucoup de respect. Dès qu'il fut arrivé , on le conduisit chez le Gouverneur, et l'on fut bien surpris de lui voir un cercle de lumière autour de la tête. Cela s'étant dissipé , on l'interrogea sur bien des choses , et en particulier sur la conquête de Mindanao. Le père s'arrêta à cet article qui blessait sa modestie , déclara son pays , sa profession , le dessein qu'il avait de prêcher l'Evangile aux Japonnais , et de guérir l'Empereur qu'il savait être malade. On lui demanda quels remèdes il prétendait employer -, il prit occasion de parler de saint François-Xavier , de ses travaux , de ses miracles , et de ce qu'il avait fait au Japon. Il ajouta qu'avec un peu de ses entrailles pulvérisées, il guérirait
l'Empereur. Le Gouverneur eût bien voulu pouvoir renvoyer un liomme qui lui paraissait beaucoup au-dessus des autres ; mais il n'était pas le maître, et la conquête de Mindanao avait encore renouvelé les soupçons qu'on avait des Espagnols. Il fut donc résolu qu'on mettrait le prisonnier à la question , pour le faire parler sur le sujet de son voyage.
Le premier supplice qu'on lui fit endurer fut celui de l'eau , ce qui fut exécuté en cette manière. On l'attacha fort haut avec une corde torse, les jambes écartées , ensuite on le laissa tomber dans une cuve pleine d'eau la tète la première, ce qu'on recommença plusieurs fois : ces chutes précipitées lui étaient la respiration , et il rejetait toute l'eau qu'il avait bue avec des douleurs inconcevables. On le tourmenta encore d'une autre façon. On le serra avec des bandes partout le corps, on lui mit un entonnoir dans la bouche , et on lui versa de l'eau sans lui donner le loisir de respirer. Quand il en fut rempli , on rétendit à terre , on lui mit un ais sur le ventre , et à force de marcher dessus , on lui fit rendre avec violence toute l'eau qu'il avait avalée. Ce tourment lui causa une faiblesse , et on le mena en prison. Il y trouva ses compagnons, et à leur contenance il comprit ce qui leur était arrivé : il en gémit devant Dieu, et leur infidélité lui fit pousser des soupirs que ses tortures n'avaient pu lui arracher. Ces malheureux,
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qui avaient caché quelque chose dans leur interrogatoire , se jetèrent aux genoux du saint homme , et le conjurèrent de ne rien dire qui pût leur faire de la peine : il le leur promit; mais il leur reprocha si vivement leur lâcheté, qu'ils s'engagèrent à la réparer, leur en dût-il coûter la vie. Quelques historiens ont écrit qu'ils avaient tenu parole. Au hout de quelques jours, le père fut interrogé de nouveau, le Gouverneur ne pouvant rien tirer de lui que ce qu'il avait confessé d'ahord , lui déclara qu'on allait essayer, pour le faire parler, les plus affreux tourmens. En effet , on le dépouilla tout nu , et on se disposait à lui appliquer sur la chair des lames ardentes sans avoir aucun égard à la bienséance -, mais il représenta au Gouverneur que ce supplice n'avait jamais été mis en usage par aucun tyran. Sa remontrance fut efficace , et l'on recommença le tourment de l'eau. On le réitéra trois jours de suite , au hout desquels le Gouverneur se lassa de faire souffrir inutilement un homme qu'il ne pouvait s'empêcher de respecter , et il le condamna à la fosse. - Le quatorzième d'octobre on le fit monter sur un méchant cheval pour être conduit à la sainte jiiontagne. Il était couvert d'une soutanelle tout usée , qui ne lui venait qu'aux genoux : il avait un haillon à la bouche , un côté de la tête rasé, et frotté d'une terre rouge, ce qui est au Japon une très-grande marque d'ignominie, les mains
liées derrière le dos , et sur les épaules l'arrêt de sa mort , signé de la main même de l'Empereur. Tandis qu'on l'altachait, il dit aux bourreaux qu'il ne mourrait pas de ce supplice , et qu'il aurait la tête tranchée. Le dix-septième on regarda s'il était mort , on le trouva plein de vie , et parce que le lendemain on devait célébrer une fête en l'honneur de quelque divinité, et que pendant ces jours solennels il n'est pas permis de faire souffrir qui que ce soit, le Gouverneur commanda qu'on tranchât la tête au missionnaire. On se mit aussitôt en devoir d'exécuter cette sentence , et ceux qui tirèrent le martyr de la fosse , furent surpris qu'il ne lui fut pas tombé à la tête une seule goutte de sang , ce qui n'était encore arrivé à personne ; il semblait même que ses forces fussent augmentées. A peine s'était-il mis à genoux qu'on lui décliargea un grand coup de sabre , qui ne fit rien. On redoubla, et ce second coup ne laissa qu'une petite trace à l'endroit où le sabre avait porté. Le bourreau , saisi de frayeur , pensa tomber à la renverse , il jeta son sabre et se retira. Le saint homme cependant était abîmé ilans une douce contemplation : sa prière finie, il se tourne vers le soldat , l'exhorte à reprendre son sabre , et l'assure (jue pour cette fois il sera plus heureux. En effet, le bourreau vsaiis aucun effort lui abattit la tête. En même temps la terre trembla , et quoique le ciel fût serein, une nuée fort noire sY'ieva
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à la vue de tout le monde , et alla couvrir le palais du Gouverneur. On réduisit en cendre le corps du saint martyr , selon la prédiction qu'il en avait faite dans une lettre écrite de Goa au père Gabriel Mastrilly, son oncle. On brûla aussi le corps de Cotenda , et malgré un fort grand vent, on remarqua que la fumée ne se rabattit point , mais qu elle s'éleva aussi droit que dans un calme parfait. Il ne paraît pas que le père Mastrilly ait vu le père Ferreyra , pour lequel il était venu au Japon, comme il le déclara aux Pliilippines au père Michel Solana; car ce père lui représentant qu'il y avait assez peu d'apparence de faire du fruit au Japon, et que le Mindano lui offrait un champ bien vaste et une moisson plus assurée, il répondit que c'était au Japon que saint François-Xavier l'envoyait, et que le sujet de son voyage était d'essayer de ramener à la foi le malheureux apostat, ou du moins d'efiacer de son sang la tache qu'il avait faite à la Religion et à la Compagnie. Je ne m'étendrai pas ici sur les miracles qui se firent dans toutes les parties du monde après la mort du serviteur de Dieu , ni sur les honneurs qu'on rendit partout à sa mémoire, ce serait la matière d'un juste volume, et je m'écarterais trop de mon sujet. Il semblait qu'il :ie dût plus y avoir de Chrétiens au Japon, vu la multitude prodigieuse de ceux qu'on avait bannis ou mis à mort. Il fallait bien néanmoins qu'il y en eût encore beau-
coup, puisque dans le royaume d'Arima, où ou les avait poursuivis plus vivement que partout ailleurs, ils faisaient encore le plus grand nombre en mil six cent trente-liuit. A la vérité on les maltraitait de telle sorte, qu'il y avait apparence qu'en neu d'années on les exterminerait; mais on les poussa avec si peu de ménagement qu'ils en vinrent à une révolte , laquelle acheva de ruiner les affaires du Christianisme , et fit bien Toir que ces Chrétiens n'avaient plus de pasteurs : ils prirent donc les armes au nombre de trentesept mille, mirent à leur tète un jeune Prince du sang de leurs anciens Rois , et se saisirent de la forte place de Ximabara. Le Roi d'Arima conçut bien que des désespérés dans un poste de cette importance ne seraient pas aisés à forcer. Il en écrivit à l'Empereur, qui en jugea comme lui , et qui crut qu'il ne fallait rien moins que les principales forces de l'empire, pour étouffer ce commencement de guerre civile;* ainsi Ximabara se vit bientôt assiégée par une armée de plus de quatre-vingt mille hommes. Cette formidable puissance ne fit que relever le courage des révoltés; mais un ennemi domestique, contre lequerni l'expérience ni la valeur ne peuvent rien, les inquiétait; à peine étaient-ils investis, qu'ils manquaient déjà de vivres. Ils ne voulurent pourtant point entendre parler de se rendre , ils firent de vigoureuses sorties , et reçurent si bien l'ennemi à toutes les attaques , qu'en peu
de temps l'armée impériale se trouva dimiouée au moins d'un tiers. Enfin, les vivres manquèrent tout-à-fait, et il fallut songer ou à se soumettre , ou à tenter la fortune d'un combat : mais on ne sait au Japon ce que c'est que se remettre à la miséricorde de son ennemi, et toutes les guerres se terminent par vaincre ou mourir; ce fut donc le parti que prirent les rebelles d'Arima ; ils sortirent rangés en bataille, tuèrent aux Impériaux au moins vingt raille liommes, et combattirent tant qu'ils purent tenir leurs armes , mais à la fin la faiblesse et la lassitude les leur firent tomber des mains, et ils périrent tous sans avoir été vaincus.
Les Hollandais, toujours attentifs aux occasions de ruiner le commerce des Portugais, ne manquèrent pas celle-ci qui leur parut fort propre à leur dessein. On veut bien croire que ces messieurs , tout ennemis qu'ils sont des Catlioliques , ne prévirent pas alors toutes les suites qu'aurait la démarche qu'ils allaient faire contre la Religion chrétienne*, ce qui est constant, c'est qu'ils ne craignirent point de faire avertir l'Empereur que les Portugais étaient Jes auteurs de la révolte d'Arima , et qu'ils renouvelèrent cette calomnie si souvent rebattue, qu'on se servait du prétexte de la Religion, pour soustraire les peuples de Tobéissance due à leurs légitimes Souverains. Ce fut assez de la simple accusation pour condamner les Portugais sans les entendre,
et il parut un édit qui défendait, sous peine de mort, aux sujels du Roi Catholique, de mettre le pied sur les terres du Japon. Macao, à cette nouvelle , fut dans la dernière consternation : il fut arrêté sur-le-cliamp que pour fléchir l'Empereur , on lui députerait une solermelle ambassade , et qu'on n'omettrait rien pour détruire les soupçons qu'il avait conçus. Dom Louis Paez Pachéco, Dom Roderic Sanchez de Pérédés, Dom Gonzalez Monteyro de Carvailho, et Dom Simon Vas de Pavia , s'ofirirent à être Ambassadeurs ; et l'on regarda comme un coup du ciel que des personnes de cette considération voulussent bien risquer leurs vies pour la patrie et pour la Religion. Le premier avait commandé les armées, et les deux derniers avaient déjà été Ambassadeurs au Japon; mais leur vertu et leur mérite était encore au-dessus de leur naissance et de leurs emplois. Ils ne perdirent point de temps, et après avoir essuyé une tempête qui les mit à deux doigts du naufrage, ils abordèrent à Nangazaqui le sixième juillet mil six cent quarante. A peine avaient-ils jeté l'ancre, qu'on vint leur demander qui ils étaient, et pourquoi, sans aucun égard aux défenses, ils osaient jKaraitre dans un port du Japon. Ils répondirent qu'ils étaient revêtus du caractère d'Ambassadeurs qui a toujours été sacré chez tous les peuples de la terre; qu'ils venaient pour détromper l'Empereur des préjugés qu'on lui inspirait contre eux, et pour
essayer de renouer le commerce. Le Gouverneur fit semblant d'être satisfait de cette réponse, et promit de servir les Ambassadeurs à la cour. Cependant, dès le même jour on ôla le gouvernail du navire, qu'on fît remorquer et avancer jusqu'au pied de la petite île de Kisma, qui est fort près de la ville. On le laissa là en garde à plusieurs autres bâtimens qui furent postés tout autour avec des soldats en armes. Le lendemain on fit descendre tout l'équipage, à la réserve de huit matelots qu'on laissa pour garder le vaisseau. Tous les autres, et les Ambassadeurs mêmes, furent conduits dans la petite île, et renfermés dans une espèce de retranchement, qui leur tenait lieu de prison.
Cependant le courrier que le Gouverneur avait dépêché en cour fit le voyage en onze jours , et deux Seigneurs que To-Xogun-Sama députa exprès , pour j)orter sa réponse , arrivèrent à Nangazaqui en dix jours , quoiqu'on mette ordinairement un mois à ce voyage. Le lendemain de leur arrivée , qui fut le deuxième d'août , sur les dix ou onze heures du matin, les Ambassadeurs et tout l'équipage au nombre de soixante et quatorze personnes. Espagnols, Portugais, Chinois, Indiens , Canariens , furent appelés à la maisonde-ville j on les fit comparaître devant le Gouverneur , et les deux Seigneurs députés de la cour. On leur lut l'édit impérial -, ils répondirent qu'il n'y était parlé que des marchands ,
qu'ils ne l'étaient point , et que leur navire ne portait aucune marchandise. On leur répliqua qu'ils étaient condamnés à mourir, et sur l'heure on les lia et on les mena en prison : ils y passèrent tout le jour et la nuit suivanle s'exhortant au martyre. Le lendemain, troisième d'août, à cinq heures du matin , on vint leur prononcer la sentence de leur mort ; elle portait que tous , à l'exception de treize qu'on renverrait à Macao , auraient la tête coupée. On leur déclara ensuite que l'Empereur faisait grâce à ceux qui embrasseraient la Religion de l'empire , et sur le refus qu'ils en firent tous , on les mena à la sainte montagne. Ils y allèrent louant Dieu à haute voix , et faisant paraître une fort grande joie d'être ainsi traités contre le droit des gens en haine du Christianisme. Dès qu'ils furent arrivés au lieu du supplice , ils se prosternèrent et baisèrent la terre qu'ils allaient arroser de leur sang. Un des Ambassadeurs demanda si on les faisait mourir pour Jésus-Christ , et on lui répondit par trois fois que leur Religion était l'unique cause de leur mort; ce qui redoubla leur alégresse. L'exécution commença aussitôt, et dès qu'elle fut iinie, un oificier dit aux treize qu'on avait réservés , qu'ils eussent à s'en retourner au plus tôt, et à bien persuader à leurs concitoyens qu'il n'y avait plus de sûreté pour eux de se montrer au Japon. Mais vous pourrez , ajouta-t-il, rendre témoignage que ceux-ci sont morts pour
leur Relicjion , et n'ont pas moins marqué de constance que ceux qui jusqu'ici ont donné leur vie pour le même sujet. On lit ensuite enterrer tous les corps , on mit le feu au navire portugais, on mit les treize qu'on renvoyait à Macao sur un petit bâtiment qu'on leur abandonna , et l'on dressa au lieu du supplice un poteau avec cette inscription :
Tant que le soleil éclairera le monde, personne n'ait la hardiesse de naviguer au japon, même en qualité d'ambassadeur , SI CE n'est ceux a
QUI LE commerce SERA PERMIS PAR LES LOIS.
Il était ajouté que cet édit ne pourrait jamais être révoqué , et qu'il serait exécuté en la personne même du Roi d'Espagne , s'il s'avisait de mettre le pied au Japon.
IX. A cette nouvelle , Macao , quoique sans ressource pour son commerce , se laissa moins aller à la douleur qu'il ne lit paraître de joie. On chanta le Te Deum, et l'on célébra le triomphe des confesseurs de Jésus-Christ avec toute la solennité possible. Cependant il fut réglé qu'on ne ferait plus aucune tentative pour rentrer au Japon , ce qui consterna quantité de Jésuites , qui n'étaient venus aux Indes que dans l'espérance du martyre. Il n'y eut que le père Antoine Rubino en faveur de qui on voulut bien faire ce qu'on n'osait entreprendre pour le commerce. Ce
père venait d'être nommé visiteur des missions de la Chine et du Japon , et il crut qu'il était du devoir de sa charge d'aller chercher le père Ferreyra , pour essayer de le ramener à son devoir ; la résolution où on le vit de se jeter plutôt dans un esquif que de ne pas obéir à l'inspiration divine , engagea le capitaine-général à lui faire équiper secrètement un petit navire qui , sous prétexte d'aller à l'île Formose, le devait débarquer la nuit sur quelque côte écartée , avec quatre autres Jésuites.
Les Indes ont eu peu d'ouvriers apostoliques d'un mérite aussi universel que le père Robino. Il naquit à Strombino en Piémont , fit ses études à Turin, et s'y consacra à Dieu dans la Compagnie de Jésus. Il passa jeune aux Indes, enseigna les mathématiques et la théologie à Goa , gouverna presque toutes les missions de sa Compagnie en Asie, et fut plus d'une fois employé par les Vice- Rois dans des ambassades. Il parcourut ainsi presque tous les pays que saint François -Xavier a arrosé de ses sueurs : la merveille était de voir un lionmie regardé partout comme un homme rare, pratiquer avec soin les vertus les plus cachées , servir ses frères avec charité , toujours plus prêt à obéir qu'à commander; doux , humble, patient, complaisant. Il fut plusieurs fois mis en prison, maltraité, condamné à mort : mais Dieu lui réservait un plus beau champ. Sa dernière occupation fut de défendre sa Compagnie des ca-
lomnies dont on cherchait à la noircir , et il y travaillait avec zèle, jusqu'à ce qu'on le chargea des gouvernemens des églises du Japon et de la Chine. Les quatre compagnons qu'il se choisit dans le grand nombre de ceux qui soupiraient après la mission du Japon , furent les pères Albert Mécinski , Diego de Moralez , Antoine Capéci,et François Marquez.
Le père Mécinski était d'une illustre maison de Pologne; il perdit son père fort jeune, et à peine eut-il achevé ses études, qu'il demanda à sa mère la permission de se faire Jésuite; il ne l'obtint pas et il se mit à voyager; il était à Rome lorsqu'il apprit la mort de sa mère ; et sur-lechamp, il exécuta son premier dessein. Il fut au noviciat de Rome ce qu'y avait été saint Stanislas Koslka , dont il était parent; il n'avait pas encore fait ses vœux que son frère aîné mourut, ce qui l'obligea à faire un voyage en Pologne : seul héritier d'une maison où il y avait de grands biens ; il ne fut pas même tenté d'en retenir la moindre partie , et il lit le sacrifice en homme qui savait le prix des biens éternels. Dès que ses affaires furent terminées, il retourna à Rome, en disant : Je viens de me dépouiller de tout ce que je possédais, il ne me 7'este plus qu'à donner mon sang. Il fit ses vœux peu de temps après son retour en Italie , et il eut ensuite la permission d'accompagner le père Viéyra au Japon. Il était sur le point de s'embarquer , lorsqu'il
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reçut ordre de son Général de se transporter incessamment en Pologne , où sa présence était nécessaire : il ol>éit , persuadé que l'oljéissance ne lui ferait pas perdre le martyre, si Dieu l'y avait destiné. Il ne se trompa point , à peine eût-il mis ordre aux affaires qui l'avaient rappelé en Pologne , qu'il se présenta une autre occasion pour les Indes, et il en profita. Le père MastrilJy le trouva à Goa , prêt à partir sur une flotte qui menait à Macao un nouveau capitaine : le "vaisseau qu'il montait fut pris par les Hollandais, qui le laissèrent presque mourir de faim. On le mita terre à l'île Formose, où il souffrit encore davantage ; mais la maladie s'étant mise dans l'équipage, le père qui savait un peu de médecine , et qui fit d'assez belles cures, fut un peu mieux traité. Enfin, au bout de six mois de captivité , on l'écbangea , et on le conduisit à la Cocliincliine d'où il se rendit à Macao.
Le père de Moralez était Espagnol , et avait long-temps demeuré aux Pbilippines , où il était dans une grande odeur de sainteté ; il eut bien de la peine à s'arracher de Manille pour aller à Macao , d'où il espérait passer plus aisément au Japon. Il acquit bientôt , parmi les Portugais , la même réputation qu'il avait eue clie/ les Castillans. Le père Rubino ne crut pas devoir lui refuser la griice de le mener au Japon , ni se priver d'un tel compagnon. Il écrivit plusieurs T. II. 34
apologies pour ses frères calomniés , et il ne quitta la plume que pour courir au martyre.
Le père Capéci était d'une maison distinguée dans Naples. Depuis son enfance , il avait témoigné pour le Japon une ardeur , laquelle soutenue d'une vertu héroïque, et de toutes les qualités qui font un apôtre, marquait trop visiblement la destination du ciel , pour qu'on s'y opposât.
Le père Marquez était né au Japon , d'un père portugais et d'une mère japonnaise, issue des Rois de Bungo : il perdit ses parens de bonne heure ; mais vm Portugais , ami de son père , l'adopta , et eut soin de son éducation. Il fit paraître , dans le cours de ses études , une piété rare ; il se fit Jésuite à Macao , et il avait un si grand talent pour les missions , que le père visiteur ne balança pas à se l'associer dans l'entreprise qu'il méditait.
A peine les cinq missionnaires furent débarqués de la manière que j'ai dit , qu'on les reconnut , et qu'on les arrêta. Dès le lendemain, ils parurent devant le Gouverneur de Nangazaqui. Des Hollandais qui avaient une affaire fâcheuse par-devant ce Seigneur, se trouvèrent à l'interrogatoire. Ils rapportent qu'on fit venir , pour servir d'interprète aux pères , le Jésuite apostat , et que ce malheureux parut dans cette occasion avec une impudence extrême. Mais des mémoires plus sûrs nous apprennent qu'ayant fait
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aux missionnaires , de la part du Gouverneur , la proposition d'embrasser le culte des idoles , avec promesse de la vie , et d'un grand établissement 5 le père Rubiuo , que son zèle arma d'une sainte indignation , lui parla en des termes si forts , que depuis il n'osa paraître devant eux. Le Gouverneur admira une si grande liberté jusque dans les fers , et conçut qu'il ne viendrait pas aisément à bout de gens que la vue de la mort n'étonnait point. Il les renvoya en prison , et après quelques jours , on commença à les tourmenter. Le supplice de l'eau fut choisi comme le plus capable de lasser leur constance, et pendant sept mois , on les fit souffrir au moins , de deux jours l'un , de la manière que j'ai dit en parlant du père Mastrilly. Enfin on les condamna à la fosse ; ils y vécurent aussi long-temps que s'ils n'eussent rien souflért. Le père Rubino ne mourut qu'après sept jours , le vingt-deux de mars mil six cent quarante-trois. Le vingt-trois , il fut suivi du père Mécinski , et le vingt-quatre , leS' trois autres ayant été trouvés pleins de vie, et on les hacha en pièces.
Il y avait quelques années , comme je l'ai déjà dit , qu'il ne restait presque plus de prêtres au Japon que quelques Jésuites japonnais. Un des plus connus avait été martyrisé en mil six cent trente-neuf, c'était le P. Pierre Cafiiii , natif d'Omura. 11 fut banni en mil six cent quatorze, traversa à pied la Chine , l'Indostan et la Perse,
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visita les saints lieux , et de là passa à Rome , où il se fit Jésuite. Dès qu'il eut reçu les ordres sacrés , il partit pour le Japon ; et afin d'y entrer sans être reconnu , il se fit pendant deux ans esclave sur les galères de Nangazatjui , où il aborda enfin. Il passa jusqu'aux provinces du nord ; il y fit quantité de conversions , et ce fut là qu'étant tombé entre les mains des gardes de l'Empereur , il fut mené à Jédo , et suspendu dans la fosse.
X. Presque en même temps qu'on apprit cette mort, on sut que le père Jean-Baptiste Porro, le plus ancien missionnaire du Japon, et un de ceux qui y a le plus souffert , avait été brûlé vif avec tous les habitans d'une bourgade où l'on mit le feu pendant qu'il y était. C'est tout ce qu'on a pu savoir de cet événement. Le père Martin Xiquimi vivait encore en mil six cent quarante, et depuis on n'en a plus entendu parler. Des Chinois chassés du Japon peu d'années après la mort du père Robino , rapportèrent qu'on y avait encore fait mourir le père Mancie Conixi, et un autre Jésuite qui ne put guère être que le père Xiquimi. Ils ajoutèrent que de temps en temps on faisait à Nangazaqui de fort grandes exécutions. Ils dirent encore qu'en mil six cent quarante -six , un eff'royable treml)lement de terre fit ouvrir une montagne près d'Omura , où l'on trouva deux corps de martyrs avec une inscription latine ; que l'Empereur à qui ou en
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parla , ordonna que les corps fussent brûlés , et que la nuit suivante on l'entendit qu'il criait aux armes comme un furieux ; qu'on lui demanda s'il voyait quelque chose , et qu'il répondit qu'il avait devant les yeux une armée de Chrétiens qui venait lui enlever sa couronne.
Cependant la nouvelle de la mort du père Robino et de ses compagnons ne fut pas plus tôt publiée , qu'on nomma un autre supérieur ; ce fut le père Pierre Marquez , lequel , sans se rebuter du mauvais succès qu'avait eu l'entreprise de son prédécesseur , ou jx)ur mieux dire , espérant un pareil sort, alla sur-le-champ s'embarquer aux Philippines |X)ur le Japon , menant avec lui les pères François Cassola, Joseph Chiara, Alphonse Arroïo , et un frère Japonnais nommé André. Tout ce qu'on a su de ces missionnaires , c'est qu'ils furent pris et menés à Jédo où ou leur scia les membres ; que trois moururent d'abord , et que les deux autres furent ra})porlés en prison respirant encore : au reste, je îi'ai pu distinguer si c'est de la troupe du père Kobino, ou de celle du père Marquez que parlent les Hollandais dans leurs mémoires ; car leur peu d'exactitude à marquer la chronologie , et à mettre de l'ordre dans les faits , est cause que tantôt l'on penche d'un côté, et tantôt d'un autre. Quoiqu'ils fussent présens à un des interrogatoires qu'on fit subir aux missionnaires, ils avouent qu'ils ne faisaient pas beaucoup d attention à ce
qui se passait , parce qu'eux-mêmes se trouvaient dans une situation qui ne leur laissait pas l'esprit tranquille. Ils entendirent néanmoins un Seigneur Japonnais qui disait aux missionnaires : « 0 pauvres misérables, quel aveuglement est » le vôtre ! Vous adorez un Dieu qui doit être » sourd ou impuissant, puisqu'il vous abandonne )) au milieu des tourmens où vous implorez son » secours. S'il a créé le ciel et la terre , s'il les » conserve comme vous dites , que ne vous tirey> t-il du mauvais pas où vous êtes? Que ne » cbange-t-il les misères qui vous rendent si dif- )) formes en'un état plus doux? Vous êtes dans » les chaînes , en proie à la douleur , et votre » Dieu ne vous en peut délivrer , ni vous rendre )) insensibles. N'avouerez -vous donc pas que )) l'Empereur est plus puissant que le Dieu des y) Chrétiens , puisqu'il fait de vous tout ce qu'il )) lui plaît , et que le Dieu que vous adorez , )) ne peut vous tirer de ses mains ? » Les Hollandais conviennent qu'un des Jésuites réfuta parfaitement le discours du Japonnais ; ils ajoutent que ces pères étaient dans un état à faire compassion , mais ils ne parlent point de leur mort.
XI. Il paraît que l'Empereur To-Xogun-Sama mourut vers l'année mil six cent cinquante. Son successeur fut un Prince de sa maison, qui était encore enfant. On lui nomma des tuteurs , et cette minorité commença de manière à faire croire
que la Religiou Cliié tienne allait être rétablie dans l'empire. La persécution cessa tout d'un coup, le commerce avec les Portugais fut sur le point de se renouer, et tout se disposait à une révolution en faveur du Christianisme ; mais ces espérances s'évanouirent bientôt , sans qu'on ait jamais pu savoir de quelle manière cela s'était fait.
Le père Ferreyra était toujours à Nangazaqui, où on ne lui laissait que fort peu de liberté. Ce qui obligeait les Japonnais à en user ainsi à son égard , c'est qu'ils ne purent jamais tirer de lui aucune lumière touchant les lieux où se retiraient les missionnaires. Dès le commencement de son apostasie, on lui déclara qu'il fallait épouser une idolâtre qu'on lui marqua , qui était veuve d'un orfèvre chinois , justicié pour ses crimes , et quoique les parties eussent une répugnance égale à se marier , on fit publiquement les cérémonies de ce monstrueux mariage; mais il ne fut point consommé, et jamais Yédo Tzua (c'est le nom japonnais que prit le religieux apostat) ne demeura avec sa femme qu'on l'avait forcé de prendre. Cependant comme personne ne lui donnait de quoi vivre, il se trouva bientôt réduit à la mendicité ; pour se tirer d'une si affreuse misère, il se lit écrivain et interprète des marchands d'Europe qui trafujuaient au Japon. Il n'y avait pas jusqu'aux idolâtres qui lui reprochaient son infidélité , on lui remettait sans
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cesse devant les yeux que des femmes et des enfans étaient morts dans les plus horribles supplices, et que lui n'avait pas eu le courage d'endurer les premières atteintes de la douleur. Un jour qu'il priait le Gouverneur de Nangazaqui de lui donner au moins de quoi vivre, on lui répondit avec aigreur qu'on ne lui devait rien, que s'il avait embrassé la loi de l'empire, ce n'avait pas été par estime pour elle , mais uniquement pour se délivrer du supplice. Que s'il voulait se rendre digne de quelque bienfait du côté de la cour , il n'avait qu'à découvrir où étaient logés les missionnaires. Ils ne gagnèrent rien et la plus honteuse indigence ne put jamais engager le malheureux Yédo à trahir ses frères.
Cependant, dès qu'on sut à Macao sa déplorable chute , le père Emmanuel Diaz , visiteur des missions du Japon et de la Chine , voulut s'embarquer pour tacher de le ramener à son devoir. On s'opposa à son voyage, et il fut obligé de se contenter d'écrire une lettre par laquelle il représentait à ce misérable, tout ce qu'il croyait pouvoir faire impression sur son esprit. Le père Jean-Baptiste Bonelli, recteur du collège de Macao, écrivit aussi; mais il ne fut jamais possible de faire tenir ces lettres à Yédo. Quelques Portugais trouvèrent pourtant moyen de lui parler , et entre autres Dom Emmanuel Mendez de Mora, neveu du père Alphonse Mendez, Jésuite et patriarche d'Ethiopie. Yédo, tout le temps
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que Dom Emmanuel fut avec lui , ne fit que pleurer et gémir, et sur ce que Dom Emmanuel l'exhortait à se reconnaître : Ah ! Monsieur , s'écria-t-il d'un ton qui marquait ou un grand désespoir, ou un fort grand dérangement d'esprit, ^ue peut faire de bien un homme qui a si lâchement ahandonné son Dieu ? Dom Emmanuel lui parla ensuite de son mariage, et lui en fit voir l'indignité. « C'est la crainte de la mort, répartit » Yédo, qui m'y a engagé, et il n'y a rien que » je n'eusse fait pour me sauver la vie : la seule » pensée de la fosse me saisit d'horreur, et me » mit hors de moi-même. » En mil six cent trente-six, le père Emmanuel Diaz le déclara chassé de la Compagnie de Jésus pour tout le temps qvi'il demeurerait incorrigible , et cela n'empêcha point toutefois qu'on ne continuât de faire partout des prières et des pénitences pour fléchir le ciel en sa faveur. Au bout de quelques années on conçut quelque espérance de sa conversion. Un Portugais lui ayant mandé qu'il courait de très-mauvais bruits de sa conduite, il dit de bouche au porteur de la lettre qu'il ne pouvait faire réponse par écrit , mais qu'il le priait d'assurer celui qui l'avait envoyé , qu'il espérait un jour donner des preuves certaines de son sincère retour à Dieu. On ajoute que le père Mastrilly étant à Cochin , un jour qu'il se disposait à dire la messe , il vit un bon frère de la maison, nommé Bastus, qui s'approchait pour
le conduire à l'autel. Bastus était un homme d'une piété fort rare, et fort renommé dans les Indes pour les dons extraordinaires qu'il recevait du Ciel. Le père Mastrilly l'engagea à joindre ses prières aux siennes pendant le sacrifice pour la conversion du père Ferreyra. Bastus le promit, et le prêtre étant à l'élévation, il vit le même père Ferreyra avec l'habit de Jésuite, mais tout défiguré ; à VJgnus Dei il l'aperçut avec une soutane plus propre, et à la communion, il fut surpris de le voir tout resplendissant de lumière. Enfin , le grand âge et les infirmités obligèrent l'infortuné Yédo à garder le lit. Alors les remords de sa conscience se firent plus vivement ressentir , jour et nuit on l'entendait soupirer , d'abord sans proférer aucune parole devant ceux qui l'observaient , mais bientôt il ne garda plus de mesures. Le Gouverneur de Nangazaqui en fut averti, et il envoya informer contre lui. Yédo répondit sans hésiter qu'il était Chrétien , qu'il avait commis contre son Dieu une infidélité que tout son sang ne pourrait jamais bien laver, qu'il espérait néanmoins de la divine bonté qu'elle se contenterait du sacrifice de sa vie, et qu'elle lui ferait la grâce d'être plus fidèle qu'il ne l'avait été la première fois. Sa réponse fut mandée à la cour , et sur-le-champ l'ordre fut expédié de le faire mourir dans la fosse; quand on lui signifia sa sentence , il témoigna une joie qui sembla lui redonner des forces. Ou le porta à la
sainte montagne , car il ne pouvait plus marcher : ce lieu consacré par le sang de tant de martyrs , et qu'il avait lui-même souillé par son apostasie, ranima sa ferveur; il vécut trois jours dans ce tourment que dix-neuf ans auparavant il n'avait pu souffrir cinq heures , et jusqu'au dernier soupir il ne cessa de hénir le Seigneur et de renouveler sa profession de foi. C'est ce qu'ont attesté par serment plusieurs Japonnais et plusieurs Portugais , tous gens dont la vertu et les emplois rendent le témoignage irréprochable. On a même appris des Hollandais que le peu de bien qu'avait possédé le père Ferreyra depuis sa chute, avait été confisqué après sa mort : ce qui ne se faisait qu'à l'égard de ceux qui avaient été condamnés.
XII. On n'a presque rien appris du Japon depuis ce temps-là , feu monsieur Constance , ce fameux ministre du Roi de Siani, si connu parmi nous , avait épousé une Japonnaise née à Siain de parens exilés pour la foi. Cette vertueuse dame , parce qu'elle a fait et parce qu'elle souffre depuis trente ans pour le nom de Jésus- Christ, prouve que le sang des martyrs ne coule pas inutilement dans ses veines ; elle avait sans doute inspiré à son époux ce grand zèle dont il brûlait pour le rétablissement du Cliristianisme dans le Japon. Elle contribuait au moins beaucoup à tout ce qu'il entreprenait pour faire fleurir la Religion dans les Indes. Dieu na point
permis que leurs projets pour le Japon aient réussi, il a sanclilié ces deux illustres personnes par les plus rudes souffrances , et il a encore laissé pour quelque temps les Japonnais dans leur aveuglement. En mil cinq cent quatre-vingt-cinq, un vaisseau japonnais qui allait de Jédo en Ixe, fut emporté par une tempête jusque dans le port de Macao, sans avoir aperçu aucune terre, ce qui fut regardé comme une espèce de miracle. Tout l'équipage fut reçu dans la ville avec beaucoup de démonstrations d'amitié , et quand ils se furent un peu reposés , on s'offrit de les ramener à Nangazaqui sur un vaisseau portufjais, parce que leur bâtiment n'était pas en état de faire le voyage. Ils acceptèrent avec joie une offre si obligeante; on équipa un navire, et l'on ne mit dessus qu'autant de Portugais qu'il eu fallait pour la conduite du bâtiment. Leur courtoisie leur avait fait espérer qu'on se radoucirait au Japon à leur égard, et cette pensée avait engagé tout le monde à contribuer aux frais de ce voyage , mais on se trouva bien loin de compte, lorsqu'on sut la réception qu'on avait faite à Nangazaqui aux Portugais qui y avaient conduit les Japonnais, Le Gouverneur les remercia de leur générosité , mais il leur déclara qu'une autre fois ils ne se donnassent point la peine d'entreprendre le voyage , si jamais pareil accident survenait.
Une lettre écrite de la Chine en mil sept cent
deux , nous apprend le détail des précautions dont on use au Japon contre le zèle industrieux des missionnaires. Tous les ports de l'empire sont fermés aux étrangers, à la réserve de Nangazaqui, où l'on n'admet que les Chinois et les IIol- Jandais ; dès qu'on a découvert un vaisseau au large, une barque bien armée le va reconnaître, et le visite. Rien n'échappe à cette recherche , et jusqu'aux lettres d'instruction des Ambassadeurs, tout est examiné. La moindre marque du Christianisme suflirait pour empêcher le navire d'être reçu dans le port, et un prêtre qu'on y découvrirait , le ferait confisquer. Quand le bâtiment a mouillé l'ancre , on recommence la visite avec les mêmes soins ; ensuite on étend sur le tillac une plaque de cuivre où est gravé l'image de Notre-Seigneur, et Ton oblige tout l'équipage de marcher dessus; la cérémonie finit par la lecture d'une fort longue invective contre notre sainte Loi; après quoi l'on permet à tout le monde de descendre à terre, et de loger, non dans la ville, mais dans des casernes bâties exprès. On ne marque pas si les protestans sont obligés de marcher sur le crucifix, mais de la manière dont ils s'expliquent dans leurs mémoires, il n'y a pas lieu de croire qu'ils en fassent beaucoup de façon , ni qu'on les exempte de cette loi , qui n'a même été portée que par leur conseil. D'ailleurs il s'en faut bien qu'ils soient traités aussi favorablement que les Chinois, car on ne permet qu'aux otli-
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ciers de mettre pied à terre , et tous les matelots sont obligés de rester à Lord.
Si les nouvelles qu'on vient de recevoir de Manille, et dont j'ai parlé fort au long dans la préface de cette histoire, se trouvent véritables, il y a tout lieu d'espérer qu'une terre cultivée avec tant de travaux , qui a produit tant de Saints, que tant d'Apôtres ont arrosée de leurs sueurs, et tant de martyrs de leur sang, va recouvrer de sa première fécondité. Que la voix de ces généreux confesseurs qui demandent depuis si long-temps non pas la vengeance , mais le fruit de leur précieuse mort, a touché le cœur du Père des miséricordes , et que les vœux de tous les vrais fidèles, et les soupirs de tant d'hommes aposloli(jues qui ne soidiailent rien au monde que de se consacrer au salut d'un peuple si propre au royaume de Dieu , ont été favorablement écoutés.