‹ Histoire de l'établissement, des progrès et de la décadence du Christianisme dans l'empire du Japon, où l'on voit les différentes révolutions qui ont agité cette monarchie pendant plus d'un siècleChapitre 7 sur 18 · îiisTOinE · texte numérisé non relu

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fait de tous ses collègues, le tuteur quitta le nom de Dayfu-Sama , et se fit revêtir par l'Ernpereur du titre de Cubo-Sama. Il donna en même temps à son fils l'investiture des royaumes de Quanto , lui laissa établir sa cour à Jédo , la plus considérable des villes de ce grand état , alla tenir la sienne à Surunga , capitale d'un royaume de même nom , à cinq ou six journées de Fucimi ; et il gouverna avec une autorité si absolue , qu'à peine savait-on que l'empire eût un autre maître. Il n'en avait effectivement point d'autre , Fidéiory à Ozaca n'étant pas moins uu idole d'Empereur, que le Dairy à Méaco.

Ce fut dans ces circonstances que prit terre au Japon une troupe d'illustres missionnaires , à la tète desquels étaient le P. Charles Spinola , Génois , et le P. Jérôme des Anges , Sicilien -, ils trouvèrent la face du Christianisme , la plus brillante qu'elle eût peut-être jamais été, et ils étaient surpris qu'à chaque pas qu'ils faisaient, ils n'entendissent parler que de grandes conversions , que d'actions héroïques , que de faveurs du ciel , que de grâces extraordinaires , dont Dieu récompensait la foi des fidèles, et le désir ardent qu'Us avaient de soudrir pour Jésus-Christ. Au milieu d'une paix si profonde et si favorable à l'accroissement du royaume de Dieu , le seul royaume de Fingo était dans les troubles : on y comptait cent mille Chrétiens, que le nouveau I\oi Canzugédono s'était fait un point d'hon-

neur de ramener au culte des Garnis et des Fotoques. Il est vrai que les menaces terribles qu'il fit d'abord en ébranlèrent quelques-uns ; mais ils rentrèrent bientôt dans leur devoir , et réparèrent publiquement leur infidélité. Ce changement irrita si fort le Roi , que sur-le-champ il confisqua les biens de plusieurs , qui furent même obligés de sortir du royaume; ils se réfugièrent à INangazaqui , où ils retrouvèrent dans la charité des Chrétiens , de quoi oublier les pertes qu'ils avaient faites. Après ce premier éclat, Canzugédono cessa quelque temps de molester les fidèles , et cette chrétienté jouit l'espace de plus d'une année de la même tranquillité , dont on jouissait partout ailleurs.

Au bout de ce temps-là Canzugédono s'avisa d'obliger tous les gentilshommes de Jateuxiro , une des meilleures villes de son domaine , à faire profession de la secte de Foquéxus , que luimême suivait •, et comme il trouva une résistance à laquelle il ne s'était point attendu , il ne voulut point en avoir le démenti , et condamna à la mort deux des principaux habitans de Faleuxiro , dont il crut que l'exemple et le crédit contribuaient beaucoup au peu d'effet qu'avaient eu ses édits. L'un se nommait Jean JVIinami Gorosaïmon , et l'autre Simon Gifioïe Taquenda. Il n'est rien que les amis de ces deux Chrétiens jie missent en usage pour les engager à donner au moins quelque légère marque , quelque si-

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gne équivoque de soumission aux volontés du Koi ; ce qui les déconcertait le plus , c'était que la femme de Minami, qui s'appelait Madeleine, la mère et la femme de Taquenda , qui se nommaient Jeanne et Agnès , étaient les premières à exhorter , les unes leur mari et l'autre sou iils , à tenir ferme dans la foi qu'ils avaient embrassée ; enlin le Roi donna ordre qu'on les conduisît à Cumamoto pour y avoir la tète tranchée , et qu'on mît en croix les trois femmes dont nous avons parlé. Minami n'en eut pas plus tôt le vent, qu'il partit sur-le-champ pour Cumamoto. 11 alla droit chez le Gouverneur qui lit encore bien des efforts pour ébranler sa constance ; le trouvant toujours également ferme, il l'invita à dîner. Après le repas, il lui montra l'arrêt de sa condamnation signé de la main du Roi même. Minami répondit qu'il ne souhaitait rien tant que de mourir pour le Dieu qu'il adorait ; sur quoi on le mena dans une chambre , où il fut décapité le huitième de décembre dans sa trente-cinquième année.

Le même jour le Gouverneur partit pour Jateuxiro après avoir fait savoir à Taquenda, dont il était ami intime , qu'il allait le trouver , et qu'il était bien aise de lui parler en présence de sa mère et de sa femme ; il se rendit en effet chez son ami, et dès qu'il Taperçut, il fondit en larmes. Taquenda, attendri, ne put retenir les siennes, et ils demeurèrent quelque temps

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sans pouvoir se parler. Sur cela la mère de Taquenda étant survenue : « Madame, lui dit le » Gouverneur, je dois aller trouver le Roi, et » lui rendre compte de la disposition où j'aurai » laissé votre fds. Je compte assez sur votre » prudence, pour m'assurer que vous lui don- » nerez les avis salutaires dont il a besoin : » Monsieur , reprit la vertueuse dame , je n'ai )) point d'autre chose à dire à mon fils , sinon » qu'il ne saurait acheter trop cher un bonheur » éternel ; mais , répartit le Gouverneur , s'il » n'obéit au Roi, vous aurez le chagrin de lui » voir trancher la tête à vos yeux. Plaise à Dieu, » répliqua la courageuse mère , que je mêle » mon sang avec le sien; si vous voulez, mon- » sieur , me procurer cet avantage , vous me » rendrez le plus grand service que je puisse » recevoir d'un ami. »

Le Gouverneur fort surpris de cette réponse, s'imagina qu'il viendrait plus aisément à bout de réduire son ami, s'il le séparait d'avec cette femme-, il le fit conduire chez un païen, où on lui livra de violens combats, mais sans effet. Enfin le Gouverneur qui avait ses ordres , envoya sur le soir à Taquenda un de ses parens, pour lui porter l'arrêt de sa mort, et en être lui-même l'exécuteur. Taquenda reçut sa sentence en homme qui soupirait après la mort; il se retira un moment pour prier , il passa ensuite dans l'appartement de sa mère , et dans celui

de sa femme , pour leur faire pari de l'heureuse nouvelle qu'il venait de recevoir. Ces deux héroïnes sans paraître étonnées , se levèrent sur l'heure , et se mirent à préparer toutes choses pour l'exécution. Taquenda de son côté , mit ordre à ses affaires. Tout étant prêt, Agnès s'approcha de son mari, se jeta à ses pieds, et le pria instamment de lui couper les cheveux, parce que, disait-elle, sa résolution était prise de renoncer au monde, si on ne la faisait point mourir. Taquenda en lit quelque difliculté ; mais sa mère lui dit de donner cette satisfaction à son épouse, et il le fit. Quelque temps après , un gentilhonnne nommé Figida , qui avait depuis peu renoncé au Christianisme, entra chez Taquenda sur le hruit de sa condamnation, et ne put voir sans être ému jusqu'au fond de l'ame, des femmes en prières, des domestiques en pleurs, un oratoire orné, des chrétiens, c'étaient trois giiiaques, dont nous parlerons dans le livre suivant, occupés à consoler les uns , à encourager les autres ; et Taquenda se disposant à la mort comme à un véritable trioin[)he. Figida courut embrasser ce généreux confesseur, le félicita de son boidieur, se reprocha son infidélité , et promit de la réparer au plus tôt. Taquenda remercia le Seigneur de lui avoir encore donné cette consolation avant sa mort, et après avoir achevé ses prières, embrassé sa mère et sa femme, congédié ses domestiques, et fait un peu d'oraison mentale, prosterné

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aux pieds d'un crucifix , il présenta sa tête à l'exécuteur qui la lui trancha d'un seul coup, le neuvième de décembre , deux heures avant le jour. Les deux femmes qui avaient eu le courage d'être spectatrices de cette tragédie , eurent encore la force de demeurer auprès du corps , et de prendre entre leurs mains la tête du martyr, de l'embrasser , et en la présentant à Dieu de le conjurer par les mérites d'une mort si précieuse, d'agréer aussi le sacrifice de leur vie. Elles passèrent ensuite dans un cabinet , où elles employèrent tout le jour en prières , pour obtenir la grâce du martyre. Sur le soir , elles furent agréablement surprises de voir entrer chez elles Madeleine , veuve de Minami , qui menait un enfant de sept à huit ans , nommé Louis , fils de son frère, et qu'elle et son mari avaient adopté, parce qu'ils n'avaient point d'héritiers , ni aucune espérance d'en avoir jamais. Madeleine en a])ordant les deux autres dames , leur apprit qu'elles devaient être toutes crucifiées cette nuitlà même, ce qui jeta celle-ci dans des transports de joie si extraordinaires , qu'elles furent quelque temps comme hors d'elles-mêmes. Revenues de cette espèce de ravissement , elles éclatèrent eii actions de grâces. Celait à qui relèverait plus haut la gloire du martyre : Louis était dans un conlentement qui rejaillissait sur son visage, et la grâce suppléant à la raison , cet enfant parlait d'une manière ravissante sur le bonheur de

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ceux qui répandent leur sang pour Jésus-Christ. On attendit pour les mener au supplice, que le jour fut entièrement baissé, et alors on les mit dans des palanquins pour leur épargner la peine du voyage , et la confusion d'être exposées aux insultes de la populace : c'était la première fois qu'on punissait de ce supplice des personnes de cette qualité. Les servantes de Jésus-Christ trouvèrent encore qu'on les ménageait trop; et la mère de Taquenda demanda en grâce qu'on la clouât à sa croix, mais les bourreaux qui n'en avaient pas l'ordre, se contentèrent de la lier comme les autres. Ils l'enlevèrent ensuite, et cette généreuse matrone voyant devant elle un assez grand peuple , qui malgré l'obscurité de la nuit , était accouru à ce spectacle , parla avec beaucoup de force , touchant la fausseté des sectes du Japon. Elle n'avait pas encore fini lorsqu'on lui porta un coup de lance qui la blessa, mais légèrement ; le bourreau redoubla sur-lechamp, et lui perça le cœur. Louis et sa mère furent ensuite liés à leurs croix , et élevés visà-vis l'un de l'autre ; tandis que la mère exhortait son fils , qui de son côté faisait paraître une piété angélique, et un courage plus qu'humain, un bourreau le manqua aussi , le fer n'ayant fait que glisser ; mais on peut dire que si l'enfant fut épargné , le contre-coup se fit sentir violemment sur la mère. Dans l'appréliension oii fut cette généreuse femme que son fils ne s'ef-

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frayât , elle lui cria d'invoquer Jésus et Marie. Louis aussi tranquille que si rien ne fût arrivé, lit ce que sa mère lui suggéra ; aussitôt il reçut un second coup dont il expira sur-le-champ ; et le soldat n'eut pas plus tôt retiré le fer tout fumant de la plaie du fils, qu'il l'alla plonger dans le sein de sa mère. La femme de Taquenda restait seule ; sa jeunesse , sa beauté qui était ravissante , sa douceur et son innocence attendrirent jusqu'aux bourreaux 5 elle était à genoux en oraison aux pieds de sa croix , et personne ne se présentait pour l'y attacher, il fallut qu'elle s'y ajustât elle-même le mieux qu'il lui fût possible. Elle attendit encore quelque temps en cette posture sans qu'aucun soldat eût le cœur de la lier. Enfin quelques malheureux poussés par l'espérance du gain, lui servirent de bourreaux; et comme ils ne savaient pas manier la lance, ils lui portèrent quantité de coups , avant que de la blesser à mort ; elle souffrit tout cela avec une tranquillité qu'on ne se lassait point d'admirer, et elle ne cessa de prononcer les sacrés noms de Jésus et de Marie, que quand elle cessa de vivre.

Canzugédono s'était imaginé que de si sanglantes exécutions auraient disposé les Chrétiens à déférer à ses édits , il s'aperçut bientôt qu'elles avaient eu un effet tout contraire ; mais ce qui le chagrina davantage , ce fut que le parent de Taquenda qui avait décapité ce généreux mar-

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tyr , ayant fait de sérieuses réflexions sur tout ce qui s'était passé à ses yeux , demanda le Baptême , et porta à l'Evéque du Japon le sabre dont il avait tranché la tête à son parent. On demanda au Roi la permission d'enterrer les quatre corps qui étaient demeurés sur les croix , il la refusa , et l'on fut obligé de recueillir les ossemens à mesure qu'ils tombèrent ; on le mit dans des caisses séparées , et on les porta à Nangazaqui où l'Èvèque leur fit rendre les honneurs qui leur étaient dûs ; il fit en même - temps dresser des actes juridiques de ce martyre , et les envoya à Rome.

Cette persécution ne paraissait pas devoir s'étendre dans les royaumes voisins , parce que les Princes qui y régnaient étaient tous déclarés en faveur du Christianisme , et que les missionnaires passaient pour être fort bien dans l'esprit du tuteur. D'un autre côté , Jécundono , Roi de Bugen , continuait à faire aux Chrétiens toutes les caresses dont il se pouvait aviser. Tous les ans il ne man(|uait pas un jour de l'anniversaire de la mort de la Reine son épouse , de faire faire un service pour Famé de cette Princesse , et d'ordinaire ce jour-là il mangeait avec les missionnaires ; il prenait les intérêts de la Religion chrétienne dans toutes les rencontres, et l'on rapporte qu'un jour il mit l'épée à la main contre le Roi de Fingo , sur ce que ce Prince , après lui avoir témoigné être sur])ris de sa conduite envers les

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Clirétiens , avait fort mal parlé du Christianisme. Les missionnaires voyaient assez souvent le tuteur en ce temps-là , et en étaient toujours bien reçus. Ce Prince apprit qu'un navire portugais où étaient toutes les provisions des pères , avait été enlevé par les Hollandais , près de Macao , et que ces religieux se trouvaient dans une grande disette -, aussitôt il leur lit toucher de fort grosses aumônes , et la manière dont il leur rendit ce service , les charma encore plus que le bienfait même. La conversion d'une llUe de Nobunanga, et celle d'un neveu de Tayco-Sama furent regardées comme un eft'et de cette faveur; cependant le Cubo-Sama conçut bientôt contre les Chrétiens de violens soupçons qui n'éclatèrent pas d'abord , mais dont il ne se défit jamais. Ce fut l'imprudence d'un Castillan venu des Philippines , qui y donna la première occasion : cet Espagnol était allé offrir quelques présens au tuteur ; et comme ce Prince lui eut demandé combien de vaisseaux avaient mouillé cette année-là aux Manilles , et de quoi ils étaient chargés , il répondit qu'il n'en savait pas le nombre , mais qu'il en était arrivé beaucoup , et qu'il y avait dessus toutes sortes de munitions de guerre. « Et pour » quelle expédition , reprit le Cubo-Sama , fait- )) on tant de préparatifs? C'est, répartit le Cas- » tillan , pour la conquête des Moluques. » Le tuteur en demeura-là , mais il jugea qu'il fallait se délier de voisins si puissans et si entreprenans.

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La persécution continuait clans le Fingo , les prisons étaient remplies , et le sang des fidèles coulait de toutes parts. Térazaba , devenu Seigneur de l'ile d'Amacusa , voulut aussi inquiéter ses sujets chrétiens. Le Roi de Saxuma entreprit de ramener au culte des idoles un jeune Seigneur de quatorze ans , nommé Jacques Saco^ jama , dont le mérite personnel le portait à lui faire épouser une Princesse de sa maison ; mais ces deux Princes se désistèrent bientôt de leur entreprise , ayant trouvé une résistance qu'ils ne purent espérer de vaincre. Le Roi de Naugato poussa les choses plus loin , et donna des martyrs à l'Eglise. Le premier qui signala sa foi dans ce royaume , fut Melchior Bugendono , le plus puissant et le plus brave Seigneur de la cour ; sa constance fut mise aux épreuves les plus rudes , mais elle triompha de tout. Enfin , Morindono le condamna à mourir , on lui en porta la nouvelle chez lui , et il pria instanmient ceux qui la lui annoncèrent , qu'on le traînât par toutes les rues d'Amaguchi , afin , disait-il , qu'il eut le bonheur de participer aux ignominies de la passion du Sauveur. Il ne l'obtint pas , le Roi lui envoya des soldats qui lui tranchèrent la tète. Sa femme , ses enfans , son gendre et ses neveux, imitateurs de sa vertu , en reçurent la même récompense. Ce martyre fut suivi de celui d'un homme de basse extraction , qui ne fit pas moins d'honneur à la Religion j c'était un aveugle

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nommé Damien , qui ne subsistait que des aumônes qu'il allait mendier de porte en porte , mais que Dieu avait rempli de son esprit, et qui , dans l'absence des missionnaires , devenu l'apôtre de cette Eglise , faisait des conversions admirables : il confondit même plus d'une fois les bonses dans des disputes réglées, et ce fut principalement à l'instigation de ces faux prêtres que Morindono condamna le fervent catéchiste à avoir la tête tranchée. Après sa mort , on coupa son corps en pièces, et on le jeta dans la rivière ; mais sa tête et son bras gauche furent trouvés par des Chrétiens , on les porta à Nangazaqui , et on les présenta à l'Evêque qui dressa et envoya à Rome des actes juridiques de ces martyres ; ce que l'on continua de faire dans la suite , autant que la persécution le permit.

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