‹ Histoire de l'établissement, des progrès et de la décadence du Christianisme dans l'empire du Japon, où l'on voit les différentes révolutions qui ont agité cette monarchie pendant plus d'un siècleChapitre 5 sur 18 · LIVRE HUITIEME · texte numérisé non relu

LIVRE HUITIEME

I. Tandis que Tayco-Sama modérant ses premiers transports , en usait à l'égard des missionnaires avec tant de ménagement , on ne les épargnait guère dans les Indes , et sur-tout aux Philippines. Il fallait sans doute que la vertu de ces hommes apostoliques , pour soutenir les combats qui leur devaient bientôt être livrés , fût éprouvée de toutes les manières 5 et la plus sensible de toutes les épreuves , celle qui vient des faux-frères , ne pouvait guère avoir lieu du côté du Japon. Il n'y avait point de faux-frères dans le grand nombre des Japonnais chrétiens, et les missionnaires ne souffraient parmi eux que des Saints ; ils étaient même sur cela si sévères, que le P. Balthazar d'Acosta , pour un entêtement à ne vouloir pas se soumettre sur un point de discipline , et pour avoir un peu intrigué à cette occasion contre ses supérieurs, avait été renvoyé aux Indes , d'où repassant en Portugal pour sortir de la compagnie , il périt sur mer. Dieu cependant ne voulut pas que ses serviteurs fussent privés d'une si précieuse portion de sa croix ; et il permit qu'ils trouvassent au dehors ce qu'ils ne trouvaient pas au-dedans j ils eurent même

à essuyer ce qu'il y a de plus rude dans cette sorte de persécutions , des Saints s'étant laissé par surprise prévenir contre eux. Mais pour raconter les choses avec ordre , il les faut reprendre de plus loin.

En mil cinq cent soixante-et-dix-neuf , le père Valégnan , qui était retourné au Japon en qualité de visiteur , ainsi que nous l'avons dit , ne put voir , sans douleur , un grand nombre d'églises destituées de pasteurs : il résolut donc de tenter toutes les voies , de remédier à un aussi grand mal , et il proposa à ces religieux d'appeler à leur secours quelques missionnaires des autres ordres. Les sentimens se trouvèrent partagés , et l'on convint de s'en rapporter à ce que le Général de la compagnie , après avoir été suffisamment instruit de toutes choses , en déterminerait. Le Général , après avoir examiné les raisons de part et d'autre , crut que le plus sage était de remettre le tout au jugement du Cardinal Henri , Roi de Portugal , et à celui du Souverain-Pontife, qui était alors Grégoire XIII^ il le fit , et le Roi de Portugal étant mort sur ces entrefaites , Philippe II , Roi d'Espagne , qui lui succéda , mit l'aifaire en délibération dans son conseil. L'affaire y fut fortement agitée , et tout le conseil conclut que non -seulement les Jésuites du Japon ne devaient point appeler d'autres religieux à leur secours , mais qu'on ne devait pas même souIVrir qu'il y allât d'autres prêtres

DU JAPON, LIV. VHI. «jS

OU religieux que les Jésuites. Le Pape fut de même sentiment , et jugea la chose de si grande importance, que le vingt -liuitième de janvier mil cinq cent quatre-vingt-cinq , deux mois avant l'arrivée des Ambassadeurs japonnais à Rome , il expédia une bulle , dont voici ce qui fait à mon sujet : « Quoique ce pays soit fort étendu (i) )) ( le Saint-Père parle du Japon ) et qu'on y ait )) besoin d'un grand nombre , ou pour parler » plus juste, d'un très-grand noml^re d'ouvriers. )) Néanmoins , comme le bien qu'on y peut faire » dépend beaucoup moins de la multitude des » ouvriers , que de la manière d'agir avec ces » peuples et de les instruire , et de la connais-

(i) Et si regio illa latissiraa sit, et magno , vel maximo potins, opcrariorum numéro egeat, tamcn quia utilitas opcris non tam in opcrariorum multitudine , cjiiam in agcndi , et docendi modo, et increniorum trentis illius acnitione consistit, idco magna adiaibenda est cautio , ne pcrmittantur illuc hominès novi et inccrti perveaire ; ex quorum uovitate ac varittate talis oriatur admiratio qiiœ insuctis noxia sit ac periculosa, ac Dci opus im^)cdirc, \cl pcrturbarc possit. Proindc considérantes , millos hactenus saccrdotes , prielcrqiiam societatis Jcsu , ad régna , et insulas Japponicas pénétrasse, et eos solos nationiLus illis christianx (idei suscipieuda; auctores , praiccptores , ac \eluti parentes fuisse , ac vicissim illos societati , ipsiusquc hominibus singularera quaudam fidcm , pictatera, ac rcvcrenliam tribuisscj proptcreà nos, cupientc^ banc coujonctioncm, et amoris , caritatisquc vincuhim ad majorem salutis eorum profoctiira soliJum et incorruptuiu mancre, motu proprio, ex certaque scicnlia nostra ^ omnibus

rj^ HISTOIRE

» sance qu'on a de leur caractère et de leur sorte » d'esprit, il faut bien se donner de garde de » permettre à des gens qui leur paraîtraient » nouveaux , et qu'ils ne connaîtraient point , )) de s'y introduire, parce que celte nouveauté » et cette variété , à laquelle ils ne sont point » faits , pourrait produire , dans leur esprit , un » étonnement qui empêcherait peut-être , ou » troublerait l'œuvre de Dieu. Faisant donc ré- )) flexion que jusqu'ici , aucun prêtre , si ce n'est » ceux de la compagnie de Jésus , n'a pénétré » aux îles , et aux royaumes du Japon , qu'eux » seuls ont instruit les Japonnais de nos mys- )) tères , et les ont engagés à faire profession du » Christianisme ; qu'ils sont les maîtres et en » quelque façon les pères de ces nouveaux 11- )) dèles , lesquels ont de leur part beaucoup d'at-

patriarcliis , archicpiscopis , et episcopis , etiam provinciae Chiua; et Japponis , sub iiiterdicti ecclcsiaslici , et suspensionis ab iiigicssu ecclesia;, pontificaliuin exercitio, aliis vero sacerdotibus , et clericis , ininislrisque ecclesiasticis , secularibus, et rcgularibus, cujuscumque status, ordiuis, conditionis existenlibus , cxceptis socictatibus Jesu rcgionis , sub excoiiimunicationis majoris , à qua , nisi à lomaiio poutifice, vcl ia articule mortis , absolvi iicqucant , pœnis jpso facto incurrendis, iutcrdicimus, ac prohibcinus, ne ad iusulas , rcgnaque Japponica , cvangtlii pra-dicandi , vel doclnnam cbristianam docendi, aut sacrauicnta ininiitrandi , aliave communia ccclesiaslica obeundi causa, sine nostra , aut scdis apostolica: cxprcssa liccutia proficisci audcaut.

)) tacliement, de respect et d'amour pour la Com- )) pagnie , et pour ceux qui en sont les membres : » Nous, qui désirons que cette bonne intelligence, » et ce lien d'amour et de cliarité soit durable, )) et ne reçoive aucune atteinte , n'ayant en vue » que le salut de cette nation , de notre proy> pre mouvement et de notre science certaine, » défendons à 'tous Patriarclies , Archevêques et » Evèques , même à ceux des provinces de la )) Chine et du Japon , sous peine d'interdit ec- » clésiastique , et de suspense de l'entrée de )) l'église et de l'exercice des fonctions épiscopa- » les , et aux autres prêtres , clercs et minis- )) très ecclésiastiques , tant séculiers que régu- » liers, de quelqu'état, ordre et condition qu'ils » soient , excepté aux religieux de la Compagnie y) de Jésus , sous peine d'excommunication may) jeure , dont on ne pourra être absous que par » le Saint-Siège , si ce n'est à l'article de la mort , » et le tout encouru par le seul fait. Nous déy) fendons , dis-je , d'oser se transporter aux îles )) et aux royaumes du Japon , pour y prêcher » l'Evangile , ou pour y enseigner la doctrine )) chrétienne , y administrer les sacremens , ou y) y exercer aucune autre fonction ecclésiastique, » sans une permission expresse de nous , ou du » S. Siége-Apostolique , etc. »

J'ai cru devoir un peu m'étendre sur ce qui a donné occasion à ce bref, dont quelques endroits pourraient donner lieu de juger qu'il fut

r(5 HISTOIRE

sollicité par les Jésuites , s'il était permis de penser (ju un Souverain-Pontife eût été capable de faire servir son autorité à contenter une jalousie aussi mal placée que l'aurait été celle de ces pères. Quel(iues-uns se sont persuadés que GréîToire XIll avait eu une autre vue, en excluant du Japon tous les prêtres et les religieux ^ excepté les seuls Jésuites; et voici leur conjecture. Saint Paul , en disant qu'il avait toujours pris à tache de ne point prêcher l'Evangile dans les lieux où le nom de Jésus-Christ était déjà connu, en apporte deux raisons. C'eut ^ premièrement, dit-il, i)our ne point bâtir sur le fondement d' autrui. En second lieu, ajoute le Saint, c'est afin que le Sauveur des liouimes soit annoncé à un ylus (jrand nombre de nations [}). Supposé que la première de ces deux raisons donnât aux Jésuites quelque droit de prétendre à rester seuls au Japon ; il est certain que par la démarche qu'ils avaient faite auprès du Saint-Siège et du conseil de Portugal, ils y avaient renoncé; mais il n'est pas hors de vraisemblance, dit-on, que le Père commun, touché de la seconde raison qu'apporte le saint Apôtre , eût exprès fermé la porte du Japon à un très grand nombre d'excellens ou-

(i) Sic cnini prœdicjvi cvanp;cliiim hoc, uon ubi unminatus est Cluistus , ne super alicuuin fondameatum asdificart-m; scd, sicut scriplum est, quibus nou est iiunciatum de eo, vidcLuut^ et qui lion audicruat; iutelligunt. Ji. c. i5. v. 20. 3i«

1)L' JAPON , LIV. Mil. 77

vriers, pour les obliger à se répandre dans d'autres régions^ qui leur oiîraient des moissons mûres et abondantes.

Ce qu'il y a de certain, c'est que Philippe II n'eut pas plus tôt reçu le bref, dont je viens de parler , qu'il l'envoya au Vice-Roi des Indes , Dom Edouard de Menessez, lui enjoignant trèsexpressément de tenir la main à l'exécution des ordres de Sa Sainteté. Le Vice-Roi, sans perdre de temps, envoya la bulle du Pape et les ordres du Roi , à l'Èvèque de la Chine , au capitaine major de Macao , et aux Philippines. L'Evèque et le. capitaine-major ne trouvèrent aucune résistance de la part des Portugais, qui ne démandaient pas mieux que de voir les Jésuites seuls au Japon •, mais il n'en fut pas de même dans les Piiilippines ; on ne croirait pas jusqu'à quel point les esprits y furent aigris contre les missionnaires du Japon. Il sLifiit de dire que sur ces entrefaites, la nouvelle de la première persécution ayant été portée à Manille, on vit aussitôt paraître une relation adressée au Roi Catholique et au conseil d'Espagne, dont voici la substance. Elle portait que , « de tant de milliers de chrétiens qu'on avait vus au Japon , six seulement avaient été fermes dans la foi , que de ces six on en avait fait passer deux par le tranchant de l'épée, banni deux autres, et qu'ainsi il ne restait plus que deux chrétiens au Japon. » On n'épargna pas môme les cendres des morts.

nS HISTOIRE

et l'on ressuscita le saint Roi de Bungo , François Civandono , pour lui faire donner à ces nouveaux fidèles l'exemple d'apostasier. On ajouta ce que toutes les églises avaient été bridées, et que tous les missionnaires s'étaient réfugiés, partie aux Indes , et partie à la Chine -, que s'il en était resté quelques-uns au Japon , ils étaient si bien travestis et si bien cachés, qu'il valait autant qu'ils n'y fussent pas demeurés. » Toutes ces choses se débitaient comme des vérités, que personne ne s'avisait de révoquer en doute , et cela sur le seul témoignage d'un Canarien , lequel avait été catéchiste au Japon, et en avait été chassé pour quelque faute : et il est bon de savoir que les Canariens sont naturellement si enclins au mensonge, que par une loi il était défendu, aux Indes, de les faire jurer, et qu'ils ne pouvaient être reçus à témoigner en justice , lorsque la chose contestée excédait la valeur de trois écus.

II. Les affaires demeurèrent sur ce pied-là , aux Philippines, plusieurs années, pendant lesquelles il se passa bien des choses c[ui ne sont pas de mon histoire. Enfin , en mil cinq cent quatre-vingt-treize , le gouverneur Dom Gomez Ferez de Marinas, inquiet sur la réponse que Tayco-Sama avait faite à son député, et dont il n'avait pu être instruit, parce que ce député avait péri dans un naufrage, jugea à propos d'en envoyer un second, et se mit dans la tète d'éta-

DU JAPON , LIV. viir. 'jg

blir le commerce entre les japoniiais et les espagnols; il crût que, pour venir à bout de son entreprise , il fallait introduire dans le Japon de nouveaux missionnaires , qui y fussent uniquement attacliés aux Espagnols, comme il s'imaginait que les Jésuites l'étaient entièrement aux Portugais; d'ailleurs, bien qu'on eût été détrompé de la prétendue fuite des Jésuites du Japon, on était toujours fort convaincu , aux Philippines , que cette mission était dans un état déplorable, et avait besoin d'un prompt secours. Dom Gomez nomma donc, pour son envoyé, Pierre Gonzalez, et lui donna pour adjoints, quatre pères Franciscains de la réforme ; le plus considérable de ces religieux , était le P. Pierre Baptiste , homme de beaucoup d'esprit, d'une sainteté consommée, et d'une fort grande érudition; de ces trois compagnons, il n'y en avait qu'un prêtre, d'autres devaient bientôt les suivre. Gonzalez n'eut pas plus tôt reçu ses ordres , qu'il s'embarqua pour Macao , d'où il se rendit à Nangazaqui au mois de juin : il y demeura un mois avec les religieux qui l'accompagnaient , et ils furent tous assez surpris du grand accueil que les Jésuites du collège de Nangazaqui leur firent. Apres s'être un peu reposés, ils prirent la route de Nangoya, où. était la cour. Tayco-Sama, à qui ils olliirent de fort beaux présens , les reçut bien ; mais il leur déclara qu'il prétendait que désormais on ne reconn\\t point, aux Philippines, d'autre sou- T. II. 6

8o HtSTOlRJÏÏ

verain que lui. On ne sait ce qui lui avait encore fait changer de sentiment ; quoiqu'il en soit , le P. Baptiste prit la parole , et dit à l'Empereur que le Gouverneur des Plùlippines ne pouvait faire une telle démarclie, sans en avoir auparavant écrit au Roi d'Espa£(ne , son maître > que si en attendant la réponse de ce Prince, Sa Majesté voulait bien permettre aux Espagnols de trafiquer au Japon, ells n'aurait pas lieu de se plaindre de leur conduite , et qu'il s'oftVait lui et ses religieux , à demeurer comme otages à Méaco ou à Ozaca. L'Empereur , qui crevait déjà avoir obtenu ce qu'il souhaitait , accorda tout ce que lui demandait le P. Baptiste, à condition toutefois que ni lui ni les siens ne parleraient point de Religion aux Japonnais.

Quelques jours après, Tayco-Sama partit de Nangoya pour se rendre à Méaco ; le vaisseau qu'il montait donna contre un écueil , tout l'équipage fut noyé , et l'Empereur se sauva seul à la nage ; il avait fait savoir son départ à son neveu , et il s'attendait que ce jeune Prince viendrait au-devant de lui ; mais Cambiicundono qui se défiait de son oncle , feignit d'être indisposé , et se contenta d'envoyer à ce Prince un de ses principaux olliciers pour lui faire ses excuses. Tayco-Sama fit semblant d'être satisfait de cette conduite ; mais au lieu de continuer sa route vers Méaco , il tourna du côté d'Ozaca , où il recommença de gouverner indépendam-

ment de son neveu. Les travaux qu'il fit faire à Fuçimi , l'occupèrent quelque temps tout entier : d'abord , il y fit construire , pour lui , un magnifique palais ; ensuite tous les grands eurent ordre d'y bâtir des hôtels ; quantité de gros marchands s'y établirent aussi , et furent suivis d'un très-grand nombre d'ouvriers de toutes les sortes , de manière que Fucimi devint , en assez peu de temps , la plus grande et la plus belle ville du Japon , si Ton en excepte Ozaca. Les rues y étaient tirées au cordeau , et se répondaient toutes les unes aux autres. Chaque porte de la ville avait une longue et spacieuse avenue , bordée de deux côtes de très-beaux arbres. La forteresse était hors de la ville , et vis-à-vis , au milieu d'une belle campagne , on avait élevé une montagne , et sur cette montagne on avait planté un bois , dont tous les arbres avaient été pris fort grands , et dressés à la ligne ; enfin , on y voyait tout ce qui peut rendre délicieux un lieu champêtre. L'Empereur avait encore détourné le cours d'une fort grosse rivière , et l'avait fait diviser en deux bras pour entourer la ville. Le nouveau lit de cette rivière était si profond , que les plus gros navires pouvaient venir à Fuçimi , et l'on avait construit , sur les deux bras du fleuve , des ponts de deux cents pas de long , dont les voûtes étaient d'une hauteur prodigieuse. On vit alors renaitre quelque nouvelle lueur d'espérance que la Religion chrclienne allait re-

prendre sa première splendeur. Nous avons vu que le P. Valégnan avait laissé auprès de l'Empereur, et par Tordre même de ce Prince , le P. Rodriguez en qualité d'iulerprête de Sa Majesté ; ce père s'était si sagement conduit à la cour, que Tayco-Sama paraissait faire de lui une estime toute particulière. Guénifoin et l'ancien Roi de Bugen profitèrent de cette disposition du Prince , et le trouvant un jour de bonne humeur , ils lui représentèrent qu'il y avait auprès de Méaco un religieux fort cassé de vieillesse , et d'une humeur si douce et si paisible , qu'il n'y avait pas lieu de craindre qu'il donnât jamais à Sa Majesté le moindre sujet de se plaindre de lui : ils parlaient du P. Organtin; Tayco-Sama avait toujours fort considéré ce missionnaire ; il dit au Roi et au Gouverneur que le P. Organtin pouvait demeurer où il était : dès lors ce père recommença ses fonctions en toute liberté , et les ménagemens dont il usa pour ne point choquer la cour, firent tant d'impression sur l'esprit de l'Empereur , qu'on voyait ce Prince revenir tous les jours en faveur des Chrétiens. Le zèle peut-être un peu trop ardent des pères de saint François, qui prêchaient pnl)li(iuenient à Méaco et à O/.aca , et qui s'étaient établis sans la permission du Prince à Nangazaqni , où ils ne gar<hiient pas plus de mesures dans la publication de l'Évangile, fit appréhender un nouvel éclat, mais heureusement Tayco-Sama, oc-

DU JAPON , LIV. VllI. 83

cnpé de bien d'autres affaires , ne fit alors aucune attention à leur conduite.

Il y avait long -temps qu'on prévoyait une rupture entre les deux Empereurs, elle éclata en tin. Cambacundono était alors dans sa trente et unième année , beau , bien fait , d'un esprit vif et pénétrant, d'un discernement juste, l'air noble , les manières engageantes , sage, prudent, modeste , fort éloigné des plaisirs lionteux , aimant les sciences , et se plaisant dans la compagnie des gens de lettres; un seul vice effaçait tant de belles qualités , et faisait un monstre d'un bomme en faveur de qui la nature semblait s'être épuisée •, ce jeune Prince prenait plaisir à répandre le sang bumain , et rien ne l'occupait plus agréablement que de se faire amener un criminel condamné à mourir, et de lui faire souffrir de ses propres mains tout ce que lui suggérait la plus capricieuse et la plus féroce brutalité qui fut jamais : il s'y était tellement endurci , et il avait acquis tant d'adresse dans ce barbare métier , qu'il coupait un bras ou une cuisse avec la même facilité , et du même sangfroid qu'il aurait levé une aile de volaille. On ajoute même qu'il prenait des femmes enceintes, et qu'il les disséquait toutes vivantes pour examiner la situation de leur fruit. La Religion chrétienne aurait sans doute adouci des mœurs aussi barbares , car l'on dit que ce Prince songeait à l'embrasser.

Quoiqu'il en soit , Cambacunclono qui , pendant la guerre de Corée , avait pris goût à la souveraineté, fut clioqué de ce que son oncle ^ depuis son retour à Ozaca , ne lui donnait aucune part au gouvernement. Dans le même temps le bruit se répandit que l'Impératrice , femme de Tayco-Sama , était enceinte. Le jeune Prince connaissait assez son oncle pour s'attendre qu'au premier jour il le ferait descendre du trône où il l'avait placé , s'il ne prévenait ses desseins ; il prit donc ses mesures pour n'être point surpris. Tayco-Sama s'en aperçut , et vit bien qu'il fallait perdre son neveu , ou périr lui-même. Pendant qu'il délibérait sur les moyens qu'il devait prendre , il lui naquit un Prince : quelques-uns ont crut que cet enfant n'était pas de celles des femmes de Tayco-Sama , qui avaient le titre d'Impératrices , et il parut que Carabacundono l'avait regardé comme un enfant supposé : ce qui est constant , c'est que le neveu n'envoya point faire à son oncle les coinplimens ordinaires en ces rencontres : Tayco-Sama ne témoigna point qu'il en fût clioqué ; et pour empêcher que son neveu ne se défiât de quelque chose , il lui fit proposer d'adopter le jeune Prince. Cambacundono ne se laissa point éblouir par une proposition si avantageuse en apparence , il l'éluda , et comme il avait bien autant d'esprit que son oncle, il ne manquait jamais d'opposer quelque contre-ruse aux pièges que lui tendait ce Prince.

Les deux Empereurs tinrent ainsi quelque temps tout l'empire en suspens ; il y eut même une espèce de réconciliation entre eux , ils se firent mutuellement des présens , ils se virent , et se donnèrent des fêtes magnifiques ; mais cette entrevue , oii les défiances de part et d'autre augmentèrent, n'eut point d'autre suite que àe rendre ces deux Princes irréconciliables. Enfin , Tayco-Sama , soit qu'il lut mieux servi , ou que son expérience lui fournît des ressources que n'avait pas le jeune Empereur , prit le dessus. Le Roi de Naugato lui ayant découvert que son neveu se faisait jurer sous main une fidélité inviolable par tous les grands qu'il avait pu gagner , il fit jouer tant de ressorts , qu'il trouva moyen d'avoir ce mallieureux Prince en sa puissance. D'abord il se contenta de le renfermer dans une maison de bonses , mais peu de temps après il lui envoya ordre de se fendre le ventre ; il enveloppa toute sa famille dans sa disgrâce , ses femmes et ses enfans furent même indignement traités , on les exécuta dans la place publique comme des criminels ; on n'épargna aucun de ses partisans , et connue si Tayco- Sama eût voulu abolir la mémoire d'un neveu , par qui il s'était vu en danger de perdre la couronne et peut-être la vie , il fit raser tous les édifiées que ce Prince avait fait construire à Méaco et ailleurs.

in. De si sanglantes exécutions, et plus en-

core le sujet qui y avait obligé l'Empereur, rendirent ce Prince extrêmement farouche et ombrageux , et si jamais on eut besoin de le ménager , ce fut dans ces conjonctures. Mais il faut convenir qu'on ne le fit pas assez. Les anciens missionnaires continuant d'avoir pour les ordres du Monarque toute la soumission qu'ils croyaient que l'Evangile leur prescrivait , voyaient avec une sensible consolation le royaume de Jésus- Christ s'étendre tous les jours dans de nouvelles contrées sous la protection de Guénifoin, Gouverneur de Méaco , et de Térasaba , Gouverneur de Nangazaqui. Ces deux Seigneurs étaient fort accrédités à la cour impériale : le premier , quoiqu'infidèle , protégeait par estime , et en faveur de ses en fans , qui étaient Chrétiens , une religion que par politique il n'osait embrasser ; et le second était fidèle , mais en secret. En Corée , tout ce qui obéissait à l'Empereur du Japon , reconnaissait le Dieu des Chrétiens. Les Rois de Fingo et de Bugen qui y commandaient alors seuls , avaient fait venir le P. de Cespédez avec un autre Jésuite , et ces deux ouvriers cultivaient avec succès cette chrétienté transplantée et composée de ce que TEglise du Japon avait do plus illustre ; ils eurent même la joie de conférer le baptême à quantité de naturels du pays à qui le bon exemple des soldats Japonnais avait donné de l'eslime pour le Christianisme. L'usurpateur du Gotto était mort quelque

temps auparavant en Corée , et le Roi légitime , Louis II , qui servait aussi en Corée , avait reçu les hommages de ses sujets, qui commencèrent à embrasser à l'envi la foi dont leur Prince faisait profession.

Tant d'heureux succès ne furent pas capables d'engager les pères de saint François à imiter une conduite que Dieu bénissait si visi])lement , et bien que la réception qu'on leur avait faite au collège de Nangazaqui , des services assez essentiels que les Jésuites leur avaient rendus , et l'état florissant où ils avaient trouvé le Christianisme , les eussent entièrement désabusés des calomnies atroces qu'on publiait aux Philippines contre les missionnaires du Japon , toutefois ils ne purent se résoudre à se régler sur eux. Ils s'y étaient assez bien pris pour gagner les bonnes grâces de l'Empereur ; ils ne manquaient aucune occasion de faire de grands complimens à ce Prince naturellement vain ; ils louaient sans cesse sa magnilicence ; ils lui demandaient souvent la permission d'aller admirer ses beaux palais de Méaco , de Fuçimi et d'Ozaca , et par ce moyen ils avaient obtenu des lettres-patentes pour s'établir dans la première et dans la dernière de ces villes royales. D'ailleurs, le silence que Tayco- Sama gardait sur leur manière d'agir, joint à la friponnerie d'un scélérat qui les jouait , et dont je parlerai bientôt , leur paraissait une démonstration qu'il n'y avait pas tant de mesures

à garder dans la publication de l'Évangile : on eut beau leur signifier la bulle du Pape Grégoire Xni , ils répondirent qu'elle ne les regardait point , qu'ils étaient venus au Japon avec le titre d'Ambassadeurs , et non pas en qualité de missionnaires , que personne n'était en droit de les empèclier d'exercer en toute liberté les fonctions de leur ministère , et que ce n'avait jamais été là l'intention de Sa Sainteté. Ce qu'il y eut de plus surprenant , c'est qu'ils ne purent être engagés à modérer tant soit peu leur zèle , même après l'arrivée de Dom Pedro Martinez , Evêque du Japon qui , sur ces entrefaites 5 prit terre à Nangazaqui.

Dès l'an mil cinq cent soixante-six , le saint Pape Pie V, pressé par le Roi de Portugal de donner un Evêque aux fidèles du Japon , et apprenant que le saint patriarche d'Ethiopie, André Oviédo , Jésuite , souflVait de la part des Abyssins les traitemens les plus indignes , sans espérance d'aucun changement , écrivit à ce Prélat de passer aux îles du Japon , et d'y prendre le gouvernement de cette église. " Oviédo , qui ne pouvait se résoudre à abandonner son épouse 5 fit réponse au Pape que les choses pourraient s'accommoder en Ethiopie , et que toute sa vie il se reprocherait d'en avoir manqué l'occasion s'il s'éloignait de son troupeau. Le Souverain-Pontife admira une si grande vertu, et ne crut pas devoir passer outre : il nomma suc-

DU JAPOi'* , LÏV. VIII. 89

cessivement deux autres Jésuites , Evêques du Japon ; savoir , Dom Melchior Carnéro , Evoque de Nicée , et le P. Sébastien Moralez -, tous deux moururent en cbemin , le premier à Macao , et le second au Mozambic. Enfin , le Saint-Père nomma en même -temps le P. Pien-e Martinez , provincial de la Compagnie de Jésus dans les Indes , et le P. Louis de Cerqueyra , qui professait la tliéologie au collège d'Ebora , et régla que le P. Martinez prendrait la qualité d'Evêque du Japon , et le P. Cerqueyra celle de coadjuleur. Le provincial fut sacré à Goa , en mil cinq cent quatre-vingt-cinq , et prit terre au Japon le treizième d'août de l'année suivante : comme il était cbargé de fort beaux présens pour l'Empereur , de la part du Vice-Roi des Indes , il eut permission d'aller à la cour , et par l'entremise du Roi de Fingo , il fut reçu avec toute la distinction possible.

IV. Le Roi de Fingo était alors en grand crédit 5 ce Prince avait pénétré que Tayco-Sama soubaitait passionnément que l'Empereur de la Cbine lui envoyât demander la paix par une solennelle ambassade , et il s'était fait un point d'bonneur d'obliger le Monarque cblnois à en passer par où voudrait l'Empereur son maître. Il sut si bien intimider Jaquéqui , que ce Général ayant écrit à Pékin les dispositions où paraissait la cour du Japon, l'Empereur de la Cbine nomma deux jeunes mandarins pour être tout

go HISTOIRE

à-la-fois ses Plénipotentiaires et ses Ambassadeurs, avec ordre néanmoins de ne rien faire que de concert avec Juquéqui : dès que cette nouvelle fut sue en Corée, oii était le Roi de Fingo, ce Prince et Juquéqui s'embarquèrent pour aller donner avis de tout a l'Empereur. Tayco-S.?ma au comble de sa joie, résolut de ne rien épargner pour rendre cette ambassade célèbre , et pour donner aux Cbinois une idée de sa grandeur. Dès qu'il apprit que les mandarins étaient en Corée, il donna ordre qu'on les y retînt jusqu'à ce que tout fût prêt pour les recevoir. On dit des clioses presqu'incroyables des préparatifs qui furent faits à Ozaca , où les Ambassadeurs devaient avoir audience, et nous n'avons rien dans l'bistoire des plus puissantes monarcliies qui soit au-dessus de la magnificence qu'aifecta en cette occasion l'Empereur Japonnais.

Cependant les deux Ambassadeurs étaient fort inquiets sur le sujet qui les retenait si long-temps eu Corée : les bonneurs militaires qu'on leur rendait n'étaient guère du goût de deux jeunes mandarins, qui jusque-là n'avaient eu de commerce qu'avec des livres; ils ne regardaient qu'en tremblant ces fiers Japonnais, qu'ils voyaient toujours armés de toutes pièces, et comme ceux-ci prenaient quelquefois plaisir à les intimider davantage , un des deux mandarins prit le parti de s'enfuir : il s'embarqua sans avoir communiqué son dessein à personne, et il se rendit à la çpur

DU JAPON, LIV. VIII. gi

aveî; une précipitation qui ne pouvait venir que d'une terreur panique. Le Roi de Fingo eut bien du chagrin de cette fuite, et partit en diligence pour aller rassurer l'autre Ambassadeur. D'un autre côté le fugitif mandarin fut reçu de l'Empereur comme le méritait sa lâcheté, ce Prince le fit mettre dans un cachot, confisqua tous ses biens et ceux de sa famille, qu'il déclara incapable de posséder jamais aucune dignité; il envoya au mandarin, qui était resté en Corée, un plein pouvoir pour traiter seul avec Juquéqui, et pour reconnaître encore mieux sa fidélité, il fit donner cinq mille écus à son père.

Tout étant prêt à Ozaca, le Roi de Fingo reçut commandement de conduire l'xVmbassadeur chinois à Sacay. Mais Dieu semblait n'avoir élevé Tayco-Sama à ce haut point de puissance et de bonheur où il était parvenu, que pour lui faire sentir plus vivement sa dépendance et sa faiblesse. Le vingtième de juillet à Fuçimi et à Méaco, il tomba du ciel quantité de cendre, et cela dura une demi-journée; à Ozaca et à Sacay, il plut du sable rouge, et peu de temps après des cheveux gris , comme d'une personne âgée , avec cette différence qu'ils étaient beaucoup plus doux que les naturels, et qu'étant mis au feu, ils ne rendaient point de mauvaise odeur. Toutes les proviiices septentrionales parurent aussi couvertes de ces sortes de cheveux. Trois semaines après les Japounais déjà intimidés par ces phénomènes,

le furent bien davantage encore par un événement , qui , tout naturel qu'il est , a toujours passé clans l'opinion du peuple pour un présage funeste; on vit sur Méaco une comète chevelue, dont l'aspect parut avoir quelque chose d'affreux; soit que cela fût eflectivement ainsi, soit que la frayeur eût produit cette persuasion dans l'esprit des spectateurs. La position de ce météore était de l'occident au septentrion, et l'on remarqua que pendant quinze jours qu'il resta sur l'horizon , il fut continuellement environné de vapeurs fort noires. Le trentième d'août sur les huit heures du soir, il y eut à Ozaca un tremblement de terre qui causa de furieux ravages; il recommença le quatrième de septembre et redoubla d'une si étrange manière, qu'encore qu'il n'eût duré qu'une demi-heure , on ne voyait dans toute la ville que ruines de temples , de maisons et de palais, et que plus de six cents personnes furent écrasées. Des somptueux édifices ([ue l'Empereur avait fait construire pour recevoir l'Ambassadeur chinois , rien ne resta sur pied y et ce qui augmenta encore beaucoup l'iiorreur de ce fracas , c'est qu'on entendit sous terre des mugissemens , des coups semblables à ceux du tonnerre, et comme le bruit d'une mer extraordinairement agitée.

Le lendemain, à onze heures de nuit, le ciel étant fort serein, il survint un troisième tremblement , dont les deux premiers n'avaient été

DU JAPON , LIV. VIII. g3

que comme de légers préludes. Il fut aussi accompogné de cris , de liurlemens et d'un bruit semblable à des décharges de canon ; il s'étendit fort loin, et Sacay fut si horriblement agité l'espace de trois heures , qu'on trouva plus de mille personnes écrasées sous les ruines des maisons. A Ozaca tous les palais de l'Empereur furent si promptement renversés , que sept cents de ses concubines y périrent. De celui où il demeurait, il n'y eut que la cuisine d'épargnée, il s'y sauva en chemise avec son lils qu'il prit entre ses bras; le matin il se retira sur les hauteurs , d'où considérant les ruines de tant de superbes édifices , il s'écria , dit-on , que Dieu le punissait avec justice d'avoir osé entreprendre ce qui était au-dessus de la condition d'un mortel. Les crevasses qui parurent en plusieurs endroits de la campagne, et les secousses qui se faisaient sentir de temps en temps, oliligèrent ce Prince à demeurer dans une cabane de jonc qu'il se fit dresser sur une montagne. A Sacai et à Facata , la mer franchit ses bornes , renversa et entraîna avec elle tout ce qu'elle rencontra : et ce qui fut remarqué avec étonnement , aucun Chrétien ne souffrit la moindre perte parmi tant de désastres. Leurs maisons ayant été conservées au milieu de quantité d'autres , que l'agitation de la terre, ou la violence des eaux avait renversées.

On s'imaginait qu'après tant de malheurs,

q4 HISTOIRE

Tayco-Sama modérerait son fasle ; car on prétend que la perte qu'il fit en cette occasion montait bien à trois cents millions d'or. Mais ce Prince ambitieux ne vit pas plus tôt la terre tranquille, et la mer réduite à ses anciennes bornes , qu'il fit rebâtir tout ce qui avait été ruiné -, il y employa tant d'ouvriers, qu'en très-peu de temps tout fut rétabli avec une magnificence , qui surpassa tout ce qu'on avait vu. L'Empereur ne tarda pas ensuite à donner audience à l'Ambassadeur chinois. Tout se passa avec beaucoup de satisfaction de part et d'autre , les présens furent magnifiques , et l'on s'attendait à une paix durable ; mais lorsqu'on y pensait le moins, les Chinois s'obstinant à demander que les troupes japonnaises évacuassent la Corée , l'Empereur s'emporta à des excès de colère et de violence , dont il eut honte depuis. L'Ambassadeur fut renvoyé , ou , pour mieux dire, chassé d'une manière indigne, et on l'obligea de s'embarquer avec une précipitation qui le mit en danger de périr ; il y eut des ordres de recommencer la guerre , qui parut devoir être plus sanglante que jamais : il n'y eut pas jusqu'au Roi de Fingo , auquel Tayco-Sama ne s'en prit du mécontentement qu'il avait ; car après lui avoir commandé de repasser la mer , il lui associa de nouveau Toronosuque son ennemi , mais cet emportement n'eut point de suite, et on recommença bientôt à négocier , ce qui dura plusieurs aimées.

DU JAPON , LIV. Vin. g'j

V. Ce fut alors que l'Empereur , débarrassé des soins et des inquiétudes dont il avait été si long-temps agité , s'appliqua tout entier au gouvernement de l'état : les affaires de la Religion n'en allèrent pas mieux , et l'on perdit bientôt toute espérance de la voir rétablie dans son ancien lustre. Mais , pour bien expliquer ce qui porta ce Prince à s'aigrir de plus en plus contre la Religion , il me paraît nécessaire de reprendre la chose de plus liaut ; et ce que je vais dire diminue beaucoup l'étonnement où l'on pourrait être de voir que les pères Franciscains ne voulussent écouter ni les Jésuites ni les Seigneurs japonnais, touchant la manière de se conduire dans la publication de l'Evangile. Il y avait à la cour un nommé Faranda , homme d'assez médiocre extraction , lequel , pour se pousser dans les affaires , s'était mêlé de traiter d'accommodement entre l'Empereur son maître et le Gouverneur des Philippines. Comme il n'y avait presque personne à la cour du Japon qui sût le castillan, ni personne aux Philippines qui sût le japonnais que lui , il lui fut aisé de tromper les deux puissances , qu'il faisait semblant de vouloir accommoder , et il avait joué les pères de saint François en interprétant, et ce qu'ils avaient dit à l'Empereur , et ce que l'Empereur leur avait répondu dans un sens fort opposé à l'intention des uns et des autres; il exerça ce perfide ministère assez long-temps , ayant soin d'écarter tous T. II. 7

q6 histoire

ceux qui pouvaient reconnaître et décou\Tir sa fourberie. Enfin, dès qu'il vit que les religieux espagnols entendaient sufTisamment le Japonnais pour s'apercevoir qu'on les trahissait , il songea à se défaire d'eux , et après les voir entretenus par de magnifiques promesses , dans l'espérance de voir réussir tous les bons desseins qu'ils avaient formés pour la gloire de Dieu , il fut un des premiers à se déclarer contr'eux, et parut dans la suite leur plus grand ennemi.

Ce fut aussi dans ce même temps qu'arriva l'histoire de ce Castillan , dont l'extravagance et l'indiscrétion ont causé tant de maux à la chrétienté du Japon : je n'en ai point trouvé le nom, et il serait à souhaiter que son action fût avec lui dans un éternel oubli ; voici comme la chose se passa : Dom Matliias de Landécho ayant monté un galion pour aller des Philippines à la Nouvelle-Espagne , fut jeté par la tempête dans le port d'Urando au royaume de Tosa ; il demanda la permission de radouber son navire , que la tourmente avait fort maltraité , et le Roi de Tosa parut s'intéresser à la lui faire obtenir. Les officiers de famirauté , au contraire , prétendirent que le galion devait être confisqué au profit de l'Empereur. Le Castillan , de l'avis du Roi de Tosa , dépêcha en cour Dom Antoine Malaver son sergentmajor , et Dom Christophe Mercado son porteenseigne; il les fit accompagner par deux religieux de saint François, et le Roi de Tosa y joignit son

DU JAPON , LIV. VIII. an

secrétaire. Tous avaient ordre de ne rien faire que de concert avec le P. Baptiste , commissaire ou supérieur général des pères Franciscains , et on leur avait encore plus expressément défendu de rien communiquer aux Jésuites ; ce qui fut exécuté si fidèlement , que l'Evêque du Japon leur ayant fait offre de service , ils le refusèrent , mais ne furent pas long-temps sans s'en repentir.

Le Roi de Tosa trahissait les Castillans , et sous prétexte de leur procurer une protection à la cour impériale , il les avait adressés à un de ses amis nommé Maxita Yémoiidono , homme en place , et très-hien auprès de l'Empereur. Maxita promit aux députés de Landécho , toutes sortes de bons offices , et cependant fit entendre à l'Empereur que ce galion , qui était richement chargé , venait fort à propos pour aider à remplir ses coffres épuisés par les dépenses qu'il lui avait fallu faire à l'occasion de la guerre de Corée et de l'ambassade de la Chine. Tayco-Sama n'eut pas besoin qu'on le poussai beaucoup pour faire ce qu'on lui suggérait • il envoya sur-le-champ Maxita au port d'Urando , avec ordre de saisir en son nom les effets du galion et le galion même. Malaver , Mercado et le P. Baptiste qui eurent le vent de ce qui se passait, et qui ne savaient plus à qui avoir recours, s'adressèrent enfin à Guénifoin, qui d'abord leur témoigna quelque ressentiment de ce qu'ils ne s'étaient pas adressés à lui d'abord y il leur dit ensuite qu'il croyait leur af-

qS histoire

faire désespérée ; mais qu'il ne laisserait pas de faire tout ce qui dépendrait de lui pour les tirer du mauvais pas où ils étaient engagés; l'Evêque, le P. Rodriguez et le P. Organtin firent aussi de leur côté par leurs amis bien des efforts pour leur rendre service; mais il était trop tard. Le pilote du navire de Landécho avait gâté l'affaire de son maître , et par la plus grande extravagance que puisse commettre un homme qui a encore quelque lueur de bon sens, il avait fait à la Religion une plaie qui saigne encore depuis cent vingt ans.

Ce pilote voyant qu'on procédait à la saisie du navire , crut qu'il pourrait parer ce coup ^ s'il intimidait les Japonnais, et s'il leur donnait une haute idée de la puissance du Roi catholique. Un jour qu'il était avec Maxita chez le Roi de Tosa, il fit tomber le discours sur ce sujet: il commença par dire que le Roi son maître possédait tous ces vastes pays que l'on comprend sous le nom d'Indes orientales, les Pliilippines, quantité de places en Afrique, et plus des deux tiers de l'Américpie. Ensuite apercevant une mappe-monde dans la salle où il était, il promena les yeux de ceux qui se trouvèrent présens, dans l'un et dans l'autre hémisphère, et leur montra toutes les provinces qui ol)éissaient au Roi catholique. Maxita surpris cpi'un seul homme possédât presque la moitié du monde , demanda de quels moyens on s'était servi pour

former une si vaste monarchie : a Rien de plus 7) aisé , reprit le pilote , nos Rois commencent » par envoyer des religieux pour instruire les » peuples de notre loi; et quand ils ont fait des » progrès considérables, on envoie des troupes » qui se joignent aux nouveaux Cluétiens , et )) n'ont pas beaucoup de peine à venir à bout » du reste. »

On peut bien croire que ni Maxita , ni le Roi de Tosa ne laissèrent point tomber à terre un discours de eette nature, et il est aisé de juger quel effet il produisit dans l'esprit d'un Prince ombrageux, et violent au point que Tétait Tayco- Sama : les suites en furent bien funestes et bien promptes. Landécho cependant , ou ignorant ce qui s'était passé , ou croyant que le pilote avait donné à penser aux Japoimais, partit pour Ozaca , où était la cour; il s'imaginait qu'il n'avait qu'à paraître pour avoir main levée de tous ses efiéts ; mais il se trouva bien loin de compte, lorsque l'Empereur lui fit dire qu'il avait tout sujet de le regarder comme un corsaire, et que s'il usait de son droit, il le traiterait comme on fait des écumeurs de mer ; qu'il voulait bien néanmoins lui faire grâce de la vie , et qu'il eut à s'en retourner au plutôt à Manille. Ce fut quelque chose de bien déplorable que l'état où se trouva réduit ce capitaine dès qu'on lui eut signifié cet ordre; et l'on a su depuis par le capitaine Diego Garzia *<ie Pédrazas, que sans les pères de la compagnie

lOO HISTOIRE

de Jésus, qui accoururent à son secours, la plus grande partie de son équipage qui était fort nombreux serait morte de pure misère.

On ne se fut jamais attendu qu'après une charité si généreuse et si désintéressée, on dût faire un crime aux Jésuites du malheur arrivé à Landécho, et qu'on eût pris cette occasion pour les faire passer , dans l'ancien et dans le nouveau monde , pour des gens qui avaient mis sous les pieds y non-seulement toute Religion , mais encore tout honneur; ce fut cependant ce qui arriva bientôt. On imprima après, une relation de l'aventure du galion espagnol , qui fut envoyée de Manille à la Nouvelle-Espagne , courut toute l'Amérique , et de-là passa en Europe : elle portait entre autres choses, que l'Evêque du Japon, Dom Pedro Martinez , et après lui d'autres Jésuites étaient allés trouver Tayco-Sama , pour l'engager à faire sortir de ses états les pères Franciscains ; que pour venir à bout de leur dessein, ils n'avaient épargné ni accusations, ni prières, ni promesses; mais que l'Empereur étrangement scandalisé, leur avait répondu, en colère , que ces religieux étaient des saints , que bien loin de les chasser de son empire , s'ils n'y eussent pas été et qu'il les eût connus comme il les connaissait^ il les y aurait appelés, et que pour eux , il les exhortait de tout son cœur à imiter la vertu de ceux dont ils se faisaient les accusateurs d'une manière si indigne de leur pro-

DU JAPON, LIV. Vlir. 10 1

fession. Un autre article portait que les jésuites avaient averti les (jouverneurs ^ que le galion le Saint-Philippe , c'est ainsi qu'on nommait celui dont il était question, n'avait point été jeté par la tempête au port d'Urando, mais que Landécho était venu exprès au Japon pour faire révolter le pays contre FEmperaur. On ajoutait que cet avis aurait , sans dilïiculté , coûté la vie à tout l'équipage du galion , si le saint Roi Fernand de Firando ne les avait pris sous sa protection ; et il est bon de remarquer qu'il n'y eut jamais au Japon de Roi Fernand, et qu'alors, et même bien des années après , le plus dangereux ennemi qu'eussent les Chrétiens dans les îles, était le Roi de Firando : mais le calomniateur en usait apparemment ainsi pour dédommager le Japon, faisant d'un idolâtre zélé un Prince selon le cœur de Dieu , en échange de ce que quelques années auparavant l'on avait fait, d'un saint Roi de Bungo , un apostat , et le chef même de plusieurs milliers d'apostats.

Il n'est pas concevable avec quelle fureur cette relation fut répandue de toutes parts. Enfin , Dieu suscita , aux missionnaires du Japon , un défenseur qui travailla elficacement à désabuser les peuples. Ce fut un saint religieux de l'ordre de Saint -Augustin , nommé le P. Emmanuel de la Mère de Dieu , lequel se trouva heureusement à Acapulco , dans le temps que ces prétendues nouvelles s'y débitaient. Il écrivit une

102 IIISTOIUE

fort belle apologie , qu'il lit signer par quantité de Japonnais qui trafiquaient au Mexique , et par plusieurs Castillans et Portugais qui avaient été au Japon- Pour ce qui est de l'Europe, il n'y eût guère que les protestans qui ajoutèrent foi à ce qu'on disait au désavantage des Jésuites ; car , en même temps qu'on publia à la cour de Madrid les mêmes clioses qu'on avait publiées ailleuPi , on y reçut un procès-verbal , signé au Japon , par tous les oOiciers du galion le Saint-Philippe , par les religieux Franciscains et Augustins qui montaient le même navire , et par plusieurs personnes dignes de foi , où les clioses étaient exposées et attestées avec serment, telles que je les ai rapportées.

On n'avait guère eu plus d'égard, l'année d'auparavant dans cette cour et dans celle de Rome , à deux écrits en forme de mémoriaux , qui avaient été présentés au Pape et au Roi d'Espagne , contre les mêmes missionnaires du Japon ; et la vérité est que ces deux libelles étaient si contradictoires en plusieurs articles que l'un pouvait servir de réponse à l'autre , et qu'il n'y avait qu'à les confronter pour leur ôter à tous deux toute apparence même de "vraisemblance.

L'on représentait au Roi d'Espagne que les Jésuites , maîtres du Ximo , y avaient appelé Tayco-Sama , et l'en avaient mis en possession , au lieu , disait-on , d'y appeler le Gouverneur des Philippines , qu'ils ne reconnaissaient point

du tout le Roi catholique pour leur Souverain ; qu'eux-mêmes avaient des souverainetés , et n'attendaient que la mort de l'Empereur pour donner l'empire à qui bon leur semblerait, qu'ils étaient puissans sur mer et sur terre , et que dans Nangazaqui seul ils avaient trente mille hommes bien armés à leur solde; qu'il n'était plus question de Chrétiens au Japon , tous , excepté six , ayant renoncé la foi. Que les Ambassadeurs qu'on avait vus en Europe n'étaient rien moins que ce qu'on avait dit , et que s'ils ne se fassent pas faits Jésuites à leur retour au Japon, ils n'eussent pas eu de pain. Enfin , on finissait par exhorter Sa Majesté catholique à conquérir le Japon , la Chine , Siam , et tout le pays jusqu'à Malaca, à former, de toutes ces acquisitions , un empire dont la capitale serait Manille , et à rendre tous les Évéques du Japon et de la Chine, avec celui de Malaca , suflragans de la métropole des Philippines.

Le mémoire qui fut présenté à Clément VIII , le dix-neuvième de mars mil cincj cent quatrevingt-dix-huit , était plus ample ', il portait , ^Ire autres choses , que ce n'était pas en haine de la foi que l'Empereur du Japon persécutait les Chrétiens , mais par la crainte ([u il avait de l'excessive puissance des Jésuites. Que les Jésuites seuls étaient proscrits , tandis que les autres religieux étaient partout comblés d'honneur , et avaient liberté entière de prêcher TE-

Io4 HISTOIRE

\aijgile , ce qu'ils faisaient avec tant de succès, qu'ils avaient déjà ramené au sein de l'Eglise un nombre infini d'apostats. Que le P. Valégnan avait paru à la cour dans un équipage qui ne convenait point à un religieux , ayant deux cents hommes de livrée , étant lui-même revêtu des ornemens pontificaux , et la mître en tête. Après quantité d'autres chefs à-peu-près semblables, l'auteur concluait par supplier le Saint-Père de rappeler tous les Jésuites du Japon; ce que Sa Sainteté se donna bien de garde de faire , car deux ans après , dans une bulle qu'elle expédia à la requête du Roi catholique, pour permettre aux reliciieux de saint François et aux autres d'aller au Japon aider les missionnaires de la Compagnie de Jésus , elle défendit d'y aller par les Philippines , ni même par une autre voie que par celle de Macao et des Portugais ; ordonna à tous ceux qui y seraient allés par Manille , d'en sortir au plutôt , et déclara que tout supérieur ecclésiastique pourrait les y contraindre ; or , il n'y avait point alors , et il n'y eut jamais d'autres supérieurs ecclésiastiques , au Japon , que des Jésuites.

Les missionnaires du Japon n'ignoraient pas ce qu'on débitait contr'eux en Europe et ailleurs , car une copie des mémoriaux dont je viens de parler, était tombée entre les mains de l'évêque, du provincial , et du P. Antoine Lopez ; mais tout cela les inquiétait bien moins que l'extra-

DU JAPON, LIV. VIII. lOO

vagante proposition du pilote espagnol. Alors plus que jamais ils eussent bien souhaité qu'on n'omît rien pour appaiser l'Empereur , et pour agir avec moins d'éclat dans l'exercice du ministère évangélique, mais ils n'éprouvèrent que trop que le Pape et le Roi catholique avaient eu de grandes raisons de regarder la diversité des missionnaires comme préjudiciable à la propagation de la foi dans le Japon. Effectivement, rien n'est plus nécessaire parmi les hommes que la subordination , et les personnes les plus vertueuses ne sont pas toujours celles qui en ont le moins de besoin. La loi intérieure d'am.our et de charité unit à la vérité les coeurs en Jésus-Christ; mais comme elle n'empêche point que les gens de bien , et les saints mêmes, ne se fassent des principes qui ne s'accordent pas toujours avec ceux des autres, et qu'ils se font souvent un point de conscience de suivre avec la dernière exactitude , elle ne suffit pas pour mettre dans les actions extérieures cette uniformité que le ministère évangélique exige de tous ceux qui y sont employés. On sera surpris qu'y ayant au Japon un Evêque qui , outre l'autorité que lui donnait son caractère, était encore spécialement délégué du Saint- Siège pour tenir la main à l'exécution des ordres portés par \e Souverain-Pontife, on dise ici qu'il n'y avait point de subordination parmi les ou- Yriers qui travaillaient à la conversion des Japonnais : à cela je réponds que les religieux

mendians, lesquels au fond étaient pleins d'un bon zèle , et ne respiraient que le martyre , croyaient avoir de bonnes raisons d'en user comme ils faisaient j je ne m'attache pas à les expliquer , parce qu'elles me mèneraient trop loin , et qu'elles m'engageraient dans des digressions et dans une controverse qui ne convient pas au dessein de cet ouvrage.

VI. Quoiqu'il en soit , on ne fut pas longtemps sans ressentir les tristes effets de tout ce qui s'était passé. La nuit du neuvième de décembre, le Gouverneur d'Ozaca eut ordre de donner des gardes aux religieux de saint François et aux Jésuites de cette ville ; on en fit autant à Méaco , mais il ne se trouva dans ces deux villes qu'un Jésuite et deux prosélytes : le Jésuite se nommait Paul Miki , les deux prosélytes avaient nom Jean Soan et Diego , ou Jacques Kysaï.

Paul Miki était du royaume d'Ava , le plus oriental des quatre que contient l'île de Xicoco. Fandaidono son père , un des capitaines de Nobunanga , qui avaient le plus de part à l'estime et aux bonnes grâces de ce Prince , reçut le Baptême en mil cinq cent soixante et huit avec ses enfans, dont le cadet, qui est celui dont il s'agit ici , n'avait que cinq ans ; mais comme dès ce temps-là il faisait paraître une inclination à la vertu qui semblait répondre d'une grande sainteté, son père ne tarda pas à l'envoyer au séminaire d'Ansuquiama. Je ne trouve nulle part

DV JAPOïT , uv. vni. 107

ce qu'il devint jusqu'à la mort de Fandaidono, qui fut tué dans la guerre de Bungo , en mil cinq cent quatre-vingt-six; ce qui est certain, c'est qu'alors il était Jésuite , et dans la vingttroisième année de son âge. Son noviciat et ses études finis , on l'appliqua tout entier au ministère de la prédication , pour lequel il avait un talent rare : on dit sur-tout qu'il gagnait les cœurs avec une facilité inconcevable , et qu'il n'y avait point de pécheur, quelqu'endurci qu'il fût, dont il ne vint à bout. Il prêcha les premières années dans le royaume d'Arima et dans la principauté d'Omura, avec un concours si prodigieux, que depuis l'établissement de la Religion dans cette contrée , on ne se souvenait point d'avoir rien vu de semblable. Ce succès du jeune prédicateur fit jeter les yeux sur lui pour l'envoyer au secours du P. Organtin , qui cultivait avec de grands travaux les chrétientés d'Ozaca et de Méaco. Miki fi.t dans lei centre de l'Empire ce qu'il avait fait dans le Ximo , on accourait de tous côtés pour l'entendre , et il était rare que ses prédications ne fassent pas suivies de quelques conversions d'éclat ; il ne réussissait pas moins à réfuter les bonzes , et personne ne les combattit avec plus de succès , de vive voix dans ses sermons , ni par écrit dans de fort beaux traités de controverse qui produisirent partout de grands fruits.

Jean Soan était né dans le royaume de Gotto

lO

8 HlSruiRB

l'an mil cinq cent dix -huit , sous le règne de Louis I. Il fut baptisé en naissant, et ses parens qui étaient pleins de piété , non contens de lui avoir procuré de bonne heure la grâce du Baptême , rélevèrent d'une manière fort chrétienne. Après la mort du Roi Louis I , dont le frère usurpa la couronne sur le jeune Roi Louis II, plusieurs Chrétiens , pour éviter la persécution (|ui suivit de près cette invasion , se réfugièrent dans le Ximo , et entre'autres le père et la mère de Soan, lequel se trouvant transplanté dans un pays où il n'était connu de personne , ne fut plus appelé que Jean de Gotto ^ et c'est le nom qu'on lui donne dans les actes de son martyre. On ne sait pas si Jean de Gotto fut instruit des lettres humaines par les pères de la Compagnie chez qui il fut mis de très-bonne heure par ses parens ; ce qui est certain , c'est qu'après avoir passé quelque temps dans l'île de Xéqui , il fut envoyé à Ozaca pour servir de catéchiste au père Moréyon ; il est difficile de voir un enfant d'une plus grande innocence de mœurs, d'un plus beau naturel , et d'un plus grand courage qu'était ce jeune catéchiste ; il ne tenait qu'à lui de se retirer quand on mit des gardes à la maison des Jésuites d'Ozaca ; mais il n'en fit rien , et la première chose à quoi il pensa alors, fut de réitérer les instances qu'il faisait depuis long-temps pour être reçu dans la Compagnie de Jésus ; il l'obtint aussitôt , et fut mis au rang des novices avec Diego Kysaï.

Celui-ci était un bon artisan du royaume de Bigen , lequel avait reçu le Baptême dans sa jeunesse , et s'était marié 5 sa femme ayant renoncé au Christianisme, je ne sais à quelle occasion, il la quitta , mit un fils unique qu'il avait en lieu sûr pour être élevé chrétiennement , et se retira chez les Jésuites d'Ozaca : il y exerçait l'ofiice de portier , et ne laissait pas d'aider Jean de Gotto à instruire les catéchumènes qu'on disposait au Baptême ; tout le temps qu'il avait de libre il l'employait à la prière , et sur-tout à contempler la passion de Jésus-Christ qu'il ne manquait aucun jour de lire tout entière , et qu'il portait partout avec lui.

Un autre Jésuite nommé Vincent , apprenant ce qui se passait , partit en diligence de Nara , où il était aux prises avec toute une académie de bonses , sur lesquels il avait déjà remporté de grands avantages ; étant arrivé à Méaco , il voulut s'enfermer dans le collège où il y avait des gardes , mais les fidèles l'arrêtèrent par force , et le conduisirent dans une maison particulière ; où il trouva le P. Organtin qui en avait voulu faire à Ozaca autant que liù, et qu'on avait tiré de la maison où il y avait des gardes , et envoyé à Méaco. On eut bien de la peine à retenir pUisieurs autres missionnaires, qui de tous côtés voulaient se rendre à Méaco , pour avoir part aux cliaînes de leurs frères.

Les religieux de saint François se rencontré-

rent au nombre de six dans les villes d'Ozaca et de Méaco , trois prêtres et trois frères. Les prêtres étaient le P. Pierre-Baptiste, supérieur et commissaire de tous, le P. Martin d'Aguirre ou de l'Ascension , quelques-uns le nomment Martin de Luines , et le P. François Blanco. Les trois frères se nommaient Philippe de Las Casas, ou de Jésus , François de Parillia , ou de saint Michel , et Gonzalve Garcia.

Le P. Baptiste était de Castel-San-Stéphano, dans le diocèse d'Avila -, après avoir passé par plusieurs charges en Europe, il fut envoyé aux Philippines , il fut d'abord custode à Manille , ensuite on le nomma commissaire ; il se démit quelque temps après de cet emploi pour vaquer à la contemplation dans la solitude ; mais on Pengagea à le reprendre pour l'aller exercer au Japon. Parmi plusieurs choses merveilleuses que l'on rapporte de ce grand religieux , on assure qu'un jour de la Pentecôte il guérit une fdle japonnaise frappée de lèpre, qu'au même temps il parut comme des langues de feu sur la tête de tous ceux qui étaient présens à ce miracle, et dont plusieurs dans la suite furent dépouillés de leurs biens pour leur Religion, et ([uelquesuns mêmes couronnés du martyre. Je ne trouve rien de fort particulier des PP. Martin d'Aguirre et François Blanco; quelques-uns fout le premier natif de Vergara, dans la province de Guipuscoa, les autres de Varanguëla eu Biscaye. Le second

était de Monterey en Galice; ils étaient l'un et l'autre fort jeunes , n'ayant pas plus de trente ans ; on assure néanmoins que le P. d'Aguirre avait professé la théologie.

Philippe de Jésus était né à Mexico, de parens espagnols ; ses premières années ne donnèrent pas beaucoup à espérer qu'un jour il serait saint. Il les passa dans un si grand libertinage qu'il encourut la haine de ses parens. Cela le fit rentrer en lui-même, il changea de conduite, et prit riiabit de saint François; il ne le porta pas long-temps; dès les premières attaques du tentateur il rendit les armes , et rentra dans le siècle. Ses parens, pour n'avoir plus devant les yeux un enfant qui leur causait tant de chagrin, l'envoyèrent trafiquer à la Chine. Philijîpe ne se vit pas plus tôt abandonné à lui-même dans un paj^s étranger , que le danger où était son salut , et les grands exemples de vertus dont il avait été témoin dans le cloître , ilrent une grande impression sur son esprit , et il se sentit vivement pressé de reprendre le saint habit qu'il avait si lâchement quitté. Sur ces entrefaites il fut obligé de se transporter à Manille pour quelques afîiaires, et il ne les eut pas plus tôt terminées, que ne pouvant plus résister à la grâce qui le sollicitait toujours plus puissamment, il entra au monastère des Anges des PP. Deschaux de saint François. Cette nouvelle étant portée au Mexique , les parens de Philippe en eurent T. II. 8

tant de joie, qu'ils prièrent instamment le commissaire général , qui se trouvait alors dans la Nouvelle-Espagne , de leur donner la consolation de revoir leur fils , puisqu'il était rentré dans la carrière de sainteté , qu'ils avaient toujours plus souhaitée pour lui que la voie des richesses. On n'eut pas de peine à leur accorder ce qu'ils demandaient. Philippe eut ordre de se rendre en diligence à Mexico, et Dom Mathias de Landécho appareillant pour la Nouvelle-Espagne , le jeune religieux monta le gahon dont nous avons tant parlé ; on dit que pendant le voyage on aperçut un jour du côté du Japon une croix Llanclie dans le ciel, de la figure de celles dont se servent les Japonnais pour le supplice des criminels; qu'au bout d'un quart d'heure cette croix devint rouge , et qu'après un autre quart d'heure lui nuage fort obscur la cacha aux yeux de l'équipage que ce phénomène avait fijrt étonné. Philippe de Jésus ne douta point depuis que Dieu n'eut voulu par là lui donner un présage du bonheur qui l'attendait au Japon. Quoiqu'il en soit, le galion qui le portait ayant été jeté au port d'Urando , ainsi que nous l'avons rapporté , le saint religieux fut envoyé à Méaco , où il était encore quand on mit des gardes au couvent des pères de son ordre.

Gonzalve Garcia était né à Bazain, de parens portugais -, après avoir long -temps trafiqué au Japon, il fit un voyage aux Manilles, où, s'étant

DU JAPON, LIV. Vin. Il3

mis à fréquenter chez les pères de saint François, il conçut un si grand mépris pour les biens périssables , qu'il renonça aux grandes richesses qu'il avait amassées, et embrassa la pauvreté évangélique \ il soutint cette démarche avec tant de ferveur , que le P. Baptiste le choisit pour l'accompagner au Japon, où Dieu lui préparait quelque chose de plus précieux , que ce qu'il avait négocié d'abord. Tayco-Sama ne put apprendre que ce pauvre religieux avait été un fort riche négociant , sans admirer une si rare vertu; il prit Gonzalve en affection , et le voyait très-volontiers.

François de saint Michel , à qui d'autres donnent le nom de Jean , était Castillan de Parilha , au diocèse de Palentia. Il entra d'abord chez les Frères-Mineurs , où il vécut quelque temps dans une grande réputation de sainteté ; il passa ensuite de la province de la Conception dans celle de saint Joseph , où l'on gardait l'étroite observance , et au bout de quelques années , on l'envoya aux Phihppines , où Dieu récompensa sou éminente sainteté du don des miracles.

Un jour il trouva une femme indienne qui était près d'expirer, et qui avait déjà perdu la parole , il ne fit que former le signe de la croLx sur la bouche de la malade , et dans le moment elle recouvra la parole , et demanda le Baptême qui lui fut accordé. Un Indien avait été mordu à la jambe , d'un serpent , dont la morsure passe

pour incurable. Déjà la jambe était excessivement enQée , le saint religieux n'eut pas plus tôt fait le signe de la croix dessus, que le malade se trouva parfaitement guéri. Dieu avait encore fovorisé son serviteur d'une oraison continuelle et d'un très-grand zèle pour le salut des âmes. Un mercredi -saint , qu'il préparait une cbapelle pour y réserver le Saint-Sacrement, le lendemain , quantité de Japonnais étant entrés dans l'église , et ne comprenant rien à tout cet appareil , François eut pitié de leur aveuglement, et crut qu'il devait faire violence au ciel pour obtenir , à ces pauvres infidèles , la grâce d'être éclairés des lumières de l'Evangile : aussitôt il se dépouilla jusqu'à la ceinture, appelle un Chrétien qui se trouva là, l'engagea à le lier et à le frapper de toute sa force. Celui-ci s'acquitta parfaitement de sa commission , et mit le religieux tout en sang : quand il eut cessé de frapper, François prit entre ses mains son crucifix, et commença à prier tout haut Jésus- Christ , de dissiper les ténèbres qui retenaient ce peuple dans l'ignorance de nos mystères.

VII. Voilà quels étaient les neuf religieux qui furent arrêtés par l'ordre de Tayco-Sama; ce Prince avait commandé qu'on dressât aussi une liste de tous les Chrétiens qui fréquentaient les églises de Méaco et d'Ozaca , et le nombre monta si loin , que Gibonoscio , un des Gouverneurs de Méaco, et que TEmpcreur avait chargé de

DU JAPON, LIV. VIII. Ii5

cette affaire , en fut effrayé , aussi la fit-il supprimer , disant que l'intention de Sa Majesté n'était pas de faire mourir tous les Chrétiens , mais seulement tous les religieux venus des Philippines, qui contrevenaient ouvertement à ses édits. Le bruit ne laissa pas de se répandre qu'on allait faire main-basse sur tous ceux qui refuseraient d'adorer les dieux de l'empire , et cette nouvelle , qui courut en peu de temps toules les provinces , y excita un si grand désir du martyre , que les infidèles en furent dans l'admiration. Tacayama , père d'Ucondono , était mort quelques mois auparavant entre les bras de son fils 5 dans tous les sentimens qu'on peut attendre des plus grands Saints : Ucondono , qui était toujours à la suite du Roi de Canga, se retira auprès du P. Organlin , dans la pensée qu'on ne manquerait pas de se saisir du père , et qu'il partagerait avec lui ses chaînes et ses souffrances ; il en était si persuadé , qu'un jour il alla trouver , à Fucimi , le Roi de Canga , avec qui il avait contracté une très-étroite amitié. Il lui dit qu'il venait prendre congé de lui , puisqu'il était condamné à mourir avec le P. Organtin ; qu'il le priait d'agréer quelques raretés dont il lui faisait présent , et de les recevoir comme des gages de son amitié et de sa reconnaissance. Le Roi de Canga , bien étonné d'un adiett si imprévu , demanda à Ucondono d'où il savait qu'on dut faire mourir le P. Organtin : « Ce que je

IlG HISTOIRE

» puis VOUS assurer , ajouta-t-il , c'est que j'é- )) tais cleriiicrement chez l'Empereur, il déclara » qu'il n'avait aucun sujet de plainte des pères » de la Compagnie , qu'il n'en voulait qu'aux )) religieux venus des Philippines. Ainsi , vous )) vous alarmez sans sujet, et ce que je vous )) conseille, c'est de demeurer tranquille chez » vous. Tayco-Sama n'ignore pas que vous êtes )) Chrétien , et il saura bien vous trouver quand » il voudra vous faire mourir.

Deux fds du Gouverneur Guénifoin firent aussi paraître pour le martyre , une ardeur qui fut long-temps le sujet des entretiens. Paul Sacaidono , l'aîné des deux et déjà reçu en survivance des charges de son père , qui était en même temps Vice-Roi de Méaco et grand-maître de la maison de l'Empereur , se trouvait à deux cents lieues de Méaco. Lorsqu'il apprit la détention des missionnaires, il partit sur-le-champ, voulut congédier ses domestiques, dont la plupart protestèrent qu'ils voulaient mourir avec lui , se déguisa en prêtre pour être plus aisément arrêté; et se rendit en diligence chez le P. Organtin , où. il commença à se préparer , par une confession générale de toute sa vie , à la grâce qu'il souhaitait si ardemment. Constantin , son cadet , (jni était dans sa famille , eut à combattre toutes les tendresses de ses parens , et les menaces de son père; mais animé d'en-liaut, il fit concevoir à son père qu'aucune crainte n'était capable de

DU JAPON, LIV. VIII. Iiy

l'ébranler , et il eut le courage de voir , avec des yeux secs , couler des larmes dont les plus insensibles étaient attendris. Un de leurs cousina germains , nommé Micliel , ne fit pas moins paraître de grandeur d'ame ; il vit, sans être ému, tomber en faiblesse à ses pieds la Vice-Reine sa tante , alarmée des périls où ses cousins et lui s'exposaient. Il tâclia même de lui faire regarder la mort comme quelque chose de plus grand que tous les honneurs auxquels on les destinait; et il dit sur cela des choses si belles et si touchantes , que tous les assistans conçurent une grande idée d'une Religion qui élevait l'homme si fort au-dessus de la terre.

Un tono , qui ne faisait que d'être baptisé, fit publier dans ses terres, que quiconque étant interrogé par ordre de l'Empereur, si son Seigneur était Chrétien, dissimulerait la vérité, serait sévèrement puni. Un autre grand Seigneur, appréhendant qu'on n'osât le venir saisir, s'alla présenter à un des Gouverneurs avec son épouse, sans suite , le mari conduisant un petit garçon qui n'avait que dix ans , et la femme portant une fille qui ne pouvait encore marcher. Un parent de Tayco-Sama , à qui ce Prince avait donné trois royaumes, s'alla enfermer chez les pères de la Compagnie , pour mourir avec eux. On trouva un jour la Reine de Tango , qui travaillait elle-même, avec ses filles d'honneur, à se faire des habits magnifiques pour paraître avec plus

Il8 HISTOIRE

d'éclat le jour de leur triomphe ; ainsi appelaientelles le jour de leur mort : partout on rencontrait des gens de tous les ordres uniquement attenlifs à ne pas laisser échapper l'occasion de confesser Jésus-Christ devant les officiers de l'Empereur. Les femmes de qualité s'assemblaient dans les maisons , où elles croyaient être plus aisément reconnues ; il y en eut une à Méaco qui pria les autres, que si elles la voyaient trembler ou reculer , elles la traînassent par force au lieu du supplice. Les moyens de se procurer l'honneur du martyre étaient l'unique occupation des femmes et des filles chrétiennes , et souvent la seule vue de la joie et de la tranquillité qu'elles faisaient paraître en se disposant à la mort, inspirait les mêmes sentimens et la même ardeur à ceux en qui la grâce n'avait pas d'abord agi si puissamment.

J'en rapporterai un exemple, qui fera juger en quelle disposition se trouvait alors toute cette chrétienté. Un gentilhomme bungois , nommé André Ongasavara, après la désolation de sa patrie , s'était retiré à Ozaca , où il édifiait merveilleusement les fidèles par une piété éminente et toujours soutenue. Lorsqu'il apprit qu'on faisait une liste des chrétiens^ il dit publiquement que personne ne lui pouvait disputer le droit d'y être écrit des premiers, et quand il eut obtenu ce qu'il souhaitait, il songea à j)rocurer à toute sa famille le bonheur qu'il croyait s'être assuré

à lui-même. Il avait un père âgé de quatre-vingts ans , qui n'était baptisé que depuis six mois. Ongasavara craignit que ce vieillard , qui dans un âge si avancé conservait toute la vigueur de sa plus verte jeunesse, et qui avait passé toute sa vie pour un des plus déterminés soldats du Japon, n'eût pas encore bien connu le prix et la véritable grandeur de l'humilité chrétienne, et ne voulut se défendre , si on le faisait prisonnier -, il crut donc que le plus sûr était de l'engager à se retirer dans une maison de campagne, où l'on ne s'aviserait pas de l'aller chercher. Il le va voir, lui dit qu'on est sur le point de faire mourir tous les Chrétiens, lui témoigne sa joie de ce qu'il a trouvé une occasion de faire à Dieu le sacrifice de sa vie , et lui demande s'il est bien instruit qu'il ne peut rien arriver de plus glorieux, à un Chrétien , que de mourir ainsi pour son Dieu : « Si c'est un honneur de )) mourir pour son Prince , dit le vieillard , à )) combien plus forte raison en est-ce un de )) donner sa vie pour un Dieu, qui le premier )> a donné la sienne pour nous! Mais mon père, » ajouta le lils , il y a ici une différence bien » grande, et que vous ne savez peut-être pas : )) C'est que quand on meurt pour Dieu , il faut » recevoir la mort sans se mettre en défense. )) Sans se mettre en défense, reprit le bon homme )) tout en colère, et se laisser massacrer comme » un lâche ! Mon lils, il faut déJjiter ces maxi-

)) mes à d'aulies. Je piéteiids bien me défen- » dre , et défendre les pères qui nous ont in- » struils. Aussitôt il prend ses armes, et tenant » son cimeterre à la main, allons, dit-il, chez » les pcres , si les soldats en approchent , j'en )) abattrai sept ou huit à mes pieds , et si je )) péris dans la mêlée, je serai martyr. Mais mon » père, repartit Ongasavara , ce n'est point là » l'esprit du Cliristianisme, croyez-moi, il n'est » pas nécessaire de se présenter à la mort ; il j> est même quelquefois de la prudence de s'y )) soustraire ; j'ai un fils fort jeune, retirez-vous y) avec cet enfant , l'unique espérance de notre » race , on n'ira point vous chercher à la cam- » pagne? Comment, répliqua le père, outré » de dépit : comment as-tu la hardiesse de me » tenir de pareils discours ! Il ferait beau me » voir craindre la mort è mon âge , après l'avoir » si souvent affrontée dans les combats : non , » non, je ne fuirai point, on me trouvera par- » tout , et en bonne contenance : je casserai » la tête à quiconque entreprendra d'insulter , )) ou les pères, ou moi; et si je meurs les ar- » mes à la main, je le repète, je serai volon- » tiers martyr. » Il entra ainsi plein d'émotion chez sa belle-fdle qu'il trouva fort occupée à se faire des habits : il vit en même temps tous les domestiques qui s'empressaient à préparer , l'un son reliquaire , l'autre son chapelet , un autre son crucilix. Il demanda la cause de tant

DU JAPON , T,1V. VIII. * I ?, l

de mouvemeiis. Ou lui ré[)OU(lit qu'où s'armait pour le martyre : « quelles armes, s'écria-t-il, )) prenez-vous là ! Il s'approcha ensuite de sa » belle-fille : que faites-vous, ma fdle lui dit- » il? j'ajuste ma robe, répondit la jeune dame, » pour être plus décemment lorsqu'on me mettra )) en croix -, car on assure qu'on y va mettre » tous les Chrétiens. » Elle dit cela d'un air si doux, si tranquille, si content, qu'elle déconcerta le vieillard. Il demeura quelque temps sans rien dire , puis , comme s'il fut revenu d'une profonde léthargie, il quitta ses armes, tira son chapelet, et le tenant entre les mains : c'en est fait, dit-il, je veux mourir aussi avec vous.

La constance des fidèles ne se borna point à d'inutiles protestations et à de vains préparatifs. Le sexe le plus faible eut même la gloire d'entrer le premier dans la lice. Une femme chrétienne, dont je n'ai pu savoir ni le nom, ni le pays , avait un mari idolâtre , qu'elle ne cessait d'exhorter à renoncer au culte de ses dieux. Lui de son côté , prévoyant l'orage qui allait fondre sur les iidèles , avait entrepris de faire abjurer le Christianisme à sa femme, qu'il aimait avec passion. Après avoir inutilement enq^loyé les raisons , les caresses et les menaces , il en vint aux mauvais traitemens. Un jour qu'il la trouva plus ferme que jamais , il la mena dans un bois fort obscur, avec une esclave aussi chrétienne , et dont la foi était pareillement à toute

122 mSTOIRE

épreuve. Là , il lire son sabre , et le fait briller aux yeux de ces deux femmes , comme il "vit qu'elles li'en étaient en aucune manière ébranlées , il fait semblant de vouloir fendre la tête à son épouse , et d'un revers il abat à ses pieds celle de son esclave. Sa femme aussitôt se jette à genoux , et se met en état de recevoir aussi le coup de la mort : mais Dieu se contenta de sa bonne volonté. L'amour conjugal fut le plus fort ; le mari releva son épouse, et prit le parti de dissimuler ce qu'il ne pouvait empêcber. Le P. Bartlioli ajoute que cet idolâtre ayant peu de temps après recommencé ses poursuites , la généreuse Chrétienne se réfugia à Nangazaqui, et que son mari ne pouvant découvrir ce (pi'elle était devenue , se fendit le ventre de désespoir. Une iille de qualité du royaume de Buiigo, avait été fiiite esclave pendant la guerre qui avait désolé cet état, et elle était tombée entre les mains d'un idolâtre; elle ne fut pas long-temps sans s'apercevoir que sa chasteté courait encore plus de risques auprès de son maître que sa Keligion, et pour attirer sur elle les grâces dont elle prévoyait qu'elle aurait besoin, elle lit vœu de perpétuelle virginité. Ce fut en effet par-là qu'elle lut attaquée , mais comme elle s'était préparée au condjat , elle triompha de tous les assauts cjui lui furent livrés. Son maître lassé de la résistance envoya des débauchés pour la déshonorer 5 elle eut le courage et la force de

les mettre en fuite après les avoir fort maltraités. L'infidèle crut pouvoir l'intimider en la menaçant de la faire passer comme Chrétienne par la rigueur des lois ; elle témoigna que rien n'était plus selon ses vœux. Le barbare s'imagina que les tourmens la feraient changer ; il la fit cruellement fouetter, et ce supplice ne fit qu'animer son courage. Alors la passion du barbare se tourna en rage , il mena son esclave dans la place où. l'on était accoutumé de faire mourir les criminels, la poignarda de sa propre main, et jeta le corps dans un cloaque , où l'on laissait pourir ceux qui avaient péri par la main d'un bourreau.

Tant de grands exemples donnèrent encore aux infidèles une toute autre idée du Christianisme , qu'ils n'en avaient conçu jusque-là j mais ce qui jeta tout le monde dans l'admiration , ce fut l'ardeur que les plus petits enfans témoignèrent pour être mis sur les listes que l'on dressait de tous côtés, et l'appréhension qu'ils firent paraître qu'on ne voulût les soustraire à la mort. Enfin tout ce mouvement s'appaisa , la nouvelle vint ([u'on ne ferait mourir que les religieux qui avaient été arrêtés à Méaco et à Ozaca , avec quelques Chrétiens qu'on avait trouvés chez eux : voici de quelle manière les choses se passèrent.

Celui que l'Empereur avait chargé de dresser la liste des religieux qui se trouveraient à Méaco , et des Chrétiens qui fréquentaient leurs églises,

1 2 j HISTOIRE

était un Seigneur de marque, nommé Ufioio, fils de Fraxégava un des favoris du Prince , et dont Faranda s'était fort servi pour tromper Tayco- Sama et les Espagnols dans la négociation , dont j'ai parlé. Utîoio trouva à son arrivée à Méaco que Gibonoscio , un des Gouverneurs de cette capitale, avait déjà mis des gardes au couvent des pères de saint François. Il ne laissa pas de s'acquitter de sa commission , et mit Ucondono à la tête de sa liste. Ensuite voyant que le collège des Jésuites n'était point gardé , il va trouver Gibonoscio, et lui demande d'où venait cette différence entre des religieux qui étaient tous également coupables. Gibonoscio choqué de voir vm jeune homme sans caractère , et sur une simple commission , agir sous ses yeux dans son gouvernement avec une si grande indépendance , et lui demander encore raison de sa conduite , le traita fort mal , lui dit qu'il était bien informé des intentions de l'Empereur, que ce Prince n'avait garde de vouloir faire mourir tous les Chrétiens, qu'il n'ignorait pas qu'Ucondono l'était , et qu'il ne prétendait pas qu'on mît des gardes à une maison , où demeurait son interprète. Liloio répliqua qu'avec l'interprète de Sa Majesté demeuraient plusieurs autres religieux qui prèciiaient et baptisaient tous les jours : « Je )) sais , reprit Gibonoscio , ce qui est de ma char- )) ge , et j'en rendrai bon compte à l'Empereur. » Uûoio se retira , et le Gouverneur faisant ré-

flexion qu'on pouvait le rendre suspect de favoriser les Chrétiens , envoya un officier au collège des Jésuites , pour avoir occasion de dire qu'il s'était assuré de ces pères ; l'officier ne trouva au collège que deux domestiques ; il se contenta de prendre leurs noms et se retira. Ce que Gibonoscio avait prévu arriva. On lui fit un crime de sa connivence en ce qui regardait les Chrétiens. L'Empereur même lui reprocha un jour qu'il n'agissait pas avec assez de fermeté , et que tous les religieux d'Europe exerçaient avec beaucoup de liberté toutes leurs fonctions dans son gouvernement. Gibonoscio répondit qu'il avouait que les religieux venus des Philippines contrevenaient ouvertement aux édits de Sa Majesté, qu'il les avait avertis de se modérer ; mais qu'ils lui avaient fait réponse , que Fraxégava leur avait obtenu de l'Empereur la permission d'en user comme ils faisaient. Fraxégava et son fils Ufioio étaient présens et ne répliquèrent rien, ce Quant y) aux Jésuites , ajouta Gibonoscio , quelque per- » quisition que j'aie pu faire , je n'ai rien dé- )) couvert en eux qui pût les rendre criminels » aux yeux de Votre Majesté. » Il montra en même-temps une lettre de Térazaba , Gouverneur de Nangazaqui, où ce Seigneur louait extrêmement la sagesse des Jésuites du Ximo , et leur déférence aux édits de l'Empereur : Gibonoscio ajouta à cela beaucoup d'autres choses vraies ou fausses , qui adoucirent fort Tayco-Sama.

Quelques jours après comme ce Prince visitait les ouvrages qu'il faisait faire à Fucinii , quelques Seigneurs amis d'Ucondono , du Roi de Fingo et de l'ancien Roi de Bugen , mirent le discours sur les religieux d'Europe , et quelqu'un dit que depuis cinquante ans que les Jésuites étaient entrés au Japon , non-seulement ils y avaient été fort paisibles ; mais qu'ils s'y étaient même toujours employés à maintenir partout l'ordre et la tranquillité , et que personne ne recommandait plus expressépient qu'eux le respect et l'obéissance aux puissances légitimes. D'ailleurs qu'on ne voyait point de gens plus charitables , plus patiens , plus compatissans ; que c'était assez d'être pauvre , infirme , ou malheureux pour devenir l'objet de leurs soins les plus empressés. Tandis qu'il parlait , Guénifoin survint qui enchérissait encore sur ce qui avait été dit, et ajouta que le P. Organlin , à qui Sa Majesté avait permis de demeurer à Méaco , avait changé d'habit, et se comportait en tout comme un banni, ne paraissant presque jamais en puhlic. L'Empereur sembla prendre assez de plaisir à ce qu'on lui disait , et l'on manda à Térazaba que ce Prince ne ferait mourir aucun Jésuite, que leur modération l'avait charmé , que les présens que leur Evêque lui avait ap[)ortés de la part du Vice-Roi des Indes, lui avaient été fort agréables ; et que Sa Majesté ne voulait pas se brouiller avec les Portugais en maltraitant leurs

religieux , au liasard de ruiner le commerce.

Ce furent-là en effet les raisons qui portèrent Tayco-Sama à déclarer qu'il n'en voulait qu'aux religieux espagnols. Le douzième de décembre, Gibonoscio , qui était instruit des dispositions du Prince , l'alla trouver , et lui dit : « Votre Ma- )) jesté m'a commandé de faire mourir les pèy> res , je viens savoir de quels religieux elle se )) plaint. J'entends les pères qui sojit venus des » Pbilippines, dit l'Empereur ; ne savez-vous pas » que ces religieux ont déjà rangé le Mexique )) et les Philippines sous l'obéissance du Roi d'Es- )) pagne , ils prétendaient en faire autant du )) Japon , mais ils avaient compté sans moi. Si » je trouvais leur religion bonne , ajouta-t-il je » permettrais bien plutôt au P. Rodriguez mou » interprète , et à ses confrères de l'annoncer , » qu'à ces nouveaux venus qui me sont sus- » pects. Qu'on avertisse donc le P. Rodriguez )) et l'Evêque qu'ils soient tranquilles et que je » ne leur veux point de mal , et qu'on use de » diligence , car j'appréhende qu'ils ne soient eu )) peine. »

Les choses demeurèrent sur le même pied sans qu'on parlât plus de rien jusqu'à la lin de décendjre et l'on commençait même à espérer que l'Empereur qui s'adoucissait tous les jours, se contenterait d'exiler les pères de saint François , et ne ferait point répandre de sang. Mais Tocun ne put souifrir qu'une persécution qu'il T. IL 9

avait tant contribué à exciter , se ralentît ainsi sans qu'il en eût rien coûté aux Chrétiens; on ne sait pas , mais on peut bien conjecturer ce qu'il dit à TEmpercur ; ce qui est certain , c'est que le trentième de décembre, ce Prince partant pour Ozaca , fit appeler Gibonoscio , et lui dit : « Faites conduire les prisonniers d'Ozaca à Méaco, ï) joignez-les à ceux que vous y trouverez , qu'on » les promène tous par la ville dans des cliar- » rettes , qu'ils aient ensuite le nez et les oreil- )) les coupés ; de Méaco , qu'on les mène à Ozaca, » et d'Ozaca à Sacay ; que dans ces deux vil- 7) les ils soient encore promenés , leur sentence » étant portée devant eux écrite en gros ca- » ractères , et qu'après cela on les conduise à » Nangazaqui, où je prétends qu'ils soient mis » en croix. La sentence était conçue en ces )) termes. »

Tayco-Sama ,

J'ai condamné ces gens à la mort , parce qu'Us sont venus des Philippines au Japon , se disa7it Ambassadeurs y quoit^u'Usve le fussent pas . qu'ils ont long-temps séjourné dans mes états sans ma permission , et que contre ma défense ils y ont prêché la foi des Chrétiens. Je veux qu'ils soient crucifiés à Nangazaqui.

Gibonoscio n'eut pas plus tôt reçu cet ordre, qu'il se rendit à Méaco, où le Gouverneur d'O-

xaca ne larda pas à envoyer ses prisonniers; ils étaient sept : Paul Miki et les deux novices, Jean de Gotto et Diego Kisaï ; un des pères de saint François , avec trois Chrétiens : ils trouvèrent à Méaco les cinq autres rclic;ieux avec douze Clirétiens, la p!u})art domestiques ou dogitjues des pères de saint François, et presque tous de leur tiers ordre; c'est à quoi se réduisait la dernière liste qu'on avait été piésenter à l'Empereur. Le Gouverneur d'Ozaca aurait pu sur la déclaration de Tayco-Sama délivrer Paul Miki et ses deux compagnons, mais il (it dire au P. Organtin qu'il n'avait osé prendre cela sur lui ; et Gibonoscio à qui le père fit ses plaintes de ce qu'on passait les ordres du Prince , lui répondit que ces trois prisonniers s'étant trouvés sur la liste que l'Empereur avait vue , on ne pouvait les élargir sans en parler à Sa Majesté; que cette démarche serait dangereuse, puisque par-là on ferait connaître à ce Prince qu'il était resté des Jésuites à Ozaca malgré vSes défenses, qu'ainsi il croyait qu'on devait sacriiîer quelques particuliers pour conserver tout le corps.

Tandis que l'on attendait à Méaco les prisonniers d'Ozaca , un ollicier alla chez les pères de saint François pour rassembler les douze Chrétiens qui devaient mourir avec eux, et pour voir si le nombre était complet; car ils n'étaient pas si étroitement gardés qu'ils n'eussent la liberté de vaquer à leurs allaires. Parmi ces prisonniers,

4 3o HISTOIRE

il y en avait xxn nommé Matthias , qui était le pourvoyeur du couvent; l'iiuissier l'ayant appelé à son rang, il ne se trouva point, comme l'huissier criait de toute sa force, où est Matthias ? Un Chrétien qui demeurait près du monastère , et qui avait le même nom, l'entendit, il sortit dans le moment de son logis , court à l'huissier , et lui dit : « Voici IVLitthias , ce n'est apparemment » pas celui que vous cherchez, mais je me nomme » ainsi et je suis Chrétien : celasulîit, dit l'huis- » sier, demeurez avec les autres. » Le généreux Chrétien ravi de joie , se joignit à la troupe des confesseurs de Jésus-Christ, se félicitant de ce que par un sort semblahle à celui du saint Apôtre dont il portait le nom, uti si grand bonheur lui était échu y et de ce qu'il avait été ajouté aux onze. Quelques-uns ont dit que ce Chrétien se nommait Martin , et que le nom de Matthias lui avait été donné à cause de l'événement dont je viens de parler , mais ce n'est pas l'opinion la plus reçue.

Parmi ces Chrétiens, il y avait trois enfans qui firent paraître une constance qui étonna les infidèles, et fit bien de l'honneur au christianisme : ils se nommaient Louis, Antoine et Tliomas. Le premier n'avait que douze ans , et les deux autres ne passaient pas quinze ; ils servaient à l'autel chez les pères de saint Fi*anrois. On dit ï[ue Louis n'avait pas été mis d'abord sur la liste, mais que s'en étant aperçu , il se mit à pieu-

DU JAPON , Liv. vni. l3l

rer iiiconsolablement , et jeta de si grands cris, que pour l'appaiser, on fut obligé de l'écrire avec les autres. On ajoute qu'un lionnne de qualité s'étant un jour rencontré dans le couvent où il était gardé , lui dit qu'il savait un moyen de le délivrer, a Vous feriez mieux , dit Fenfant, )) de vous faire baptiser, sans cela vous ne pou- » vez éviter d'être éternellement malbeureux , )) mettez à cela toute votre industrie. »

Enfin, le troisième jour de janvier, on mena les vingt-quatre prisonniers à pied jusqu'à une place du liaut Méaco , où on leur coupa à chacun un bout de l'oreille gauche ; Gibonoscio ne put jamais se résoudre à les faire défigurer comme il était porté dans l'arrôl de leur condamnation; on les fit ensuite monter trois à trois dans des charrettes , et on les promena de rue en rue comme l'Empereur l'avait expressément ordonné. C'est assez la coutume au Japon d'en user ainsi à l'égard des criminels condamnés à la mort, et le plus souvent la populace accable d'opprobre ces malheureux ^ à (pii la confusion cause un tourment ])lus sensible de beaucoup que le supplice qui doit terminer leur déplorable destinée. Ici toutes choses furent changées; on voyait un peuple infini dans un morne silence qui n'était interrompu que par des soupirs qu'airachait la vue de tant de personnes innocentes si indignement traitées; les trois enfans sur-tout, dont la ioie , la tranquillité et le sang qui coulait sur

leurs joues avaient véritablement quelque chose d'alleiidrissant, excitaieutrindignatiou des païens mûmes , et de temps en temps on entendait crier , ô l'injustice ! 6 la cruauté ! quelques Chrétiens couraient après les gardes, et leur demandaient en grâce de les faire aussi monter sur les charrettes. Les martyrs de leurs côtés s'occujiaient de la prière , tandis que le P. Baptiste digne chef de cette glorieuse troupe, les exhortait tous à la persévéïance , et prêchait avec beaucoup de zèle au peuple, dont les rues, les fenêtres et les toits mêmes étaient remplis.

Après bien des tours qu'on lit faire aux prisonniers par la ville , on les reconduisit à la prison , d'où on les avait tirés pour celte première exécution 5 le lendemain on les lit monter à cheval , on les mena à Ozaca , et de là à Sacay , où ils furent promenés comme ils l'avaient été à Méaco : sur ces enlrefailes, le bruit se répan(ht (pie le père Organtin et tous les autres Jésuites venaient d'être aussi condamnés à la mort par l'Empereur, et cette nouvelle, qui réveilla parmi les chrétiens l'espérance du martyre, renuia tellement toute la ville de Méaco, (pie Gibonoscio craignant une révolte, crut être obligé d'envoyer dans cette capitale un homme de conliance, ([ui dissipa cette lausse nouvelle. Cependant l'azembure , Gouverne ar de Nangoya , re(;.ut commission d'exécuter les ordres de riimpereur en Fabsence de Térazaba son frère.

DU JAPON, LIV. VIII. l33

Gouverneur de Nangazaqui; il commença, selon le commandement exprès qu'il en avait , par signifier aux Jésuites qu'il ne souffrirait pas qu'aucun Japonnais entrât dans leur église , ni qu'eux-mêmes parcourussent , comme ils faisaient, tout le pays d'alentour, prêchant, baptisant, et faisant toutes leurs fonctions ordinaires. Il fit en même temps retirer dans les navires portugais qui étaient à la rade^ quatre religieux Franciscains qu'il trouva à Nungazaqui, et auxquels les Jésuites avaient offert une retraite chez eux.

Le neuvième de janvier, les vingt-quatre prisonniers partirent de Sacay : le voyage par mer eût été bien plus court et plus commode, mais Tayco-Sama , soit pour intimider les peuples , soit pour augmenter les souffrances des confesseurs de Jésus-Christ , voulut qu'on les menât par terre , et l'on peut juger ce qu'ils eurent à endurer de froid et d'incommodités dans le cours d'une si longue route. Il est vrai que la charité industrieuse des fidèles qui se rencontrèrent sur leur passage , ne laissa pas de leur procurer quelque soulagement, les gardes mêmes qui les accompagnaient, touchés de compassion, et appréhendant que si quelques-uns venaient à mourir dans les chemins, on ne les en rendit responsables, les assistaient quelquefois dans les plus pressans besoins^ mais tout cela n'enqxx'ha point qu'ils ne souffrissent beaucoup. Le père

l34 HISTOIRE

Orgaîilin qui ravait prévu avail en^aj;é un bon Chrétien, nommé Pierre Cozaqui , à les suivre, et Tavait charjj;é de plusieurs rafraîcliissemens pour les leur faire tenir dans l'occasion; un autre Chrétien qui se nommait François, fort afTeclionné aux perès Franciscains , s'était joint à Cozaqvii dans le même dessein ; les gardes les laissèrent faire d'abord ; mais au Ijout de quelques jours , ils entrèrent en mauvaise humeur contr'eux, et les maltraitèrent plusieurs fois; enfui, ils leur demandèrent s'ils adoraient aussi le Dieu des Chrétiens? Ceux-ci répondirent qu'ils détestaient les idoles du Japon , et les gardes , de leur propre autorité et sans aucune forme de justice , les joignirent aux autres prisonniers. Heureux de ce que n'aY«nnt pu soulager jusqu'au bout les souflVances des serviteurs de Dieu, ils partagèrent leurs couronnes. L'Empereur, à qui on lit le rapport de cet événement, ne put s'erapècher de s'écrier. « Il faut avouer que les y> Cluétiens ont vérilal)lement du courage et de )) l'amour les uns pour les autres. »

Les martyrs de leur côté prêchaient Jésus- Christ dans tous les lieux de leur passage. Surtout le père de l'Ascension et Paul Miki ; il semblait que TEsprit-Saint se fût emparé du cœur de ce dernier , dès le moment qu'il fut arrêté : ses gardes disaient qu'il n'était pas possible de ne se pas rendre après l'avoir entendu parler de la Religion. H lit dans les prisons où il fut mis,

DU JAPON, LIV. VllI. l35

et dans tous les lieux où il passa , tant de conversions , que les bonses se plaignaient hautement de ce que l'Empereur prenait, pour abolir le Christianisme , des moyens qui étaient bien plus capables de l'étendre partout , et qu'il ne fallait pas beaucoup de voyages comme celui de Miki et de ses compagnons , pour ruijier la religion de l'empire.

Le premier jour de février, la troupe partit de Facata et se rendit à Cazaru ; à trois lieues de Nangoya ; elle y trouva Fazembure qui l'attendait. Ce Gouverneur avait autrefois connu particulièrement Paul Mild , et il fut étrangement surpris de le voir au nombre de ceux qu'il était chargé de faire mourir ; mais il ne put que plaindre le sort de son ami , et lui donner des larmes inutiles : le saint religieux les désapprouva , et se plaignit à son tour de ce que son ami semblait être fâché de son bonheur. Il dit qu'il lui demandait en grâce de leur donner le temps et les moyens de pouvoir communier, et ajouta qu'il souhaitait de mourir un vendredi. Il ne manquait à Miki que cette dernière circonstance pour être semblable en sa mort au Sauveur des honnnes. « J'ai l'âge auquel Jésus-Christ est mort , » disait-il quelquefois avec un transport de joie )) inconcevable , je suis condamné à mourir en )) croix , il ne me reste plus qu'à mourir le )) même jour que ce divin Sauveur. » Fazembure promit d'abord tout j mais ayant lu les or-

dres de l'Empereur , il ne tint qu'une partie de sa promesse. Ce Gouverneur aperçut parmi les prisonniers le petit Louis , il en eut compassion , et proposa à cet enfant de lui sauver la vie , s'il voulait renoncer à Jésus-Christ ; mais Louis rejeta celte offre avec indignation. Le Gouverneur crut venir plus aisément à bout du petit Antoine , parce qu'il le vit environné de ses parens , lesquels , quoique Chrétiens , ne laissaient point par leurs larmes de mettre sa constance à une très-dangereuse épreuve. Fazembure s'approcha donc de lui , et après lui avoir représenté la misère de ses parens qu'il était obligé de soulager , il lui promit de lui procurer auprès de l'Empereur un établissement fort avantageux. Le courageux enfant sans se laisser éblouir par une si magnifique promesse , se mit à rire , et demanda s'il pourrait faire part de ce qu'on lui promettait au père Baptiste et à ses confrères : « Non , repartit Fazembure , cela ne )) regarde que vous. — Puisque cela est , reprit » Antoine , réservez votre crédit pour d'autres. » Les biens du monde ne me touchent point, » et tant s'en faut que je sois effrayé du sup- » plice ([ui m'est préparé , qu'au contraire je y> regarde comme un des plus grands bonlieurs » (jui puissent m'arriver , de mourir en croix » pour un Dieu qui est mort le premier pour y> moi. » 11 se retira en disant cela ; et prenant à part sa mère , il lui lit un petit présent pour

l'engager à se souvenir de lui ; il lui dit ensuite que sa douleur n'était ni raisonnable , ni édifiante : (( Que diront les infidèles , ajouta-t-il , » s'ils voient que vous , qui êtes chrétienne , » pleurez ma mort , comme si vous ne connais- » siez pas le prix du sacrifice que je fais à Dieu. » Après la mort du saint martyr , on trouva dans ses habits une lettre adressée à ses païens , où il les exhortait à demeurer fidèles à Dieu , en des termes si touchans , qu'on ne pouvait douter que le Saint-Esprit ne l'eût dictée.

IX. Dès que Fazembure eut réglé ce qui concernait le reste du voyage des prisonniers il écrivit à Nangazaqui qu'on y dressât cinquante croix dans la place publique : comme ce nombre excédait presque de moitié celui des prisonniers , on crut que plusieurs Ciirétiens de Nangazaqui étaient aussi condamnés à mourir , ce qui causa dans la ville une fort grande joie. Bientôt même, selon la coutume de ces sortes de bruits , on publia , comme une chose certaine , que tous les lidèles allaient passer par la l'igueur des lois , et il n'y en eut pas un dans tout le pays , qui ne s'attendît à mourir , et qui ne s'y ])réparàt 5 il n'y eut pas jusqu'à l'âge le plus tendre qui donnât dans cette occasion des marques d'une ferveur digne des premiers siècles du Christianisme. Un enfant de cinq ans, lils d'un gentilhomme, établi à Nangazaqui , rencontra un jour un missioniitiire , et lui demanda s'il était vrai que l'Ein-

pereur envoyât des soldats pour martyriser tous les Chrélieiis : « On le dit ainsi , répondit le » père ; mais que direz-vous , mon lils , ajouta- » t-il , quand on vous demandera si vous êtes » Chrétien? Je dirai hardiment que je le suis, » répliqua l'enfant d'un ton ferme. Et si l'on )) veut vous mettre à mort, reprit le père, que » ferez- vous? Je m'y disposerai, repartit l'en- » faut. Comment cela, dit le père? » Alors l'enfant faisant paraître une contenance assurée et une résolution qui répondait de sa constance : « Je m'écrierai de toute ma force , dit-il, Jésus, )) miséricoi'de ! et j'attendrai , sans rien crain- » dre le coup de la mort. » Tandis qu'il parlait de la sorte , son visage s'enflamma , son cœur soupira , et les yeux doucement élevés vers le ciel , jetèrent quelques larmes , ce qui donna bien à connaître que sa bouche n'exprimait que faiblement les sentimens de son cœur. Au reste , on sera sans doute surpris, et peut-être même paraîtra-t-il peu vraisendjlable , que des enfans de cet âge aient été capables des sentimens et des actions que je rapporte de celui-ci, et que je rapporterai dans la suite d'un fort grand nombre d'autres. Mais je suis bien aise d'avertir que tous ceux qui ont écrit du Japon conviennent qu'il y a sur cela quelque chose de particulier pour des Jajmnnais, que parmi ces insulaires, la raison n'attend pas les années pour paraître dans toute sa maturité , et qu'il y a dans le ca-

DU JAPON, LIV. Vlir. iSt)

ractère de la nation , et comme dans le sang de ce peuple , un courage et une fermeté d'ame qui souvent prévient encore beaucoup la raison. Je reviens à mon sujet.

Les prisonniers approchant de Nangazaqui, le père Baptiste et Paul Miki écrivirent au père recteur du collège de cette ville pour lui donner avis de leur arrivée , et lui faire le détail de leur voyage. Le recteur n'eut pas plus tôt reçu ces lettres, qu'il les communiqua à l'Evèque et au provincial qui sur-le-champ firent partir le père François Pasio et le père Jean Rodriguez, pour aller au-devant des confesseurs de Jésus-Christ, et leur procurer tous les secours spirituels et temporels dont ils auraient besoin. Les deux pères se rendirent en diligence à une petite ville de la principauté d'Omura , à neuf lieues de Nangazaqui; et à peine y étaient- ils arrivés, que les prisonniers y arrivèrent aussi ; c'était le quatrième de février. Les deux pères avaient compté de dire la messe en ce lieu-là, et d'y communier les serviteurs de Dieu ; mais Fazembure , qui avait pris une autre route pour se rendre à Nangaza(|ui , avait donné ordre qu'on ne s'arrêtât en aucun endroit, et l'ont n'eut que le temps de s'embrasser de part et d'autre. Les deux Jésuites hrent aux religieux de saint François beaucoup d'honnêtetés de la part du prélat et des supérieurs de la Compagnie. Le père Baptiste de son côté après s'être entretenu (jnelque

temps avec le père Rodriguez , lui dit d'un air fort touché ces paroles, qui firent bien voir que le cliarme était levé , que ce saint religieux était alors bien convaincu qu'on l'avait trompé et prévenu fort mal à propos sur bien des choses , et qu'il envisageait les objets t out autrement qu'il n'avait fait d'abord : (( Mon père , il pourra )) bien arriver qu'on nous fasse exécuter si promp- » tement que nous n'ayons pas le loisir de faire )) tout ce que nous souhaiterions : en ce cas- » là je vous conjure d'assurer le révérend père » provincial et tous les pères de votre Compa- )) gnie , que je suis très-mortifié de tous les » chagrins que nous leur avons causés , et que )) je les prie instamment au nom de tous mes » religieux de nous les pardonner. » Le père Rodriguez répondit que ni lui , ni aucun de ses confrères n'avaient pas douté un seul moment de la droiture de leurs intentions ; il ajouta que , si , de la part de la Compagnie , on leur avait donné quelque sujet de peine, il le conjurait de l'oublier. Après ces civilités et ces excuses réciproques , les deux pères s'embrassèrent avec beaucoup de larmes. Le père Pasio pendant ce temps-là était retourné en diligence à Nangazaqui pour sommer Fazembure de sa parole : ce Gouverneur lui dit qu'il aurait bien souhaité donner aux prisonniers toute la satisfaction qu'il leur avait promise, quil avait même déjà retenu une maison dans la ville, où ils pus-

DU JAPON, LIV. VIII. l4l

sent traiter en toute liberté avec leurs amis ; mais que tout le pays d'alentour s'étant rendu à Nangazaqui sur la nouvelle de ce qui devait s'y passer , il y avait lieu de craindre une sédition, et que s'il arrivait quelque malheur, il en répondrait sur sa tête. Que cela même lui avait fait changer de pensée touchant le lieu de l'exécution , qu'elle se ferait hors de la ville ; il choisit effectivement une des collines dont Nangazaqui est environnée , et comme dans la suite un nombre prodigieux de fidèles arrosèrent ce lieu de leur sang , on l'appela le Mont des Martyrs ou la Sainte-Montagne ; Fazembure ajouta au père Pasio, que lui et le père Rodriguez pouvaient se tenir dans un endroit qu'il lui marqua , et qui se trouvait sur le passage des prisonniers-, que là il leur serait encore permis d'entretenir quelque temps Paul Miti et ses deux compagnons , avant qu'on les conduisît au supplice. Le père Pasio , sans perdre de temps , se rendit avec un domestique de Fazembure au lieu qui lui avait été marqué , et fit avertir le père Rodriguez de ce que lui avait dit le Gouverneur. Le cinquième de février , qui était un vendredi , les serviteurs de Dieu arrivèrent par mer à un port qui n'était pas éloigné de l'endroit où le père Pasio les attendait , et où ils allèrent à pied. Le père Rodriguez qui s'était avancé pour leur apprendre qu'ils devaient mourir ce jour-là, ne les quitta point. Ils marchaient

l42 HISTOIRE

avec une allégresse qui étonna Fazembure ; il en demanda la cause au père Rodriguez , et ce père la lui ayant dite, il répondit qu'il trouvait tout cela fort beau dans la spéculation , mais que la pratique ne lui en paraissait pas aisée.

Dès que les martyrs furent arrivés au bourg où le P. Pasio les attendait , Paul Miki entra dans une cbapelle qui n'en était pas éloignée, et fit au même père une confession générale de toute sa vie : les deux novices en firent autant : et le père reçut leurs vœux , non pas les vœux simples qu'on fait dans la compagnie de Jésus , après les deux années de noviciat , et qui constituent religieux ceux qui les font ; mais des vœux de dévotion , tels qu'on permet aux novices jésuites d'en faire pendant le cours de leur premier noviciat. Ainsi Jean de Gotto et Jacques Kysaï , moururent novices et non pas religieux, et il en faut dire autant de la plupart des autres dogiques ou catéchistes , que nous verrons dans la suite reçus dans la Compagnie , quelques jours ou quelques mois avant leur martyre , et admis à faire des vœux presqu'aussilôt après leur réception. Tandis que le P. Pasio était ainsi occupé à préparer à la mort ses trois confrères, les pères de saint Fiançois se confessaient les uns aux autres, et le P. Rodriguez disposait au combat les séculiers. Enfin on leur vint dire que Fazembure les attendait sur la colline.

ils s'y transportèrent dans le moment, suivis d'un peuple infini, et ils allaient si vite, qu'à peine pouvait-on les suivre. Du plus loin qu'ils aperçurent leur croix, ils coururent embrasser chacun la sienne , ce qu'ils firent avec une ardeur qui causa un nouvel étonnement aux infidèles.

Les croix du Japon ont vers le bas une pièce de bois en travers sur laquelle les patiens ont les pieds posés , et une espèce de billot au mi-* lieu, sur Jequel ils sont assis; on les attache par les bras , les cuisses et le milieu du corps avec des bandes : on ajouta à ceux-ci un collier de fer qui leur tenait le cou fort roide. Dès qu'on a placé la croix dans son trou, un bourreau perce celui qui y est attaché d'une lance , qui , entrant par le côté , sort par l'épaule ; quelquefois cela se fait en même temps des deux côtés j et si le patient respire encore , on redouble surle-champ , de sorte qu'un homme ne languit pas* On allait commencer l'exécution , lorsque Jean de Gotto aperçut son père qui était venu pour lui dire le dernier adieu. « Vous voyez , mon » père , lui dit le saint jeune homme , qu'il n'y » a rien qu'il ne faille sacrifier pour assurer son » salut. Mon fils, reprit le père, vous dites vrai^ y> je remercie le Seigneur de la grâce qu'il vous )) fait, et je le prie de vous continuer jusqu'au )) bout ces sentimens si dignes de votre état ; » soyez persuadé que votre mère et moi som- » mes disposés à vous suivre au combat , si l'oe- T. IL lo

l44 HISTOIRE

)) casion s'en présente. » On attacha ensuite le martyr à sa croix , et on l'éleva ; son père eut le courage de demeurer à ses pieds , et ne le quitta point qu'il ne Teût vu expirer. On ajoute même qu'il voulut être arrosé du sang de son fils , et qu'en étant tout couvert , il se relira bénissant le Seigneur , et lui rendant mille actions de grâces de ce qu'il avait donné un martyr à sa famille.

Presque tous étaient attachés à leurs croix , et l'on commençait à les élever lorsque le père Baptiste qui se trouva placé au milieu de la troupe avec ses religieux entonna le cantique de Zacharie, que tous les autres achevèrent, ce qui forma un concert ravissant. Quand ils eurent fini, le petit Antoine, qui était à côté du père commissaire, l'invita à chanter avec lui le psaume Laudate yueri Dominum. Le saint rehgieux qui était absoibé dans une profonde contemplation, ne lui répondant rien, l'enfant le commença seul, et comme il était près de finir , ayant reçu le coup de la mort, il alla l'achever dans le ciel avec les anges. Le premier qui mourut fut Philippe de Jébus, et le P. Baptiste fut le dernier. Miki j)rêcha de sa croix avec une éloquence toute divine, et finit par une fervente prière pour ses bourreaux ; tous les autres firent éclater leur piété et leur joie en plusieurs manières difïérentes, et ces grands exemples allumèrent dans les cœurs de ceux qui en furent les témoins , une merveilleuse ardeur pour le martyre.

DU JAPON , LIV. MU. I /p

L'exécution finie , les gardes ne furent plus les maîtres , et quoiqu'à grands coups de bâton ils se fussent d'abord mis en devoir d'écarter la foule, ils furent contraints de céder, ils laissèrent donc les Chrétiens contenter leur dévotion, et recueillir tout ce qu'ils purent du sang qui était tombé à terre. Dès qu'on eut commencé à percer les martyrs , on dit que Fazembure se retira les larmes aux yeux; sur le soir, l'Evêque du Japon, qui n'avait pu obtenir la permission d'assister à la mort des serviteurs de Jé&us-Clirist, et qui de sa fenêtre, avait été témoin de tout, vint avec tous les Jésuites de Naugazaqui se prosterner au pied des croix , et donner à ces sacrées reliques les marques de vénération qu'il croyait leur devoir. Un apostat qui avait contribué à la mort de ces illustres confesseurs, ne put les voir mourir avec tant de joie , sans se reprocher son infidélité. La grâce fut même si pressante, que ce malheureux apercevant un Portugais, il courut à lui , l'embrassa en pleurant amèrement , lui avoua son crime , et prit avec lui des mesures pour rentrer dans le sein de l'Église. Enfin le ciel fit connaître par quantité de sigues sensibles la gloire dont il avait récompensé le courage de ces invincibles soldats de Jésus-Christ.

On remarqua d'abord que leurs corps conservèrent , pendant quarante jours au moins , toute leur fraîcheur , que les oiseaux de proie n'en approchèrent point , qu'ils ne rendaient

lO.

l46 HISTOIRE

aucune mauvaise odeur, et que leurs yeux, ou élevés vers le ciel , ou tournés vers la terre , inspiraient de la dévotion à tous ceux qui les regardaient. On assure même que le troisième jour après leur mort , quelqu'un ayant coupé un doigt du pied du P. Baptiste, il en sortit du sang; que deux mois après, le corps du même Saint étant détaché de la croix, fut trouvé aussi blanc que s'il n'eût fait que d'expirer , qu'on le vit trembler jusqu'à trois fois, et qu'il sortit de la plaie de son côté une si grande abondance de sang, qu'on en trempa plusieurs mouchoirs. On ajoute qu'un soldat italien qui était allé au Japon sur un vaisseau portugais, avait reçu dans son chapeau du sang des PP. Baptiste et de l'Ascension, de Paul Miki, et d'un autre qui n'est pas nommé, et l'avait conservé dans une porcelaine; qu'au bout de neuf mois le vicaire-général de la Chine et du Japon , à qui le soldat montra le vase , le fit rompre en présence de six religieux Franciscains , d'un Dominicain , de deux Jésuites , d'un médecin et de plusieurs autres témoins-, et que le sang se trouva liquide, sans odeur, et comme s'il eut été tout frais. Le vendredi qui suivit le triomphe des martyrs, on aperçut au-dessus de la sainte montagne comme trois colonnes de feu qui brilhiient en l'air, et rendaient la nuit prcsqu'aussi claire que le jour ; ce phénomène dura deux heures, ensuite la coloiiiie du milieu s'avança sous l'église du collège,

et disparut. Plusieurs vendredis suivans on vit encore au-dessus des croix quantité de lumières. Je passe d'autres merveilles qu'on pourra trouver dans Bollandus, qui les rapporte sur les témoignages juridiques , sur lesquels le Pape Urbain VIII , trente ans après , décerna aux vingt-six confesseurs de Jésus-Clirist les honneurs des saints martyrs, permettant d'en dire la messe, et d'en faire l'oilice dans toutes les églises de la Compagnie de Jésus pour les trois Jésuites, par quiconque y voudra aller honorer leur mémoire ; et pour les vingt-trois autres, dans tout l'ordre de saint François, et par ceux, lesquels au jour du triomphe des susdits martyrs fréquenteront les églises du même ordre dans le diocèse de Manille, le tout par provision, jusqu'à ce qu'on ait procédé à une canonisation plus solennelle, ce qui n'empêche point que le Souverain-Pontife ne donne aux martyrs le nom de Saint.

Cependant la nouvelle de cet événement ayant été portée aux Pliilippines , le Gouverneur envoya un gentilhomme à Tayco-Sama. Premièrement , pour se plaindre de ce que Sa Majesté avait fait mourir des sujets du Roi catholique à qui elle avait permis de demeurer au Japon. Secondement , pour le prier de lui envoyer les corps des six religieux de saint François Troisièmement, pour savoir si c'était par son ordre que le galion le saint Philippe avait été confisque , et pourquoi il avait exercé cet acte d'hostilité

l4S IIISTOIRK

en^evs des gens avec qui il n'éfait point en guerre. La n'ponse de l'Empereur fut, premièrement, qu'il avait condamné à mort les religieux castillans, parce qu'ils avaient contrevenu à ses ordres en prêchant une Religion qui était proscrite dans son empire. Secondement , qu'il consentait que leurs corps fussent envoyés à Manille, si on les pouvait trouver ; il y a de l'apparence qu'on ne les trouva point, car on ne montre à Manille que quelques reliques de saint Pierre Baptiste ; ■pour les trois Jésuites , on conserve leurs sacrés ossemens au collège de Macao. Au troisième artide, Tavco-Sama fit réponse que le galion avait été saisi par ses officiers et selon les lois du Japon, auxquelles il ne pouvait déroger.

X. Quelque temps avant cette espèce de négociation, l'Empereur avait fait un nouvel édit contre la Religion , et avait mandé à Fazembure oui commandait toujours dans Nanga/aqui , de faire embarquer à la première occasion tout ce qu'il pourrait découvrir de missionnaires. Fazembure se disposant à exécuter cet ordre avec la dernière rigueur , les mis-^ionnaires prirent le parli de se déguiser; mais parce qu'il était bon de fiire croire à l'Empereur que ses édits avaient été exécutés, il fut résolu que l'Evèque Dom Pedro Martinez , qui avait plusieurs adaires à traiter aux Indes, et quelques Jésuites des plus connus, s'embarqueraient sur les premiers vaisseaux qui feraient voile vers Macao. Il s'en pré-

DU JAPON , LIV. YIII. l49

senta bientôt : îe Prélat trouva en débarquant à Macao Dom Louis de Cerqueyra son coadjuteur , qu'il fit partir sur-le-champ pour le Japon. Ensuite il poursuivit sa route vers Goa ; mais il fut saisi pendant le voyage d'une fièvre qui l'emporta en assez peu de temps , à quarante beues de Malaca. Son successeur arrivant à Nangazaqui , fut bien consterné de voir de tous côtés les églises abattues, les pasteurs dispersés, les fidèles dans la crainte , et toute cette chrétienté dans la dernière désolation. Le Roi de Firando , le Gouverneur de Facata et celui de Nocen , au royaume de Bungo , étaient ceux qui persécutaient plus vivement les fidèles ; mais ils ne purent faire un seul apostat; les missionnaires qui avaient été obligés d'évacuer les collèges et les séminaires du Ximo , s'étaient répandus dans les différentes contrées de ces îles , où ils croyaient leur présence plus nécessaire , et partout ils trouvaient dans les fidèles une constance qui les dédommageait de leurs pertes , et adoucissait leurs travaux.

Tandis qu'on faisait ainsi de toutes parts la guerre aux Chrétiens dans le Japon , le Roi de Fingo ^ les deux Rois de Bugen , et Toronosuque eurent ordre d'entrer en action contre les Coréens-, vers le même temps, le Roi de Fingo ayant su que la Hotte coréenne se préparait à lui disputer le passage , alla au-devant d'elle , gagna le vent, et combattit avec tant de bonheur et

l5o HISTOIRE

de résolution, que de quatre-vingts voiles, dont cette armée navale était composée , il n'y eut pas un bâtiment dont il ne se rendît le maître ; il fit ensuite sa descente dans le pays, prit plusieurs places, et se préparait à pousser encore plus loin ses conquêtes , mais la nouvelle qui se répandit bientôt de la maladie de Tayco-Sama, mit fin à cette guerre , et à la persécution qui croissait de jour en jour contre les Clirétiens.

Cette maladie conuiiença par une dissenterie, dont l^s médecins ne firent pas grand cas d'à-» bord ; elle continua sur ce pied-là depuis le dernier jour de juin jusqu'au cinquième d'août qu'elle devint considérable ; alors ce Prince sentit qu'il fallait mourir , et s'appliqua tout entier à assurer l'empire à sa famille : ce n'était pas une cbose aisée. Depuis quelque temps on ne savait plus au Japon ce que c'était que de voir passer la couronne impériale du père au fils. Les premiers Cubo Sa ma ne l'avaient pas gardée longtemps dans leur maison. Nobunanga avait laissé une assez nombreuse postérité, qui n'avait pu se conserver dans la souveraine puissance. ïayco- Sama sentit bien (|ue laissant un fils en bas âge, et n'ayant plus ni frère , ni neveu , ni aucun Prince de sa maison , à qui il jiut le confier , il ne devait pas s'attendre à être plus beureux que ses prédécesseurs. Si sa passion contre les Clirétiens ne reùt pas aveuglé , il eût pu , en laissant la tutelle du jeune Prince à l'Impératrice

Mandocoro-Sama , Princesse qui ne manquait d'aucune des qualités nécessaires , pour remplir avec honneur cette dignité , lui donner pour Ministres et pour Généraux les Rois de Fingo et de Bugen ; il savait par plus d'une expérience qu'il ne pouvait guère s'assurer de trouver tout à-la-fois dans d'autres que dans ces deux Princes assez d'habileté pour gouverner l'empire , assez de puissance pour réprimer les entreprises des grands , assez de fidélité et de modération pour ne pas touclier à un trône , dont ils auraient été les conservateurs ; mais Dieu ne voulait pas que la postérité de ce Prince régnât dans un pays , d'où il avait entrepris d'exterminer son culte ; et ce qui doit même faire admirer la manière dont le ciel se joue des vains projets des hommes, les mesures que prit Tayco-Sama pour maintenir son fils sur le trône , furent ce qui servit à lui arracher le sceptre des mains.

S'il y avait un homme au Japon dont l'Empereur dût se délier dans la conjoncture où il se trouvait , c'était Geïazo , Roi de Quanlo. J'ai déjà dit que le Quanto est une contrée à l'orient du Japon , laquelle comprend neuf royaumes : Geïaza ne possédait d'abord que celui de Micava , et il avait obligation à l'Empereur des huit autres; mais la reconnaissance n'est pas une vertu sur laquelle les Souverains doivent compter entre eux. D'ailleurs le Roi de Quanlo était un Prince bien fait, brave, libéral; habile, et

ir)2 HISTOIRE

heureux à la guerre , fort aimé du peuple , surtout depuis qu'il avait épousé une sœur de Nobunanira , dont la mémoire était toujours chère et respectable aux Japonnais : il possédait un grand pays , fécond en mines d'argent , et recommandable par la commodité de ses ports ouverts au commerce , et aux secours qu'il était en état de recevoir du dehors. Enfin , par son alliance avec la famille sur laquelle Tayco-Sama avait usurpé l'empire , et qui subsistait encore, il se trouvait en main un beau prétexte pour l'arracher au fils du tyran , pour peu qu'on lui en facilitât les moyens, pour le rendre à ses neveux , si avec le mérite que demandent ces grandes révolutions , il n'avait eu l'ambition qui fait les usurpateurs.

Tel fut cependant le tuteur que Tayco-Sama donna à son fils. Peu de jours après que ce choix eut été déclaré , Fidéïory , c'était le nom du fils unique de l'Empereur , fut fiancé avec la petitefille de Géïazo , qui prit le titre de Dayfu-Sama , c'est-à-dire , grand Gouverneur , ou chef de la régence. A la ^érité, l'Empereur songea à tempérer un peu l'autorité absolue qu'il donnait à Dayfu-Sama; il lui nomma cinq collègues dans le gouvernement de l'empire, et pour les engager à agir toujours de ccJncert , il souhaita qu'ils s'alliassent par des mariages, qu'il eut soin luimême de ménager. Il songea ensuite à récompenser ses serviteurs et ses vassaux pour les

DU JAPON, L«V. Vin. Tr>3

allaclier à son fiis , et il entra dans un détail prodigieux de tout ce qui pouvait faire plaisir, non-seulement à eux , mais encore à tous ceux pour qui ils devaient tant soit peu s'intéresser. Enfin , il fit quantité de réglemens , dont il fit jurer l'exécution à ceux qui en étaient chargés. Rien n'était plus beau dans la spéculation , mais ils ne furent pas d'un grand usage.

L'Empereur , après avoir ainsi travaillé pour son fils , ne s'occupa plus que des moyens de s'immortaliser. Sa passion dominante avait toujours été l'ambition , et il l'avait portée jusqu'à vouloir être mis après sa mort au nombre des dieux ; il ordonna donc que dès qu il aurait rendu l'esprit on enfermât son corps dans un riche cercueil , qu'on le plaçât dans le lieu le plus apparent du palais de Fucimi , où il était malade ; qu'on le mît solennellement au rang des dieux Camis , et que désormais dans tout l'empire il fut adoré sous le nom du nouveau dieu de la guerre. Peu de jours après , le P. RoJriguez , à qui l'on avait fiùt savoir l'extrémité où l'Empereur était réduit , arriva à Fucimi , rendit ses devoirs au Prince, et lui présenta un Capitaine portugais qui était arrivé depuis peu de la Chine. Il ne se peut rien ajouter à la manière obligeante dont ils furent reçus, jusquelà que Sa Majesté voulut qu'ils fussent de toutes les fêtes qui se célébraient tous les jours dans le palais entre les nouveaux régens. Enfin , TEm-

-l54 HISTOIRE

perenr les congédia comblés de présens ; le père Rodriguez voulut profiter de ces favorables dispositions du Prince , pour lui faire prendre des pensées de salut ; mais un homme tout occupé à s'égaler à Dieu , n'avait garde d'entrer dans les sentimens de pénitence et d'humilité que le missionnaire s'efforçait de lui inspirer.

A le voir gouverner aussi absolument que dans sa plus vigoureuse santé, on n'eût jamais cru qu'il se senlît si proche de sa fin. Le P. Pasio, qui était à Ozaca , marque dans ses lettres qu'on faisait dans cette grande \ ille des ouvrages d'une magnificence extraordinaire , et cela par les ordres de l'Empereur. Lorsqu'on y pensait le moins le mal diminua , et jusqu'au septième de septembre , le malade alla toujours de mieux en mieux. Le huitième , il lui survint une faiblesse qui le réduisit dans un tel état , que souvent on le croyait mort ; il fut dans cette extrémité jusqu'au quinzième qu'il mourut âgé de soixante et quatorze ans , autant haï de ses sujets qu'il en était craint, n'y en ayant guère, dit agréablement un historien du Japon , qui n'aimât mieux le voir au rang des dieux morts , que parmi les hommes vivans. Ce Prince avait l'esprit grand , mais trop vaste ; rien de plus élevé que lui dans la bonne fortune ; il se croyait alors le maître de l'univers : rien de plus petit dans la mauvaise, le moindre revers lui faisait abandonner ses plus grandes entreprises. Il lut grand

DU JAPON, LIV. V1II< l55

homme àe guerre , et il gouverna avec beaucoup de sagesse , de fermeté et de bonheur ; mais il ne sut pas se borner ni cacher ses défauts. En un mot , on peut dire qu'il eut tout ce qu'il faut pour envahir un trône et pour s'y maintenir ; mais qu'il y fit paraître presque tous les vices qui rendent la tyrannie odieuse.

Quelque soin qu'on apportât pour cacher la mort de FEinpereur , la nouvelle s'en répandit sur-le-champ ; mais les régens mirent si bon ordre à tout, qu'il n'y eut point de trouble. La première chose à quoi ils pensèrent , ce fut à rappeler de Corée les troupes qui y faisaient la guerre, et à l'ombre de tant de protecteurs qui furent rendus à l'église du Japon , le christia-' nisme commença à respirer. On ne le crut pas même éloigné de monter sur le trône impérial, en la personne de Jean Samburando, Roi de Myno, petit- fils de Nobunanga ; c'était au nom de ce Prince que Tayco-Sama avait pris d'abord les rênes du gouvernement, et l'empire lui ap-^ partenait de droit : il avait du mérite , mais son prétendu tuteur l'ayant fait élever en particu-^ lier, il n'avait ni expérience, ni amis, ni connaissance des affaires. Il s'était fait Chrétien il y avait quelques années, et selon toutes les apparences , Tayco-Sama , bien loin de s'y opposer, n'avait point été fâché de lui voir embrasser une Religion qu'il regardait comme un obstacle à son élévation : quoiqu'il en soit , l'espérance qu'on

Page 1