I|I8T01RE
n. Aqaéchi nWaU peut-être pas songé juft^ que-là à se faire Empereur; dèg quHl se vit en piain des richesses immenses, la pensée lui en yii^t : et il se flatta d'y réussir; mais il était trop tard : Ucondono, qu'il cherchait à engager dans 9on parti, s'était déjà raqgé auprès du Roi d'Ava. C'était le troisième des fils de Nobunanga : Tainé avait péri avec son père , le second était hors d'état de paraître; celui^ av^it du mérite^ tme ]>ravoure éprouvée, et beaucoup de douceur* lIcofadoDo trouva ce Prince à la tMe d'une arçiée capable de le faire craindre; citait celle de 3FaxU>a qui l'uvait joii\t avec tant de promptitude, que I9 nouvelle de qette jonction, s'était répandue daiB Iqs provinces presque^ en même temps que celle de la mort de l'Empereur. ï^xiba mena d'abord le Roi à S|éaco qui se soumit, l'armée p'y séjourna point, et se rendit à An^uqubma^ ou Aquéchi était encore. Le Roi eianpa assez prè$ de la ville, et envoya Ucondono avec mille bpnunes d'élite pour observer eu quel état étaient les rebelles : Ucondono les trouva ca«ipés dans ^ plaine, a^ nombre d'envjroabuijt mille; wais U eu fit si peu de cm , que san^ délibérer , il les attaqua, lea rompit et les dissipsi,, de sorte que depuis on n'en vit pas dix hommes ensemhte. Aqu^chi ne s^uva tout blessé, et se déguisa; mais il fut reeonpu par des paysans qui le tuèrent.
l^ Roi d'Ava étpnt ainsi défait dm seul ère nemi qu'il crût avoir , songea^ à prepdre posses-
DU JAPOW , LIV. Yl. 363'
flioit de Tempire , quHl regardait comme son patrimoine ; îaais il s'aperçut bientôt que Faxiba était bien moina Tenu pour le secourir et pour venger l'Empereur , que pouf occuper sa place : par malheur pour le Roi , l'armée ne reconnaissait que Faxiba ; le seul Ucondono était dans aes intérêts, mais Ucondono n'avait point de forces suffisantes pour tenir tête à Faxiba , qui , bien assuré d'une' armée accoutumée à vaincre 0OUS ses ordres , n'attendait qu'une occasion pour éclater : sa bonne fortune et l'indiscrétion du Koi d'Ava la lui fournit bientôt. Xibatadono, oncle maternel du Prince , ayapt appris la situation où était son neveu , crut qu'il n'y avait point.de temps à perdre il assembla une puissante armée , et fit savoir au Roi qu'il marchait pour le tirer des mains de Fàxiba : il ne fallait qu'attendre un peu , le Prince n'en fit rien ; il rompit snr-^le-champ avec Fajciba , et le fit sans» prendre aufiune mesure, pour mettre sa per^ sonneen sûreté. Faxiba conçut que la diligence était nécessaire,^ mais qu'elle suffisait; il s'assura du Roi, et marcha k grandes journées contre Xibatadono qu'il surprit. Ce général ne • se perdit point quoique son armée parût consternée; il se jeta, avec ses meilleures troupes, dans une très4>onne fi^rteresse, mais malheureusement cette place se trouva dépourvue de tout. Xibatadono y ful^ bientôt réduit à la der^ nière extrémité : se voyant sans ressource, il sef fendit le ventre , et la forteresse se rendit.
Après cette victoire, Faxiba, ne garda plus de mesures : il déclara au Roi d'Ava que le feu Roi de Mino sou frère aîué avait laissé un fils au berceau, et que l'empire appartenait à cet eu&nt.; qu'il se contenta de son apanage, et que pour lui il allait prendre la tutelle du pâtit Prince , et la régence de ges étjits. Le Roi d'Ava qui se trouvait à la discrétion de Faxiba , n'avait point d'autre parti à prendre que celui de.se retirer, il le fit ; tout ce qui avait obéi à Ifobunanga se soumit à Faxiba, on n'entendit presque point parler depuis du jeune Roi de Mipo , qui fut élevé en particulier , et d'une manière ppu digne de isa naissance. On le verra reparaître .après la mort.de l'usurpateur, mais sans crédit , s^ns ambition , et sans aucun reste de la grandeur de son aïeul.
Voilà de quelle manière Faxiba parvînt à l'enipire. Quoiqu'il ne prît pas d'abord la qualité d'I^mpereur, il n'en avait pas moins la souveraine autorité. Sa nais^nce fut des plus obscures ; il se nommait d'abord Toquixiro, il changea de nom autant que de conditions : il fut quelque temps aux gages d'un gentiUiomme qui était .fort bien à la cour de Nobunanga. 'Tout l'emploi de Toquixiro chez ce seigneur était d'aller couper du bois dans une forêt , et de l'apporter sur. ses épaules à la ville : son maître lui trouva de l'adresse et de l'esprit , et le mit d^^9 le service. NobunangA entendit parler de
de lui, le voulut voir, se Tattacha; et d'abord se divertit de quantité de tours industrieux qu'il lui faisait faire ; ensuite il démêla à travers toutes les plaisanteries de Toquixiro , que ce jeune soldat pouvait être bon à quelque chose, et il le fit officier. Toquistiro fit des actions de bra-^ voure,.qui lui procurèrent de l'emploi; il y montra de la conduite et de la tête : on l'avaiiça, il passa avec assez de rapidité par tous le? degrés de la milice ; Nobunanga lui donna quelques corps d'armées à commander, et il justifia dans toutes les rencontres le . choix de son Prince. Enfin l'Empereur l'envoya avec une armée contre Morindono , et lui donna le nom de Faxiba , dont la signification faisait allusion aux armes ou à quelque devise du Roi de Naugato.
U se trouva ainsi en maid les principales forces de l'empire à la mort de Nobunanga , et U s'en servit pour monter sur le trône, Les premières années du règne de ce nouveau Monarque furent assez paisibles, il n'était pas de son intérêt qu'on armât ; le plus faible ennemi pouvant devenir considérable dans un temps, où plusieurs n'attendaient peut-être qu'une occasion pour se soulever. La Religion chrétienne que ce Prince favorisa fort dans ses çommencemens , prit pendant un si long calme tant d'accroissement qu'elle devint même à la cour impériale la religion dominante. D'ailleurs rien n'était plus florissant que les états des Princes chrétiens, et
l'an des plus opiniâtres ennemis du Christianisme éprouva alors qu'on est invincible quand on a pour soi le Bieu des armées.
m. Riozogi ^ vassal du Roi d'Arima, mais qui avait fait la guerre au feu Roi André son seigneur , et qui tout récemment venait d'enlever quelques royaumes au jeune Roi de Bungo y fier de ses grands succès, se jeta sur le royaume d'Arima avec des forces capables de le conqué«rir, et d'abord emporta en assez peu de temps la forte place de Ximabara. Quelques mpuvemens survenus dans ses nouvelles conquêtes sur le Bungo y l'y ayant rappelé , le Roi d'Arima , avec les troupes auxiliaires d'Omura et Saxuma, marcha promptement vers Ximabara , dont il fit le siège. A cette nouveUa, Riozogi, qui, par sa présepce ^ avait bientôt remis toutes choses dans l'ordre , reprit , avec une nombreuse arniée , la ronite de Ximabara. Le Roi , à son approche y cQDivertit le siège en blocus , et s'alla ipettre en bataille dans une plaine à la vue de Ia ville* Il s'en fallait bien, que son armée fût aussi forte que celle de Riozogi ; mais Dieu lui avait donnéi une coivfiaQce qu'il inspira à toutes ses troupes. Riozogi ne tarda pas à attaquer l'armée royale^ qui le reçut avec beaucoup de résolution : le combat fut sanglant y et le succès parut longtemps, assez douteux^ enSn un capitaine saxuman ayant reqcgntré Riozc^ , qui combattait à pied a,uprès de sa litière le r^nv^rsa par terre
^vax révéra de aabre : la victœre ne fot plus l)alaiicée ; dès que le général &xt été tué, on ^poursuivit yivement les fiiyards , et la terre de^ meura couverte de morts. Dès le même jour Ximabara ouvrit ses portes au Roi , qui , per^ suadé qu'un, succès si complet étût uniquement dû à Dieu 9 lui en rendit de solennelles actions de grâces , et s^appliqua plus que jamais à fair9 régner Jésus-Christ dans ses états.
La TeQSiPy quoique sous la domination d'un Empereur idolâtre le plus débordé des hommes^ ne fournissait guère moins de sujets de conso* lation aux missionnaires que les royaumes tou-* mis aux Princes chrétiens. Le P. Organtin, avec ce qu'il y avait de missionnaires sous sa con-^ duite, ne pouvant suffire à contenter tous ceux qui voulaknt être instruits ,' fut obligé de de-mander un renfort qu'on lui envoya. Rien n'est plus beau que le détail que ce père &it dans ses lettres à son général y des succès que Dieu donnait à ses travaux; et j'avoue que j'ai quelque regret de ne pas écrire des mémoires , pour avoif la liberté de m'étendre sur quantité de choses infiniment édifiantes , dont le récit ne convient pas bien à une histoire. Je ne puis cependant passer sous silence la conversion d'un célèbre médecin y dont on peut dire que le changement contribua extrêm^nent aux grands progrès que fit alors le Christianisme : l'occasion dont Dieu se sesvit. pour le convertir y fut assez singulière»
368 HiSTomB
Ce médecin avait le nom de Dosam , il avait parcouru toutes les plus fameuses universités de Chine et du Japon ; il ne s'était pas borné à la seule connaissance de la nature et du corps humain y qu'il possédait dans un degré éminent ; mais le désir qu'il avait de savoir, embrassant généralement toutes les sciences , dont il avait pu rencontrer des maîtres, il était devenu l'oracle du Japon ; et il n'y avait point de sortes de sa-« vans , dont les plus célèbres eussent honte d'être ses disciples. Il arriva qu'étant survenu au père de Figuérédo une incommodité fort extraordinaire, et à laquelle tous les médecins qu'il consulta ne purent trouver de remèdes , on conseilla au missionnaire de se transporter à Méaco, pour y consiilter Dosam ; il le fit, Dosam fut sui^Hs de voir un vénérable vieillard, avec un air de santé qui semblait lui promettre encore bien des années de vie, Il lui demanda ce qu'il avait fait pour vivre si long-temps parmi tant de fatigues? Le père répondit qu'il s'était, dès son enfance , privé de tous les plaisirs de la chair, qu'il s'était nourri sobrement, et s'était en tout contenté du nécessaire; qu'il avait exercé son corps pfir les veilles et par les travaux ; et qu'avec cela il avait trouvé le secret de vivre content, que l'incommodité même qui l'amenait à Méaco ne ?rinquiélait point , parce que si elle abrégeait ses jours, elle le miettrait plus tôt en jpossession d'une autre vie incomparablement plus excel-
DU JAPON , LIV. VI. 36g
lente que celle qu'il perdrait , et qui aurait encore l'inestimable avantage de ne finir jamais. ' Dosam qui n'admettait point l'immortalité de l'ame, parut surpris de ce discours : et, après avoir un peu réfléchi en lui-même : (( Vous » êtes donc, dit ^ il au père , ^u sentiment de y> ceux qui croient l'ame immortelle ? mais m'exy> pliqueriez-vous bien comment il se peut faire, D qu'une partie de l'homme meure , etque l'au- » tre demeure vivante ? et par quel secret deux j> choses aussi opposées que le doivent être » une pure intelligence et une matière vile et » grossière, peuvent contracter entr'elles une » union si étroite, que toutes leurs opérations » deviennent en quelque façon communes. Enj> fin, où va l'ame tandis que le corps est ré- » duit en poussière ; et pourquoi l'on n'en en- » tend plus parler après cette séparation ?» Le père répondit à toutes ces questions d'une ma-^ nière qui donna bien à penser à Dosam , et qui Itii fit estimer les religieux d'Europe. Il fut enfin persuadé que notre ame est purement spirituelle , par la raison qu'elle a des opérations pu* rement spirituelles, telles que sont nos pensées; que si elle est spirituelle , elle est immortelle, puisqu'elle n'a en soi aucun principe de cor-éruption : que si elle est immortelle, elle est créée pour une fin , à laquelle la vie présente n'est qu'une disposition et un passage. Qu'il faut donc prendre ses . mesures pour acquérir cette
fia dernière. De là le P. de Figuérédo le conduisit par degré jusqu'à la connaissance d'un Dieu créateur , et sauveur des hommes , rémunérateur de la vertu et vengeur.du crime ; alors Dosam entrevit la nécessité qu'il avait d'embras-ser le culte de Dieu, seul digne d'être adoré; mais il fut effrayé des conséquences d'un tel engagement, et de la difficulté d'une entreprise qui, à son âge , lui semblait même impossible, oc Gom- » ment , se disait-il , arriver à la pureté du Chris- ]| tianisme avec des habitudes vicieuses de toute 1^ la vie? le moyen de se réduire à redevenip y>, disciple après avoir été si long-temps regardé l> cratime le maître des docteui^s mêmes ? » D'ailleurs les préjugés de l'enfance , les entêtemens dont les sa vans ne se préservent guère , la craint^ des. discours des hommes, la perte d'une reputation si bien établie ; tout cela parut d'abord au: docte. médecin un obstacle invincible; mais il ne se roidit point contre la grâce : sou impuissance l'humilia , et Dieu que l'humiliation du cœur n'a jamais manqué de toucher , éclaira et fortifia tellement cet homme qui aimait sincèrement la vé« rite , que sans examiner davantage les suites de son changement , il se mit à s'instruire tout de bon des mystères de la Religion chrétienne. Le père Organtin se chargea de son instruction ^ et dès qu'il le vit suffisamment disposé , il le bap-« tisa et le npmma Melohior. L'étonnement où cette nouveUe mit tout le. ponde, ne se pesit dis^i
Hnit cent» jetinea gem , qni tom les jour» nK Idient prendre les leçons de Dosam, suivirent tous son eiiemple^ et furent imités d'un si grand nombre de personnes de toutes conditions , que les églises ne les pouvaient plus contenir. Où entendait dire partout : Le sage a embrasé te ChrisUanùme , il faut que ce eeU la vériUihle Re* Ufion. L'Empereur et toute sa coût ne s'entre-^ tinrent pendant plusieurs jours que de cet événement ; et les bonses au désespoir , ne sachant -de quelle manière réparer une perte aussi considérable y voulurent engager le Dairy à contraindre Dosam de retourner au culte des idoles; mais Dosam aurait plutôt converti le Dairy lui-même, que le Dairy n'eut pu venir à bout de le pervertir* lY. Il ne faut pas douter que tant de succès qui irisaient tous les jours triompher la Religioh ^e l'erreur, ne servissent beaucoup à procurer aux fidèles la faveur et la {Mrotectic»! de Faûba , mais la politique n'y avait pas moins de pai^t que l'estime. Ce Prince voyait predque tous les grands qui l'approchaient de plus près , ou &vorables au Christianisme , ou Qirétiens déclarés. Les deux villes dont la conservation lui importait davantage, était Sacay et Ozaca : le Grouyemeur d'Ozaca était Chrétien, et Faxiba fut obligé de se défaire de celui de Sacay qui était idolâtre, et de dcmner le gouvernement à un brave chevalier chrétien, nommé Joadiim Riusa* Le premkr capitaine de ses gardes, et l'homme
373 ' ♦ HIST4MRE . i
Âe l'empire qui lui était le plus necisssàire , étà% UcondoQo. Son Grand*Amiral, et le. Colonel général de sa cavalerie , tous deux ses favoris y venaient de recevoir le baptême par les soins du même Ucondono. Le premier était fils du nouveau Gouverneur de Sacay , et se nommait Tsucamidono, il reçut avec le sacrement le nom d'Augustin ; et c'est ce trésor dont il est tant parlé dans les relations espagnoles et portugaises, sous le nom de Dom Augustin. Le Colonel général s'appelait Condéra, et fut noinmé Simon au baptême. Enfin le premier Secrétaire d'état, le Grand-Trésorier, le Vice-Roi de Boary et quantité d'autres Seigneurs également distingués par leur mérite et par leurs emplois , adoraient le vrai Dieu; l'Empereur n'eût pas fait sagement de se déclarer contre une loi,' que tant de gens en place avaient embrassée ^ et il était même d'autant plus dans la nécessité de se inénager avec ses grands officiers que sa domination n'étant pas encore bien affermie, il pouvait paraître douteux, si ces Seigneurs lui avaient plus d'obligation de les avoir honorés des ràîplois qu'ils occupaient , qu'il ne leur en avait luimême de les avoir acceptés. ' , .
Quoiqu'il en soit ,* Faxiba paraissait avoir une attention continuelle à faire plaisir aux Chré-. tiens; il sut qu'Ucpndono avait transporté chee lui à Tacacuqui ^ le séminaire d'Azuquiama , où l'on élevait un grand nombre d'enfans de la haute
nobleâto, et la plupart même de sang royal. Il offrît d'établir ce séminaire à Ozaca , et cela fut accepté. Cet établissement, et un autre, que le^ pères firent en même temps à Sacay, furent dan§ la suite des plus utiles de tout le Japon, par la raison que ces deux villes furent toujours les plus considérables de l'empire sous le regn,e de Faxiba , et sous celui de son successeur. Quan)k au collège d'Anzuquiama, il y a de l'apparence qu'il fut transféré a Méaco y car les mémoires qui parlent du collège de Méaco, lequel fut tou^ jours très-florissant , ne disent rie^ de sa fondation. »
La Chrétienté du Japon fit alors une perte fi laquelle toutes les églises particulières qui la composaient, prirent beaucoup de part. Le père Louis Alméïda mourut dans l'ile d'Amacusa, trois ans après avoir reçu les ordres sacrés à Méaco ; il n'avait pas encore cinquante^neuf an^ accomplis, mais il était cassé comme s'il en enf, eu quatre-vingts; et plusieurs années avant sfi mort, son corps n'était plus qu'un squelette vivant : aussi n'y avait-il guère de contrée au Jar pon que ce zélé missionnaire n'eut parcQurue dans l'espace de vingt-huit ans, avec des tra^ vaux inconcevables. Il pouvait faire un dénombrement des dangers qu'il avait courus, assez semblable à celui que l'Apôtre des nations a faj^t des périls où il s'est trouvé, et l'on ne conçoit pas covunent il a pu vivre si long-temps^ sans
374 BBTOIRB
un miracle continuel. JPai dit joscfn'i quel point l'hiver est rude au Japon. Le père Alméïda Ail obligé d'en passer plusieurs, Ic^é dans une cà^ bane, tantôt sur le rivage de la mer, tantôt aur le sommet d'une montagne, vêtu d'une smple soutane tout usée. Les bonses mirent ^ tête à prix , et les fidèles furent souvent contraints de lui donner des gardes : il en coûta même la vie à un gentilhomme du royaume dé Saxuma, pour s'être fait le gardien du serviteur de Bieu. Au milieu de tant de risques et de fttigues, le saint homme jouissait intérieurement d'un repos inaltérable, et nageait dans un tor-^ rent de délices. Le Ciel dans plusieurs occasions lui donna deç marques évidentes d'une pf otectioei particulière. Un jour il ftit pris par des pirates, dépouillé et laissé tout nu, eft seul dans une barque sans voiles, sans ramé et sans gouvernail. Il demeura ainsi vingt-quatre heures exposé à un vent de terre extrêmement froid ^ toujours ^itre la vie et la mort, les vagues le menaçant à toute hetti*e de l'engloutir. Snfîn comme si un ange eut ccmduit son bÂtin»ent à terre, il jd)orâa avec la même fecililé que s'il eut èu kè plus habiles rameurs de la cêté. Parmi les vertus qu'on admira dans cet incomparable ouvrier, une des plus remarquablea , fat une douceur mêlée de grandeur d'ame, qui en même temp»
lui gagnast les cœura, et lui conciliait le respect. Il savait sur -dtottt «'attire!* l'estifine et la «eonfianeb
diss grand», et de toc» lei Princefl et Seignèoii âaxquek il avait eu occasidn de faire connaître Jé&us-Ghrist , il n'y en avait aucun qui n'eût {lour lui quelque chose de plus que de la consi-* dération. "Sa prudence paraissait sur^tout dans 1^ discernement des esprits, et dans les mesurea pleines de isagèsse qu'il prenait pour donner aux ^lises, qu'il fondait, xwe solidité qui les mit à l'épreuve des plus rudes secousses. Enfin, outre les cure? surprenantes que son halnleté dan$ la médecine et la chirurgie lui donna lieu da &ire y la pureté de sa foi , et l'éminence de sa sainteté furent récompensées du don de guérir par des remèdes surnaturels y les maladies qui ae troùvaieni beaucoup aii'-dessus des forces d« l'art.
- Au reste ce n'était pas le P<. Alméïda seu} qui eut reçu le don des guérisons miraculeuses^ Bîett l'avait abondamment communiqué à tous leà missionnaires. Dès qu'on savait qu'il en de-^ Tait passer quelqu'un par une ville, ou par und bourgade, on ne manquait pas de mettre sur mn passage tous les malades désespérés des mé^ decins, et il était rare qu'ils ne fussent pai guéris* La vertu des miracles n'était pas même toujours attachée à la personne des miissiQiikiai^ fés; elle se répandait quelquefois sur ce qui avait quelque rapport particulier à ces digUâl ouvriers. Une c^oix que le P. de Torrez avaif dretoée sur le bord de la mer , auprès de Càvh T. I. 26
3^6 BiStOIRB
goximâ était devenue la scnirce d'une infinité dé prodiges. On remarqua d'abord avec étonnement que quoiqu'elle fut continuellement battue des Tents, qui rendent ces mers si orageuses, et que quantité d'autres croix, que les Chrétiens ayaient plantées sur la même côte, eussent fort souvent besoin d'être relevées, celle-ci demeurait toujours ferme : on se persuada qu'il y avait là quelque chose de surnaturel , on commença k en feire le terme d'un pèlerinage, les malades s'y firent porter, et le nombre de ceux qui y recouvrèrent miraculeusement la santé ^ monta en peu de temps fort loin»
V. Cependant le Roi d'Âva supportait patiem^ ment la honte de voir un sujet , et un homme de néant occuper le trône de son père. Il fit une seconde tentative pour y monter, mais ses mesures se trouvèrent si courtes et si mal prises, que la réduction d'une seule place où il avait eu l'imprudence de s'enfermer, et que Faxiba fit inonder , mit fin à la guerre. Le vainqueur méprisa assez son ennemi pour lui donner la vie , et quelques pensions ; mais il ne lui laissa pas un pouce de terre. Ce fut après cette victoire que le nouveau Monarque , comme s'il n'eût. fait que commencer a régner, prit le nom de Cambacundono , qui veut . dire , Souwrain Seigneur. Il est plus vraisemblable , qu'il songeait dès-l<n^ à achever ce que Nobunanga avait j» Ibrt avancé, à sav<Hr, la cimquête de tout le
•JFapon : mais parce* que tout commencement d'une domination usurpée , n'est pas propre à ^ees sortes d'entreprises, Cambacundono parut d'abord occupé de toute autre chose que du soin de s'agrandir.
Sa manie était de copier en tout Nobunanga^ et de le surpasser dans les choses mêmes où ce Prince s^était fiiit une plus grande réputation ; car selon la coutume de ceux qui n'ayant rien d'original dans l'esprit, ni dans le goût, s'imaginent que pour surpasser les grands hommes , il suffit d'ajouter à ce qu'ils ont trouvé , Cambacundono se persuada qu'il n'y avait qu'à faire ime plus; grande ville qu'Anzufjuiama , et à y aocumuler toutes les richesses de l'empire, pour teffacer la gloire de son prédécesseur. Pour cela .il choisit Ozaca, et résolut d'y faire en grand ce qu'Anzuquiama avait été en petit. Il commença par renverser toute la ville, puis il la •rebâtit magnifiquement : ensuite, de l'autre côte d'un fleuve qui potte les plus gros vaisseaux, il fit construire une nouvelle ville plus vaste de beaucoup que l'ancienne. U fît contribuer pour ses édifices tout le pays d'alentour, et l'on compta jusqu'à soixante mille ouvriers qui travaillaient .en même temps. Le palais impérial placé sur le -bord du fleuve, et couvert de tuiles dorées était quelque chose de si auguste et de si éblouissant, que quand le soleil donnait dessus, il n'était ipas possible d'en soutenir la vue.
3^8 mSTOlRB
Tous ces édifie^ furent acherés avec tudé promptitude prodigieuse, après quoi FEmpereur s'appliqua à gagner l'affection de tous les ordres de l'empire , et il est vrai de dire que les. missionnaires furent encore ceux à qui il fit le phis de caresses* Leur supérieur général le père Kerre doêglio étant allé a Ozaca , Ucondono , Tsttcamidono, Gondéra et quelques autres seigneurs chrétiens, lui conseillèrent de demander une audience à Cambacundono; le père suivit ce conseil, et commença par envoyer, selon la coutume, quelques raretés d'Europe, pour être présentées à l'Empereur et à l'Impératrice. Le Prince agréa les présens, et témoigna que le père serait le bien*-venu. Le supérieiu*, après avoir reçu cette réponse, se rendit au palais avec tous les Jésuites qui se trouvèrent à Ozaca. A peine le Prince sut-il qu'ils étaient arrivés qu'il les envoya recevoir par son médecin, lequel leur fit bien des civilités , et les conduisit chez l'Empereur. Ce Prince qui voulait rendre cette audience solennelle , était sur son trône; tous les grands officiers autour de lui , chacun dans son rang, et à ses pieds son secrétaire d'état qui lui nommait tous les missionnaires à mesure qu'ils entraient, ajoutant quelque terme obligeant pour chacun. Après les prostememens et tout le reste du oé-^ rémonial, l'Empereur congédia les seigneurs, fit approcher les religieux et s'entretint familièrement aveè eux. Au bout de quelque temps il
leur fit apporter un plat d'excellentes figues qu'on lui avait envoyées de Mino, et comme il vit que» tous les pages de la chambre se mettaient en. devoir de servir les pères, il fit retirer ceux qui n'étaient pas chrétiens.
Cette petite collation étant finie , Gambacundono se leva de son siège , s'approcha du père Coëglio , lui parla de ses grands projets de con«-> quêtes, et ajouta que quand il serait venu à bout de toutes ses entreprises , il assujetterait aur Dieu des Chrétiens tous les états qu'il aurait subjugués. Ensuite il fit rappeler Ucondono et les^ autres Seigneurs chrétiens, et il leur ordonna^ de conduire les pères dans tous les appartemend du palais. Un de ses religieux nous a laissé par écrit la description de l'intérieur de ce palais;; ce qu'il en dit , paraîtrait fabuleux , si l'on ne ^sait réflexion qu'un missionnaire n'a rien qui l'engage à en imposer ainsi au public de gaîté de cœur; il est vrai qu'il paraît dans ce qu'il raconte bien plus de richesses accumulées que de goût; mais rien n'est plus surprenant que ce qu'il rapporte , qu'au haut du palais on leur montra une petite chambre d'or massif, qui était à visses , et qui se montait et se démontait fort aisément. Il n'est pas étonnant , après cela , que ce Prince eut un revenu si immense que du seul ris qu'on recueillait dans lés terres de son do-* maine , il .tira tous les ans un million d'or : ce n'est pourtant là qu'une partie 4es.Uens de l'Em-^
38o HISTOIRE
pereur j et Cambacundono ne possédait pas encore la moitié du Japon.
Tandis qu'on conduisait les missionnaires d'ap* partemens en appartemens, xes pères furent bieu surpris de voir venir à eux l'Empereur en ha-^ bits négligés. Ce Prince les aborda de la manière du monde la plus gradeuse; leur dit qu'il était jaloux de ses courtisans, et qu'il voulait partager avec eux le plaisir de leur montrer ses trésors. Il les mena effectivement partout , et les fit monter jusqu'au dernier étage de son cbâteau , d'où Ton découvrait les deux villes d'Ozaca et la prodigieuse multitude d'ouvriers qui tra-vaillaient à la ville neuve: Si ces religieux furent surpris d'une si excessive puissance, , le peuple ne le fut pas moins de voir leur Souverain, traiter si familièrement avec des étrangers pau*très et sans caractère. Enfin les pères comblés d'honneurs , de mille marques d'estime et de considération que leur donna l'Empereur, prirent congé de ce Prince , lequel pour dernière &veur fit venir "toutes les dames chrétiennes du palais, ce qui au Japon ne se pratique jamais , et leur commanda de saluer leurs docteurs et les prêtres de leur loi.
Le lendemain le P. Organtin retourna seid au palais pour remercier Sa Majesté : l'Empereur lui demanda si les pères étaient contens ? Jls sont charmés ^' Sire ^ et confus ^ répondit le missionnaire. ' J^en suis bien ^aise , . répliqua ..le Prince ,
maiê V Impératrice ne les a point vuêy et iou-kaite de les voir. Cette Princesse était eitrêmemait superstitieuse, et les bouses la gouvernaient absolument. Le P. Coëglio fut ravi d'avoir une occasion de lui parler de Jésus- Christ : il se rendit au palais et fut introduit à l'audience de l'Impératrice par deux dames chrétiennes confidentes de cette Princesse , et dont l'une était mère du Grand-Amiral Tsucamidono. L'accueil que llmpératrice fit au supérieur étonna d'autant ce missionnaire qu'il s'y était moins attendu, liais la surprise augmenta encore , lorsque la Princesse à qui l'on avait dit que les pères avaient quelques grâces à demander à l'Empereur , voulut que le supérieur lui donnât sa requête par écrit ; elle la porta sur-lé-champ à Cambacundono qui en signa deux copies, ce L'une, dit*il, )» en les rendant a l'Impératrice, pour tout le )» Japon, où je prétends que ce que j'accorde r> aux docteurs chrétiens soit regardé comme un » arrêt irrévocable , et l'autre pour être envoyée » aux Princes chrétiens de l'Europe , afin qu'Os » sachent combien j'honore leur religion, et jusy> qu*à quel point je considère ceux qui la vien- » nent prêcher. »
Le troisième jour , le P. Coëglio et le P. Organtin allèrent encore au palais pour rendre à l'Empereur de nouvelles actions de grâces : Cambaçundono les entretint au moins trois heures, et leur fit servir à souper dans sa propre ebam-
38i HISTOIHB
bre. Pendant le repas, l'Impératrice leur êjn^ Toya les fruits les plus exquis qu'on avait pu trouver dans Ozaca ; et leur fit dire qu'elle était ravie d'avoir si bien réussi pour la premère foia qu'elle s'était employée en leur faveur , et qu'elle les priait de compter toujours sur sa protection* VI. Il n'eût rien manqué à la satisfaction des missionnaires , si le Ximo eût été tranquille , mais pendant que l'Empereur songeait aux moyens d'afiermir et d'accroître sa puissance, les Rois da Ximo s'affîiiblissaient en se faisant continuellement la guerre. Le Roi Givandono , après avoir rétabli les royaumes de^ungo , et recouvré même ie Bugen et le Ghicungo, dont la réductioi]|. ne lui coûta presque rien après la mort de Rio-r zogi, avait une troisième fois remis le Prinoa Jfoscimon , son fils aîné , sur le trône , et ne s'oc«s cupait plus que du soin de se sanctifier, et de £Eiire connaître Jésus- Ghrist aux infidèles. Le Prince Sébastien, son second fils, Gcamoro le troisième , et Paul Scingandono , un des. plus ri^ çbes Seigneurs du Bungo , travaillaient de courcert avec le Roi à procurer le salut de leurs vassaux; et plus de cent cinquante mille ido-r lâtres demandaient à être instruits^ et baptisés. Mais de nouveaux malheurs dissipèrent timt de belles espérances ; Joscimon fut à peine remonté sur le trône de son père , qu'il tint une conduite qui fit verser des larmes de çang à tous les fidèles ; et l'on fiit étrangement surpris de
DU JAPON, UY. yi. 3^3
Toir tout. d'un coup ce Prince, sans qu'on lui en eût donné le moindre sujet, se déclarer contre les Chrétiens, les maltraiter, et chasser les mission: iiaires de ses états.
r II fit plus, car le Roi de Saxuma et Aqué-i zuqui. Roi de Ghicugen, lui ayant déclaré la guerre , il se laissa persuader que le Prince Se- Itastien j son frère , qu'il n'aimait pas , était de concert aVec ses ennemis ; et sur ce soupçon ^ il le dépouilla de ses biens et le laissa mourir de misère* De si grands excès ne demeurèrent pas Iong*temps impunis , l'armée des confédéiés entra en action , le Bugen se souleya ; et le Roi Girandono voyant tous les états de son fils à la veille d'être envahis sans ressource , ne trouva , point d'autre moyen de prévenir un si grand dé^ aastre que de demander du secours à l'ËmpeT reùr : il alla lui-même, à Qzaca, Gambacundono le reçut bien, envoya sur-le-champ proposer aux deux Roiis alUés , sa médiation pour un accommodement, et sur le refus qu'ils firent de l'acr cepter, Simon G)ndéra, Général de la cavale?
rie , eut ordre de partir avec de bonnes troupes pour apprendre à ces deux Princes, que l'Enir pereur était en état de leur donner deç ordres et de se faire obéir.
Condéra défit d'abord le Roi de Qucugen: en bataille rangée; et le Saxuman resté seul, n'eût pas long-temps t^nu wntre une aimée victo-r rifi»2se, si le jeune Roi de Bungo n'eût lui*même
384 HISTOiM
rendu cette victoire inutile. L'Empereur qui Toulait quelque chose de plus que secourir les Bungois y en même temps qu'il Élisait partir Condéra , avait mandé aux Rois de Naugato et de Sanoqui , d'entrer dans les états des alliés , pouç faire diversion : ces deux Princes s'étaient partagés, Morindono avait joint Condéra, son intime aoii, à qui il avait l'obligation det n'avoir pas été dépouillé de ses royaumes , et en con-^ sidération duquel il rétablit enfin les missionnaires dans Amanguchi, et dans d'autres postes fort avantageux pour la propagation de la foi. Le Koi de Sanoqui était entré dans le Bugen avec Je jeune Roi de Bungo, où ils s'amusèrent un temps infini à faire du dégât, sans songer que €ondéra et le Roi de Naugato , qui étaient ocr cupés à poursuivre le Roi de Chicugen , et à l'empêcher de ^ rallier , n'étaient pas a portée de garantir le royaume de Bungo d'une irruption. Après tout , la plus grande &ute venait du Roi de Sanoqui , aussi jeune que le Roi de Bungo, et qui faisant sonner bien haut les ordres de l'Empereur, ne permettait pas qu'on suivît d'autres conseils que les siens. Le Roi de Saxuma |>rofita , en habile homme , de l'imprudence de l'un et de la faiblesse de l'autre ^ il entra dans le Bungo, se saisit de Vosuqui, place très-forte , tint bloquée la citadelle, qu'il ne put forcer, et alla mettre le siège devant Funay. Les deux jeunes Rois n'eurent pas plus tôt appris cea
DU JAPoy, Liv. VI. 385
pr(^és , qu'ils accoururent au secours de la capitale ? mais le Saxuman leur étant allé pré«* senter la bataille , ils racceptèrent et furent entièrement défaits. Après cette victoire, le Roi de Saxuma retourna à Funay qui ouvrit ses portes. - B'un autre côté, une assez grande multitude de bonsès s'était jointe à l'armée saxumane, pour venger sur les Chrétiens du Bungo, tous les torts que le Christianisme, qui s'était répanda de là dans les autres royaumes, avait fait à leurs sectes. Par-là , cette belle et florissante chrétienté , qu'on regardait avec raison comme le modèle des autres, se trouva tout-à-coup ex*posée à la rage de ses plus cruels ennemis. Rien ne fut épargné de ce qui se rencontra sur le passage de ces furieux^ et partout on ne voyait ^qu'églises ruinées, et que missionnaires en fuite. Ce qui consola ceux-ci dans un désastre si général, et si peu attendu, c'est qu'aucun fidèle -ne se démentit, et qu'ils donnèrent tous, dans les rencontres, des preuves éclatantes de leur ^inviolable attachement à la foi, qu'ils avaient •embrassée. On raconte à ce sujet, une action fort singulière d'une femme chrétienne, dont l'histoire aurait bien du nous conserver le nom *, elle était dans une forteresse bâtie sur un petit bras de imer , à l'autre côté duquel était situé Yosuqoi : raprès que cette ville etit été forcée par ,les «Saxumans, ainsi que nous Pavons dit, les Chré- ^tiens virent avec bien de la douleur, du haitf
ée la forteresse dont je parle , deux églises et le noviciat des Jésuites réduits en cendres. Ce qui irrita davantage notre héroïne, ce fut de voir un très-beau temple d'idoles, avec une magnifique maison de bonses, qu'on avait con-t itervée avec un grand soin. Quoi donc ! s'écria- |;-elle, souffrirons-nom ce triomphe de VimpUté7 et sur-le-champ, sans délibérer davantage, elle prend sa résolution, se inet à la nage, traverse seule le bras.de mer, entre dans la ville, met le feu au temple et à la maison des bonses , repasse la mer , çt rentrant, dans la forteresse ^ invite tout le monde à goûter avec elle le plaisir de voir les flammes consumer ces beaux édifices ^ dpnt elle regardait la conservation comme un opprobre que souffrait la religion.
Vn. Pour revenir au Roi de Saxuma, ce Prince , maître de tout le Bungo après le grand avantage qu'il venait de remporter sur le jeune Roi , donna le royaune à son frère , nommé Nacacusa , et se disposait à poursuivre les restes de l'armée vaiijcue qui s'était réfugiée dans une forteresse de Paul Scingandono, lorsque Con*déra parut à la vue de ce château. Les choses alors changèrent bien de face , le Roi de Saxuma ne songea plus qu'à se fortifier ; il ne demeura pas même long-temps dans cette pensée, et il se retira , laissant à son firère le soin de conserver, comme il pourrait, son royaume. D'autre :|^t , Condéra qui avait £ût une, marche forcée ,
donna quelques jours à ses troupes pour se ra-^ fraîchir , et durant cet intervalle , entreprit une chose qui fit bien voir que sous le casque et la cuirasse , il avait le cœur et le zèle d'un mishsionnaire y et qu'en Taisant la guerre , il avait bien moins en vue sa propre gloire que celle de Jésus-Christ.
On avait informé ce Général de la conduite du Roi de Bungo à l'égard des Chrétiens ; il en avait été indigné , et il n'eût pas plus tôt joint ce Prince , qu'il lui reprocha que ses excès avaient attiré la colère du ciel sur ses états ; mais il as« saisoima ses reproches de tant de sagesse et de force , qu'il fit aisément rentrer le jeune Prince -en lui-même. Ce ne fut pas assez pour Condéra; il fit entendre au Roi qu'étant aussi instruit qu'il l'était de nos divins mystères, il ne devait ja^ mais se promettre le ciel favorable , qu'il n'adorât le Bieu qu'adorait toute sa famille , et qu'il ne pouvait refuser de reconnaître pour le seul véritable. La situation où était Joscimon le reudit docile , il promit tout ce qu'on voulut ; aussitôt Condéra fit savoir à Civandono, qui tenait la forteresse de Vosuqui , la disposition où était son fils, et le pria de lui envoyer un missionnaire. Le vieux Roi, à cette nouvelle, sembla oublier ses înalheurs; il fit partir sur l'heure même le P. Pierre Gomez , lequel après avoir donné au Roi quelques instructions , pour lu rafraîchir la mémoire de nos mystères, le bap-
388 HISTOIEE
tisa le vingt-Mptième d'avril , et le nomma Constantin. Cet exemple de Joscimon fut aussitôt suivi de la Reine son épouse , du Prince son fils unique , de deux jeunes Princesses ses filles , et de plusieurs grands que la seiUe cramte de déplaire au Roi avait jusque-là empêchés de se déclar rer. Peu de jours après, on marcha aux eune-r mis; le seul Nacacusa, assez mal accompagné, osa paraître ; mais il fit peu de résistance, et Condéra n'ayant &it que parcourir le royaume^ pour le remettre sous l'ohéissance du légitime Souverain, apôtre et conquérant tout ensemble, il alla présenter à Civandono son fils chrétien et victorieux.
ynL Les choses en étaient là, lorsque l'Em^ pereur parut dans le Ximo , à la tête d'une ar^ mée formidable. Ucondono la commandait soU$ ses ordres , et le GranîvAmiral Tsucamidono cô^ toyait le rivage de la mer, avec une nombreuse flotte. Le Ximo St Irouvant ainsi entre trois armées impériales, fot sommé de reconnaître Cambacundono pouf ^on souverain Seigneur. Il n'y lavait pas moyen de rejeter une sommation faite avec tant de puissance, si imprévue, et après dix ans de guerre civile -, tout plia d'abord à la réserve de quelques places , dont la résistance ne fiit pas même con^dérable : et l'Empereur , sans presque avoir tiré l'épée, se trouva maître de cette belle et grande île , que .la comniodité de ses ports rend une des plus unportantes par ties de l'empire japonnais.
Càmbacundono usa bien dé sa TÎetoire , car il laissa à la^ plupart de ces Rois soumis et humiliés, les états dont ils étaient en possession. Pour les royaumes qui n'avaient point alors de maîtres, comme le Sanocjuij dont il avait dépouillé le Roi, pour avoir mal iservi dans la guerre de Bungo, le Fiunga, le Bugen et le Fingo , il les distribua à ses serviteurs ; il donna au Grand-Amiral le royaume de Fingo ^ et la lieutenance générale du Ximo ; il fit Condéra Roi de Bugen , et donna de grandes terres à Ucondono; il témoigna avoir de grands égards pour le Roi Civandono : et il lui offrit même le royaume dé Fiunga ; mais ce Prince lui répondit qu'il n'a^ vait plus d'ambition que pour régtier dans le cieL L'Empereur admira ce détachement des choses de la terre , partagea le royaume entre plusieurs, et deux Seigneurs , parens du Roi , y eurent la meilleure part : quant à la Religion , elle ne souffrit point pendant ces mouvemens , au contraire, elle ne fut jamais plus en crédit L'Eau pereur , dont les trois premiers officiers étaient Chrétiens, affecta de combler partout les mis-^ sionnaires de mille marques d'honneur et de distinction , jusqu'à vouloir que le P. Gaspard G)ëglio, supérieur des Jésuites, demandât la vie pour ceux qu'il avait condamnés à la mort, et l'on prétend que ce religieux obtint la grâce de plud de vingt mille personnes. Il est certain toutc»fbis qu'en dégiiadant tant de Princes qui étaient
les protectenrs et l'ornement an Christianisme , il sapa les fimdemens de cette église, et lui fit une plaie dont elle ne guérit jamais ) car en-4 fin , sur le pied qu'étaient 1^ choses avant la ré* duction du Ximo , les Empereurs eussent eu beau fiiire des édits contre la Religion chrétienne ^ hors des terres du domaine impérial , ces édits ti'auraient pas eu beaucoup d'effet ; et le Ximd eut toujours été une retraite assurée pour les Qirétiens et pour les missionnaires.
Mais avant que les fi,dèles eussent eu le temps de faire ces réflexions sur les malheurs qu'ik "pouvaient craindre dans la suite, ils eurent â pleurer des pertes présentes , dont rien ne lêà consola. Bar thélemi Sumitanda, Prince d'Omura^ mourut après une fort longue maladie, qui acheva de le purifier, et qui donna un nouveau lustre à ses * vertus. La preoiière chose à quoi ce religieux Prince pensa , dès qu'il se sentit atta^ tjué , ce fut à se demander à lui-même un compte exact de toute sa vie. Il appela ensuite le P. Alphonse Lucéna, son confesseur, et fit sa confession avec des sentimens de componction si vifs , et une si grande abondance de pleurs ; que le père, au sortir de la chambre ^ ne put s'empêcher de s'écrier : O! qu^ heureuse serait VÉ^liêe^ si elle avait un -grand nombre de pareil^ pinitens. Le malade songea ensuite à quelques actions de charité et de justice ; elles forenft si agréables a Dieu, que le Prince ept fut sùr-ler
DO fàJfWf LIV. VI. ^Qi
champ récxiBipensé d'uixe confiance tr€8-sensâ>le en la bonté divine, qui lai répondait ep quelque façon de son salut. Comme il ne souhaitait plus d'entendre parler que des choses du ciel, le pèra Lucena et deux autres religieux eurent ordre dq ne le point quitter y et de l'entretenir contii^uel^ lement de la passion du Sauveur des hommes} ces discours pénétraient le malade jusqu'^au fond de l'ame^ et ne manquaient jamais de lut &ire verser des torrens de larmes*
Hais ce n'était point encore assez de tant de vertus pour un Prince , qui , depuis son baptême, avait presque toujours été en un diinger évident de perdre sa couronne et la vie mêma pour la coasei*vation de sa foi^ et il paraissait conv.etiable , pour la consommatioipi d'une si éminente sainteté, pour l'honneur de la rciU^ gion, que Dieu acceptât enfin le sacrifice vo-^ lontaire que Sumitanda lui^'avait si souvent of« fert dans la sincérité de son cœur. La maladie du Prince d'Omura était une langueur, qui l'a-^ vait rendu étique : on lui parla d'un médecin fameux , qu'on prétendait avoir un remède in^ &illible contre son mal; mais par la seule r^i^ ^n que les imédeoins idolâtres, tel qu'était celui qu'on lui vantait si fort, étaient accoutumés Ji'uaer Ae magie dans l'usage de leurp recèdes, le înalade ne voulût jamais sou&ir qpi'oqi 1^ fî]t venir. Dès qu'il sentit sa fin approcher., il fitap*peler la Prindesfie son épouse , et les Pirijoiees em T. L 27
BqI HISTOIRB
enfans; il leur fecommancla la fidélité envers Dieu , les conjura de réparer le tort que son peu de zèle, disait-il, et ses mauvais exemples avaient causé à TÈglise, et, après leur avoir donné sa bénédiction, il leur ordonna de se retirer : il ne voulut plus ensuite penser qu'à Dieu ^ et ce fut dans les entretiens amoureux qu'il a\ait sans cesse avec son Créateur , qu'il lui rendit sa grande ame , le vingt-quatriènle jour de mai mil cinq cent quatre-vingt-sept. Il eut, en mourant, la consolation de laisser, en la personne du Prince Sanchez, son fils aîné, un successeur qui s'était en toutes les rencontres montré digne d'occuper sa place, et qui avait même confessé Jésus-Christ dans la cour de Firando , où le Prince son père s'était vu obligé de l'envoyer en otage.
Le Roi Gvandono suivît de bien près le Prince dX)mura; ce fut le sixième de juin que ce Prince alla recevoir dans le ciel la récompense de ses vertus. Dans le peu de temps qu'il avait été Chrétien, il était parvenu à une si sublime perfection , qu'il était l'admiration des fidèles : on peut dire qu'après l'apôtre de l'Orient, personne n'a plus contribué que Gvandono à la conversion des Japonnais. Ce qu'on mandait tous les ans en Europe, des soins qu'il se donnait pour la propagation du Christianisme , fidsait renouveler à chaque fois les vœux qu'on formait pour la conversion d'un Pr^lce qui était presque
ajpôtrè avant que d'êtrie Chrétien ; enfin , le père Aquaviva, Général de îa compagnie de Jésus, ordonna des prières publiques dans tout son ordre, pour obtenir du Ciel une chose qu'il croyait devoir être si avantageuse à la Religion, et le Pape Grégoire XIII, accorda à la même intention une indulgence plénière en forme de jubilé. Lé Roi de Rungo était bien pierâuàdé du tendre et sincère attachement que les Jésuites avaient pour sa personne, et du zèle qu'ils témoignaient pour son saîut étemel; c'est pourquoi, après son baptême, il était accoutumé de dire qu'il était enfant de la compagnie de Jésus. S'il disait vrai à l'égard de toute la compagnie , qui l'avait véritablement enfanté à Jésus-Christ^ les Jésuites du Japon pouvaient , avec autant de justice , l'appeler leur père, car jamais il ne s'épargna en rien , quand il fut question de leur donner des marques efficaces de sa bonté, et l'on ne pourra jamais se figurer jusqu'où allait son attention à rechercher toutes les occasions de leur faire plaisir.
Quant aux vertus particulières de cet incomparable Prince, on peut dire qu'il eut, dans un . degré éminent, toutes celles qui font les plus grands Saints. Ses austérités étaient extrêmes, son oraison continuelle, sa patience invincible, sa douceur inaltérable. Nous avons dit qu'il s'était engagé par vœu à obéir aux moindres avis de ses confesseurs^ en ce qui concernerait le
salut de son ame; il fut d^une fidélité étonnante a s'acquitter de cette obligation, qu'il s'était si jgénéreusement imposée. Sa dévotion pour la Reine des anges était des plus tendres. Tou5 les jours au matin, il assemblait sa maison pour réciter en commun et à genoux la troi^ème partie du Rosaire, et il acheyait le reste en soù particulier; tout son temps était réglé; il se xqnfessait et il communiait tous les jours, et cbaque année il se retirait l'espace de huit joui^ au noviciat des Jésuites de Vosuqui, pour y faire les exercices de saint ïgnace. On peut juger de son zèle pour le salut des ames^ par ce .que disaient les missionnaires qui l'avaient le plus connu, qu'il y avait peu de Gbrétiens au Japon, dont il n'eût procuré directementou indirectei-? ment la. conversion : par le nombre des temples d'idoles et des maisons de bonses qu'il renversa^ quelques-uns le fopit monter à trois mille*, et par ce que lui-même assurait, qu'il n'était point de nuit qu'il ne s'éveillât en pensant à de nouveaux moyens d'étendre la religion. La pureté .et la vivacité de sa foi passèrent tout ce qu'on .en peut dire, mais ce qui fit son caractère dominant, et ce qui lui a mérité une pl^ce si distinguée parmi les héros du Christianisme y c'est son inébranlable constance dans les plus grandes adversités. Pendant la dernière guerre que k Roi de Saxutna fit au Prince son fils , la peste s'étànt mise dans la citadelle de Vosuqui qu'il
DU Japon, liv. vi, SgS
ûvait conservée, on Je vk quelque temps ol)ligé d'errer presque seul, comme un autre Bavid, par les bois et par les montagnes, plus toûdié de voir son fils révolté contre Dieu, qu'il ne l'était de voir toute sa famille et tous- ses états à la merci d'un ennemi cruel, et d'avoir à essuyer les reproches et les m^lédictipns de plus d'un Séméï.
Après la réduction du Ximo , il se retira avec le P. François Lugana , son confesseur , pour ne vaquer plus qu^à Dieu dans là solitude; mais son ame épurée par tant de tribulations y était un fruit mûr peur le ciel. Le chagrin qu'il avait eu de voir de toutes parts les églises renversées, les pasteurs en fuite et le troupeau dispersé , joint à 1^ maladie populaire dont il avait été frappé , et dont il n'était pas bien guéri , fut ce qui contribua le plus à avancer ses jours, el Dieu se hâta sans doute de l'attirer au ciel pour lui épai^ner la vue des mallieurs qui mèna-^ çaient la chrétienté du Japon. On peut dire que sa mort fut précieuse devant Dieu et devant les hommes , et les merveilles qui se sont faites à son tombeau, ont fait penser à lui rendre les honneurs des Saints. Au reste, on n'épargna rien pour rendre célèbres les obsèques du Roi de Bungo et du Prince d'Omura ; mais les larmes qui y furent répandues firent plus d'honneur à la mémoire de ces deux grands Princefe , que les magnifiques mausolées qu'on leur érigea , et que les éloges dont on orna leurs tombeaux.
3g6 BlSTptRB
' ES. Ces deux pertes furent d'autant plus senràbles aux missionnaires , qu'ils se trouvaient dans une situation fort chi^rinante : quoique l'Empereur eût voulu paraître enchérir sur les bontés qu'avait eues pour eux son prédécesseur , il s'en fallait bien qu'ils comptassent sur lui, comme ils avaient fait sur Nobunanga. Us savaient bien qu'un tyran est toujours ombrageux , et diffidie à ménager : depuis peu même , une bagatelle l'avait mis de fort mauvaise humeur contre les Portugais, et ils appréhendaient avec queW que raison que le contrct-coup de son mécontentement ne retombât sur eux, H était arrivé au Japon un vaisseau si grand et si bien fait, que l'Empereur , devant qui on le vanta extrêmement , eut la curiosité de le voir , et fit prier le capitaine de l'amener où il était ; celui-ci s'excusa sur ce que son navire tirait trop d'eau , et ne pouvait pas remonter jusques ou était la cour, sans être en danger d'échouer. L'Empereur fit des instances qui donnèrent à connaître qu'il attribuait ce refus à la crainte qu'avait le capitaine qu'on ne se saisit de son navire; effectivement cette crainte n'était pas mal fondée : Gambacundono avait assez témoigné , en quelques rencontres , qu'il souhaitait fort avoir deux ou trois grande navires à la façon des Européens. Quoiqu'il en soit , le Portugais tint bon , et l'Empereur ne dissimula point le ressentiment qu'il eut de cette résistance.
DU JAPON 5 UV. VI. $QJ
Hais oe qui causait aux missionnaires de plus Tives alarmes , c'est la vie dissolue que menaient quelques Européens au Japon : ce n'était plus cette vertu édifiante et austère , qui , ^stns les commencemens avait fait tant d'honneur aux Chrétiens^ et avait été dans l'esprit des Jappnnais un préjugé si favorable au Christianisme, il y avait encore des gens de Dieu parmi ces marrr chands, mais plusieurs se livraiei^t à des débauches qui étonnaient les infidèle^ mêmes ; et au grand scandale de la Religion , on entendait les idolâtres demander s'il fallait être Chrétien , pour se livrer à de si honteuses passions. C'est ainsi que les Japonnais perdirent insensiblement cette haute estime qu'ils avaient conçue de notre sainte Loi ; et peut-être que sans cette impression , qui commençait à se répandre de tous côtés , l'Empereur n^eût pas osé éclater sitôt qu'i} le fit contre^ la Religion,
En effet , il n'y avait presque plus de Roi nî de grands Seigneurs à la cour de ce Prince y qui ne songeât à se faire instruire de nos divins mystères; et l'on assure même que le cubo-sama, qui vivait encore à Méaco en Empereur , parlait de se faire baptiser. L'Empereur de son côté sem^ blait vouloir garder la parole qu'il avait donnée , de réduire sous l'empire de Jésus-Christ tous les royaumes du Japon , à mesure qu'il les réduirait sous son obéissance : il n'en doimait presque point qu'à des Seigneurs chrétiens : les^
SgS HISTOIRE
Bois mêmes les plus éloignés demandaient des missUmnaires, et promettaient de les aider à ren^ are tous leurs^ sujets Chrétiens : enfin il semblait qu'on fhi arriyé au moment que tout le Japon allait subir le joug de Jésus-rChrist ; mais tant de belles apparences s^éyanouirent tout-à- (Koup , et de ce grand nombre d'illustres prosélytes f à peine en resta ^t-r il quelqu'uQ qui fût fidèle jusqu'à la fin. Un mot qui échappa un jour à l'Empereur ne contribua pas peu à ce fôcheux: revers. Ce Prince 4an3 un numient de chagrin j dit assez haut qu'il craignait bien que toute la terttt dea rieligieu^ européens ne fiât un masque d*bypocrisie , ^jt ne servît à cacher aux peuples de pernicieux desseins contre l'empire : enfin ^n'il était bien trompé , ou que ces religieux araient la mine de marcher sur les pas du tyran 4'0zaca. 11 voulait aans doute parler de ce &rr meux bonse , dont nous avons fait plusieurs fois mention , qui , par une apparente sainteté , s'értâ|t acquis un tel ascendant sur les habitans i^'Ozaca, et sur les peuples de plusieurs autres royaumes voisins , qu'il en était devenu Souve-rain ; et que Nobunangà avait eu besoin de toutes ses forces pour le soumettre.
X. Tout cela faisait assez connaître ce que Cambacundono avait dans le co&ur. Le Ciel , par plus d'un signe exU*aordinàire , avertissait les fidèles de se tenir prêts au combat ; plusieurs , et entr^autres Ucundono^ avaient eu des près-
fientimens qni tenaient toute cette église dan^ Tattentc de quelque grand malheur ; et Ton était préparé à tout événement , lorsque Forage , après dVoir quelque temps grondé, creva tout-à-coup: l'occasion que prit le tyran pour éclater , ne lui fit pas honneur. Ge Prince en parcourant les provinces du Japon , né se contentait pas de con^ quérir âes royaumes ; mais comme il était le plus iticontinent des nommes, et qq.W camp ne lui avait point paru propre pour loger un sérail, il avait laissé ses concubines à Oz^ca, et faisait enlever tout ce !qui se trouvait sur. son passage de femmes et de filles en réputation de beauté. Un j&meux débauché nommé Jacuip Tocpn , qui de bonse s^était fait médecin , et suivait la cour, s'était engs^é à l'Empereur pouy cette infâme recheitîhé , et se rendait la terreur de tout ce qu'il y avait de belles^ personnes à (pn Thon-^ îieur fut cher.
Cambacundono , après avoir ainsi traversé bien du pays, s'arrêta dans le Chicugen, fit reb&tir entièrement Facata , que les guerres avaietit ruiné , et trouvant ce pays à son gré , parut y vouloir fiiire quelque séjour. Tacun cependant faisait ses èourses accoutumées dans les villes les plus proches. Le royaume d'Arima , où il entra d'abord, ne manquait pas de beautés ; mais tout le pays était chrétien , et le ministre des plaisirs de l'Empereur y fut si mal reçu , qu'il crut avoir beau** <;oup fait âè ^&x étfe retire la vie sauve. Ou^
400 mSTOIEB
tré de ses mÀuvais succès , il arriva un soirda vingt-cinquième juillet fort tard à Facata ; Catn— bacundono qui était en débauche , avait bu excessivement : Tocun entra chez ce Prince en jurant contre les Chrétiennes d'Arima , et raconta les dangers qu'il prétendait avoir courus. VEm^ pereur , à qui le vin était monté à la tête , se leva en colère, et frémissant de rage, fit ser-^ ment de faire couper la tête à* toutes les femmes et les filles d'Arima-
Dès que Tocun et les courtisans qui faisaient la débauche avec l'Empereur , virent ce Prince si mal disposé ^ l'égard des Chi^tiens, ils songèrent à profiter de cette occasion pour l'engager à se déclarer une bonne fois contre une religion qu'ils ne pouvaient souffrir, parce qu'ils n'avaient pas le courage de l'embrasser. Us n'omirent donc rien pour persuader à Cambacun-<. dono, que désormais il ne devait pas se promettre beaucoup de soumission de la part des Chrétiens, que cependant cette secte croissait tous les jours, et que si Sa DIajesté voulait conserver quelqu'au* torité dans l'ernpire , il fallait qu'elle se Mtat d'exterminer une religion qui faisait autant de rebelles de tous ceux qui l'embrassaient, Tocun qui haïssait personnellement Ucondono, ajouta beaucoup de clipses contre ce Seigneur , qu'il tâcha de rendre suspect à l'iEmpereuF ; et comme il n'y avait là aucun Chrétien pour prendre la défense du Généralissime , m de la religion , on
DU JAPON, LIT. VI, 4o>
peut concevoir qu'il ne fut pas difficile à ce furieux de faire entrer son maître dans tout ce qu'il voulut lui suggérer. L'Jlmpereur y entra en effet si aisément, qu'avant la fin de la nuit les infidèles avaient obtepu tout ce qu'ils souhaitaient y et peut-être plus qu'ils n'avaient osé espérer.
Le premier coup de &u^e tomba sur Ucondono qui était campé avec l'armée impériale aux environs de Facata. Ujqi envoyé de l'Eq^jipereui: vint lui déclarer qu'il choisit, ou d'abjurer le Christianisme , ou d'aller sur l'heure en exil. Si Cambacundono eût été de sang-froid , il eût pris des mesures plus justes que Cjglles qu'il prit dans cette occasion. Le Qénéralissime était aimé et estimé des soldats et des officiers, et il lui était fort aisé de f^ir.e repentir l'Empereur de son imprudence et de ses eçiportemaBs ^ mais par bon-<' heur pour ce Prince , il aviait à faire à un homme qui savait vaincre et qui ne savait pas se révolter. Ucondono reçut l'ordre de l'Empereur sans paraître surpris ni déconcerté , il répondit qu'il ne balançait pas à choisir l'exil , et qu'il choi- 3Jirait même la mort plutôt que âe manquer a la fidélité qu'il devait à Dieu ; et sur-l&-champ il se disposa à partir.
Dans le mêinc temps, le P. Coëglio, supérieur des Jésuites, que l'Empereur avait l'aprèsdîner du même jour honoré d'une visite de deux heures, et à qui il avait donné dans la nouvelle
4oa HISTOIRE
tille de Facata, nn fort bel emplacement^ pour y bâtir une maison , quoiqu'il n'eût pas permis aux bosses d'y avoir ni temple ni monastères^ reçut ordre d'assembler au plus tôt tous ses religieux à Firando, et de s'embarquer avec eux pour les Indes dans six mois. On peut juger quel fut l'étonnement de ce missionnaire quand on lui signifia cet ordre, il crut que le plus sage était de se mettre en devoir d'y déférer; il le fit avec toute la promptitude possible; et ce ne fut pas une petite surprise dans les provinces, lorsqu'on sut qu'il n'y avait plus de missionnaires lau Japon , excepté à Firando , et que le Généralissime était proscrit ppur sa religion.
Tacayama, père dlJcondpno^ n'apprit cette nouvelle que par TJcondono lui-même. Ce vertueux vieillard , qui , loiii de la cour menait une vie augélique, fut plus charmé de voir son fils confesseur de Jésus-Çhrist , qu'il ne l'avait été de le voir en quelque façon la seconde perr sonne de l'empire; il l'embrassa taidrement, et il ne pouvait exprimer sa joie d'être lui-même avec toute sa famille réduit à chercher une retraite dans les forêts et dans les déserts. Enfin après avoir rendu à Dieu de très-humbles actions de grâces d'un bienfait si signalé : « Seigneur, y> s'écria-t'il, il ne me reste plus rien à désirer "» en ce monde, sinon qu'après que je vous aurai «> fait le sacrifice de ma fortune et de tous mes > biens, vous daigniez accepter encore celui de
0U lAPOIf, LIT. \U 4^3
y> mft vie. d II se mit aussitôt en marche sans avoir de terme fixe, et se laissa guider par la ÎProvidence. Tons les yàssaux de cette illustre famille, et quantité d'officiers qui avaient long-^ temps servi sous le père et sous le fils les suir "Virent^ et aimèrent mieux abandonner leurs biens, et renoncer à leurs charges, que de man^ quer à ce qui leur semblait que l'honneur et la religion demandaient d'eux.
Les missionnaires de leur côté avaient cru qu'en affectant une prompte obéissance aux premiers ordres de l'Empereur, ils l'adouciraient; mais ce Prince se fit un point d'honneur de soutenir ce que l'emportement lui avait fait commencer. On espéra quelque temps que l'Impératrice, qui avait promis de parler en faveur des pères, et que la douceur et la vertu des da-* mes chrétie0&e9 dc-sacOur avait rendue la pro* tectrice déclarée du Christianisme, lui ferait prendre deê Séntimens plus modérés; mais cette espérance se dissipa bientôt. Alors les pères songèrent à ce qu'ils devaient à Dieu, et au troupeau qui leur était confié; et ils résolurent de mourir plutôt que d'abandonner leurs églises, et de ne pas continuer à s'acquitter comme auparavant des fonctions de leur ministère.
XL Ils apprirent en même t^nps que lé pr^ cédé de Cambacundono avait révolte tout le maùr de, jusqu'aux païens. Un des frères de ce Prince, qui était lieutenant-Général de la Tense, le
4o4 HISTOIRE
Gouverneur d'Amanguchi , et quantité d'autres seigneurs idolâtres leur firent mille complimens et mille offres de service : on leur manda que tout le monde leur saurait fort mauvais gré s'ils sortaient du Japon. Enfin , ils reçurent de tous côtés des lettres des Princes chrétiens , qui les pressaient de se retirer chez eux; et ils ne balancèrent point à prendre ce parti. Le Roi d'Arima témoigna en cette occasion un zèle qui a peu d'exemples, non-seulement il obligea en cette oocasion les pères à fixer dans ses états leurs principales retraites, mais avec un courage digne d'un héros chrétien, il entreprit de faire embrasser le Giristianisme à ceux de ses sujets qui Élisaient encore profession de l'idolâtrie. Il y réussit au-delà même de ses espérances ; car à sa sollicitation , le Seigneur d'Isafay y le même que nous avons vu prendre Ica armca pour obliger le feu Prince d^Omura à renoncer au Christianisme, se soumit au joug de la croix, en quoi il fut imité par tous ses vassaux.
A l'exemple du Roi d'Arima , tous les autres Princes prirent hautement la protection des missionnaires. Les Rois de Fingo et de Bugen , que l'Empereur par un caprice assez bizarre , ou plutôt par un ordre secret de la Providence, ne chagrinait point , servirent aussi très- utilement la Religion dans ces temps de troubles. Le premier dont la mère , qui était dame d'hopneur et favorite de l'Impératrice , venait d'être chas-
DU JAPOM , LiV. VI. 4^^
sée de la cour csomme Chrétienne trop déclarée ^ sans appréhender pour soi le même sort , retira Ccondono et toute sa suite dans Tile de Juno-* gima , qui lui appartenait , et pourvut avec un soin admirable à leur subsistance. Cette )le devint bientôt célèbre par le concours d'une infinité de personnes de marque, qui allèrent visiter ces illustres bannis , et plusieurs furent si charmés de la paix et de 1^ douceur que goûtaient tant de personnes de qualités dépouillées de tout , qu'après s'être défaits des charges qu'ik avaient à la cour , s'établirent dans l'île.
Xn. Ce fut alors que les fidèles ne doutant plus que l'Empereur n'employât le fer et le feu pour abolir le Christianisme, se préparèrent tout de bon à la mort. La joie qui éclatait sur leurs visages causa de l'admiration aux infidèles ; et il n'est pas-aîfl©-Je-<Krc;feffet que produisirent partout ces premières saillies de ferveur : jamais on ne vit tant de conversions,^ et jusque dans Ozaca même, où la cour faisait son séjour ordinaire, ii s'en fit qu'à peine on eut osé espérer avant l'édit de tayco-sama ; mais il n'y en eut point qui fît plus de bruit que celle de la Reine de Tango.
Cette Princesse était fille d'Àquéchi , celui-là même qui avait &it mourir Nobunanga. Jécundonc , Roi de Tango , à qui elle fut donnée fort jeune en mariage, craignant pour sa beauté, qui était rare ^ ce qu'Ak^aham avait tant appréhendé
4o6 HISTOIRS
pour celle de Sara , la tenait toujoarâ enfermée dans un de ses palais , soit à Ozaca , soit à Tango^ Comme il était des amis d'tlcondono, et qu'il lui entendait souvent parler de la Religion chré-' tienne, il en entretenait quelquefois la Reine« Cette Princesse qui avait l'esprit excellent, n'oublia rien de tout ce qu'elle apprit dans ces conversations ; et comme l'innocence de sa vie avait préparé son cœur aux impressions de la grâce ^ elle se sentit bientôt fortemeat portée à embras*^ ser la vérité qu'on lui avait fait connaître. 11 s'agissait, de Êdre agréer au.RcH cette démarôhe^ ou de la lui cacher : ce d^iûer parti parut le plus sûr. Le voyage du Ximo , ou Jécundono fut obligé de suivre TEmpereur , dont il était la créature^ fît naître à la Reine l'occasion d'exécuter flon dessein. Par bonheur elle se trouvait alôFs à Ozaca , où le Père 4^ Cegpédez cultivait mie très ^florissante chrétienté sous la protection de Camhacundono.
Il est vrai que d'abord elle fut embarrassée à trouver le moyen de Sortir du palais sans qu'on s'en aperçût , et la chose lui paraissait presque impossible : il y avait encore moins d'apparence d'y appeler quelqu'un des missionnaii^es '; voici le parti qu'elle prit. On élevait auprès d'elle une Princesse. de la maison royale, qu'on regardait comme un des plus grands partis d'Ozaca. La sym<pathie encore plus que l'alliance, avait fonn^ entre ces deux Princesses tme trés-lendre amitié ;
eDSorte qu'elles n'avaient rien de secret l'une pour l'autre. La Reine découvrit donc à sa cousine U peine où elle se trouvait, et la pria de l'aider à en sortir : la jeune Princesse qui avait toute liberté d'aller et de venir , fit ce que la Reine souhaitait. Elle prit si bien ses mesures , que par une porte secrète dont elle avait la clef^ elle la conduisit aux Jésuites, sans que personne en sût rien}, et dès qu'elle fut entrée dans l'^lise^ elle fit prier le P. de Cespédez de venir baptiser iine dame de qualité qui avait des raisons pour ne pas se faire connaître. Le père n'eut pas plus tôt commencé à entretenir la Reine de Tango, qu'il la trouva parfaitement instruite; mais quelqu'instance que fît cette Princesse, pour engager le missionnaire à la baptiser , il le refusa constam* znent. U a depuis avoué qu'il avait appréhendé qu'on ne lui eût amené quelqu'une des concubines de Cambacundono. Cependant on s'aperçut dans le palais que la Reine n'y était point ; au^ sitôt les gardes se mirent à courir toute la ville pour la chercher; et quelques-uns d'eux entrèrent dans l'église des Chrétiens ; on peut juger combien ce contre-temps chagrina les Princesses; mais le P. de Cespédez fut bien mortifié de ne re-; connaître la Reine de Tango, qu'au moment qu'il perdait toute espérance de la revoir jamais.
Le lendemain cette Princesse envoya sa cousine au père, pour lui proposer quelques duotes ; il les éclaircit, et baptisa la jeune Princesse T. L 38
4o8 HISTOIRE
qui noyait pas moins d'ardeur que la Reine pour embrasser le christianisme, et qui flit nommée Marie :' toutes les filles et les dames d'honneur allèrent successivement de la part de leur maîtresse conférer avec le missionnaire , et en revinrent toutes chrétiennes. Un gentilhomme qui y fut envoyé ensuite , en revint changé comme les autres : enfin la Reine déclara qu'elle ne pouvait plus se souffrir esclave de l'enfer, au milieu d'une cour à qui elle avait procuré la liberté des énfans de Dieu; et qu'elle était résolue de se faire encore une fois conduire à l'église des Chrétiens quoiqu'il lui en coûtât.
Sur ces entrefaites, la persécution éclata , et le père de Cespédez ne voulant point partir pour Firando où il avait ordre de se rendre avec tous les autres missionnaires, sans avoir baptisé la Reine de Tango, fit dire à cette Princesse de lui envoyer une personne de confiance qu'il pût instruire de la manière d'adtiiinistrer le baptême. La Reine lui envoya ss^ cousine, qui s'instruisit parfaitement bien de tout , et s'acquitta de sa commission avec ime ferveur dont les effets eurent de grandes suites. La Reine fut nommée Grâce au baptême, et le Saint-Esprit remplit dès le moment son cœur d'une consolation et d'une suavité qu'il ne fait' sentir qu'aux âmes qu'il possède absolument. Pour la Princesse Marie , en exerçant un si saint ministère , elle fut tellement enflammée de l'amour divin , que dès-lors elle se regarda ^^comme une-
personne consacrée à Dieu , et a qui tout commerce BYec le mondç devait être désormais interdit. A peine eut-elle baptisé, la Reine , qu'elle alla trouver le P. de Cespédez, se prosterna en sa présence, aux pieds de l'autel, fit voeu de chasteté perpétuelle , et dès le même jour parut dans Ozaca avec toutes les marques des personnes qui ont renoncé au monde.
Quelque temps après le Roi de Tango de retour à Ozaca , fut bien surpris d'apprendre ce qui s'était passé ; il conçut qu'il n'en fallait pas davantage pour le perdre auprès de l'Empereur; il commença par déclarer à la Reine et à toute sa cour , qu'il fallait songer à abjurer au plus tôt une religion qui le choque , et que l'Empereur avait proscrite ; comme il vit que ni ses représentations ni ses menaces n'avaient aucun effet^ il n'est point de mauvais traitemens qu'il ne mît en usage pour se feire obéir. La Reine fut encore moins épargnée que les autres , et l'on peut dire que son barbare époux la fit souffrir à proportion de Tamour passionné qu'il lui portait. Mais ce Prince trouva partout une constance qui le déconcerta ; alors voyant qu^à ces fureurs on n'opposait qu'une patience invincible , et une douceur inaltérable , les armes lui tombèrent des mains : il se lassa de tourmenter des j^ersonnes que dans le fond il ne se pouvait défendre d'aimer et d'estimer , et prit le parti de dissimuler : à quoi ne contribua pas peu un miracle , dont
4lO HISTOIRE DU ikVOV y UT. VI.
Dieu récompensa la ferveur et la foi de ces illustres Chrétiennes. Un des enfans du Roi étant à l'extrémité , la Reine pria la Princesse Marie de le baptiser en secret : la Princesse le fit , et aussitôt l'enfant qui était moribond, se trouva en parfaite santé.