‹ Histoire de l'établissement, des progrès et de la décadence du Christianisme dans l'empire du Japon, où l'on voit les différentes révolutions qui ont agité cette monarchie pendant plus d'un siècleChapitre 2 sur 18 · SEPTIÈME LIVRE · texte numérisé non relu

SEPTIÈME LIVRE

I. Les Princes clirétiens protègent les mission- Tiaires. Apostasie du Roi de Bungo. Il publie des édits contre la Religion Chrétienne. Il est fort mal reçu de V Empereur. Il fait mourir quelques Chrétiens. Réponse hardie d'une dame chrétienne. Constance de la Reine douairière et de deux Princesses de Bungo. II. Nouveaux édits de V Empereur contre les missionnaires. Ucondono est envoyé au royaume de Canga. III. Retour des Ambassadeurs de Rome. Ils arrivent à Goa. Le père Valégnan nommé Ambassadeur du Vice-Roi des Indes vers l'Empereur du Japon. Les Ambassadeurs prennent terre à Nangazaqui. La joie que cause leur arrivée à toute cette église. Le voyage du P. Valégnan à la cour retardé. IV. Le Bandoue conquis par l'Empereur. Ce Prince donne sujet d'espérer le rétablissement des missionnaires. Mort du premier Jésuite japonnais. Le Roi d'Arima achève par %in coup d'autorité T. U. I

2 SOMMAIIIE.

Ventière conversion de ses sujets. Le Roi de Fi~ rando fait empoisonner six missionnaires. V. UEnf pereur projette de conquérir la Chine. Desseins cachés sous ce vaste projet. VI. V Em]pereur se laisse préve?iir contre Vamhassade du Vice-Roi des Indes. Le P. Falégnan part pour la cour ; il s^arréte à Muro où il est visité de tous les grands de V empire. Le Roi de Bungo réconcilié à VÉglise. VII. Le P. Valégnan est reçu à Méaco avec beaucoup de distinction. Son entrée publique , et ta première audience. L' Empereur régale magnifiquement les Ambassadeurs et leur fait de fort beaux présens. Concours extraordinaire chez le» Ambassadeurs à Méaco et à Ozaca. VIII. Le père Valégnan à Firando. Ferveur de la Princesse de Firando. Le Roi d'Arima^ le Prince d'Omura, et le Roi de Bungo reçoiveiit les présens de Sa Sainteté. Les quatre Ambassadeurs de Roîne en-' trent au noviciat des Jésuites , malgré f opposition de leurs familles. IX. On renouvelle les défiances de l'Empereur au sujet de Vamhassade du Vice-Roi des Indes. Ferveur des fidèles à l'occasion de quelques apparences d'une persécution prochaine. Ce Prince s'adoucit et répond au Vice-^ Roi des Indes. X. Préparatifs pour la guerre de Corée. L'Empereur donne à son neveu l'investiture de l'empire, et prend le nom de Tayo-Sama. Chasse magnifique. Description de la Corée. Le Gra7id-Amiral Tscuamidono fait la première descente en Corée. Deux forteresses prises d'assaut.

SOMMAIRE. J

Bataille gagnée ,* Sior , capitale du pays , assiégée. Le Roi de Corée défait. Réduction de Sior. Fuite du Roi de Corée. XI. La passion d'un castillan met la Religion en grand danger. La justice divine en tire une prompte vengeance. Conversion du Roi d'Inga. XII. L'Empereur laisse ses armées manquer de tout. Les Chinois passent en Corée. Ils sont défaits ; leur Général est pris. Trahison et nouvelle défaite des Chinois. Lâcheté de Joscimon , Roi de Bungo. Nouveaux avantages du Roi de Fingo sur les Chinois, Traité de paix. Le Roi de Bungo dépouillé de ses états.

OU l'on voit ltjs différentes révolutions qui ont

AGITÉ CETTE MONARCHIE PENDANT PLUS d'uN SIECLE.

LIYRE SEPTIEME.

I. L'édit de proscription contre les missionnaires , et la disgrâce du Généralissime ayant été aussi mal reçue du public que nous avons vu , on avait tout sujet de croire que l'Empereur se contenterait de soutenir à l'extérieur ses premières démarches , et que pour peu qu'on se comportât avec discrétion, les alïaires de la Religion iraient comme auparavant. Dieu permit que les premières années ces conjonctures se trouvassent justes , et jamais le christianisme n'avait été plus florissant qu'il le fut lalors. Le père

Organtin s'était transporté dans l'île de Junogima, pour y fournir à la troupe d'Ucondono les secours spirituels qui dépendaient de son ministère, et ce père a marqué dans ses lettres que cette île, dont tous les liabitans étaient confesseurs de Jésus-Christ, lui semblait la plus belle image qu'on pût se former d'un paradis sur la terre. Le Roi d'Arima, le Prince Jean d'Amacusa , le Prince Sanchez d'Omura , la Princesse Madeleine Caniisama sa mère, tous les autres Princes et Seigneurs chrétiens étaient dans la disposition de tout sacrifier à leur foi , et la manière éclatante dont ils se déclaraient protecteurs d'une Religion que lEmpereur avait entrepris d'abolir, fut pour les infidèles un motif de l'embrasser auquel plusieurs ne résistèrent point.

Le seul royaume de Bungo était dans la désolation , le Roi Constantin Joscimon , depuis son baptême jusqu'après la mort du feu Roi son père , s'était comporté en Prince véritablement chrétien , il ne fut pas même ébranlé par le changement de l'Empereur , et nulle considération ne put l'empêcher de recevoir dans ses étate ])lusieurs missionnaires. Mais cette ferveur dura peu. Ce Prince était gouverné par son oncle Cicatondono, et ce Seigneur ne pouvait pardonner aux Clnétiens que sa sœur eût été répudiée du feu Roi à leur sujet; comme il connaissait l'esprit changeant de son neveu, il ne se donna pas d'abord beaucoup de peine pour l'amener

à ses vues, persuadé que le temps ferait plus que tous ses efforts ne pourraient faire ; il ne se trompa point , et il ne tarda pas beaucoup à s'apercevoir du relâchement dans la piété du Roi. Alors il lui représenta vivement les malheurs auxquels il s'exposait, s'il continuait de professer une Religion défendue. Dès qu'il le vit intimidé, il lui dit que l'unique moyen qui lui restait de mettre sa couronne, et peut-être sa vie en sûreté, était de chasser les missionnaires des terres de son obéissance. Un autre jour il lui remontra qu'il ne pouvait trop s'étudier à effacer de l'esprit de l'Empereur les préjugés que ce Prince avait sans doute conçus contre sa famille, la plus déclarée de tout temps en faveur du Christianisme. Que pour cela il fallait qu'une bonne fois il fît ua coup d'éclat ; que l'occasion s'en présentait naturellement , y ayant depuis peu un édit impérial pour faire prêter un nouveau serment de fidélité à Cambacundouo : que s'il voulait gagner les bonnes grâces de ce Prince, il n'avait qu'à obliger tous ses sujets de faire ce serment sur les Camis et les Fo toques.

Le Roi eut quelque peine à aller si loin , il se laissa pourtant entraîner , et permit à Cicatondono de faire tout ce qu'il voulut. Ce n'était pas tant aux Chrétiens en général , qu'à Paul Scingandono, qu'en voulait l'oncle du Roi : Scingandono était bien aussi puissant que l'avait jamais été Cicatondono , et peu de temps avant

son baptême , le Roi Civandono , qui l'aimait teudrement , lui avait fait épouser une de ses nièces. D'ailleurs , ce Seigneur passait pour un des plus braves hommes du Japon , et il était regardé sur ce pied là à la cour impériale. Tant de mérite et de puissance faisait ombre à Cicatondono, et la Religion ne fut guère qu'un pré»texte pour caclier une jalousie violente que Cicatondono avait conçue contre un homme qui le couvrait. Aussi, dans le refus que firent tous les fidèles de prêter le serment impie qu'on exigeait d'eux , on ne s'en prit d'abord qu'à Scingandono ; sa perte fut résolue, et l'on commençait à procéder contre lui , lorsque le peuple s'étant mis à murmurer , on appréhenda une révolte.

Outre cela , une des sœurs du Roi que les relations du Japon nomment la Princesse Maxence, avertit le Prince son frère qu'il risquait beaucoup en s'obstinant à pousser un homme qui avait pour lui le peuple et les gens de guerre; que quand on viendrait à bout de le perdre, sa mort serait peut-èlre vengée par celui même à qui on voudrait persuader qu'on l'aurait immolé ; que l'Empereur estimait les braves gens , et faisait sur-tout grand cas de Scingandono, que sans doute il trouverait mauvais qu'on eût fait, sans son ordre , le procès à un des plus grands capitaines de l'empire ; qu'on allait être étrangement surplis quand on apprendrait que le Roi

de Bungo persécutait les chrétiens , qui vivaient en paix partout ailleurs , même sous les yeux , et jusque dans la cour de l'Empereur ; qu'il paraîtrait étrange que le fils du plus grand zélateur que le christianisme eût jamais eu au Japon, donnât aux idolâtres l'exemple de répandre le sang des Chrétiens , et que ses premiers coups portassent sur un homme qui était son cousin germain, et qui faisait l'ornement de sa cour. Des avis si judicieux donnés par une sœur à un Prince, dont le plus grand défaut était la légèreté, eurent dans le moment tout l'effet qu'ils devaient naturellement avoir ; mais une mortilioation que reçut le Roi peu de temps après, ayant mis ce Prince de mauvaise humeur , il revint bientôt à son premier dessein.

L'Empereur , pour goûter les plus doux fruits de ses conquêtes , prenait plaisir à mander de temps en temps à sa cour les Souverains qu'il venait de subjuguer. Le Roi de Bungo fut appelé à Ozaca , et y parut avec une petite idole pendue au cou : c'était pour déférer à un édit impérial qui venait d'être publié. Mais tout le monde lui tourna le dos , et l'Empereur même fut le premier à le punir de son indigne déférence ; il le reçut fort mal , en même temps qu'il comblait d'honnêtetés et de caresses le Roi d'Arima et le Prince d'Omura qui , au lieu d'une idole , portaient au cou une croLx d'or. Il y eut plus y dans une lettre que le Roi de Bungo

avait reçue d'un frère de l'Empereur], le [secrétaire avait inséré qu'il ne manquât pas d'obliger Sclngandono à abjurer le Christianisme. Joscimon qui croyait Scingandono fort mal dans l'esprit de Cambacundono , en parla désavantageusement ; mais il fut bien surpris lorsque l'Empereur lui dit qu'il était un fat , et qu'il ne savait pas connaître les gens de mérite. Après cet affront , le Roi couvert d'opprobres et le dépit dans le cœur, ne tarda pas à se retirer d'une cour où il était la risée de tout le monde , et dès qu'il fut de retour dans ses états , il envoya le Prince son fils avec un nombreux cortège à Ozaca. Le jeune Prince ne fut pas mal reçu, mais de tous ceux de sa suite , l'Empereur ne distingua que Scingandono. Cicatondono ne fut pas seulement regardé. Le Roi l'ayant appris, son chagrin redoubla ; et lui fit naître une jalousie si furieuse contre Scingandono , qu'il prit encore une fois la résolution de s'en défaire ; il est vrai qu'il en fut encore détourné par les mêmes raisons que la première fois , mais il déchargea son courroux sur quelques fidèles d'une condition moins relevée , qu'il fit mourir. Ainsi , les premiers martyrs que la persécution du Japon ait donnés à l'Église , périrent par Tordre d'un Roi chrétien.

Le premier de ces illustres confesseurs fut un vieillard qui avait long -temps servi sous le règne précédent. Le feu Roi qui l'estimait , s'était

donné la peine de l'instruire lui-même : il se nommait Joram Macama , on lui trancha la tête , et son corps fut exposé aux fourches ; mais les Chrétiens l'enlevèrent, et lui donnèrent une sépulture digne d'un confesseur de Jésus -Ciirist. Le Roi fit ce qu'il put pour découvrir les auteurs de cet enlèvement , il n'y réussit pas , et il en fit porter la peine aux parens et à quelques amis du défunt , qui furent décapités. Un autre Chrétien appelé Joachim , qui depuis le départ des missionnaires s'occupait , avec Macama , à fortifier la foi des fidèles , reçut la même récompense de son zèle : on ne put avoir son corps, mais celui de Macama fut secrètement transféré à Arima , où. les fidèles lui rendirent tous les honneurs qui lui étaient dus. Le ciel fit en même -temps connaître comhien la mort de ce vertueux catéchiste avait été précieuse de-» vaut Dieu. Le délateur , dont on s'était servi pour le perdre, fut frappé peu de jours après d'une ulcère à la langue qui, après la lui avoir rongée et pourrie jusqu'à la racine, le fit expirer dans les douleurs les plus aiguës , accompagnées d'une infection insupportahle. Le sort d'un idolâtre fort entêté , et qui avait eu la confiscation du saint martyre , fut hien dillérent ; à peine fut-il entré en possession du logis qu'avait occupé le saint martyr que , changé toutà-coup en un autre homme , il n'eut point de repos qu'il n'eût été instruit et baptisé j en-

suite, se jugeant indigne d'habiter la maison d'un Saint, il en fit une chapelle, et alla se loger ailleurs.

Un Prince du caractère dont était Joscimon, est beaucoup plus à craindre qu'un tyran : par la raison qu'un tyran, parmi plusieurs mauvaises qualités, en a d'ordinaire quelques bonnes, dont on ressent de temps en temps les effets , au lieu qu'un Roi faible et inconstant, se livrant toujours aux conseils des plus parnicieux d'entre ses courtisans, l'on peut dire qu'il a, en quelque façon, tous leurs vices, et qu'il est capable de tout ce que chacun en particulier peut faire de mal. Cela parut évidemment dans le Roi de Bungo. Mais quoique pût faire ce Prince , il s'aperçut bientôt qu'il ne serait pas aisé d'exterminer le Christianisme de ses états. L'action d'une femme de qualité l'en persuada d'une manière qui lui fut bien sensible. Cette dame parut un jour en public un chapelet au cou ', le Roi en colère lui demanda qui l'avait rendue si téméraire, que d'oser se montrer en cet état devant lui : (( Seigneur, répondit-elle, c'est un présent » que vous m'avez fait : je ne pensais pas qu'il » y eut de l'insolence à se parer dos bienfaits )) de son Prince. »

La Reine Julie, veuve de Civandono, et lea Princesses Tliècle et Maxence, soeurs du Roi, ne firent pas moins paraître de fermeté. Joscimon n'omit rien pour les engager à sacrifier aux ido-

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les, comme il faisait lui-même au grand scandale des fidèles , et il les menaça d'exil , si elles ne se rendaient à ses instances; mais ces trois Princesses déclarèrent nettement qu'il n'y avait rien qu'elles ne fussent dans la disposition de sacrifier à leur foi , et le Roi n'osa les pousser ; il alla plus loin à l'égard de Scingandono , et d'un autre grand Seigneur, nommé Léon, il confisqua leurs Liens , et les réduisit à une extrême pauvreté , qu'ils soufi"rirent avec joie.

II. Ce fut environ ce temps-là que l'Empereur , sur la nouvelle de l'arrivée d'un navire Portugais à Firando , renouvela ses ordres touchant l'embarquement des missionnaires. Dominique Montéro, qui commandait le vaisseau, ne crut pas pouvoir se charger de tant de monde, et envoya un de ses officiers à la cour pour obtenir que les pères attendissent une autre occasion y cet envoyé fut mal reçu , et , pour toute réponse , l'Empereur donna ordre qu'on renversât toutes les églises des territoires d'Ozaca , de Sacai et de Méaco. Les pères craignant les suites de cet emportement du Prince , songeaient déjà à se retirer dans des lieux où ils ne fussent pas si connus ; mais le Roi d'Arima leur fit dire qu'il ne souffrirait pas qu'ils sortissent de ses terres. A l'exemple de ce religieux Prince, tous les autres Rois et Seigneurs chrétiens retinrent chez eux leurs missionnaires sans craindre d'encourir l'indignation dp l'Empereur. Le Prince

Jean cI'Amaciisa protesta même qu'il se croirait l'homme le plus heureux du monde s'il se voyait accabler sous les ruines de son église , et qu'au reste il en faudrait venir là avant que de faire la moindre insulte au vrai Dieu dans son île. Les Rois de Fingo et de Bugen étaient toujours plus avant que personne dans les bonnes grâces de Cambacundono , quoique déclarés et même zélés Chrétiens. L'exemple d'Ucondono , que l'Empereur trouvait fort à dire , l'obligeait sans doute à ne point chagriner son Grand Amiral , et le Colonel général de sa cavalerie , dont il savait bien qu'il ne réparerait pas aisément la perte. On eut même quelque sujet d'espérer qu'Ucondono allait rentrer en grâce. L'Empereur en demanda un jour des nouvelles , et quelqu'un dit que selon toutes les apparences , il s'était retiré dans quelque pays étranger. Le Prince en témoigna du déplaisir, et ajouta qu'Ucondono n'aurait pu ne pas tant s'éloigner. Peu de jours après on assura l'Empereur que ce Seigneur était encore dans son île de Junogima; Cambacundono ordonna sur le champ qu'on le fît venir. Ucondono partit pour la cour dès qu'il eut reçu l'ordre , il fut fort caressé de l'Empereur , qui l'envoya au royaume de Canga , situé à une des extrémités du Japon. Le prétexte de ce voyage était quelque affaire de la dernière importance à ce qu'on publia ; mais comme le Roi de Canga reçut commandement de traiter Ucondono eu exi-

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lé , on vit bien que ce rappel , et les feintes caresses de l'Empereur , n'avaient été qu'un piège pour tirer sans bruit ce Seigneur du Ximo, où l'on appréhendait une révolte des Chrétiens en sa faveur.

III. L'espérance qus l'on conçut de l'ambassade du Vice-Roi des Indes dura plus long-temps. Pour bien expliquer de quoi il s'agissait, il faut reprendre l'histoire de l'ambassade de Rome , que j'avais interrompue , pour parler de ce qui s'était passé au Japon pendant le voyage des Ambassadeurs. Nous avons dit que ces jeunes Seigneurs s'embarquèrent à Lisbonne , le dernier jour d'avril de Tannée mil cinq cent quatre-vingtsix; ils eurent beaucoup à souffrir, sur-tout vers * le cap de Bonne-Espérance , et File de Madagascar, où de furieuses tempêtes les mirent en grand danger de périr. Ensuite, les vents leur manquèrent au Mozambic , où ils furent contraints de passer l'hiver. Ils se remirent en mer au mois de mars de l'année mil cinq cent quatre-vingt-sept , pensèrent périr dès le lendemain de leur départ^ et arrivèrent à Goa sur la fin du mois de mai.

Si le P. Valégnan, qui depuis quinze mois n'avait point ouï parler d'eux , fut ravi de les revoir en parfaite santé, les tristes nouvelles qu'il leur apprit du Japon , leur causèrent une douleur bien sensible. La révolution arrivée dans l'empire : Nobunanga tué par la ludion d\in traître ', T. II. a

Faxiba élevé à la souveraine puissance; le Cliris-^ tianisme proscrit, le Roi de Bungo et le Prince d'Omura morts, le jeune Roi de Bungo apostat : tout cela oflVait à leurs yeux des objets bien consternans. Mais sans s'arrètei* à d'inutiles regrets , on songea tout de bon à remédier , s'il était possible , à un mal qui ne paraissait pas encore incurable. Le supérieur des Jésuites du Japon avait mandé au P. Valégnan, que l'unique moyen qu'il vît de regagner l'Empereur était que le Vice-Roi lui envoyât une solennelle ambassade, pour lui demander le renouvellement de ses anciennes bontés envers les missionnaires. Le père proposa cet expédient à Dom Edouard de Menessez , qui gouvernait alors les Indes : et ce Seigneur non-seulement l'agréa , mais nomma le P. Valégnan lui-même pour son Ambassadeur. On convint aussi que les Ambassadeurs revenus de Rome accompagneraient le père , à la cour de l'Empereur, afin que Cambacundono apprenant d'eux sur quel pied était le Christianisme en Europe, combien les plus grands Princes témoignaient de zèle pour l'étendre partout, le plaisir qu'il ferait à tant de Souverains , dont l'estime et l'amitié ne devaient pas lui être indiflérentes, ce fût pour lui un nouveau motif de reprendre ses premiers sentimens à l'égard de la loi chrétienne.

Les choses étant ainsi réglées , on prépara tout pour l'ambassade : le Vice-Roi délivra de ma-

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gnifiques présens , écrivit à l'Empereur , et prit toutes les mesures qu'il jugea nécessaires pour faire réussir son entreprise. Le P. Valégnan et les Ambassadeurs japonnais montèrent un vaisseau qui allait à Méaco , où ils prirent terre au mois d'août mil cinq cent quatre-vingt-huit. Le P. Valégnan écrivit de là à Cambacundono , pour lui demander la permission de l'aller trouver en qualité d'Ambassadeur du Vice-Roi des Indes , la réponse se trouva favorable ; et aprè» quelques retardemens qui se succédèrent les uns aux autres , l'Ambassadeur se remit en mer , et aborda au port de Nangazaqui , le vingt-septième de juillet mil cinq cent quatre-vingt-dix. La joie fut grande parmi les Chrétiens à la nouvelle de cette arrivée. Le Roi d'Arima , le Prince d'Omura , plusieurs autres Princes de la même maison accoururent à Nangazaqui , pour embrasser les Ambassadeurs ; plusieurs grands y vinrent de l'autre extrémité du Japon ; et ce qui causa à ces jeunes Seigneurs un aussi sensible plaisir que tout le reste , il se lit à Nangazaqui un concours de peuple , qu'on aurait peine à croire. Ils apprirent aussi que le saint aveugle Tobie s'était embarqué pour les venir embrasser , mais que son navire avait donné contre un écueil , où il s'était brisé ; ce qui Tavait empêché de continuer sa route. Cet excellent ouvrier mourut peu de temps après , à Sacai , où il était allé secourir cette église destituée de

•pasteurs ; il avait eu , avant sa mort , la consolation de convertir plusieurs idolâtres, et surtout un bonse de grande réputation. Quand les Ambassadeurs se furent un peu délassés, le Prince de Fiunga et le Prince d'Arima écrivirent au Pape Sixte V une lettre , où , après avoir fait à Sa Sainteté le récit de diverses aventures de leur voyage, ils lui rendaient de très-bumbles actions de grâces de toutes les faveurs dont elle les avait comblés, comme ils avaient déjà fait de Macao et du Mozambic. Le Saint-Père leur fit réponse avec une bonté véritablement paternelle , qu'il avait particulièrement recommandé à Dieu leur voyage , et que la nouvelle de leur heureuse arrivée au Japon lui avait été fort agréable. Ils écrivirent aussi au Roi catliolique , de la libéralité duquel ils s'étaient ressentis jusqu'à leur débarquement à Nangazaqui , et à plusieurs Princes et Seigneurs clirétiens , dont ils avaient reçu des marques particulières d'estime et d'amitié.

Cependant , le P. Valégnan écrivit encore à l'Empereur, pour savoir en quel temps Sa Majesté souliaitait lui donner audience, et ce Prince répondit que l'Ambassadeur du Vice-Roi des Indes serait le bien-venu en tout temps; sur cela, le père se disposait à partir , lorsqu'il reçut avis des Rois de Fingo et de Bugen, de ne se point presser, que l'Empereur était embarrassé dans plusieurs grandes allàires, et qu'il fallait attendre

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qu'elles fussent terminées avant que de se présenter devant lui ; enlin , qu'eux-mêmes étaient obligés de se transporter au royaume de Bandoue, et que le succès de l'ambassade dépendant de leur présence, il semblait à propos qu'on attendit leur retour. Le père suivit ce conseil : il reçut en même-temps des lettres de civilité de quantité de personnes de distinction. Riusa , gouverneur de Sacai, père du Roi de Fingo, et la Reine sa belle lille , lui envoyèrent même de fort beaux présens, et des provisions en abondance : mais ce qui le consola plus que tout le reste, il apprit que le Roi de Rungo était touclié de Dieu et souhaitait fort de rentrer dans le sein de l'Eglise, et cette nouvelle lui fut bientôt confirmée par le Roi même, qui lui demandait des missionnaires pour ses états.

IV. Ce qui occupait alors l'Empereur , était la conquête du Bandoue : on comprend sous ce nom , huit ou neuf royaumes , dont je n'ai pu trouver nulle j)art la situation. Les historiens qui parlent du Japon, disent que c'est un canton des plus froids de ces îles; et ils nous le représentent toujours comme fort éloigné de tous les endroits où les missionnaires avaient quelque établissement. Pour se préparer à cette expédition y Cambacundono fit des levées prodigieuses, et parce qu'il était dangereux de dégarnir le centre de l'empire et les nouvelles conquêtes, tandis que toutes les forces de l'état seraient

occupées ailleurs, ce Prince s'était étudié de longue main à ruiner, tantôt par des tributs, et tantôt par des dépenses excessives, les grands sur lesquels il ne pouvait pas bien compter j il trouva aussi moyen de désarmer presque tous les particuliers, après quoi il mit sur pied une armée de deux cent mille liommes , et marcha en personne du côté du Bandoue. Foyendono, à qui toute cette contrée obéissait, ne se voyant pas en état de tenir la campagne contre un ennemi si puissant , prit le parti de garnir de bonnes troupes et de toutes sortes de provisions, ses forteresses dont le nombre était considérable. Il espérait encore que l'hiver , qui approcliait , ferait périr une bonne partie de l'armée impériale, et obligerait bientôt l'Empereur à se retirer; mais Cambacundono avait plus d'une ressource; ses présens et ses promesses lui ouvrirent un assez bon nombre des forteresses du Bandoue; il en surprit quelques-unes, il eu força cfautres : enfin, en moins de deux campagnes, Foyendono se trouva sans un jjouce de terre.

Cette conquête fut bientôt suivie de la réduction du Quanto , autre grand pays qui contient neuf royaumes, et tant d'heureux succès qui terminaient la conquête de tout le Japon , firent sur l'esprit de l'Empereur, l'impression (jue l'on avait bien prévue. Ce Prince était d'une affabilité, dont ceux qui connaissaient son humeur atrabilaire étaient surpris , et jamais on ne vit plus

de jour au rétablissement des missionnaires. On remarqua qu'il ne donnait à personne les maisons que ces pères avaient eues à Ozaca, à Sacai, à Méaco , contre l'ordinaire des biens confisqués , et divers traits qui lui échappèrent , donnèrent à penser qu'il reconnaissait sa précipitation dans tout ce qu'il avait fait contre les Chrétiens. Un jour qu'on célébrait à Ozaca quelque grande fête en l'honneur d'une idole, Cambacundono rencontra , dans le palais, une fille d'honneur de l'Impératrice ; il savait que cette demoiselle était Chrétienne , il l'appela , et lui dit : ce Je sais que )) vous autres Chrétiennes , vous ne prenez pas )) grand plaisir à nos solennités, car vos docteurs )) ne les approuvent pas. )) Il continua ensuite de s'entretenir quelque temps avec la demoiselle ^ sur sa Religion et sur le bannissement des missionnaires, et il lui échappa de dire : il est vrai que j'ai été un peu trop vite. L'Impératrice qui n'était pas loin, s'approcha aussitôt, et dit qu'effectivement on n'avait pas approuvé qu'il eût traité si rudement des étrangers , dont personne ne se plaignait. Alors l'Empereur, qui se rendait quelquefois justice, mais qui n'était pas bien aise que d'autres désapprouvassent sa conduite , lit tout-à-coup paraître un visage sévère, et reprit brusquement: Après tout , j' ai fait ce que je devais , et tout le monde se tut.

Un autre jour , ce Prince conversant avec Riusa, Gouverneur de Sacai, lui demanda si

2a HISTOIRE

les docteurs européens étaient partis du Japon : « Le vaisseau est encore à l'ancre , répondit » Riusa? Laurent, reprit l'Empereur , partira- » t-il avec les autres? Et le moyen, Sire, ré- » partit Riusa : il est si vieux, que le moindre » changement d'air le ferait mourir? vous avez » raison, répliqua l'Empereur , il ne convient » pas qu'à son Age il quitte son air natal. » Laurent avait été , plus que personne , dans la l'amiliarilé de CambacunJono qui prenait plaisir , avant la persécution , à s'entretenir en particulier avec ce religieux. Il lui disait même souvent , en lui mettant la main sur l'épaule ; (( Je me fais Chrétien tout-à-l'heure , si vous » me voulez passer certains arlicles , vous m'en- » tendez. Pour(|uoi non , reprenait en riant le » missiomiaire , gardez vos fenunes et faites- » vous baptiser. Mauvais Chrétien ou adorateur » des idoles , vojLis serez également daumé ; mais » les Japonnais , qui vous verraici^t adorer au » moins à l'extérieur ie Dieu des Chrétiens, » embrasseront tous le Christianisme, et seront, » pour la plupart , de bons Chrétiens. »

Ce saint religieux mourut environ deu?; ans après; il a\ait, le premier des Japonnais , embrassé l'institut de saint Ignace , et la compagnie de Jésus l'a toujours regardé , avec justice , connue un de ses plus dignes enfans : on peut dire qu'aucun missionnaire n'a travaillé au Japon avec plus de fruit • il fut toujours , même

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depuis la persécution, en une très- grande eslime à la cour ," où sa naissance , sa vertu , son éloquence , les bénédictions que le Ciel répandait sur ses travaux , le faisaient regarder comme un homme extraordinaire : il mourut en saint, après avoir vécu en apôtre. Je ne trouve point qu'il ait été fait prêtre avant sa mort ; cependant il est constant qu'il avait été reçu sur le même pied que le P. Louis Alméïda , qui alla, quelques années avant sa mort , recevoir les ordres à Méaco , comme nous l'avons dit ailleurs. Les dispositions favoraljles où paraissait être l'Empereur à l'égard du Christianisme , et surtout l'accueil qu'il avait fait , ainsi que je l'ai dit , au Pioi d'Arima et au Prince d'Omura , engagèrent le premier de ces deux Princes à travailler de toutes ses forces à étendre de plus en plus la foi dans ses états. Il apprit que deux missionnaires tra\ aillaient infatigahlement dans une ville de son domaine , a[)pelée Migra , et ne retiraient presque aucun fruit de leurs travaux ; parce que les bouses , qui y élaient fort puissans , délournaieut les inlidèles d'embrasser la Religion chrétienne. Le Roi , qui avait fait des défenses très-expresses de s'opposer à la publication de rÊvangile , fut choqué de l'insolence des bouses de Migra : il lit appeler leur supérieui-, et le regardant d'un œil sévère ; « Sa- » vez-vous bien , lui dit-il , vous et vos con- » frères , que je suis Chrétieu ? et si vous ne

» l'ignorez pas , qui vous a inspiré la liardlesse » (Je traverser les progrès d'une loi que votre » Roi professe? » 11 lui déclara ensuite que tous leurs biens étaient confisqués , et qu'il allait aviser de quel supplice il punirait leur insolence. On commença en effet à procéder contre les bonses ; mais les missionnaires demandèrent et obtinrent la grâce de ces malheureux , qui , charmés de cette générosité , se convertirent tous, et attirèrent au Christianisme plus de deux mille personnes. Le Roi d'Arima eut encore la consolation de N oir entrer , dans le sein de l'Eglise , la Princesse d'Isafay , sa sœur , une des plus entétées idolâtres qui fût au Japon , et qui s'était long -temps opposée à la conversion du Prince son fds , que le Roi faisait instruire ; mais enfin , la grâce plus puissante que Tobsti nation de la Princesse , triompha en même temps de la mère et du fils , et leur changement fut trèsutile à leurs vassaux.

Il s'en fallait bien que les affaires du Christianisme allassent aussi bien dans le Firando que dans les états du Roi d'Arima : le Roi de Firando, assez porté de lui-même à persécuter les Clirétiens , et persuadé qu'il ne désobligerait pas l'Empereur de les maltraiter plus que jamais , était bien résolu de les pousser à toute outrance. Il n'osait cependant pas chasser les missionnaires , de crainte que les Portugais n'abandonnassent ses ports ; d'ailleurs , le Prince Je-

rôme , fils du feu Prince Antoine , dans les terres de qui ils étaient , n'eût pas souffert qu'on usât de violence à leur égard : il jugea qu'il valait mieux s'en défaire sans bruit , et il fit empoisonner deux. Jésuites qui se trouvèrent seuls dans le royaume; l'un mourut sur-le-champ, il était Castillan de Médina del Campo , et se nommait le P. François Carrion; l'autre, appelé le P. Théodose Martel , ou Manteles , était de Liège , il tomba dans une langueur accompagnée des douleurs les plus aiguës , dont il mourut à Malaca , après trois ans de souffrances. A la place de ces deux ouvriers évangéliques , on en substitua quatre autres : le P. Georges Carvahal , Portugais ; le P. Joseph Furnetti , Vénitien , qui avait long -temps travaillé à soutenir la foi des Chrétiens du Gotto , et qui avait même fort adouci en leur faveur l'usurpateur de la couronne : je n'ai pas trpuvé le nom des deux autres. Ils eurent bientôt le même sort que leurs prédécesseurs, et le Firando demeura quelque temps sans missionnaires.

V. Voilà quelle était de tous côtés la situation de la religion et de l'état dans le Japon , lorsque l'Empereur , qui voyait toute l'étendue de ces îles soumises à ses lois , prit le dessein de porter la guerre dans les pays étrangers , plus pour éterniser son nom , en faisant ce qu'aucun de ses prédécesseurs n'avait fait , que dans l'espérance d'agrandir son empire. L'histoire ne

20 IIISTOmE

dit point pour quel sujet , ni sous quel prétexte ce rriiice déclara la guerre aux Chinois : ce qui est certain , c'est qu'après avoir lait construire une flotte prodigieuse , il commença par se saisir de Nangazaqui , qu'il enleva sans façon et d'autorité , au Prince d'Omura , et où il mit un Gouverneur impérial ; il s'assura aussi du port de Nangoya , qui n'est pas éloigné de Nangazaqui , en lit sa place d'armes , et toute cette côte parut en moins de rien couverte de ses vaisseaux. Au reste le dessein de Cambacundono en faisant la guerre aux Chinois, n'était pas si cliiniérique qu il le semblait , et ce Prince allait à ses fins, par les détours d'une politique trèsbien concertée. Rien n'était mieux réglé que le Japon , et il paraissait bien alors que les Japonnais , pour être pacifiques et trantjuilles , n'avaient besoin que d'être sous la domination d'un Prince qui sut régner. Les crimes étaient punis , la vertu réconq)cnsée , le mérite placé , les esprits remuans occupés , et à la réserve de la persécution qu'on faisait aux Chrétiens , personne n'avait lieu de se plaindre du gouvernement. L'Empereur n'était pas aimé ; mais on le craignait et on l'estimait, et tout le monde était dans le devoir. Une chose inquiétait le Monarque, plus, à la vérité, pour l'avenir que pour le présent , mais toujours assez pour troubler sou repos, et pour l'enq^ècher de goûter la douceur d'une si grande prospérité. Il était convaincu que

son autorité ne serait jamais bien établie qu'il ne fût venu à bout d'abolir la Religion clirétienne : et il sentait bien que pour peu qu'il se relâcliât de la persécuter , elle prendrait bientôt le dessus ; d'ailleurs sa passion dominante était de se faire mettre après sa mort au rang des dieux , et il comprenait que s'il vivait encore long-temps , il ne se trouvait peut-être plus personne pour exécuter sa dernière volonté. Déjà presque tous les grands de sa cour , et quantité de Rois et de Seigneurs très-puissans professaient , ou protégeaient le Cbristianisme : pour s'en défaire , il fallait qu'il ne parût nullement qu'il en eût le dessein. L'Empereur crut que le meilleur moyen pour y réussir était d'employer tous les Cbrétiens au debors , et c'est en partie ce qui lui fit naître la pensée de faire la guerre à la Cbine. Il résolut donc de donner aux Princes cbrétiens la principale part dans cette expédition , et poussant encore plus loin ses vues, il comprit qu'il arriverait de deux cboses l'une, ou que son entreprise serait malbeureuse , et qu'en ce cas tous les Princes et Seigneurs cbrétiens y périraient , ou que ces Seigneurs feraient des conquêtes , et qu'alors il leur abandonnerait les fruits de leurs victoires , en écbange des domaines qu'ils possédaient au Japon ; et dotit il gratifierait ses créatures. On s'aperçut même dans la suite qu'il lui était assez indillérent > que la guerre de la Cbine réussit ou non , et

que son ambition , qui n'agissait en lui que par saillies, avait dans le fond moins de part à la guerre qu'il avait entreprise , que les raisons que j'ai dites.

VI. Il est bien vrai néanmoins que Cambacundono , qui ne s'occupait le plus souvent l'imagination que de ses vastes desseins , et qui pensait déjà voir une bonne partie de l'Orient à ses pieds, devint si rempli de lui-même , et si fastueux , que l'ambassade du Vice-Roi des Indes , qui d'abord l'avait assez flatté, commença de lui paraître moins avantageuse à sa gloire. Il s'avisa même de révoquer en doute , que le P. Valégnan fut véritablement envoyé du Vice-Roi; il parut persuadé que c'était une adresse des missionnaires pour rentrer dans ses bonnes grâces, et l'on eut bien de la peine à lui ôter cette pensée de l'esprit; enfin , tandis qu'on faisait les préparatifs de la "uerre de la Cbine , il fit avertir le P. Valégnan qu'il pouvait venir à la cour, mais à condition qu'il ne parlerait point du rétablissement des missionnaires. Condéra , Roi de Bugen , voulut tenter de faire révoquer cette condition ; mais l'Empereur le trouva fort mauvais, et lui dit en colère : a Vous-devriez vous souvenir que je ne )) vous ai pas fait tout le bien que j'avais desï) sein de vous faire , et cela parce que vous » faites profession d'une secte qui ne me plaît » pas. ))

Le P. Valégnan informé de tout ce qui se

DU JAPON , LIV. Vil. 29

passait à la cour, et persuadé qu'il ne pouvait que perdre en différant de s'y rendre , se mit enfin en marche au commencement de l'année mil cinq cent quatre-vingt-onze, avec les Ambassadeurs de Rome , et un train convenable à son caractère. Dans tous les endroits où. il passa, il fut reçu des païens mêmes avec des honneurs extraordinaires ; et une affection qu'il n'avait pas lieu de se promettre. Il trouva sur la frontière du Chicungo , un gentilhomme de Togirondono, oncle du Roi de Naugato : ce Seigneur possédait une bonne partie du royaume de Chicungo, et il avait depuis peu reçu le baptême, à la sollicitation de la Princesse Maxence de Bungo , que l'Empereur lui avait fait épouser : on peut aisément juger des marques d'amitié que le P. Valégnan et les quatre Ambassadeurs reçurent en cette cour ; on eut bien voulu les y retenir plus long-temps, mais le père était pressé de se rendre auprès de l'Empereur. Néanmoins étant arrivé au port de Muro , qui n'est qu'à quatre ou cinq journées de Méaco, il apprit que les Rois de Bugen et de Fingo, n'étaient point en cour, ce qui lui fit prendre la résolution de ne point avancer davantage qu'il n'eût reçu des nouvelles de ces deux Princes.

C'était sur la fin de janvier, justement dans le temps auquel tous les Rois et les grands Seigneurs s'acheminaient à la cour pour y rendre leurs hommages à l'Empereur. Ces Princes ap-

3o HISTOinE

prenant quo les Ambassadeurs revenus de Rome étaient à Miiro, eurent la curiosité de les voir; plusieurs mêmes, qui n'avaient point aflaire en cour, firent exprès le voyage de Muro, et pendant deux mois que le P. Valégnan fut obligé d'y rester, il s'y fit un concours extraordinaire de gens de la première qualité, qui s'y rendirent de toutes les extrémités de l'empire. Ou ne se lassait point d'entendre les jeunes Ambassadeurs parler des aventures de leurs voyages , de la magnificence des Princes cbrétiens de l'Europe , de ce qu'ils avaient vu en Espagne et en Italie, de ce qu'on leur avait dit de la cour de France et de celle de l'Empereur, de la majesté du Souverain-Pontife des Chrétiens, de la manière auguste dont le service divin se fait à Rome , et dans toutes les grandes églises : et comme tout cela donnait occasion à ces jeunes seigneurs de dire quelque chose de nos sacrés mystères, ils en parlaient avec tant de grâce et de force , qu'ils en pénétraient les cœurs les plus durs et les plus insensibles. Morindono, Roi deNaugato, entre autres, ne les pouvait quitter; mais celui qui leur marqua un attachement plus sincère, fut Damien Caynocami, fils de Simon Condéra, et déjà pourvu du royaume de Bugen. C'était un Prince , qui , à l'âge de vingt-trois ans , le disputait aux plus grands capitaines du Japon, non-seulement en bravoure , mais encore en sagesse et en habileté dans le métier de la guerre;

DU JAPON , UV. VII. 3l

il avait été baptisé pendant la conquête du Ximo, et comme dès sa plus tendre enfance il n'avait presque point quitté les armées , il n'avait pu avoir la connaissance de bien des clioses qui regardent la Religion, et il profita de cette occasion pour s'en instruire.

Constantin Joscimon, Roi de Bungo, se rendit aussi-bien que les autres au port de Muro; mais il parut devant les Ambassadeurs plus pénitent que Roi, et dans un état d'bumiliation qui toucha tout le monde. De si grandes marques d'un retour sincère , les instances que fit ce Prince pour recevoir l'alDSolution de ses péchés , et la mémoire du saint Roi François Civandono, qui sans doute avait obtenu à son fils la grâce de sa conversion , déterminèrent le P. Valégnan à le reconcilier à l'Eglise. Enfin Ucondono vint du royaume de Canga à Muro , pour saluer les Ambassadeurs. Ils furent surpris de voir reluire sur son visage un air content que n'avaient point ceux à qui la fortune ne refusait rien : ce grand homme leur protesta que le jour le plus heureux de sa vie avait été celui auquel il avait tout perdu pour Jésus-Christ; il proposa même alors de quitter le monde, et de se donner tout entier au service de Dieu ; mais parce qu'il avait encore sa femme et une famille qui demeurait sans ressource, qu'étant plus jeune de beaucoup que l'Empereur , il y avait apparence que sa disgrâce ne durerait pas toujours, et qu il pou- T. ÎI. 3

Sa HlSTOIllE

vait rendre à Dieu des services l)ien plus essentiels en restant dans le monde qu'en le quittant, on lui conseilla de ne point penser à exécuter son dessein.

VII. Ce qui retenait si long-temps le P. Valégnan à Muro était la mort d'un fils unique et d'un frère de l'Empereur; car outre que le deuil où. était toute la cour impériale ne permettait pas qu'on y parût avec tant de pompe , Gamba cundono avait conçu un si grand chagrin de ses pertes qu'on n'osait l'aborder. Enfin après deux mois de retardement on avertit le père qu'il était temps de partir. Pendant son séjour à Muro , quantité de Portugais y étaient accourus pour rendre son ambassade plus célèbre, et ils lui firent effectivement un si magnifique cortège que l'on n'avait jamais rien vu de semblable au Japon.

De Muro , le P. Valégnan prit la route d'Ozaca , où il fut reçu avec beaucoup de magnificence par les ordres de Condéra et d'un Seigneur païen qui servit le CJjrislianisme dans cette importante conjoncture, comme aurait pu faire le plus zélé Chrétien; il se nommait Maxita Yémondono , et il s'en faut bien que dans la suite il ait toujours été aussi favorable au Christianisme. D'Ozaca, les Ambassadeurs allèrent jusqu'à ïoba qui n'est (ju'à une lieue de Méaco ; ils firent ce voyage sur des vaisseaux que leur avait envoj'és un frère de l'Empereur , et ils

trouvèrent à Toba de magnifiques litières pour eux , et (les chevaux pour toute leur suite. Dès le lendemain de leur arrivée à Toba , ils partirent en très-bel ordre pour Méaco , les présens étaient portés devant eux , et tout était disposé d'une manière si noble et si auguste , que le bruit s'en étant répandu partout, les campagnes furent en un moment couvertes d'un peuple infini , accouru pour voir une si belle marche. L'Empereur à qui on en fit le récit , en fut d'une telle gaîté , qu'on ne le reconnaissait plus, et il donna ordre qu'on n'omît rien pour faire à l'Ambassadeur du Vice-Roi des Indes toutes les distinctions possibles. Le père à son arrivée à Méaco fut logé dans le plus magnifique hôtel de la ville , on mit les Ambassadeurs de Rome dans le palais du Roi de Fingo ; on choisit les plus belles maisons du quartier pour les Portugais , et l'on posa à toutes les avenues des corps-de-gardes , pour empêcher qu'on y causât le moindre désordre. L'Empereur ordonna encore que toutes îes rues fussent nettoyées avec un grand soin , pour le jour qu'il donnerait audience à l'Ambassadeur , et il invita pour le même jour à un somptueux repas qu'il avait dessein de lui faire , tous les Rois et les grands qui se trouvèrent à la cour.

Le premier dimanclie de carême , on avertit l'Ambassadc^ur que tout était prêt pour son entrée , alors tous ceux qui devaient l'accompa-

guer se rendirent à son palais , d'où la marche commença en cet ordre. On voyait d'abord un beau genêt d'Arabie , couvert de velours incarnat , le harnais tout garni d'argent , et les étriers dorés. Deux jeunes palfreniers revêtus de longues robes de soie , et le turban en tête , tenaient ce superbe animal des deux côtés par la bride, et le conduisaient entre deux Portugais, montés à l'avantage , et très-bien mis. Le Vice- Roi des Indes avait envoyé deux chevaux arabes , mais il en était mort un en chemin ; les pages suivaient si richement vêtus , et avec un air si noble qu'on les eût pris pour des Princes : ces pages précédaient immédiatement les quatre Ambassadeurs revenus de Rome , habillés à l'européenne avec ces beaux habits de velours noir , garnis de larges passemens d'or, que le Pape Grégoire XIII leur avait donnés : ensuite venait le P. Valégnan accompagné des pères Diego de Mesquita , et Anioine Lopez ses interprètes, tous trois avec l'habit de leur compagnie, et portés dans une litière la plus belle et la plus riche qu'on eût encore vue au Japon , en de pareilles cérémonies : les Poitugais à cheval tout couverts d'or et de pierreries, fermaient la marclie ; on alla ainsi lentement jusqu'à la porte du palais impérial, où Daïnangandono, neveu de Cambacundono , et qui était déjà déclaré héritier prévsomplif de la couronne , reçut l'Ambassadeur à la tête d'un fort grand nom-

bre de Princes et de Seigneurs , et le conduisit dans la salle d'audience. L'Empereur y était sur un trône extrêmement élevé et fort riche , tous les grands ofliciers de la couronne autour de lui, chacun dans son rang. Le père entra précédé d'an gentilhomme portugais , qui portait la lettre du Vice-l\oi écrite sur un beau vélin enrichi d'or , scellé d'un cachet d'or , en enfermée dans un petit coffre très-bien travaillé ; l'Empereur commanda qu'on lût tout haut la lettre où le Vice-Roi n'avait rien négligé de tout cequi pouvait flatter l'ambition de Cambacundono,. et l'engager par le motif de sa propre gloire , à en user toujours avec les missionnaires comme il avait fait les premières années de son règne» Sur la fm de la lettre , le Vice-Roi avait marqué les présens dont il avait chargé son Ambassadeur. A mesure qu'on les nommait , un Portugais les présentait , et l'Empereur en parut extraordiiiairement satisfait.

Dès que cela fut fait, le P. Valégnan qui était resté au baut de la salle , fut conduit aux pieds du trône , et salua l'Empereur , partie à l'européenne , et partie à la japonnaise , ses deux truchemans en tirent de même , puis les quatre Ambassadeurs de Rome , et tous les Portugais, cinq à cnu[ : après quoi chacun prit la place que le maître des cérémonies lui assigna. Ensuite on apporta du thé : la tasse fut d'abord portée à l'Empereur qui en goûta , et la

présenta de sa main au P. Valégnan, à qui il iit donner sur-le-cliamp cent plaques d'argent , et quatre habits de soie. Tous ceux de la suite du père reçurent aussi leurs présens , et l'Empereur s'élant levé de son siège , ordonna à son neveu de faire dîner les Ambassadeurs , et de leur tenir compagnie avec tous les Princes et Seigneurs.

Après le repas , Cambacundono rentra dans la salle oii Ton avait servi , s'entretint assez longtemps avec le P. Valégnan , prit plaisir à ouïr raconter aux Ambassadeurs de Rome les particularités de leur voyage et encore plus à les entendre chanter ; car ils avaient appris la musique pendant leur voyage , et ils chantaient parfaitement bien ; ils jouaient aussi de plusieurs instrumens , dont on ne connaît point l'usage au Japon , et l'Empereur parut charmé d'un petit concert que ces jeunes Seigneurs firent en sa présence. Ce Prince caressa fort le premier Ambassadeur , et lui témoigna qu'il serait bien aise de l'avoir à son service ; mais le jeune Prince lui déclara nettement , connue il l'écrivit depuis au P. Claude Aquaviva , qu'il avait dès son enfance été élevé par les PP. de la Compagnie de Jésus , et qu'il était résolu de ne les point quitter.

Le lendemain l'Empereur partit pour le royaume de Boary, et fit dire au P. Valégnan que jusqu'à ce fiue les présens pour le Vice-Koi fussent j)rèts, il pouvait rester où bon lui semblerait,

DU JAPON , LIV. Vil. 37

à Méaco y à Ozaca , à Sacay , à Nangazaqui : eu un mot partout où il jugerait à propos. Le père ne put se dispenser de faire quelque séjour à Méaco, où son palais ne se désemplissait point du matin au soir. Daïnangandono neveu, et comme je l'ai déjà dit , désigné successeur de l'Empereur , les Rois de Naugato et d'Ixe , le Prince héritier de Canga , et quantité des plus grands Seigneurs de l'empire lui rendirent visite. Le Roi de Zeuxima , gendre du Roi de Fingo , y alla comme les autres , mais ce fut pour se faire instruire de nos mystères , et le P. Valégnan le baptisa en secret.

De Méaco le père retourna à Ozaca , et laissa dans la capitale le P. Rodriguez, par l'ordre exprès de l'Empereur , qui fit ce religieux son interprète ; il n'y eut pas moins de concours chez les Ambassadeurs à Ozaca qu'il y en avait eu à Méaco. Au reste la piété avait beaucoup plus de part que tout autre motif à cette prodigieuse allluence de monde; car comme le P. Valégnan et les Jésuites qui l'accompagnaient, disaient tous les jours publiquement la messe : ce qui ne sô faisait depuis la persécution qu'en quelques endroits du Ximo , tout ce qu'il y avait de chrétiens dans les royaumes , d'où les missionnaires étaient bannis, ne faisaient point diiliculté d'enlreprendre des voyages, les uns de cinquante lieues, les autres de cent , pour participer à nos divins mystères.

VITI. Deux Princesses d'une grande vertu obligèrent le P. Valégnan à passer par Firando, pour se rendre dans le royaume d'Arima. C'était la Princesse Isabelle , veuve du feu Prince Antoine , dont nous avons tant parlé au commencement de cette liisloire , et la Princesse Mancie, femme du Prince d'Omura , et on l'avait mariée au Prince de Firando pour établir une bonne paix entre ces deux états. Sumitanda avait stipulé dans le contrat de mariage , que sa fdle aurait le libre exercice de sa Religion , et cette Princesse s'était si bien soutenue dans cette cour, la plus mal disposée de tout le Japon à l'égard des cbréliens , que le vieux Roi son beau-père disait quelquefois qu'il enrageait de voir une femme de dix-buit ans l'emporter sur lui , et plus beureuse à augmenter le nombre des Cbréliens que lui à le diminuer.

Le P. Valcgnan ne laissa pas d'èlre bien reçu du Roi de Firando , qui le conduisit lui-même à l'oratoire de la Princesse. Dès qu'elle vit le serviteur de Dieu , elle se jeta à ses pieds , et les arrosa de ses larmes , de quoi toute la cour fut extrêmement étlifiée. Le père entendit ensuite la confession de la Princesse , qui lui protesta qu'elle mourrait plutôt de la plus cruelle mort que de manquer de fidélité à Dieu. Elle ajouta que le feu Prince son père étant prêt de mourir l'avait appelée en particulier , et lui avait témoigné son cba^rin de la voir ainsi obli-

gée à vivre dans une cour idolâtre : (( C'est la né- » cessité de mes affaires , continua-t-il , qui m'a » obligé à contracter une alliance si peu conve- )) nable ; mais au moins , ma fille , je vous con- » jure par tout ce qui peut faire impression sur » votre cœur , de garder inviolablement à Dieu » la iidélité que vous lui devez. Ne serais-je pas )) bien dénaturée et bien indigne des grâces que » j'ai reçues du ciel , ajouta cette admirable » Princesse , fondant tout de nouveau en pleurs , » si je m'oubliais un seul moment de mon de- » voir. » Le père admira une vertu si rare et une piété si solide ; il fortifia la Princesse dans ses bons sentimens , et la laissa remplie d'une consolation qui ne peut venir que du St.-Esprit.

L'bomme apostolique se servait ainsi de la liberté qu'il avait d'aller partout, pour animer et fortifier la foi des fidèles. Enfin il se rendit à Arima pour y mettre entre les mains du Roi les présens de Sa Sainteté; il ne tint pas à ce Prince que tout le royaume ne prit part à cette fête, mais on lui conseilla de ne point faire tant d'éclat de peur d'irriter l'Empereur. La cérémonie pour n'être pas si publique n'en fut pas moins auguste : elle commença par une messe solennelle, qui fut chantée en musique, et à laquelle toute la cour et un fort grand peuple assistèrent. La messe finie, le P. Valégnan quitta sa chasuble, prit un riche pluvial de brocar que le Pape Sixte V avait envoyé aux missioimaires

4o HISTOIRE

(lu Japon, et s'assit devant le grand autel, le diacre et le soudiacre à ses côtés. Aussitôt Michel Ciniiina Ambassadeur du Roi d'Arima avec une fort nombreuse suite de gentilshommes, alhi présenter le bref du Saint-Père au Prince, qui le reçut à genoux , le mit sur sa tète , ce qui est au Japon la plus grande marque de respect, et pria deux pères qui étaient auprès de lui de le lire en latin et en japonnais ; cela fait , le jeune Ambassadeur vint prendre l'épée de la main du prêtre , la tira de son fourreau qui était de vermeil doré, et la tint haute. Le Prince de Fiunga prit le chapeau, et le Roi s'étant approché de l'autel, se mit à genoux, le père se leva, et après avoir dit les prières accoutumées, prit sur l'autel le reliquaire où était la vraie croix , et le mit au cou du Roi , en lui disant ces paroles , accipe liyniim sanctœ crucis , etc. Il prit ensuite l'épée, la présenta au Roi en disant accipe fjladium , etc. Il en lit de même du chapeau , et de tout le reste. On ne peut dire l'elfet que lit cette cérémonie dans tous ceux qui en furent les témoins, la Reine et les Princesses fondaient en larmes, et tous les assistans poussaient au ciel des soupirs qui interrompaient et attendrissaient le célébiant.

Après que les choses se furent ainsi passées à Arima , le P. Valégnan et les Ambassiideurs se transportèrent à la cour d'Omura, et ensuite à celle de Bungo, où les présens de Sa Sainteté

furent reçus avec la même pompe et la même piété. Après quoi les Ambassadeurs que rien ne retenait plus dans le siècle , ne dilïérèrent pas un moment à entrer au noviciat de la compagnie de Jésus , comme ils s'y étaient engagés même avant que de partir de Rome. Car on assure que s'étant jetés un jour aux pieds du père Aquaviva, Général de la compagnie, ils le supplièrent avec de grandes instances de les admettre au nombre de ses enfans; l'assurèrent que s'ils obtenaient cette grâce , ils se croiraient bien récompensés des fatigues et des dangers qu'ils avaient essuyés pendant leur voyage» et ajoutèrent que toute leur ambition , après avoir été les envoyés des Princes vers le Vicaire de Jésus- Clirist, serait d'être selon l'expression de l'Apôtre les envoyés de Jésus-Christ même vers des peuples qui ne le connaissaient pas. Le P. Général leur répondit que son Ordre se trouverait fort honoré d'avoir des sujets aussi distingués qu'eux par leur naissance , par leur mérite et par leur vertu , mais qu'il pouvait y avoir des raisons qu'il ne connaissait pas de s'opposer à leur dessein, et qu'il remettait au P. Valégnan à faire ce qui conviendrait quand ils seraient de retour au Japon. Le P. Valégnan avait trop de preuves de la solidité de leur vocation pour ne pas se rendre à leurs prières; et il les envoya tous quatre à l'île d'Aniacusa , où l'on avait transféré le noviciat d'Arima ; mais a\ ant que

ces fervens prosélytes fussent en possession de ce qui faisait depuis si long-temps l'objet de leurs vœux , il eu coula de rudes combats aux deux principaux de la part de leurs mères*, le Prince de Fiunga triomplia bientôt de la sienne, qui était venue exprès avec le Prince Juste Ito son cadet , pour s'opposer à son dessein. Il y eut plus \ car le Prince Juste lut si touclié d'entendre son frère parler du bonheur qu'on goûte en nortant sa croix pour Jésus-Christ , qu'il déclara qu'il voulait suivre le même parti et qu'il l'exécuta. Ainsi la pauvre Princesse qui n'avait pas voulu faire à Dieu de bonne grâce le sacrifice d'un de ses fils, fut obligée de le lui faire, comme malgré elle , de tous les deux.

Michel Cingina eut plus de peine à venir à bout de la Princesse sa mère , parce que le Roi d'Arima se mit de la partie pour combatlre sa constance. Ce Prince fit à son cousin des offres qui auraient pu tenter un courage moins ferme que le sien , et qui donnèrent une nouvelle activité aux oppositions de sa famille ; mais rien ne put l'ébranler, et la Princesse, qui avait de la religion , donna enfin les mains à ce que le seul fils qu'elle avait , et qui méritait par bien des endroits toute sa tendresse, se consacrât tout entier au salut des âmes.

IX. Les chrétiens cependant étaient entre la crainte et l'espérance, dans l'attente des fruits que produirait l'ambassade du Vice-Roi des In-

des. Les honneurs inouïs que l'Empereur avait faits au P. Valégnan, donnaient lieu de tout espérer ; mais quand on vit qu'après bien du temps 5 on ne parlait ni de rétablir les missionnaires , ni de permettre le libre exercice du Christianisme , on commença fort à douter du succès de cette entreprise, qu'on avait regardée comme l'unique ressource de la religion dans l'empire. Enfui, on ne s'aperçut que trop qu'on avait eu de bonnes raisons d'appréhender beaucoup. Iquinocami , et Cangoncami , tous deux gouverneurs de Nangazaqui , avaient fait un fort grand accueil au P. Valégnan , à son arrivée au Japon , et ils trouvèrent fort mauvais que ce Prince ne se fut pas servi d'eux pour avoir accès à la cour. On eut beau leur représenter que la seule raison qui avait déterminé l'Ambassadeur à s'adresser à d'autres , était leur absence de la cour , ils n'écoutèrent rien. Ce qu'il y a d'étonnant, c'est qu'il y avait ^ dans leur procédé , une mauvaise foi qui rendait leur ressentiment le plus injuste du monde; car, la raison pourquoi ils ne s'étaient point trouvés à la cour, lorsqu'il avait fallu parler à l'Empereur en faveur de l'ambassade , c'est que quelques jours auparavant ayant vu Cambacundono fort prévenu contre l'Ambassadeur, ils s'élaient retirés de peur qu'on ne les employât à solliciter ce qu'ils ne voyaient nulle apparence de pouvoir obtenir \ mais lorsqu'ils surent avec quelle dis-

tinction l'Empereur avait reçu le P. Valégnan , ils se repentirent fort d'avoir manqué une occasion d'être employés avec honneur , et au lieu de s'en prendre à eux-mêmes , ils décharpjèrent leur chagrin sur les chrétiens qu'ils résolurent de perdre.

Pour cela , ils projetèrent deux choses : la première , d'avertir l'Empereur (|ue tous les états des Princes chrétiens du Ximo étaient remplis de missionnaires , contre les défenses expresses de Sa Majesté ; la seconde , de persuader à ce Prince que l'ambassade du Vice-Pvoi des Indes était supposée. Pour mieux réussir dans ce projet , ils s'adressèrent au fameux Tocun , qui employa tout son pouvoir et toute son industrie pour les seconder. EflTectivement, l'Empereur fut prévenu , et il éclata en des menaces qui firent croire qu'il en allait venir aux dernières extrémités contre les chrétiens ; c'était au commencement de mil cinq cent quatre-vingt-douze, et la cour était fort nombreuse , parce que la plupart des Princes y étaient allés rendre hommage à l'Empereur. Cette circonstance eut un fort mauvais effet, car ceux qui n'étaient pas affectionnés à la religion , en prirent occasion de maltraiter les chrétiens. Le Roi de Firando écrivit sur-le-champ, qu'on obligeât la veuve du Prince Antoine et ses enfans , à fliire sortir de leurs terres quel([ucs Jésuites qui y étaient. Le Prince Jérôme , l'aîné de tous répondit à ce-

DU JAPON , LIV. Vil. 4^

lui qui lui intima l'ordre du Roi , que toute sa famille était disposée à tout risquer , plutôt que de commettre une si grande lâcheté , et que bien loin de chasser de son domaine les missionnaires qui y étaient , il y recevrait volontiers tous ceux qui voudraient s'y réfugier. En effet, peu de temps après , un des pères ayant été contraint de sortir du Gotto , le Prince Jérôme le retira chez lui.

Cependant le bruit se répandit de toutes parts que l'Empereur , irrité plus que jamais contre les Chrétiens , se disposait à les pousser à toute outrance ; et comme la renommée grossit toujours les choses, on publiait déjà que les Rois d'Arima et de Fingo devaient être bannis , et qu'on allait mettre tout à feu et à sang dans le Ximo. Les Gouverneurs de Nangazaqui avaient grand soin de faire courir ces bruits , et l'un d'eux , qui était à la cour , manda à leur lieutenant de faire préparer beaucoup de logemens pour des troupes qu'il devait incessamment mener dans le Ximo. Enfin, il n'y eut pas jusqu'aux Jésuites de Méaco qui écrivirent de manière à faire juger que tout était perdu. Sur quoi le P. Valégnan alla trouver le Roi d'Arima et le Prince d'Omura, et leur proposa de faire retiier ailleurs tous les religieux qui se trouvaient dans leurs étals , afin que l'Empereur , qui devait bientôt venir en personne dans le Ximo , pour la guerre de la Chine , ne voyant rien qui mar-

quat qu'on résistait à ses ordres , s'adoucit un peu en laveur des missionnaires. Les Piinces eurent bien de la peine à consentir à cette proposition ; mais le P. Yalégnan leur fit si bien concevoir qu'on risquait tout en tenant une autre conduite , qu'ils se rendirent. Le séminaire d'Arima ne sortit point du royaume , mais on le transféra dans un lieu fort écarté , et au milieu des bois ; les autres établissemens que les pères avaient dans le pays et dans la principauté d'Omura furent transportés en l'île d'Amacusa.

Il y avait toute apparence que les clioses n'en demeureraient pas là, et que l'on verrait bientôt répandre le sang des Clirétiens ; lorsque les deux Gouverneurs de Nangazaqui s'étant mis à molester les marchands portugais, ceux-ci se plaignirent si haut , et firent jouer tant de ressorts pour avoir accès auprès de l'Empereur , que les deux Gouverneurs furent cassés ; ils eurent même besoin de tout le crédit de leurs amis pour sauver leur vie. Toutefois l'Empereur ne revenait point de ses soupçons contre l'ambassade du Vice-Roi des Indes , et un jour qu'il se trouva de plus mauvaise humeur qu'à l'ordinaire , il déclara qu'il ne ferait point de réponse. Guénifoin , Gouverneur de Méaco , et l'ancien Roi de Bugcn , Simon Condéra , n'eurent pas plus tôt le vent de cette disposition du Prince , qu'après avoir épié les momcns où ils pouvaient lui parler sans rien craindre , ils lui dirent que

Sa Majesté avait un moyen sûr et Lien naturel , de savoir si véritablement le Vice-Roi avait envoyé le P. Valégnan au Japon , en qualité d'Ambassadeur : c'était de s'en informer souS main des Portugais de Macao et de Nangazaqui : « D'ail- » leurs , dirent-ils , où. est-ce qu'un simple re- » ligieux aurait pris de quoi fournir aux frais » d'un si long voyage , acheter de si rares pré- » sens , et entretenir une si grande suite , au )) hasard d'être découvert dans tous les ports oii » il lui a fallu passer ? » Le P. Rodriguez qui était présent , et que l'Empereur voyait assez volontiers , ajouta : <t Si Votre Majesté veut en- » core s'assurer davantage du fait , elle peut re- » tenir en otage quelques-uns de nous jusqu'à » ce qu'elle ait reçu des nouvelles du Vice- » Roi. )) Cambacundono goûta ces raisons , parla d'autre chose , et se lit apporter les présens qu'il envoyait au Vice- Roi. Ils furent trouvés magnifiques ; c'étaient deux armures à la japonnaise, une espèce de halle-barde, plus longue et mieux armée que les nôtres , et couverte d'un fourreau d'or , dont l'artifice était merveilleux : une épée et un poignard aussi garnis très-richement , et de la plus line trempe. Sur quoi quelques Seigneurs ayant dit que c'était dommage d'envoyer des pièces si fines à des gens qui n'en connaissaient point le prix : a je ne regarde point , dit )) l'Empereur , à qui je donne , mais que c'est » moi qui donne. ))

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