‹ Histoire de l'établissement, des progrès et de la décadence du Christianisme dans l'empire du Japon, où l'on voit les différentes révolutions qui ont agité cette monarchie pendant plus d'un siècleChapitre 3 sur 18 · T. II · texte numérisé non relu

T. II

Quelques jours après , Guénifoin étant chez l'Empereur , ce Prince lui demanda s'il jugeait à propos qu'on retînt en effet quelques missionnaires qui répondissent pour le P. Valégnan : Guénifoin répondit qu'il ne trouvait rien de mieux , et que plus on en retiendrait , plus on serait en assurance : vous avez raison , reprit Cambacundono , ayez soin que cela s'exécute. Ainsi , par une disposition admirable de la Providence , qui sait tirer le bien des plus grands maux , les défiances de ce Prince , dont on avait sujet de tout craindre, servirent à augmenter le nombre des ouvriers de l'Évangile , ou du moins à donner occasion à plusieurs d'exercer plus librement leur ministère. Il restait néanmoins encore une difficulté à lever; on avait averti le P. Valégnan que la lettre de l'Empereur au Vice-Roi contenait des termes fort durs, et marquait beaucoup de hauteur; le père fit dire au secrétaire d'état qu'il ne s'en chargerait ix)int; mais on ne savait pas trop par quelle voie engager Cambacundono à en donner une autre. Guénifoin voulut bien encore prendre sur lui d'eu parler à ce Prince ; il l'alla trouver , lui représenta que le Vice-Roi en avait usé trop honnêtement , et que son envoyé s'était trop sagement com}X)rté , pour mériter une réponse qui choquait l'un et témoignait du mécontentement de la conduite de l'autre ; « Il y va , Sire » ajouta- t-il, de votre gloire et de l'honneur

» de la nation , de donner aux Princes chré- » tiens une haute idée de votre sagesse et de » votre modération dans une si grande fortune. » D'ailleurs , en offensant le Vice-Roi , c'est le » Roi d'Espagne que vous choquez, et ce Prince, » qui a réuni en sa personne les deux plus )) vastes monarchies de l'univers , n'est pas , ce » semble , un ennemi qui faille se faire de gaîté )) de cœur. »

Comme Guénifoin était idolâtre , il n'était point suspect à l'Empereur, et pouvait plus librement lui parler en faveur des Chrétiens. Son discours fit impression , et Cambacundono fit écrire une autre lettre. Il y marquait que les pères de la Compagnie de Jésus s'étaient toujours comportés au Japon en gens de bien ; qu'il estimait leur vertu , mais que leur Religion ne pouvait s'accommoder avec les lois du pays , où depuis qu'il n'y avait plus qu'un Souverain , il fallait nécessairement un culte uniforme , qu'à cela près, les Portugais le trouveraient toujours disposé à leur faire plaisir , et qu'il souhaitait que le commerce continuât entre les deux nations. Qu'à cet effet , il permettait à cHx Jésuites de demeurer à Nangazaqui , où ils auraient toute liberté d'exercer leurs fonctions ordinaires , et qu'il les prendrait même sous sa protection , de peur qu'on ne les inquiétât ; à condition toutefois qu'ils n'entreprendraient point de faire embrasser leur Religion à ses sujets. Cette lettre fut

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rendue au P. Valégnan , ayec les présens de l'Empereur, et ce père se disposa à partir par le premier vaisseau qui retournerait aux Indes* X. L'Empereur de son côté s'appliquait tout entier à la guerre contre les Chinois ; il avait poussé sa fierté jusqu'à faire sommer l'Empereur de la Chine de lui payer tribut , et ce qui est encore plus étonnant, le Monarque chinois lui avait envoyé un Ambassadeur pour lui proposer un accommodement à l'amiable. Cambacundono devenu plus intraitable par une conduile qui marquait tant de faiblesse , renvoya les Ambassadeurs , et continua ses préparatifs* Son armée ne fut d'abord que de quatre-vingt mille hommes chinois ; il les partagea en quatre corps, dont le premier fut commandé par le Roi de Fingo. Sous ce Général devaient servir les Rois d'Arima et de Zeuxima , le Prince d'Omura et le Seigneur d'Amacusa ; le Roi de Tamba et le Prince son fils accompagnèrent aussi le Grand Amiral, mais en qualité de volontaires. Le jeune Roi de Bugen eut le commandement de la seconde armée , les Rois de Bungo et de Canga, Paul Scingandono et plusieurs autres Seigneurs de marque étaient sous ses ordres. Iquinocami, je ne sais si c'était un des anciens Gouverneurs deNangaza({ui, et Torouosuque, tous deux païens, commandaient les deux autres. Le rendez-vous général fut au port de Nangoya , et tandis que t'eut l'empire se renuiait pour celte expédition,

tous les grands furent appelés à la cOur , où ils se rendirent avec une extrême promptitude , et dans l'équipage le plus superbe : voici de quoi il s'agissait.

L'Empereur qui avait , ou qui feignait d'avoir dessein de passer la mer en personne , fit publier que pendant son absence il voulait laisser un chef à l'empire; sur quoi il prit la résolution d'associer son neveu à la souveraine puissance, et il fut bien aise de rendre cette cérémonie la plus auguste et la plus autlientique qu'il serait possible. La fête commença par une chasse , dont la description, telle que je la trouve dans les mémoires que je suis, a quelque chose de si merveilleux, que la fable n'a peut-être jamais été plus loin. Aussi l'Empereur qui voulait qup son règne renfermât et surpassât même toutes les merveilles des règnes précédens , ayant su que cent ans auparavant un Dairy avait fait une chasse fort célèbre, prit à tache d'en faire une qui enchérît sur celle-là. Plus de cent cinquante Rois, tonos, ou grands officiers de la couronne, avec la suite la plus magnilique accompagnèrent le Monarque, et il fut pris au moins trente mille oiseaux de toutes les espèces. La chasse linie, ce Prince qui ne se lassait point du spectacle de tant de Souverains deveiuis ses vassaux et ses courtisans, retourna en triomphe à Méaco, et régla lui-même la marche ; elle commençait par vingt mille hommes de pied richeiuent cou-

verts, qui j)ortaient chacun au bout d'une canne dorée un oiseau pris à la chasse. Ils étaient suivis d'une troupe de Seigneurs à cheval , tous un oiseau de cliasse sur le poing. Après eux paraissaient vingt chevaux sujierbement enharnachés qu'on menait en lesse; ils précédaient deux litières ornées de fort beaux tapis. L'Empereur venait ensuite dans un palanquin de la Chine, environné des Rois et des grands de l'empire , dont les équipages fermaient la marche.

Dès qu'on fut arrivé à Méaco, l'Empereur déclara Daïnangondono son neveu , son collègue a l'empire , et lui fit prendre le nom de Cambacundono. Pour lui il se fit nommer Tayco-Sama , c'est-à-dire, très-haut et souverain Seigneur-, il donna au nouveau Monarque de très-sages avis, et ne fit point difficulté de l'avertir qu'il se donnât bien de garde de prendre exemple sur lui : « La » naissance et l'éducation, lui dit-il, m'ont égale- )) ment man(jué : mon élévation a été assez )) prompte , et il n'est pas possible qu'il ne me » soit resté bien des défauts, dont j'aurai de la )) peine à me défaire. » Tayco-Sama prit enfin congé de son neveu , après lui avoir fait prêter serment de fidélité par tous les grands, puis il congédia tout le monde , et ordonna à ceux qui avaient quelque commandement dans l'armée , de se rendre en diligence à Nangoya. Pour lui il s'arrêta à Fucimi qui n'est qu'à une lieue et demie de Méaco ; il trouva ce pays fort à son

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gré , et il lui prit envie d'y bâtir une nouvelle ville : il en fit aussitôt tracer le plan , y mit la première pierre, et continua sa route vers Nangoya.

A son arrivée dans ce port il trouva sa flotte prête; le Roi de Fingo, comme Grand Amiral, en prit le commandement , et toutes les troupes eurent ordre de passer dans l'île de Zeuxima , et d'y demeurer jusqu'à ce que le Roi de Fingo, qui devait faire la première descente en Corée, leur eût fait commandement de le suivre. La Corée est une des plus grandes péninsules de l'Asie ; du côté du septentrion elle est jointe à la Tartarie et au Leauton, province de la Chine; elle n'est éloignée que de vingt-cinq lieues du Japon , et en quelques endroits de trois seulement de la Chine. Sa longueur du septentrion au midi est de cent cinquante lieues , et sa plus grande largeur de soixante : on y fait de fort Leaux ouvrages en soie et en laine , et l'on y trouve presque toutes les commodités de la vie. Les hahitans sont fort entendus dans la marine; ils ont une langue particulière, et se conduisent selon les lois et les coutumes de la Chine, dont la Corée était autrefois tributaire. Depuis trente ou quarante ans les Tarlares occidentaux et les Japonnais , après se l'être long-temps disputée par une très- sanglante guerre , l'ont partagée entre eux-, de sorte que ce grand pays est aujourd'hui partie sous la domination de l'Empereur

de la Chine, qui est Souverain de la Tartarie oc» cidentale, et partie sous celle de l'Empereur du Japon.

Tavco-Sama n'avait pas besoin de la Corée pour faire la guerre aux Chinois -, mais les Coréens puissans sur mer auraient pu l'inquiéter , et d'ailleurs la Corée une fois conquise , le Japon pouvait long-tem|>3 soutenir la guerre sans rien mettre du sien. L'Empereur envoya donc demander au Roi de Corée un passage sur ses terres , pour mener son armée contre les Chinois , et sur le refus de ce Prince , le Roi de Fingo eut ordre de mettre incessamment à la voile. Le trajet ne fut pas long, et les Japonnais mouillèrent sans peine au port de Fusançay. Il y avait six mille hommes de garnison dans la place , les murailles environnées de fossés très-profonds et pleins d'eau , étaient garnies d'un nombre prodigieux de pièces d'artillerie , et depuis les fossés jusqu'à la grève, on avait semé quantité de chausse-trappes pour enferrer la cavalerie. Tant de préparatifs n'aboutirent toutefois à rien. Le Grand Amiral fit sa descente sans opposition, et à peine fut-il débaïqué (|u'il fit sommer le Gouverneur de se rendre. Celui-ci fit réponse qu'il ne pouvait rien conclure sans en avoir donné avis au Roi son maître, et le Roi de Fingo ordornia l'assaut pour le lendemain ; il connnença à quatre heures du matin , et fut si vif, qu'à huit heures les Japonnais se trouvèrent maîtres

de tout, le Gouverneur, et presque toute la garnison ayant été passés au fil de l'épée. Foquinangi , autre forteresse à trois lieues de Fusançay, eut le même sort. Le Général japonnais parut le premier sur la muraille, et fut si bien secondé , qu'après trois heures de combat , où. il n'eut que cent hommes tués et quatre cents blessés , il remplit les fossés et les remparts de cinq mille morts , et se trouva maître d'une place que ses magasins rendaient la plus importante du pays. Aussi , après cette conquête , bien qu'il restât encore plusieurs forteresses en état de résister , tout se soumit , jusqu'à la capitale.

Le Roi de Fingo qui voulait profiter d'une consternation si générale , ne permit à ses troupes, ni de se débander, ni de piller, et les mena droit à Sior, c'est le nom de la capitale. L'armé» japonnaise arriva devant cette ville après avoir passé sur le ventre à vingt mille hommes , qui s'étaient avancés pour la combattre , et le Roi de Fingo se préparait à investir la place , lorsqu'il apprit que Toronosuque avait passé la mer avec son corps de troupes , et marchait pour le joindre. L'Empereur ayant un jour entendu quelqu'un qui louait fort Ucondono sur ce que depuis peu il avait gagné une bataille pour le Roi de Canga , commanda qu'on le fit venir , le combla de caresses jusqu'à le liùre manger en particulier avec lui , et depuis ce temps-là lui donnait tous les jours mille nouvelles marques

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d'estime el de coiiliance. Toronosuque craignant peut-être les efl'ets de la nouvelle faveur d'Ucondono, et jaloux de la réputation du Grand Amiral , demanda la permission de passer en Corée ; pour l'obtenir plus aisément, il fit dire par ses amis à l'Empereur que le Roi de Fingo sacrifiait les troupes à la passion qu'il avait pour la gloire , et qu'il était bon de lui donner un collègue qui , partageant son autorité , modérât un peu l'ardeur qu'il avait de vaincre à quelque prix que ce fût. Il obiint en effet ce qu'il souliaitait , mais comme son dessein était de se défaire de son rival , il résolut de camper séparé ment , et de ne donner aucun secours au Roi de Fingo , ni pour le siège de Sior , qu'il trouva commencé , ni pour aucune autre occasion ; au cas que ce Prince , comme il était aisé de le prévoir , fût attaqué.

En effet , dès que le Roi de Corée vit sa ville capitale pressée , il revint tout-à-coup de l'assoupissement où il avait paru jusque-là, et mit sur pied une armée* de soixante et dix mille hommes ; mais presque toute cavalerie. Toronosuque, à qui on en donna avis, changeaiit son premier projet , se mit aussitôt en devoir de prendre les devans sur le Roi de Fingo , pour faire l'avant-garde , et avoir tout l'honneur de la victoire ; mais celui qui avait la pointe de l'armée , lui fit dire qu'il ne souffrirait jamais que personne marcliàt avant lui. Toronosuque fut cho-

que de cette conduite ; toutefois il ne jugea pas à propos de se commettre avec un brave homme qui ne pouvait manquer d'être soutenu , et prit le parti de n'être que spectateur du combat. Le Roi de Fingo ne laissa pas que d'aller son chemin , il mit son armée en bataille , alla de rang en rang animer ses soldats , se montra à eux avec une assurance qui leur répondit de la victoire , et dès qu'il vit l'ennemi assez proche , lui-même , à la tête des bataillons , il perça trois fois l'armée coréenne , en étendit huit mille hommes sur la place , et obligea le reste à chercher son salut dans la fuite.

Le Roi de Corée se retira dans Sior , mais il n'y demeura qu'autant de temps qu'il en fallut pour brûler les magasins : il s'en alla ensuite jeter la consternation dans la Chine , en y apprenant qu'en vingt-cinq jours vingt mille Japonnais avaient forcé deux places jusque-là estimées imprenables, gagné deux batailles et conquis toute la Corée. Le Roi de Fingo fut agréablement surpris, lorsqu'au retour de la poursuite des fuyards , comme il se fut mis en devoir de donner une escalade à Sior , on vint lui en ouvrir les portes et lui olfrir toutes sortes de rafraichissemens dont il avait un extrême besoin , il entra donc dans la ville, qui ne souffrit rien, ni de l'insolence ni de l'avarice des victorieux; car le Général et tous les chefs de cette armée , qui étaient chrétiens , et qui n'avaient même près-

que point de soldats idolâtres , n'eurent aucune peine à contenir tout le monde dans le devoir, et une garnison de Coréens ne fût pas entrée plus paisiblement dans Sior , que firent les troupes japonnaises après l'avoir conquis.

Tayco-Sama apprit des progrès si rapides avec une joie dont les premiers transports lui firent croire que la conquête de la Chine lui serait aisée , pour peu qu'il secondât la fortune : il écrivit au Roi de Fingo la lettre la plus obligeante, l'accompagna de fort beaux présens, et de promesses encore plus magniliques, il donna ordre ensuite au jeune Roi de Bugen , et à Iquinocami de passer en Corée avec leurs troupes. Mais il paraît par la suite que le Roi de Fingo fut toujours comme le Généralissime de toutes les quatre armées , du moins tout le fort de la guerre tomba sur lui, et il en eut tout l'honneur.

XI. D'un autre côté , au milieu de la joie publique que causaient au Japon tant de victoires remportées par des Chrétiens , les fidèles étaient abîmés dans la douleur. Tayco-Sama , qui s'était fait une idée d'héroïsme assez peu juste, et qui embrassait d'abord tout ce que son imagination lui offrait pour contenter son ambition déréglée , avant que de se rendre à Nangoya , s'était avisé de demander au Gouverneur des Pliilippines, Dom Gomés Pérez de Marinas, qu'il eût à le reconnaître pour son Souverain. Le Gou-

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verneur , en habile homme , écrivit à l'Empereur qu'il avait reçu une lettre qu'on lui avait assuré être de Sa Majesté ; mais qu'il n'avait pu le croire , et qu'il le priait de l'éclaircir sur ce point. Tayco-Sama , qui avait sans doute réfléchi sur l'irrégularité de son procédé , ne fit pas semblant de savoir sur quoi on lui parlait, et la chose en demeura-là ; mais à l'occasion de cette affaire , il en arriva une autre qui eut des suites bien tristes.

Un Castillan avait eu à Nangazaqui un procès contre des Portugais , et l'avait perdu ; pour se venger de ses parties , il conçut un dessein qui fait bien voir de quoi est capable une pas-, sion qu'on ne réprime pas avec soin. Il se joignit au député du Gouverneur des Philippines, pour demander justice à l'Empereur, et dans l'audience que ce Prince leur donna , ils lui firent entendre que les Portugais étaient maîtres de Nangazaqui ; qu'eux seuls profitaient du commerce , qu'ils exerçaient de grandes violences contre les Japonnais , et (pie , malgré les édits de Sa Majesté , ils protégeaient les missionnaires qui étaient tous demeurés au Japon. Tayco-Sama avait trop d'esprit pour ne pas voir le ridicule de cette conduite des deux Castillans , il ne laissa pas d'en profiter , et il envoya un nouveau Gouverneur à Nangazaqui , pour informer contre les Portugais , avec ordre exprès de renverser la maison et l'église que les Jésuites avaient dans ce port

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A la vérité, le Ciel ne tarda pas à tirer une vengeance éclatante d'un crime si noir. Le Gouverneur de Nangazaqui examina l'affaire du marcliand castillan , et s'aperçut qu'il avait surpris l'Empereur. Il en fut indigné, et il se préparait à en faire un exemple , lorsqu'on trouva sur le bord de la mer , le corps mort de ce mallieureux : il s'était mis sur un esquif pour aller à Saxuma ; mais un typhon l'ayant surpris , il fut en un moment englouti des vagues. L'envoyé du Gouverneur des Philippines n'eut pas un sort plus heureux ; car , comme il s'en retournait à Manille , il fit un triste naufrage , et périt malheureusement.

Le Roi d'Inga témoigna , en cette occasion , une grande droiture d'esprit ; la retraite des Princes d'Arima et de Fiunga , et plus encore, quelques conversations qu'il avait eues, avec l'aîné des Princes de Fiunga , avant qu'ils entrassent au noviciat de la Compagnie de Jésus , l'avaient disposé à renoncer au culte des idoles. Le père Valégnan , qui attendait toujours un vaisseau qui le portât aux Indes , cultivait avec soin les l)onnes dispositions du Roi : il craignit avec raison que le procédé des Espagnols ne détruisît ce que la grâce avait commencé, d'autant plus que le Pioi d'Inga s'était trouvé chez l'Empereur , lorsque ce Prince donna audience aux Castillans. Mais Dieu avait pris possession du cœur de cet illustre prosélyte : ce Prince démêla aisé-

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ment les difîerens intérêts qui avaient causé un si furieux emportement; il fut sur-tout extrêmement touché de la punition si prompte de l'auteur de toute cette intrigue; mais ce qui acheva de le déterminer, ce fat l'accomplissement d'une prophétie où il crut reconnaître le doigt de Dieu. L'Empereur avait ordonné , comme je viens de le dire , qu'on rasât l'église des chrétiens : cette église était dédiée à la Sainte- Vierge , et les fidèles puhlJèrent que Jésus-Christ ne manquerait pas de venger bientôt l'honneur de sa Mère : effectivement on apprit peu de jours après, que la mère de Taj^co-Sama était morte à Méaco , et l'on sut qu'elle avait expiré le même jour que le sacrilège arrêt avait été signé à Nangoya ; cet événement fit une telle impression sur le Roi d'Inga , qu'il voulut que le père Valégnan le baptisât avant de s'embarquer.

XII. Pour revenir à la guerre de Corée , les Japonnais, maîtres de presque toutes les places fortes, semblaient n'avoir plus rien qui les empêchât de s'étal)lir solidement dans leurs conquêtes , et bientôt en effet ils en eussent été paisibles possesseurs , >si Tayco-Sama n'eût eu d'autre dessein que d'acquérir de la gloire , et d'étendre les bornes de son empire ; mais on ne fut pas long-temps à s'apercevoir que ce Prince avait d'autres vues. Les Coréens, en abandonnant les villes, s'étaient retirés dans les forêts et sur les montagnes, après avoir brûlé tout ce qu'ils

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n'avaient pu emporter des provisioos nécessaires à la vie; de sorte que les Japonnuis, ayant épuisé ce qu'ils en avaient apporté , et n'en recevant point du Japon , se trouvèrent bientôt dans une fort grande disette de tout. Ils tirent savoir à la cour le besoin où ils étaient; mais on ne leur fit point de réponse; ils recbargèrent , et l'Empereur , pour se délivrer de leur importunité , fit partir quelques navires assez mal équipés , et encore plus mal fournis, qui tombèrent presque tous entre les mains des armateurs de Corée. Enfin la nécessité obligea les soldats à se débander pour vivre ; mais tout autant que les Coréens en rencontraient, ils les assommaient, et en assez peu de temps, les quatre armées se trouvèrent réduites à la moitié.

Sur ces entrefaites, arriva un officier cbinois avec des troupes pour secourir les Coréens. Les quatre Généraux japonnais s'étaient cantonnés aux quatre extrémités du pays, et avaient bâti des forts sur leur route, pour se faciliter la retraite en cas de disgrâce. Le Roi de Fingo avait clioisi son poste le plus proclie de la Chine, et faisait sa place d'armes d'une ville qu'on appelait Péan. L'enceinte en était fort vaste, et elle était enfermée d'une muraille de pierre assez basse, mais si large que ])lusieurs cavaliers y j)ouvaient marcher de front. Le Général chinois commença ])ar assiéger Péan, et y donna d'abord un assaut îjssez vif. Grand nondjre de Coréens l'étaient venu

joindre, et lui avaient persuadé que les Japonnais , affaiblis par la faim , et diminués de la moitié, ne feraient qu'une faible résistance. Effectivement le commencement du combat fut favorable aux Chinois qui montèrent en différena endroits sur le rempart. Mais les Japonnais qui n'étaient pas en assez grand nombre pour garder tous les postes, voyant les Chinois sur la muraille, prirent le parti de se ramasser, et de combattre séparément leurs ennemis , à mesure que ceux-ci entreraient dans la place. Cet expédient leur réussit, et avant la fm du jour, ils chassèrent tous les Chinois de Péan, en tuèrent un fort grand nombre, et firent prisonnier leur Général.

Le succès de cette journée , qui fut suivi de plusieurs autres rencontres où les Japonnais eurent toujours l'avantage , obhgèrent Juquéqui , qui avait succédé au Général chinois , de faire quelqvies propositions de paix. Le Roi de Fingo ne refusa point de traiter, mais il se tint sur ses gardes , et bien lui en prit. Les Chinois ne savaient pas lorsqu'ils parlèrent de paix , à quelle extrémité leurs ennemis étaient réduits. Dès qu'ils en furent informés, ils ne songèrent plus qu'à en profiter , et pour le faire plus sûrement , Juquéqui fit prier le Roi de Fingo de lui envoyer un homme de confiance. Le Roi lui envoya un de ses pages avec une escorte de Vingt soldats; ils furent bien reçus j mais lorsqu'ils y pensaient T. IL ' 5

le moins, Juquéqui fit partir le page pour la Chine , arrèla les soldats , et se mit en marche pour surprendre les Japonnais : par bonheur pour ceux-ci, leurs compagnons qu'on ne gardait pas bien dans le camp des Chinois , trouvèrent le moyen de s'échapper , et coururent avertir le Roi de Fingo de la perfidie des Chinois. La première chose à quoi pensa ce Général , ce fut de V oir si Péan pourrait soutenir un nouvel assaut ; après une mûre délibération , il jugea plus à propos d'aller au devant des Chinois ; il les rencontra d'abord en assez petit nombre, et pendant deux jours , il y eut de fréquentes escarmouches où les Chinois furent toujours battus. Le troisième jour, les Japonnais se trouvèrent si faibles , qu'à peine pouvaient-ils porter leurs armes : Juquéqui l'avait prévu : alors il lit paraître toutes ses troupes suivies d'un grand attirail de munitions pour un siège. A cette vue , les Ja- ])onnais ne songèrent qu'à la retraite , et ils la firent en bon ordre. Les Cliinois les suivirent, et se présentèrent de tous côtés pour entrer dans Péan ; le Roi de Fingo avait abandonné les remparts , et s'était retranché au centre de la ville ; les Cliinois l'y attaquèrent en vain tout un jour : sur le soir, Juquéqui fit sonner la retraite, mais les Japonnais ne purent souffrir que l'ennemi se retirât en bataille -, ils le prirent en queue , et le menèrent battant bien loin hors de la ville. Après une si glorieuse journée , le Roi de

Fingo faisant réflexion qu'il n'avait presque pas un soldat qui ne fût blessé , ou à demi-mort de faim ; et que pour peu que les Chinois s'opiniutrasseut à revenir l'attaquer , il ne pourrait éviter une entière défaite, songea à quitter Péan, et à se cantonner dans les forts (|u'ii avait fait construire sur sa route jusqu'à la mer du Japon. Par un contre-temps qui faillit à tout perdre , Joscimon , Roi de Bungo , qui commandait dans les fbrls les plus proches de Péan , avait , sur une terreur panique, abandonné les deux premiers. Le Roi de Fingo , qui comptait d'y trouver des rafraîchissemens , fut bien surpris de n'y voir ni troupes , ni provisions , et la marche forcée qu'il fut obligé de faire pour joindre Joscimon , mit son armée dans l'état qu'on peut imaginer.

Tant de malheurs n'étonnèrent point encore les Japonnais ; ils demandèrent bientôt qu'on les ramenât à Péan. Le Roi de Fingo prolila de cette ardeur , et les Chinois qui n'avaient encore osé se renfermer dans cette place , furent bien étonnés d'en voir encore une fois leurs ennemis en possession. Quelques jours après , Juquéqui ayant reçu un nouveau renfort , résolut d'obliger les Ja])Oiniais à abandonner pour toujours Péan. Le Roi de Fingo les prévint j il s'avança en bataille , tomba brusquement sur eux , et leur tua beaucoup de monde. Le jour suivant, le Général chinois fit de nouvelles propo-

sitions de paix. Le Roi de Fingo , quoiqu'à force de vaincre il n'eût presque plus de soldats , refusa d'entendre les députés chinois , et leur dit d'aller trouver l'Empereur ; ils y allèrent. Tayco- Sania les reçut favorablement ; et d'abord on convint que les Japonnais quitteraient Péan, et se retireraient dans leurs forts , et que Juquéqui viendraient avec des Ambassadeurs recevoir la paix , telle qu'il plairait à Sa Majesté de la lui donner. Juquéqui partit sans différer , et s'étant rendu à Nangoya , l'Empereur lui déclara qu'il ne voulait point de paix , qu'aux conditions suivantes : Premièrement , que l'Empereur de la Chine lui donnerait sa fille en mariage. Secondement , qu'au nom des Chinois et des Coréens, il serait payé tous les ans une certaine somme d'argent en forme de tribut à la couronne du Japon. Troisièmement, que de huit provinces qui composent la Corée, cinq demeureraient aux Japonnais. Quatrièmement , que l'on remettrait aux sujets de Sa Majesté , qui trafiquaient à la Chine , tous les droits d'entrée. Le Roi de Tamba s'embarqua avec Juquéqui , pour la cour de Pékin -, et Tayco-Sama comptant que l'Empereur de la Chine ne ferait nulle difiiculté de ratifier ce traité , ordonna à ses troupes de se retirer et de se fortifier dans les provinces qui leur devaient être cédées. Toronosuque et le Roi de Bungo furent rappelés. Le premier fut envoyé en exil ; le second fut dépouillé de ses étals , et eut ordre

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de demeurer à la cour du Roi de Naugato. Tant de malheurs tinrent lieu de quelque mérite à ce Prince , et ses sujets , dont il n'avait jamais été aimé ni estimé , commencèrent à le plaindre , d'autant plus qu'on leur donna des Gouverneurs qui parurent d'abord s'être fait une loi d'abolir le Christianisme.

L'Empereur toutefois ne paraissait pas encore bien envenimé contre les Chrétiens , et la manière dont il en usa à la mort de Joacbim Riusa, Gouverneur de Sacay , et le père du Roi de Fingo , montra qu'il les estimait ; car le deuxième fds de Riusa étant allé porter à ce Prince la nou- "velle de la mort de son père , Tayco-Sama, après lui avoir fait bien des amitiés , lui donna le gouvernement de Sacay, et lui ajouta : (c Souvenez;vous que vous êtes Chrétien , et songez à vous acquitter des devoirs de votre charge , avec tout le soin et toute la fidélité que votre loi exige de vous. )) D'un autre côté, le P. Rodriguez était toujours à la cour en assez grand crédit ; le père Organtin était retourné à Méaco avec le père François Pérez et quelques autres reHgieux : ils trouvaient moyen de rendre autant de services aux Chrétiens de tous ces quartiers-là , qu'on avait pu le faire avant l'édit de l'Empereur.

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