‹ Histoire de l'établissement, des progrès et de la décadence du Christianisme dans l'empire du Japon, où l'on voit les différentes révolutions qui ont agité cette monarchie pendant plus d'un siècleChapitre 6 sur 18 · ô HISTOIUB · texte numérisé non relu

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avait conçue de le voir rétabli sur le trône de son aïeul ne fut point de durée.

XI. Le feu Empereur semblait avoir pris les moyens les plus eiiicaces pour conserver la paix dans ses états pendant la mniorité de son fils. Mais il n'y a guère , ou plutôt il n'y a point de mesures bien justes contre l'ambition , et cette passion ne tarda pas beaucoup à désunir les régens. Le Roi de Quanto donna bientôt de l'ombrage à ses collègues. Gibonoscio, que le feu Empereur avait fait Roi d'Omi, et qui était un des régens, fut le premier qui se plaignit du tuteur , et il le fit si liaut qu'on en vint à une ruplure ouverte : le Roi de Fingo , intime ami de Gibonoscio, se déclara pour lui; mais Dayfu- Sama , s'étant saisi d'Ozaca , où étaient avec l'Empereur toutes les forces de l'empire , on regarda le Roi d'Omi comme un bomme perdu. Les autres régens , qui n'avaient point pris de parti, voulurent faire un accommodement; mais il en coûta à Gijjoaoscio sa dignité de régent, et il fut même obligé de se retirer dans ses terres.

Dayfu-Sama, après avoir ainsi donné la loi à un de ses collègues, fut en état de se faire craindre de tous les autres. Pour mieux affermir sa puissance, en acquérant un honune de mérite, il voulut gagner le Roi de Fingo, qui par générosité s'était exilé avec le Roi d'Omi; mais Tsucamidono ne put se résoudre à se lier avec un

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homme qui aspirait visiblement à la souveraine puissance. Il ne put toutefois se défendre de fiancer son lils avec la petite-fdle de Dayfu-Sama; niais il protesta hautement que cette alliance ne lui ferait jamais rien faire contre son devoir ni contre le service de son légitime Souverain.

Tandis que la cour était dans ces agitations , le Christianisme respirait. Térazaba , Gouverneur de Nangazaqui , et lieutenant-général du Ximo, qui de Chrétien caché était redevenu zélé païen, voulut à la vérité faire de la peine aux missionnaires ; mais le P. Valégnan qui était retourné au Japon avec le nouvel Evêque, et qui avait de bons amis auprès du tuteur , trouva moyen de faire cesser ce commencement de vexation. Les choses ne s'accommodèrent pas si facilement dans le Firando j le Roi, qui n'avait jamais aimé notre Religion , se trouvant à Méaco , manda à son fils, à l'occasion de quelque cérémonie païenne qui se devait célébrer , de contraindre tous les Chrétiens d'y assister, et de faire sortir du royaume tous ceux qui refuseraient d'obéir , sans épargner même la Princesse sa femme. Un ordre si précis mit le Prince dans une étrange perplexité ; il aimait tendrement la Princesse , et il était convaincu que la mort, encore moins l'exil, ne lui ferait jamais abandonner sa Religion ; il lui déclara néanmoins les ordres du Roi ; il lui représenta que ce Prince était fort résolu dans ce qu'il avait une fois déterminé; en(in , il la

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pria de fliire de bonne grâce ce qu'on Souhaitait d'elle , et de ne le point réduire à user de rigueur contre la personne du monde qu'il aurait plus de regret de chagriner. La réponse de la Princesse fut telle que le Prince son époux l'avait prévu ; elle le conjura de faire réflexion qu'elle était fille du Sumitanda , le premier des Souverains du Japon qui eut embrassé la loi pour laquelle il avait si souvent exposé sa vie et ses états , et qu'il faudrait qu'elle s'oubliât bien pour consentir à ce qu'on demandait d'elle. Elle fit plus , car se voyant tous les jours exposée à de pareilles persécutions, elle consulta l'évêque du Japon et le Prince d'Omura son frère , pour savoir si elle ne ferait pas mieux de se retirer une bonne fois d'une cour où sa Religion n'était pas en sûreté ; mais le Prince son mari qui la vit presque résolue à le quitter , cessa de l'inquiéter , et lui promit même que jamais il ne lui parlerait de sa Religion.

Il est vrai qu'il déchargea son ressentiment sur les Chrétiens, et entre autres, sur la famille du feu Prince Antoine. Cette illustre maison était composée de six Princes ; les relations ne nomment que le Prince Jérôme , l'aîné des quatre frères, le Prince Thomas, son fils, et le Prince Ballhazar leur cousin. Le Prince de Firando fit donc publier un édit par lequel il était ordonné à tous les Chrétiens , ou de sortir du royaume , ou de rendre aux dieux lutélaires de l'empire,

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les hommages souverains qui leur étaient dûs. Il avait cru que l'alternative embarrasserait les fidèles ; il reconnut bientôt qu'il s'était trompé. Dès le lendemain , les six Princes dont je viens de parler, et plus de six cents Chrétiens de tout âge, de tout sexe et de toute condition, s'embarquèrent secrètement, et prirent la route de Nangazaqui sans avoir même pensé à faire aucune provision. Térazaba , qui était ami intime du Roi de Firando et son allié , n'eut garde de leur permettre l'entrée de ce port, mais ils allèrent aborder sur les terres d'un tonc , vassal du Prince d'Omura , qui eut ordre de les recevoir et de les bien traiter ; ils manquaient de tout , et néanmoins ils étaient dans un contentement parfait d'en être réduits là pour la cause de Dieu. Enfin ^ le Roi de Fingo et le Prince d'Omura les retirèrent chez eux , et fournirent à tous leurs besoins avec une libéralité qui fut d'un grand exemple. D'un autre côté , le Roi de Firando de retour dans ses états , fut bien surpris de ce qui était arrivé , il ne s'était pas attendu, sans doute, qu'on prendrait ainsi son ordre au pied de la lettre. Craignant donc que ce qu'il restait de Chrétiens dans le royaume ne suivît les autres , il prit le parti de les laisser en repos. L'apothéose de Tayco-Sama qui fut alors célébrée, ne contribua pas peu à donner au peuple et aux grands , de l'estime pour la Rehgion chrétienne , et du mépris pour les sectes du Ja- T. H. Il

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pon. Aussi y eut-il tant d'infidèles qui se convertirent dans les deux ou trois années suivantes, qu'on en compta la seule année séculaire , plus de trente mille. L'année précédente , le Roi de Fingo avait voulu recevoir les sacremens de l'Eucharistie et de la Confirmation de la main de l'Evêque du Japon , et l'effet de la grâce fut si prompt et si abondant dans son cœur , que s'étant retiré aussitôt dans ses états , il eut le bonheur de fiiire entrer dans le sein de l'Eglise , au moins vingt-cinq mille personnes , tant de ses sujets que de ses voisins. On ne travaillait guère moins efficacement dans les autres royaumes , et sur- tout dans celui de Mino , par le zèle et sous la protection du Roi Samburandono. Les troubles qui agitèrent alors le centre de l'empire, favorisèrent beaucoup ces heureux progrès, mais les suites en furent bien funestes.

Les régens de l'empire s'apercevant qu'insensiblement ils n'avaient plus de part aux affaires, résolurent enfin, d'un commun accord, de s'opposer à la tyrannie à laquelle Dayfu-Sama semblait viser tout ouvertement : ils commencèrent par un manifeste qui engagea dans leur parti presque toute la haute noblesse. Ensuite Cangérasu, celui des régens qui avait le plus le sujet de se plaindre , alla porter la guerre dans le Quanto. Tandis que les autres faisaient leurs préparatifs , ils rappelèrent le Roi d'Omi , lequel ne voulut pas s'engager qu'il n'eût parole que

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le Roi de Fingo prendrait aussi les armes. Il lui écrivit donc àMéaco, où Tsucamidono était pour lors, et les pria de le venir trouver dans sa forteresse de Savoiama. Le Roi de Fingo s'y rendit et Gibonoscio commença par lui remettre devant les yeux les obligations qu'ils avaient au feu Empereur Tayco-Sama : le serment par lequel ils s'étaient engagés au service du jeune Fideïory, et le danger que courait ce Prince, de trouver dans son tuteur un tyran qui ne se contenterait peut-être pas de lui enlever la couronne; il lui déclara ensuite que tous les collègues de Dayfu- Sama, assurés du secours de la plupart des grands, étaient résolus à pousser ce Prince à tovite outrance, et il lui montra la liste des confédérés, parmi lesquels étaient Moriudono, assez puissant lui seul pour tenir tète au cbef de la régence. Le brave Cingondono , Roi de Bugen , et maître de deux autres royaumes , le Roi de Saxuma un des plus renommés capitaines de l'empire , et quantité d'autres, la fleuret l'élite des Princes et de la noblesse du Japon.

Il n'en fallait pas tant pour déterminer le Roi de Fingo à entrer dans la ligue ; il la signa , et le même jour il communiqua ce qu'il venait de faire aux pères Organtin et Moreyon , qui en témoignèrent beaucoup de cbagrin ; il semblait que ces deux missionnaires pressentissent les malheurs dont cette guerre fut suivie ; mais il n'y avait plus de remède. Au reste, on fut toujours

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bien convaincu, au Japon, que ces deux Jésuites aussi-bien que ceux qui avaient eu quelque Haison avec le Roi de Fingo, n'avaient eu nulle part à la démarche que ce Prince venait de faire en faveur de son ami : et la conduite que Dayfu- Sama tint avec ces religieux, après sa victoire, en est une preuve à laquelle il n'y a point de réplique. Je ne vois donc pas sur quoi s'est fondé l'auteur d'une relation où il est dit que le tuteur ne se vit pas plus tôt le maître, qu'il persécuta les Chrétiens , pour se venger de ce que les Jésuites avaient conseillé au Roi de Fingo de prendre les armes contre lui , ou du moins ne l'en avaient pas empêché comme ils auraient pu, et cela, ajoute cet auteur, afin de se rendre maître de l'empire, en le faisant tomber à Tsucamidono, qui leur était entièrement dévoué.

Quoiqu'il en soit, il y avait toute apparence que Dayfu-Sama ne tiendrait pas contre tant de forces liguées ; mais par malheur pour le parti contraire , pas un des régens n'était ni grand liomme de guerre, ni homme de tête; et comme les personnes d'un mérite borné sont d'ordinaire fort jalouses de leur autorité, les Rois de Fingo et de Saiiuma ne firent point assez les maîtres de la conduite de cette guerre , dont toutefois eux seuls étaient capables; il arriva même, qu'encore que les régens fussent toujours assez unis entre eux , ils n'agirent pourtant jamais bien de concert , et que chacun suivit ses projets et ses

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vues. La guerre ne laissa pas d'être sanglante, et les commencemens en furent favorables à la ligue. Leur armée se rendit maîtresse de la Tense, presque sans tirer l'epée; la seule forteresse de Fucimi les arrêta quelque temps, mais elle fut forcée et réduite en cendres, avec le magnifique palais , qui était devenu le temple du nouveau dieu Tayco-Sama. Les confédérés ne soutinrent pas cette réputation 5 ils s'amusèrent à donner le temps à leur ennemi d'amasser des troupes ; il pratiqua même des intelligences parmi leurs principaux officiers : mais ce qui contribua davantage à le mettre en état de prendre le dessus, c'est qu'il acquit à son parti les deux Rois de Bugen, qui y entraînèrent encore le Roi d'Arima et le Prince d'Omura. Ces Princes n'étaient pas aussi convaincus que le Roi de Fingo, des ambitieux desseins du tuteur : toutefois il est assez surprenant que le Roi d'Arima , qui venait de faire épouser à son fds aîné la fdle du Gouverneur de Sacai , laquelle était nièce du Roi de Fingo , et de plus sa fille adoptive , ne suivît pas le même parti que ce Prince; mais on regarda, dans la suite, comme un coup de la Providence, que tous les Princes chrétiens n'eussent point armé contre Dayfu-Sama.

Cependant, cette guerre fut dès-lors pour le Japon , la cause d'une perte qui fut long-temps pleurée , il y avait douze ans que la Reine de Tango faisait l'ornement de cette église , par toutes

les vertus qui peuvent rendre recommandable une Princesse chrétienne ; ce qu'on admirait le plus en elle, c'était son invincible patience dans toutes les persécutions que lui suscita le Roi son mari, idolâtre zélé et le plus jaloux de tous les hommes. Enfin , après avoir été long-temps la victime de son zèle aveui^le , elle fut martyre de sa jalousie, à l'occasion de la guerre dont j'ai commencé de parler : voici de quelle manière se passa cette sanglante tragédie.

Les régens , après s'être rendus maîtres d'Ozaca , où l'Empereur tenait sa cour , firent publier un édit par lequel il était ordonné à tous ceux qui avaient pris les armes pour Dayfu- Sama , de désarmer incessamment , sous peine d'être poursuivis comme rebelles au Prince et ennemis de l'État. Il était de plus marqué , que les femmes et les enfans de ceux qui ne poseraient pas les armes , paieraient pour leurs maris et pour leurs pères , de leur vie ou de leur liberté. Le Roi de Tango était fort attaché au tuteur ; en partant pour l'armée , il avait laissé la Reine sa femme à Ozaca , et quoique cette ville fût très-bien fortifiée , il avait, à touté\énement, donné ordre à l'intendant de sa maison , que si Ozaca était pris ou forcé , il tranchât la tète à la Reine et mît le feu au palais. Ce que le Roi avait prévu arriva , et l'intendant lut sommé , de la part des régens , de leur remettre la Reine entre les mains. Cet oilicier ,

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fort embarrassé , chercha quelque temps le moyen de sauver sa maîtresse , mais il n'en trouva point; il alla donc la trouver , se jeta à ses genoux , et fondant en larmes , lui déclara le commandement qu'il avait reçu du Roi. « Au reste, ma- » dame, ajouta-t-il, nous ne tarderons pas, tous » tant que nous sommes , à expier un crime » que les lois du Japon, et l'obéissance que nous » devons au Roi notre Seigneur, nous auront for- » ces de commettre , et ce ne sera pas une légère » consolation pour nous de voir finir des jours » que nous ne pourrions plus employer au service » de la plus aimable Princesse qui fut jamais. » La Reine écouta ce discours comme s'ilne l'eût pas regardé : a Vous savez , dit-elle , que je suis » Chrétienne , et que la mort n'a rien qui ef- » fraie les Chrétiens ; mais pour ce qui vous re- » garde , songez bien sérieusement à ce que vous » deviendriez pour toute une éternité , si pen- » dant la vie vous ne prenez de justes mesu- )) res pour mettre votre salut en assurance. » Ayant dit ce peu de mots , elle entra dans son oratoire, où, prosternée devant son crucifix, elle fit à Dieu le sacrifice de sa vie : elle appela ensuite les dames du palais et ses filles d'honneur, qui étaient toutes Chrétiennes , les embrassa tendrement , et leur représenta que puisqu'il n'y avait point d'ordre de les faire mourir , elles étaient obligées , en conscience , de se retirer avant qu'on mit le feu au palais. Tout retentis-

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sait de sanglots et de cris lugubres ; les uns s'arrachaient les cheveux , les autres se déchiraient leurs habits , tous ne paraissaient occupés que du malheur d'une Princesse pour laquelle ils se fussent estimés heureux de sacrifier leur ■vie •, elle seule , aussi tranquille , et le visage aussi sérieux que si on lui eût annoncé la plus agréable nouvelle , réglait tout et se préparait à la mort , comme elle eût ordonné les préparatifs d'un voyage. Tout étant disposé, la Reine entra encore dans son oratoire, et un moment après elle appela l'intendant, et lui dit qu'il pouvait , quand il voudrait , exécuter les ordres du Roi ; cet officier lui répondit qu'il était prêt, et s'étaut encore jeté à ses pieds , il la pria de nouveau de lui pardonner sa mort ; aussitôt la Reine se mit à genoux, abattit elle-même le collet de sa robe , et prononçant les saints noms de Jésus et de Marie , elle reçut le coup qui lui trancha la tête.

Ainsi mourut Grâce , Reine de Tango , la plus belle personne, la Princesse la plus accomplie, et peut-être la plus fervente Chrétienne du Japon ; bien loin d'être idolâtre de sa beauté , il semblait qu'elle eût pris à tache d'en ternir l'éclat , par tout ce que la pénitence a de plus austère ; toute son occupation , après s'être acquittée de ses exercices de piété , était de se faire amener les enfans des pauvres et les orphelins, elle les lavait , les nettoyait , les instruisait des

mystères de notre Religion , et en faisait de fervens Chrétiens ; elle aimait fort la lecture , et pour être plus en état de satisfaire sa piété , elle avait fort bien appris le latin et le portugais ; une vie si précieuse devant Dieu méritait , ce semble , une fm moins tragique ; mais le Chrétien trouve sa grandeur et sa véritable félicité dans l'accomplissement de la volonté de Dieu.

Dès que la Reine fut morte , on couvrit le corps d'un drap d'or, et l'on remplit tout le palais de poudre ; ensuite , les olliciers , les pages, et les soldats s'enfermèrent dans un appartement voisin de celui de la Reine , se fendirent le ventre , et l'un d'eux , ayant mis le feu aux poudres , tout le palais sauta en l'air. Les Chrétiens recueillirent ce qu'on put démêler des ossemens de la Reine , et les portèrent au père Organtin qui demeurait pour lors à Ozaca , et le missionnaire fit à cette illustre défunte des obsèques magnifiques. Le Roi de Tango qui l'apprit à son retour , en fut si touché , qu'il fournit aux frais d'un second service auquel il assista avec ce qui se trouva de grands à Ozaca , en vertu d'un privilège qu'ont eu de tout temps les missionnaires de la Compagnie de Jésus , de célébrer les divins mystères en présence des idolâtres. Tout se passa avec beaucoup de dévotion et de grandeur ; et le Roi avoua que nos cécémonies lui paraissaient si augustes et si divines , qu'au prix d'elles , toutes celles des bonses n'étaient que des niaiseries d'en fans.

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Pour revenir à la guerre civile , tandis que Dayfu-Sama était occupé à défendre le Quanto contre Cangérasu , il envoya trois mille hommes pour harceler l'armée des alliés , et conserver la forteresse de Boary qui tenait pour lui. Le Général de cette armée défit d'abord le Roi de Mino qui avait voulu s'opposer à sa marche , et le fit prisonnier; ensuite ayant appris que les Rois de Fingo , d'Omi et de Saxuma étaient assez mal escortés dans un château du royaume de Mino , il y mena ses troupes et investit brusquement le cliâteau ; la résistance fut plus longue qu'il ne s'était imaginé , et il se vit lui-même en peu de jours assiégé par une armée de quatre-vingt mille hommes. Je ne sais pas si ce Général n'était pas le jeune Roi de Bugen : il est certain du moins que ce Prince était dans cette armée, et que pour faire une diversion qui le tirât du mauvais pas où il se trouvait, il envoya avertir le Roi son père que le Roi de Bungo , avec quel-, ques troupes (|ue lui avaient donné les régens,, était rentré dans son royaume , et que s'il marchait contre lui avec le corps d'armée qu'il commandait , il le déférait sans peine , attirerait peut-^ être la guerre de ce côté-là, et donnerait au tuteur le temps de les secourir tous. Condéra suivit le conseil de son fils , il conduisit dans le Bungo huit luille hommes qu'il avait sous ses ordres , cherclia le Roi avec d'autant plus d'empressement que ce malheureux Prince , à qui il

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avait autrefois procuré la grâce du Baptême eu le rétablissant dans ses états , était retombé pour la seconde fois dans l'idolâtrie ; l'ayant joint , il l'attaqua , le défit entièrement , et le fit son prisonnier. D'un autre côté , Canzugédono , autre chef du parti de Dayfu-Sama , lit le dégât dans le Fingo , et y prit plusieurs places. Les régens avaient quelque chose de mieux à faire que d'aller au secours du Bungo et du Fingo : il leur était d'une bien plus grande conséquence , et beaucoup plus aisé de tailler en pièces les trente mille hommes qu'ils avaient en tète , et que le Roi de Quanto n'eût jamais pu réparer ; mais ils ne le firent ni l'un ni l'autre , ils demeurèrent dans une inaction qu'on ne peut excuser par aucun endroit , et ils donnèrent le temps à leur ennemi d'accourir avec vingt mille hommes d'élite au secours des siens ; ils ne surent même rien de sa marche , et n'appiirent son arrivée que lorsqu'ils le virent mettre ses troupes en bataille. Ils avaient encore trente mille hommes plus que lui , et dans la personne des Rois de Fingo et de Saxuma , les deux plus habiles Généraux de l'empire : Dayfu-Sama ne laissa point de leur présenter le combat qu'ils acceptèrent. A peine avait-on commencé à se mêler, qu'on entendit dans l'armée de la ligue un bruit confus de gens qui criaient trahison^ c'étaient des officiers généraux qui passaient du côté de Dayfu- Sama avec les troupes (juils commandaient. Uu

accident si imprévu mit le désordre et la consternation parmi les soldats , et presque tous jetèrent en un moment les armes. Les Rois de Bugen et de Fingo qui commandaient l'avantgarde, ne laissèrent pas de combattre long-temps, et de tuer bien du monde aux ennemis, Morindono les suivait avec quarante mille bommes , et s'il les eut soutenus, la bataille était gagnée, mais il fit balte , et se retira à Ozaca avec assez de précipitation. Peu de temps après le Roi de Bugen fut tué d'un coup de sabre , et tout l'efTort des ennemis tomba sur les Rois de Fingo, d'OQii et de Saxuma qui se surpassèrent en cette occasion. Enfin ils furent bientôt accablés par le nombre, et réduits presqu'à eux seuls. Ils prirent alors leur parti. Le Roi de Saxuma se fit jour le cimeterre à la main au travers de l'armée victorieuse , et avec quarante maîtres qui lui restaient , il gagna Ozaca , y prit le meilleur vaisseau qui se trouvât dans le port, et se rendit dans ses états sans en avoir été suivi ; les deux autres tinrent encore quelque temps , mais enfin ils furent forcés et pris. Tsucamidono a depuis avoué qu'il avait eu besoin de toute sa vertu, et d'une grâce particulière pour résister à la tentation de se fendre le ventre. Pour Gibonoscio qui n'avait pas été retenu par les mêmes considérations, on fut assez persuadé qu'il n'avait pas eu assez de résolution pour se donner la mort à lui-même.

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Quoiqu'il en soit, la victoire du clief de la régence fut si complète , qu'il ne parut plus rien en campagne q^ui tînt pour la ligue. Il restait pourtant encore aux alliés une ressource capable de leur faire reprendre le dessus. Morindono était dans Ozaca avec ses quarante mille liommes, la place était la meilleure du Japon , et rien n'y manquait de ce qui peut rendre une ville imprenable*, mais il n'y eut jamais de lâcheté pareille à celle du Roi de Naugato. Dès qu'il \it le victorieux , sans même attendre qu'on se mît en devoir de l'investir , il ouvrit ses portes à Dayfu- Sama, sous qui tout plia après un succès si peu attendu. La première chose à quoi songea ce Prince dès qu'il se vit le maître, fut à s'emparer des royaumes d'Omi et de Fingo. Canzugédono eut le Fingo qu'il avait conquis. La nouvelle se répandit ensuite qu'on allait faire le procès aux deux Rois prisonniers et à leurs familles. La Reine de Zeuxima, fdle du Roi de Fingo, s'étant réfugiée àNangazaqui, et s'étant mise sous la protection de l'Evêque, on fut vui peu en doute du parti que prendrait le prélat dans une occasion si déhcate; car il s'agissait d'un côté de refuser d'assister une Princesse chrétienne, lille d'un Roi qui était la gloire du Christianisme et le protecteur déclaré des missionnaires dans le Japon; et de l'autre de s'attirer l'indignation de Dayfu- Sama : mais l'Evéque ne balança pas à donner retraite à la Reine fugitive, il s'engagea même

à fournir à tous ses besoins, et le tuteur, nonseulement ne le trouva pas mauvais, mais après qu'il eut pardonné à la Princesse , il se comporta avec les missionnaires de manière à faire croire que la conduite de leur Evêque lui avait pani digne d'estime.

Il s'en fallut beaucoup que Dayfu-Sama rendit également justice aux Rois d'Omi et de Fingo -, ces deux Princes donnèrent alors un grand spectacle à tout Tempire , et la diflerence de leur Religion parut bien sensiblement dans la manière dont ils prirent leur disgrâce. Gibonoscio était un fort bonnête bomme , mais un païen n'a rien qui le soutienne contre certains coups de la fortune. Le Roi d'Omi se laissa lâcbement abattre au cbagrin ; pour son ami, il ne fut jamais plus grand que dans son malbeur. Il est vrai qu'on les traita avec une indignité qui ne convenait point à des personnes de ce rang ; d'abord on les obligea de comparaître comme des criminels devant le jeune Roi de Bugen, qui ne put leur dire un seul mot. Le Roi de Fingo le pria de lui procurer la permission de parler à un Jésuite, il le promit, mais quelque instance qu'il fit auprès de Dayfu-Sama, il ne lui fut pas possible de l'obtenir. Le tuteur condamna ensuite les deux Rois à avoir la tète trancbée , et ordonna <]u'auparavant ils fussent traînés dans des cbarrcttes par toutes les rues d'Ozaca, un béraul marcbant devant eux et publiant

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qu'ils étaient condamnés à mort pour avoir voulu troubler le repos de l'empire. Le Roi de Fingo , ainsi exposé comme un malfaiteur à la risée d'une populace insolente, récitait son chapelet avec une sérénité de visage qu'on ne pouvait se lasser d'admirer : il ne fit point paraître plus d'émotion sur l'échafaud , il y donna des marques éclatantes de Religion et de piété , et il mourut en prononçant les saints noms de Jésus et de Marie. Telle fut la fin d'Augustin Tsucajuidono, Grand Amiral du Japon, Roi de Fingo,, capitaine général du Ximo , Généralissime des armées impériales , après avoir conquis deux fois la Corée, fait trembler la Chine, et rendu en quelque façon tributaire de son Prince le plus puissant Monarque de l'Asie. Son devoir, la reconnaissance , l'amitié lui firent embrasser un parti qui eût sans doute prévalu , si on l'eût laissé faire. Mais Dieu avait d'autres desseins, et il se soumit aux ordres du ciel avec une résignation qui a peu d'exemples. Il termina sa course en héros chrétien , infiniment supérieur aux événemens les plus tragiques , et rendant grâces à Dieu des ignominies dont on tâchait de le flétrir. Après sa mort on trouva dans la fourrure de sa robe une lettre adressée à la Reine son épouse, et aux Princes ses enfans, où, après leur avoir raconté en peu de mots ce qu'il avait eu à souffrir, il leur parlait sur cela en des termes qui marquaient une parfaite soumission

aux volontés de Dieu, et les exhortait avec beaucoup de tendresse à demeurer fidèles à un maître dont les rigueurs mêmes ont des charmes qui ne se peuvent exprimer. Tous les fidèles du Japon, tous les missionnaires, et toute la Compagnie de Jésus donnèrent des témoignages publics et éclalans de leur douleur pour la perte de ce grand homme , qui laissa un grand vide dans la chrétienté du Japon , et qu'on peut mettre sans contredit au rang des plus illustres héros du Christianisme.

Cette déplorable famille avait encore quelque espérance de se relever. L'aîné des Princes s'était sauvé chez le Roi de Naugato , l'ancien ami de son père ; et comme il était fiancé avec la petite-fille de Dayfu-Sama, on ne doutait point qu'il n'eût sa grâce. Sa jeunesse, sa naissance, les grands services que le Roi son père avait rendus à l'état , son innocence , son esprit , mille belles qualités qui brillaient en toute sa personne, et les semences de vertus qu'il faisait déjà remarquer en lui , tout cela intéressait en sa faveur jusqu'aux ennemis mêmes de sa maison -, mais rien ne le put mettre à couvert de la perfidie de Morindono. Ce lâche Prince ne crut pas pouvoir faire entièrement sa paix avec le tuteur , qu'en lui envoyant la tète de son hôte. Dayfu- Sama fut indigné d'une aciion si basse , il dit aux envoyés du Roi de Naugato qu'il était surpris que leur maître eût attenté à la vie d'un

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Prince qu'il devait respecter comme petit-fils d'un régent de l'empire , et d'un tuteur de TEmpereur 5 il s'appaisa néanmoins par l'adresse de ces mêmes députés , qui l'assurèrent que le Prince de Fingo avait été arrêté comme il s'enfuyait , et s'était lui-même fendu le ventre.

Si quelque chose eût pu consoler les missionnaires de tant de sujets d^affliction , c'eût été la manière dont le tuteur en usa avec eux ; car soit modération, soit politique, ou reconnaissance envers les Princes chrétiens qui l'avaient si bien servi , ou estime pour la Religion et pour ceux qui la prêchaient, il est constant qu'il témoigna beaucoup d'amitié aux Jésuites, jusque-là que par des édits pul^lics il leur permit de s'établir à Ozaca , à Méaco , et à Nangazaqui : il marqua même en plusieurs rencontres leur savoir fort bon gré de ce qu'ils avaient fait paraître jusqu'à la fin une reconnaissance parfaite pour la famille du Roi de Fingo. Quelque temps après à la sollicitation de Ximandono y qui venait de succéder à Térazaba au gouvernement de Nangazaqui^ le tuteur ayant fait un édit pour faire chasser les missionnaires de tous les endroits où ils avaient des établissemens sans sa permission , il le révoqua sur ce que le Roi d'Arima et le Prince d'Omura protestèrent ([u'ils mourraient plutôt que de renvoyer les pères de leurs états. Le Gouverneur de Nangazaqui , piqué de cette espèce d'affront , chercha tous les moyens de s'en vcu- T. II. 13

l^G HISTOIRE

ger. A quelque temps de là il fut fait Seigneur d'Amacusa et des îles voisines, qui étaient toutes peuplées de Chrétiens, et dont le Seigneur avait été banni pour la foi , je ne sais à quelle occasion : on appréhenda les effets de son ressentiment; mais ce qui doit faire admirer la manière dont Dieu tient entre ses mains les cœurs des Princes , à peine Ximandono eut pris possession de sa principauté , qu'il y appela des missionnaires, et que devenu tout-à-coup le protecteur des fidèles , il gouverna avec une douceur qu'on ne trouve pas toujours dans les Princes chrétiens. Il se fit dans le même temps dans l'empire plusieurs changemens qui firent bien revenir les Chrétiens de la consternation où les avait jetés la mort du Roi de Fingo. L'ancien Roi de Bugen , qui était mieux que personne auprès du tuteur, écrivit à l'Evèque du Japon et au P. Valégnan qu'ils pouvaient s'assurer de retrouver en lui seul Tsucainidono et Condéra. Caïnocanii son fils oljtint en même temps le royaume de Chicugen en échange de celui de Bugen, beaucoup moins considérable : et l'on s'attendit d'y voir bientôt refleurir le Christianisme. Enfin, la Providence à la place du Roi d'Omi , qui quoiqu'idolâtre , avait toujours constamment favorisé les Chrétiens, substitua un autregrand, aussi païen, mais ([ui ne fut ni moins ardent , ni moins efficace protecteur du Christianisme. Ce fut le Roi de Tango ; ce Prince avait plusieurs de ses en-

fans , et la plus considérable partie de ses ofllciers , qui faisaient profession publique de la Religion cbrétienne , et bien loin d'y trouver à redire , il témoignait que rien ne lui faisait plus de plaisir. Comme il était homme de beaucoup d'esprit, naturellement éloquent , qu'il savait plus que le commun des grands et qu'il était fort bien instruit des vérités chrétiennes , il parlait quelquefois à ses courtisans comme aurait pu faire le plus habile missionnaire, et plusieurs, en demandant le baptême , avouaient que c'était le Roi qui les avait convertis. Le tuteur lui ayant donné le royaume de Bugen pour le récompenser de ses services, il commença par y faire venir le P. de Cespédez, celui-là même qui avait instruit de nos mystères la feue Reine de Tango, et baptisé toute sa cour. Il sut ensuite que les six cents Firandais, qui s'étaient volontairement exilés pour sauver leur Religion, manquaient de beaucoup de choses, sur-tout depuis la mort du Roi de Fingo qui les avait fort assistés tant qu'il avait vécu ; il leur fit offrir des habitations fixes et des terres dans son nouvel élat ; et pour les engager à ne point rejeter ses offres, il leur envoya le P. de Cespédez , qui les amena efléctivement presque tous tlans le Bugen , où ils retrouvèrent ce qu'ils avaient volontairement abandonné dans leur patrie.

Cependant la qualité de chef de la régence ne convenant plus à un homme qui s'était dé-

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