CHEZ L. HACHETTE
LIUKAIKL Di: LUINIVEUSITÉ ROYALE DE rUANCL ,
liUli l'IERRE-SARRAZIN, N° 12.
tJ
11 existe un grand nombre d'ouvrages sur le sekième siècle; mais tous ces ouvrages, dont plusieurs ont obtenu une juste célébrité, ont pour objet de faire connaître un homme , un peuple , un événement : c'est la biographie de Charles-Quint ou de François!"; c'est l'histoire politique de la France, de l'Angleterre, de l'Allemagne, de l'Italie; c'est le tableau des guerres de religion, des expéditions maritimes ou de la renaissance des lettres et des arts. Il restait à réunir tous ces traits épars, et a présenter dans son en-
semble le travail de la société européenne au seizième siècle. Telle est la pensée que nous avons essayé de réaliser. Peut-être ne verra-t-on pas cette entreprise sans intérêt, dans un temps où les peuples tendent à se rapprocher; où sans cesse ils échangent leurs produits, leurs idées, leur langage; où l'Europe entière s'associe à l'Allemagne pour élever une statue à l'inventeur de l'imprimerie , œrè per Europam coUato ; OÙ la guerre ellemême, comme nous le voyons en Afrique, ne sert plus qu'à dompter des races barbares, et à propager au loin la civilisation européenne.
Paris, 25 tiéccinbrc 1837.
AU XYF SIECLE.
Quand on jette un coup d'œil sur la carte générale du globe, l'Europe ne paraît qu'un point au milieu des continents et des océans. Ses proportions médiocres contrastent singulièrement avec la masse de l'Asie ou celle de l'Afrique, et l'étendue de cet autre monde qui s'allonge d'un pôle à l'autre, par-delà les flots de l'Atlantique. Si, de cette vue générale, on descend à des considérations particulières, on est frappé du même résultat. Nos plus grands fleuves ne sont que de maigres filets d'eau, quand on les compare au Kiang, à l'Amazone, à la Plata; et que sont les plus hauts r. <
» INTRODUCTIOIf.
sommets des Alpes ou des Pyrénées, en face de l'Himalaya ou du Chimboraço? La végétation propre à l'Europe est rare et cbétive ;, sa richesse minérale est bien inférieure à celle de l'Asie ou de l'Amérique, et les naturalistes ont calculé que, sur onze à douze cents espèces de mammifères connues, il en est au plus une centaine qui appartienne exclusivement à nos climats. Ainsi la terre d'Europe, telle qu'elle sortit des eaux après la dernière catastrophe qui changea la face du globe, était pauvre, âpre et sauvage. Mais plus le théâtre était triste et nu , plus grand était le rôle que la force humaine était appelée à y remplir.
Considérez, aux plus anciennes lueurs de l'histoire, la population qui, la première, suivit le cours de nos fleuves et s'enfonça dans nos forêts : elle appartient à celle de toutes les races humaines qui nous apparaît, par ses œuvres, la plus active et la plus intelligente, à la race Caucasienne ; et, des trois grandes familles qui sont sorties du Caucase, celle qui a peuplé l'Europe, la famille Indo-Germanique surpasse incontestablement les deux autres, par l'excellence de sa constitution physique et de ses aptitudes morales *. Ce qui la distingue éminemment, dès les premiers jours, c'est
(i) Cuvier, Histoire du règne animal ^ t. I.
le besoin de savoir et d'agir, le pouvoir de vaincre une nature rebelle et de féconder une nature amie, tandis que sous d'autres climats, dans certaines régions de l'Amérique ou de l'Asie, l'homme parait anéanti devant la colère ou la majesté de la nature. Prométhée, qui donne le feu aux mortels, et qui teint de son sang les pointes du Caucase, est l'emblème antique de ce génie européen qui ne recule devant aucun obstacle, et ne s'arrête que vaincu par la force suprême.
La portion de la famille Indo-Germanique qui devait occuper l'Europe s'est divisée, dès l'origine , en deux classes de peuples , peuples du Nord et peuples du Midi. Le Nord appartint aux Celles, aux Germains et aux Sarmates ; le Sud aux tribus pélasgiques , latines et ibériennes qui vinrent habiter les trois péninsules baignées par la mer intérieure. Il n'entre point dans notre plan de suivre la fortune de ces peuples, depuis leurs premiers établissements en Europe, jusqu'à la période moderne que nous nous proposons d'étudier. Qu'il nous suffise de constater que, pendant les vingt siècles qui ont précédé l'ère chrétienne, il y a eu comme une barrière entre le Nord et le Midi , et que l'Europe est restée divisée en deux mondes. Dans le Nord, dans ces contrées qui n'étaient riches que de fer, le fer sortit bientôt des
4 nVTRODUCTlON.
entrailles de la terre; il devint soc ou épée, el servit à creuser le sillon, à le défendre ou à le conquérir. Mais, tandis que les nations septentrionales, contentes d'être passées lentement delà vie nomade à la vie agricole, consacraient encore tout leur temps aux travaux du labourage et aux fatigues des combats, les peuples méridionaux, pratiquant la vie civile, inventaient les arts et les lois. La civilisation européenne mûrit de bonne heure aux rayons du soleil de la Grèce et de l'Italie. Les Grecs, si bien dotés sous le double rapport de l'organisation et du climat, firent éclater, dans toute sa vigueur et dans toute sa beauté, la puissance individuelle de l'homme : ils excellèrent dans les arts et dans la philosophie. Les Romains, héritiers des arts et des sciences delà Grèce, agrandirent la cité par la guerre. Mais, dans ses conquêtes mêmes , à travers les ravages et les malheurs dont elles étaient accompagnées, Rome portait avec elle, comme pour consoler les vaincus, des notions plus pures de justice et d'ordre public. Elle conquit le monde par la force, et le conserva par le droit. Le droit, voilà sa gloire , et le legs qu'elle a fait au genre humain. La jurisprudence était le lien qui unissait les citoyens de Rome entre eux et à Rome tant de nations conquises ; c'est le cinient qui manijuait à l'empire d'Alexandre, et qui
tint si long-temps debout ce majestueux édifice du monde romain , dont les débris dispersés, mais non vaincus par le temps, ont servi à fonder les sociétés modernes.
A une époque fort ancienne, mais qui ne peut être déterminée avec précision, l'Europe méridionale s'était trouvée en rapport avec certains peuples de la famille araméenne ou syrienne, établis sur les bords de la Méditerranée orientale. (?est de là qu'était venue l'idée religieuse; car, selon la remarque de Cuvier, la famille araméenne montra, dès les premiers temps, un penchant particulier pour le mysticisme, et le pays qu'elle habita fut le berceau des religions les plus répandues'. En remontant aux origines de la civilisation grecque , on y trouve en effet quelque vestige des Phéniciens. Plus tard, les idées hébraïques se répandirent en Egypte, et de là en Grèce et à Rome, jusqu'à ce qu'un culte nouveau, également parti de l'Orient, vînt renouveler toutes les nations graeco-romainesetplanterlacroix sur les débris des vieux temples. Mais ce n'était là qu'une influence morale et le mélange de deux civilisations opposées. A. part ([uclqucs invasions gauloises et les colonies (jue les Phéniciens jetèrent çà et là sur
(i) Cuvier, Histoire du règne animal, 1. 1.
les côtes de l'Espagne et dans les îles de la Méditerranée, la population méridionale de l'Europe ne subit point d'altération grave, et resta pure de tout mélange jusqu'au commencement de l'ère chrétienne. La conquête romaine elle-même, tout en soumettant à son niveau les Gaules, l'Espagne, ainsi qu'une partie de la Bretagne et de la Germanie, ne modifia que légèrement le fond des tribus septentrionales; et les deux populations qui s'étaient partagé l'Europe continuèrent de rester aussi distinctes par le sol que par le génie et par le langage.
C'est seulement à la fin du quatrième siècle que le monde européen tout entier s'ébranla. L'empire romain, qui avait absorbé dans son vaste sein tant d'États divers, ne voulait partager avec les nations septentrionales ni ses terres fertiles, ni sa civilisation avancée. Les hommes du Nord, qu'une impulsion irrésistible portait vers le Midi , devinrent chaque jour plus entreprenants. Chez eux, les forces physiques s'étaient d'autant plus développées que les forces morales sommeillaient encore. Les Romains, au contraire, avaient perdu en vigueur et en courage ce qu'ils avaient gagné en puissance et en civilisation. Il arriva un temps où les soldats, qui depuis long-temps avaient secoué toute discipline, obtinrent de l'empereur la
permission de déposer la cuirasse, puis jusqu'au casque dout Je poids les accablait'. Alors l'empire romain n'existait plus que de nom, et sa chute, si long-temps retardée, était devenue inévitable.
Le moyen-âge, c'est cette période de douze siècles pendant lesquels l'Europe se transforme , par le mélange des peuples du Nord et de ceux du Midi. Dans cet intervalle, que de forces diverses se heurtent et s'entre-choquent, pour former plus tard un tout homogène et régulier ! Le caractère opiniâtre des anciennes tribus celtiques, le sentiment de liberté et de puissance personnelle qui appartient au Germain, l'esprit hardi et rusé du Scandinave, l'élan impétueux du Sarmate, et, à côté de ces éléments nouveaux, la mollesse de l'Italien dégénéré et la vaine subtilité du Grec abâtardi. Ajoutez à cela quelques éléments étrangers à l'Europe, tels que le fanatisme arabe et l'esprit guerrier du Turc Ottoman. Que de génies diffé-
(i) Ab urbe conditâ usque ad tempus Dlvi Gratiani (375), et cataphractis et galeis muniebatur pedestris exercitus; sed, cùm campestris exercilatio, interveniente negligenliâ desidiâque, cessaret, gravia videri arma cœperimt, quie rare milites iiiduebant. Ilaque ab imperatore postulabant primo catapliractas, deindè cassides deponere. (Flavii Vegelii, De re militari, Ub. I; cap. z.)
rents et de traditions diverses, resserrés dans un étroit espace! Les langues du Nord et celles du Midi, le droit germanique et le droit romain, les privilèges féodaux et les libertés municipales , les arts de la Grèce et les sciences des Arabes, les monuments anciens et les découvertes modernes, le pouvoir politique et le glaive spirituel, TÉvangile et le Koran, tout fermente et bouillonne, jusqu'au moment où, de cette matière en fusion, sortie type brillant et pur de l'Europe moderne. L'image de rbumanité,au seizième siècle, n'apoint cette expression gracieuse et naïve qu'elle avait en Grèce et en Orient, au berceau des arts et des religions. Comme elle a jadis dépouillé la toge romaine, elle dépose le cilice du cloître et l'armure du chevalier; et ce globe désormais mieux connu qu'elle porte en sa main, ce regard tourné vers les cieux dont elle a pénétré la profondeur, ces livres, ces instruments d'arts et de sciences accumulés autour d'elle, tout annonce le progrès de l'expérience et la virilité du genre humain.
La civilisation du seizième siècle avait été lentement préparée, pendant les dernières années du moyen-âge, par de précieuses découvertes, qui devaient bientôt porter leurs fruits. Quelques années avant la prise de Constanlinople, le papier commença à devenir commun , et la gravure sur bois
conduisit à l'invention de Timprimerie. Jean Gutenberg, gentilhomme de Mayence, inventa les caractères mobiles, et s'en servit pour la première fois, à Strasbourg, vers i436'. L'invention de la fonte, attribuée à Pierre Schœffer de Gernslieim, date de iliS-i. Bientôt Jean Fust, citoyen de Mayence, associé, puis successeur de Gutenberg, publia, en société avec Schœffer, son gendre, les premiers livres qui portent un nom d'imprimeur, entre autres le Psautier, imprimé en i457 '. Ainsi un art nouveau assurait une immortelle durée aux
(i) Ce fait est constaté par un document très précieux, conservé à la bibliothèque de l'Académie de Strasbourg. Pendant le séjour de Gutenberg dans cette ville, une enquête fut ordonnée par les magistrats, à la mort d'un de ses associés, nommé André Drizehn ; et c'est le procès-verbal de cette enquête, rédigé en i/|39, qui prouve que, dès i436, il existait une presse à Strasbourg.
(2) Les principales circonstances de l'impression du Psautier sont consignées sur le livre même, en bien mauvais latin : « Praesens Psalmorum codex, vcnustate capitalium dccoratus, rubricationibiisque sufficienler dislinctus, adinventioiie artificiosà imprimendi ac caracterizandi , absquc calatni ulld exaratione , sic effigialus et ad eusebiam Dei industrie est consummatus per Johannem Fust, civem Mogunlinum, et Petrum Schreffer de Gernszheim , anno Domini mcccclvu, in vigiliâ Assumptionis.» (Koch, Tableau des Révolutions de l'Europe, t. II.)
lO INTRODUCTIOir.
connaissances de l'Occident, au moment où les Barbares de l'Orient venaient de s'établir en Europe. Mais l'invention de l'imprimerie ne devait pas seulement perpétuer les connaissances acquises : elle ouvrait à l'avenir une carrière dont nous ne pouvons, aujourd'hui même, mesurer toute l'étendue. Quand les livres, qu'il fallait jadis payer au poids de l'or, purent circuler rapidement dans tous les rangs, et, d'un bout de l'Europe à l'autre, porter la parole des vivants et celle des morts, chaque homme, pouvant puiser par lui-même aux sources de la vérité, dépendit moins de ses semblables; on crut moins, mais on réfléchit davantage; et la science, au lieu de briller solitairement pour un petit nombre d'élus, épancha sur la société entière ses rayons bienfaisants.
Les progrès de l'astronomie, de l'art nautique et de la géographie permirent aux Européens de découvrir et d'occuper de nouvelles terres; mais l'instrument qui leur ouvrit l'Océan, ce fut l'aiguille aimantée. La boussole était employée, dès le commencement du treizième siècle, par les marins provençaux, qui la désignaient sous le nom de Marinette'. Un Italien, Flavio Gioja, d'Amalfi,
(i) On trouve la trace de cet instrument dans un de nos plus vieux poètes, Guiot de Provins, qui appartient au com-
auquel on a fait honneur de cette invention, ne fit que la perfectionner. La boussole fut bientôt connue des Anglais, qui devaient en faireun jour le principal instrument de leur puissance'. Un moine d'Oxford, Linna s'en servit, sous le règne
mencement du treizième siècle et même à la fin du douzième; car il assista, vers i i8o, à une cour plénière, tenue à Mayence par l'empereur Frédéric P' . Voici les vers de Guiot qui se rapportent à la boussole :
Par la vertu de la manière (magnes, aimant).
Une pierre laide et bruniere
Où H fers volentiers se joint,
Ont; si esgarJent le droit point,
Puis c'une aguile i ont louchié
Et en un festu l'ont couchié ,
En l'eve (l'eau) le raclent sanz plus ,
Et li festuz la tient desus.
Puis se torne la pointe toute, Contre l'estoile , si sanz doute
Que jà nus hom n*en doutera,
Ne jà por rien ne fausera.
Qanl la mers est obscure et brune ,
C'on ne voit estoile ne lune,
Dont font à l'aguile alumcr;
Puis n'ont-ils garde d'esgarcr :
Contre l'estoile va la pointe.
(Bible Guiot de Provins, vers 63 5-65 1 ; Fabliaux et Contes, publiés par Barbazan, édition de M. Méon, Paris, 1808.)
(i) Les Anglais, en perfectionnant cet instrument, l'appe-
d'Edouard III, pour explorer les mers du Nord et pénétrer jusqu'en Islande. Les Portugais et les Espagnols ne tardèrent pas à employer l'aiguille aimantée, et, au milieu du quinzième siècle, elle était connue dans toute l'Europe. Alors seulement furent possibles les grandes expéditions et les voyages de long cours. L'Européen, qui jadis rasait timidement les côtes, put se laisser emporter sans crainte au souffle qui enflait sa voile. Le navigateur ne tint plus ses regards attachés au rivage, comme le disciple ne jura plus sur la parole du maître. Les sources de la richesse furent renouvelées en même temps que celles de la science, et l'horizon grandit aux regards de l'homme aussi bien que dans sa pensée.
Mais ce double mouvement ne pouvait s'opérer sans soulever des luttes d'opinions et d'intérêts opposés. Ces intérêts et ces opinions devaient en appeler au jugement de Dieu, à la guerre; et la guerre devait, comme tout le reste, prendre un aspect nouveau. La poudre était connue, selon quelques historiens, dès le milieu du treizième siècle ' ; mais elle resta long-temps comme un se-
lèrent mariners^ compass , compas de mer. Le mot boussole vient de box , petite boîte dans laquelle l'aiguille était renfermée.
(i) Le célèbre franciscain Roger Bacon, qui mourut à la fin
INTRODUCTION. l3
cret mystérieux entre quelques alchimistes. Le premier coup de canon fut tiré en Europe par les Maures, au siège d'une ville espagnole, en i3i2'. Les Fiançais n'adoptèrent l'emploi de la poudre à canon qu'une trentaine d'années plus tard'. Les
du treizième siècle, connaissait la poudre et ses effets, sinon dans la guerre, du moins dans les feux de joie; et il avait sans doute emprunté cette connaissance aux Arabes, qui excellaient alors dans les sciences physiques.
(i) nie (le roi de Grenade Aben-Azar), castra movens multo milite , hostium urbem Baza obsedit , ubi machinam illam maximam, naphthâ et globo instructam, admoto igné, in munitam arcem cum strepitu explosit. (Casiri, Bibliotlieca Arabico-Hispana, t. I. )
(2) Le premier usage bien avéré de la poudre et du canon en France, date du milieu du quatorzième siècle. Il y a, dans l'histoire générale du Languedoc par D. Vaissette, une pièce authentique qui prouve ce fait d'une manière évidente: c'est une quittance donnée en i345, par un artilleur du roi, au trésorier de la sénéchaussée de Toulouse. Il est fait mention, dans cette quittance, de diverses fournitures d'armes, de poudre et de canons, soit en fer, soit en plomb: « Ramundus Arquerii, athilator Tolosae... recognosco habuisse a Roberto d'Arsini... per manus Joannis Bodeti... pro II canonibus ferri , CC. plumbatis , VIII libris pulveris pro canonibus , ce. cavillis pro eisdem canonibus... per me emptis, de mandato D. Scn. Toi. et Albiens. XXXVI lib. IX sol. IV Den. Turn. Datum Tolosae, sub meo sigillo, die XXIX Aprilis, anno 1). M.CCCXLV. .. (Vaissette, t. IV, preuves, 202.)
Parmi les manuscrits récemment publiés par M. Montcil ,
l4 INTRODUCTION.
bombes et les mortiers ne parurent qu'au milieu du siècle suivant: on en attribue l'invention à un prince italien, Sigismond Malatesta , de Rimini , mort en 1467. Le mousquet et le fusil commençaient à remplacer la lance etTépée'; mais les premiers fusils ou pistolets à ressorts ne furent fabriqués qu'en iSiy, dans l'industrieuse cité de Nuremberg. Ainsi, à l'avènement de François I" et de Charles-Quint, les armes de guerre étaient renouvelées par .toute l'Europe, et une véritable révolution s'était opérée dans l'art des combats. Il fallut modifier les règles anciennes de la stratégie et de la tactique; car ce n'était plus la vigueur ni l'adresse personnelle des combattants qui décidaient du gain des batailles : c'était une force étrangère à riiomme% d'un effet subit, irrésistible, mais
on trouve un monument semblable , mais antérieur de quelques années : c'est un compte d'artillerie pour la ville de Saint-Omer, daté de i342. Le président Hénault (Abrégé chronologique de l'Histoire de France) fait remonter encore plus haut l'usage des armes à feu, et cite à l'appui de son opinion un compte de Barlhélemy du Drach, trésorier des guerres, rendu en i338.
(i) En 1432, l'empereur Sigismond amena en Italie 5oo hommes armés de mousquets. ( Muratori , Script, rerum Italie, t. XX. )
(2) Les chevaliers s'opposèrent de toutes leurs forces à l'emploi de ces armes, qui rendaient leur adresse inutile. Pétrar-
dont la science et le calcul devaient apprendre à régler l'emploi.
L'imprimerie, la boussole, la poudre, tel est donc le triple legs que les derniers temps du moyen-âge avaient fait aux temps modernes. Tels sont les principaux instruments que l'esprit humain eut à son service en Europe, à la fin du quinzième siècle et au commencement du seizième. Il ne devait pas tarder à en faire usage, pour découvrir l'Amérique et occuper les Indes-Orientales, pour conquérir la liberté religieuse et assurer l'équilibre européen, pour recueillir et coordonner les sciences anciennes, en fonder de nouvelles, et faire de l'instruction non le privilège de quelques hommes, mais le patrimoine de tous.
Le sujet que nous avons à traiter est l'histoire
que, dans son ouvrage De remed'ds utriusque fortunœ y parle de l'invention du canon comme d'une œuvre infernale : « Non erat satis de cœlo tonantis ira Dei immortalis, homuncio nisi (ô crudelitas juncta snperbiae! ) de terra etiam tonuisset. Non imitabiîe fulmen , ut Maro ait, liumana rabics imilata est, et quod c nubibus mitti solet, ligneo quidem, sed Tartareo emittitur instruinento... Erat liaec peslis nuper rara, ut cum ingenti miraculo cernerctur ; nunc, ut rerum j)essiinarum dociles suut animi, itacommunis est ut unum quodlibet genus armonini. » C'était dans la dernière moitié du quatorzième siècle que Pétrarque écrivait, et qu'il se plaignait que l'usage du canon fût déjà commun eu Europe.
l6 INTRODUCTION.
de la civilisation européenne au seizième siècle. Nous devrons donc nous attacher moins à suivre chaque peuple dans son développement particulier, qu'à étudier les faits généraux qui ont influé sur tous les peuples à la fois, et donné à l'Europe entière une impulsion qui dure encore. L'année de la découverte de l'Amérique sera notre point de départ; année doublement célèbre dans les annales modernes, par le premier voyage de Christophe Colomb et par l'expulsion des Maures de Grenade. Mais, avant d'aborder les grands événements dont nous nous proposons d'approfondir les causes et les résultats, nous devons jeter un coup d'œil sur l'Europe, et considérer l'état politique des peuples dont elle se composait en 1/192. Au moment où le génie d'un grand homme allait découvrir un nouveau continent, la vieille Europe était enfin constituée. Ce perpétuel mouvement de peuples, qui durait depuis la ruine de l'empire d'Occident, avait cessé, par suite des derniers événements qui venaient de s'accomplir : nous voulons parler de la prise de Constantinople par les Turcs, de l'expulsion des Tartares qui occupaient la Moscovie, et de la chute du royaume de Grenade. En 1492, après la victoire de Ferdinand et d'Isabelle, la population européenne était à peu près fixée dans les limites où nous la voyons
INTRODUCTION. I y
aujourd'hui ; il ne devait plus y avoir dans son sein de peuple envahi par une race étrangère, et il ne restait plus qu'à établir l'équilibre entre ces forces rivales, toujours prêtes à s'eiitre-choquer. Les Turcs, nation asiatique, organisée pour la guerre, et que la religion elle-même poussait à la conquête, avaient pour long-temps dressé leurs lentes sur les débris de Tempire grec. Maîtres de Constantinople en i/pS, dix ans plus tard ils avaient franchi leBalkan,et soumis le pays en-deçà du Danube, jusqu'aux extrémités de la Bosnie. En 149a, ils avaient porté leurs armes au-delà du fleuve, dans la Moldavie, dans la Valachie; ils avaient enlevé à la république de Venise ses dernières possessions dans les lies de l'Archipel et sur les côtes de la Grèce, et ils avaient été, jusqu'au nord du Pont-Euxin, arracher aux (iénois le comptoir de Gaffa. L'Asie-Mineure leur ap[)artenait tout entière, et le moment n'était pas éloigné oii ils devaient exterminer les ^lamelucks et conquérir l'Egypte. Les Turcs étaient donc les arbitres de la navigation sur la mer Noire, l'Archipel et la partie orientale de la Méditerranée, tandis qu'ils s'avançaient au nord, en rcuKinlant le Danube, jusque dans le cour de la Hongrie, d'où ils menaçaient rAllcmamic , l'ilalie et la chrétienté tout entière. Ge})cii(lant Belgrade et
l8 INTRODUCTION.
Rhodes résistaient encore : c'étaient les deux boulevards de TEurope, et toute la puissance ottomane devait venir s'y briser jusqu'à Soliman. Mahomet II lui-même avait été obligé de traiter les vaincus avec quelque humanité. Après le sac de Constantinople, ne voulant pas régner sur des ruines , il avait assuré la liberté de conscience aux Grecs disposés à revenir dans cette ville; il les avait autorisés à élire un patriarche; il avait même relevé celte dignité par déshonneurs et des privilèges nouveaux'. Tant la civilisation chrétienne imposait encore à la barbarie victorieuse! En même temps qu'un rameau de la famille scylhique ou tartare s'étendait au sud- est de l'Europe, une autre tribu de la même famille, les Tartares du Kaptschack étaient expulsés de la Moscovie, qu'ils avaient dominée pendant plusieurs siècles. Ivan III s'affranchit le premier du
(i) Kslsixiaç tva Travrî? ôVot èy. Tvjs" 7rô).£w5' s'yuyov , 8r.à TÔv
yoêôv TOO TTO/ifiOU, S/.KCJTOÇ «UTWV STZltfié-^r) Slî TÔV OfXOV «Ûtoû,
MÇ y.ul Tz f/orz ijov oV rjij.Qifj>ç Tr|00(7T«£«f 't'v«7rotrji7wo'£ Y.a'nza.Tpic/.px^'^y ûç avvnOss >5V, xaxà rriv T«çtv «urwV /jv yàp 7rpoa7roC/«vwv ô TTKTptûpyjiç. (Chronique de Georges Phranza, liv. UI, chap. XI.) Le téjiioigiiagc de Phranza est d'autant plus précieux que cet historien avait rempli une des premières charges à la cour du dernier empereur, et qu'il avait par conséquent tout perdu à U prise de Conslanlinople.
INTRODUCTION. ig
joug étranger. Avant lui, le grand-duc de Russie ne commandait à ses sujets que sous le bon plaisir de la grande horde ou horde d'or^ comme on appelait les Tartares du Kaptschack. Il leur payait chaque année un tribut en bétail, en pelleteries et en argent; il conduisait le tribut, à pied, devant le représentant de la horde d'or; il se prosternait devant lui; il lui présentait une coupe pleine de lait ; et, ce qui est un excès d'ignominie à peine croyable, s'il en tombait quelques gouttes sur le cou du cheval de l'envoyé tartare, le grand-duc était obligé d'y appliquer ses lèvres'. Ainsi ont commencé les empereurs de Russie. Ivan III refusa le tribut, et, après avoir chassé ou tué les ambassadeurs qui venaient le réclamer au nom de leur maître, il repoussa les Tartares par les armes, et les poursuivit à son toui' jusque dans leur repaire de Kazan (i4ti6). Quelques années auparavant, les Tartares de la Krimée avaient conclu un traité
(i) Moscliorum dux anipluni quidem principatimi à palribiis suis acceperal, vcrùni Tattaris, qui Irans Rlia (^ Volga) flu- \ium incolunt, obnoxium ac Iribiitarium , usquc adcô ut legalis Tallaricis tribulum pelcntibus, cùiu cquis vchcrentur, dux ipse pedester obviàm prodirer, et lactis equini (potus Tattaris gratissimus ) poculuin venerabuudus porrigeret : si qua gulta in jubam equi dislillasset, eam lamberct. (Martin Cromer, De rcbus l'olonoruiu, lib. XXIX.)
avec la Porte OUomaiie; traité qui prouve la parenté dont nous avons parlé plus haut, entre les conquérants de Byzance et les hordes asiatiques, maîtresses des frontières orientales de l'Europe*. Ivan travaillait en même temps à se rendre indépendant au dehors et autocrate au dedans. Il soumit Novgorod, ville célèbre dans les plus anciennes annales de la Russie, dont les citoyens libres avaient le privilège de se juger et de s'administrer eux-mêmes, et qui, jusqu'en i^Q'^j s'était enrichie par ses relations avec la Hanse teu tonique. Ivan la priva de ses franchises municipales, au moment où la décadence des villes hanséaliques la dépouillait de ses avantages commerciaux. « .le veux régner, disait-il, à Novgorod comme à « Moskou. Il me faut des domaines sur votre ter-
(i) Les articles de ce traité se trouvent dans une Notice sur les /ihans de Krinicc , publiée par Langlès à la suite du Voyage du Bengale à Saint-Pétersbourg, de Foistcr. En vertu de ce traité, conclu en 1/178, I.3 khan de Kriinée, GnéraT, se soumit à Mahomet II , et ses descendants furent reconnus comme successeurs au trône de Constantinople , en cas d'extinction de la dynastie ottomane. — Martin Cronicr parle aussi, à la même date, d'une ambassade envoyée en commun par les Turcs et les Tarlares, jiour conclure une alliance avec le roi de Pologne, Casimir IV. (De rcbus Polonorum, lih. XXIX,initio.)
tf ritoire. Vous devez renoncer à votre Posacînici., « à la cloche qui vous appelait au conseil na- « tional '. » Pleskof perdit bientôt ses privilèges, comme Novgorod, dont on l'appelait la sœur cadette. Les principautés indépendantes étaient réduites connne les villes libres; et déjà commençait à s'organiser, redoutable à ses voisins et absolue dans sa constitution intérieure, celte monarchie qui embrasse aujourd'hui la moitié de l'Europe, le tiers de l'Asie, une portion de l'Amérique, et dont M. A. de Humboldt, qui en a récemment exploré les richesses minérales, estime la tolalilé égale à la partie visible de la lune. .Alais alors il ne s'agissait pour la Russie, ni de sonder les mines
(i) L'administration de Novgorod et de Pleskof était à peu près semblable à celle des villes libres de l'Allemagne. Les fonctions du premier magistrat ou Posadnick avaient beaucoup de rapport avec celles du Biirgermeister allemaiul. Le représentant du prince ou jSarncstnicl< n'avait dans la cité (pic des prérogatives honorifiques. Le pouvoir résidait dans les magistrats nommés par le peuple, et dans ces grandes assemblées (vetclies), où la bourgeoisie tout entière se réunissait tumultueusement, au son de la grosse cloche (vetchevoi kolokol). En i/i?:^} Ivan III supprima la charge de Posadnic/, ., et emporta, connne un tropiiéo, la cloche nationale de Novgorod, (pi'ii fit placer à Moskou, en face du Krcndin. (Lévosque, Histoire de rui>sic, t. IL — IMullcr, ^■oyagt•^ et découvertes laites \y.\Y les Uiisses, Amsterdam, 1776.)
de rOural, ni de s'ingérer dans les affaires de l'Europe par la diplomatie ou par la guerre : c'était un pays qui naissait à peine à la vie politique, et que sa barbarie, autant que sa position, isolait des nations occidentales. Ces peuples, vêtus de peaux, vivaient grossièrement dans des huttes de bois, faites de troncs d'arbres enduits de mousse. Leurs mœurs étaient rudes et incultes , et ils avaient à peine l'idée des doctrines de l'église grecque, à laquelle ils appartenaient.
Alors la Pologne était une nation. Elle était libre, puissante, redoutée, sous un roi de la famille Jageilon, Casimir IV, qui régnait depuis près d'un demi-siècle. Victorieuse des chevaliers de l'ordre teutonique, et maîtresse de la plus grande partie de la Prusse que ces chevaliers avait occupée ', la Pologne, jointe à la Lithuanie, tenait sous ses lois un vaste territoire, depuis le pied des monts Krapacks jusqu'aux bords de la Baltique. Le duché de Moscovie ne l'envisageait qu'avec effroi; mais la
(i) Au cojiiinenceinent du quinzième siècle, l'ordre teutonique tirait de la Prusse un revenu de 800,000 florins d'or (637 millions de noire monnaie); mais bientôt en guerre avec la Pologne, les chevaliers lui cédèrent, par le traité de Thorn (1466), tout le pays compris depuis sons le nom de Prusse polonaise ; car il y avait alors une Prusse polonaise, comme il y a aujourd'hui une Pologne prussienne.
Pologne voyait d'un œil jaloux cette puissance nouvelle sortir de la servitude et de l'obscurité. Elle combattit souvent le colosse au berceau, comme si elle avait eu le pressentiment qu'elle dût un jour en être écrasée. Dès lors la Pologne avait ses nonces*, son sénat, sa bourgeoisie presque nulle, et son peuple de serfs. Tout y dépendait d'une noblesse guerrière et agitée, rarement d'accord avec elle-même, mais toujours disposée à resserrer le pouvoir royal dans des limites où il pût à peine se mouvoir. Le malheur de la Pologne, dont la noblesse fut d'ailleurs si brave et si héroïque, fut de n'avoir pas subi cette révolution salutaire qui, dans les autres pays de l'Europe, fortifiait la puissance de la couronne aux dépens de celle des grands; révolution dont le premier résultat était de pourvoir avec plus de vigueur à la sûreté extérieure des États, et qui
(i) Placuit binos è palatinatibus legatos ad comitia Petrîcoviensia mitti, qui decernendi In commune cum cîetoris tributi potestatem liaberent. Atque lioc, tùm primùm fier! cœptum (1467), sic Inolevit posterioribus teniporlbus , ut sine iis legatis, seu nunciis terraruni (sic vocantnr), nulla comitia légitima haberentur, nc((uc tiibutiiin docerni, ac ne lex quidem ulla ferri posse vidcrctur : auclusque est, et subindè etiamnùm augetur corum numerus. {Martin Croraer, De rébus Polonorum, lib. XXVII.)
devait même contribuer un jour au développement des libertés populaires.
A. la fin du quinzième siècle, l'influence de la Pologne s'étendait sur deux pays voisins, qui prétendaient aussi avoir le droit de se choisir des princes. Un des fils de Casimir IV, Vladislas régnait sur la Hongrie et sur la Bohême. LaHongrie, dont les Corvin avaient fait le rempart de l'Europe chrétienne, en même temps qu'ils avaient réformé ses lois et avancé sa civilisation ', la Hongrie était toujours exposée aux invasions des Turcs, maîtres
(i) La législation de Mathlas Corviu, conservée par Bonfiniiis (Rerum Hungaricarum décades, déc. IV, lib. Vil), porte l'empreinte de l'époque où elle a été composée, et de la situation difficile où se trouvait le roi de Hongrie. C'étaitune sorte de transaction entre le peuple, qui , en Hongrie comme ailleurs, voulait la centralisation du pouvoir, et les Magnats qui prétendaient imposer le respect de leurs privilèges à un chef de leur choix. Aussi, à côté de l'article qui abolit les justices palatines, yen a-t-il un autre qui donne au président des tribunaux du roi huit ou dix assesseurs tirés de l'ordre de la noblesse. Mathias ne fut pas seulement le législateur de la Hongrie : il s'efforça de civiliser sou royaume, et d'en faire une autre Italie, selon l'expression de Bonfinius : » Pannoniam Italiam allcram reddere conabalur... Varias, qiiibus olim carebat, artcs exiuiiosque artifices, ex Italià, magno sumptu, evocavit... >< Il attira en Hongrie des astronomes, des médecins, des malhéuiiticicns, de» jurisconsultes, el jusqu'à des ;igriculleurs et dfs jar-
INTRODUCTION. 'l5
des embouchures du Danube. La Bohême était alors sourdement agitée par des symptômes de réforme religieuse. Le supphce de Jean Hus n'avait fait que propager sa doctrine, et, sous les cendres de son bûcher, couvait le feu qui allait embraser l'Allemagne. Ces deux Etats, menacés à la fois par la conc[uéte étrangère et par des discordes intérieures, avaient intérêt à s'appuyer sur quelque puissance voisine, qui les maintint paisibles au dedans et redoutables au dehors. Mais la Pologne, à laquelle ils venaient de s'alliei-, était inhabile à leur donner ce qu'elle n'avait pas pour elle-même, des garanties d'ordre et de durée; et, d'un autre côté, ils refusaient obstinément le patronage de l'Empire. Ils défendaient , depuis le milieu du quinzième siècle, leur indépendance nationale contre l'empereur Frédéric III, archiduc d'Autriche, qui prétendait les réunir à ses États héréditaires. Ce prince était sans doute entraîné par des motifs d'ambition et d'intérêt personnel, et l'histoire doit des éloges aux courageux efforts de la Bohême et de la Hongrie pour s'élever
dinicrs italiens. «Olitoros, cnllorcs liortonim, .'i}i;riciiltur;ipqtic magistros, qui c.iseos etiam Latino, Siculo, Gallico more ronlicercnt... » Enfui Matliins éfaMit à lîndc un coll«'go oci:Ir}>iastiqiio, cl il y foncla uncbibliolluquo rononimée par sa riclicssc en ouvrages grecs et latins (l)onfinius, loc. cilat.)
a 6 INTRODUCTION.
au rang des nations; mais, il faut l'avouer, l'intérêt bien entendu de ces deux peuples , d'accord avec l'intérêt général de l'Allemagne et de l'Europe, les condamnait à perdre leur existence personnelle au sein des États autrichiens, et à fortifier le corps germanique contre la masse de l'empire turc , qui grandissait à chaque instant.
En 1492? Frédéric IH allait bientôt laissera son fils Maximilien l'Empire, long- temps divisé par des querelles intestines. L'Allemagne, vaste corps composé d'Etats si divers, de principautés indépendantes , de domaines ecclésiastiques et de républiques commerçantes, n'obéissait pas toujours au chef qu'elle s'était choisi. Les sept électeurs, dont le privilège avait été consacré par la bulle d'or de Cliarles IV ( t356), ne pouvaient se résoudre à se reconnaître les inférieurs d'un empereur qui tenait son droit de leur vote'; et, de son côté, l'empereur, qui n'aurait dû être que l'exécuteur des volontés de la diète et le premier gardien des libertés germaniques, portait la main sur
(i) A une époque plus ancienne, les empei'eurs avaient été élus par tous les chefs. Quelquefois même l'élection avait été soumise à l'apjjrobation du peuple, comme celle de Conrad II, en 1024 , et celle de Lothaire II, en iiaS. Un jurisconsulte allemand , cité par Robertson , Struve dit que soixantej mille personnes assistaient à cette dernière élection.
INTRODUCTION. a 7
des privilèges qu'il avait juré de maintenir. De là des luttes dont Frédéric III avait failli être la victime. Dans la première partie de son règne, il avait été sur le point d'être déposé par une ligue électorale , à la tête de laquelle se trouvait un électeur ecclésiastique, l'archevêque de Mayence, Thierry d'Isenhurg. Les Eglises germaniques ne pouvaient pardonner à Frédéric d'avoir sacrifié à la cour de Rome la Pragmatique-Sanction de Mayence, vainement remplacée par les concordats de i447 ^^ i448. Mais, sur les derniers jours de l'empereur, l'Allemagne, devenue plus calme, comprit le besoin de réformer sa constitution politique , et elle y parvint sous le règne de Maximilien. Bientôt la diète de Worms (i/j95) publia son décret sur Va paix publique^ qui défendait sévèrement toute espèce de défis el de guerres privées entre les membres du corps germanique. Les différends entre les Etats devaient être portés à un tribunal supérieur, qui fut institué la même année, sous le nom de Chambre impériale '. Ce tribunal était composé de seize conseillers, pré-
(i) Pfeffcl, Abrégé chronologique de l'hisloire et du droit public de l'Allemagne. — Datt,Voluinen rerum Germanicarum novuni, seii de Pace publicà, lib. I.
(a) Dès l'année 1/468, la diète de Nuremberg, pour assurer la tranquillité de l'Allemagne, avait proposé la création d'une
sidés par un grand-juge. Le président devait appartenir à la noblesse supérieure, et huit conseillers à l'ordre équestre; les huit autres devaient être pris parmi les jurisconsultes, docteurs ou licenciés. Les conseillers étaient choisis par l'empereur, sur une liste de candidats présentés par les États; le prince ne nommait directement que le président. La diète de Worms avait donc pris ses précautions contre l'arbitraire impérial, et, dans la composition du tiibunal suprême de l'Allemagne, elle avait fait une part à la science et à l'élection. Aussi les empereurs trouvèrent-ils souvent dans cette institution un obstacle à leurs vues ambitieuses. Pour affaij^lir l'action de la Chambre impériale, Maximilien lui opposa, dès le commencement du siècle suivant ( i5oi), le Conseil aiiltqiie, dont la mission spéciale fut de soutenir les droits impériaux. Les électeurs se promirent nuituellement aide et appui , par V union électorale, conclue en i5o2. Les villes libres s'étaient réunies depuis long -temps en confédérations puissantes (ligue hanséati((ue, ligues des villes du Rhin et de Souabe). Enhn la division de TAlle-
cour de justice supérieure, qui dépendit également de l'enipcreur et du corps germanique, et (pii jngeât en dernier ressort les causes des princes et autres membres de la confédération ; mais ce projet fut ajourné. (IMelfol, Abrégé clironol.)
magne en cercles\ commencée par la diète d'Augsbourg (1 5oo), achevée plus tard par celle de Trêves (i5i'j), compléta laconstilution moderne du corps germanique.
Au milieu des désordres de l'empire et de ses efforts pour arriver à une organisation régulière, la maison d'Autriche avait marché droit à son but, son agrandissement particulier. C'était peu des prétentions de Frédéric 111 aux trônes de Bohême et de Hongrie : la maison d'Autriche, moins guerrière que politique, fondait heureusement par des mariages l'édifice de cette puissance qui devait menacer l'Europe. Maximilien , en épousant l'héritière de Bourgogne', avait joint les Pays-Bas
(i) La diète d'Augsbourg n'avait établi que six cercles, ceux de Bavière, de Francoiiie, du Rhin, de Souabe, de Saxe et de Weslphalie. Les États des électeurs n'étaient pas compris dans celte première divibion, non plus que ceux d'Autriclie et de Bourgogne : ils entrèrent dans la seconde, sous le nom de Cercles du Bas-Rhin, de Haute-Saxe, d'Autriche et de Bourgogne. La Prusse et la Bohême restèrent toujours en dehors de cette division géographique.
(2) Le dernier duché de Bourgogne, créé en i36!î par le roi de France Jeau-le-Bon, en faveur de son fils puîné, Philippe-le-Hardi, s'était augmenté, par le mariage de Philij)pe avec l'héritière des cq^ntes de Flandre, de la Flandre proprement dite, de l'Artois, de la Franche-Comté et du Nivernais. Le petit-fils de PJiilippe-Ie-Hardi, Philippc-lc-Bon ajouta aux
3o INTRODUCTION.
aux États autrichiens (1477); et, quelques années plus tard, son fils, rarchiduc Philippe, par son mariage avec Jeanne de Castille, devait ajouter l'Espagne à ses vastes domaines, et avec l'Espagne le Nouveau-Monde ( 1496). L'établissement d'une armée permanente dans les États autrichiens, l'organisation des landsknechts (fantassins) et des reitres [j^eiter, cavalier), ainsi que la division de l'Autriche en districts, appartiennent au commencement du règne de Maximilien.
L'Allemagne, mêlée par sa position centrale à toutes les affaires de l'Europe, touchait parle nord aux États Scandinaves. Ces États avaient été puissants vers la fin du quatorzième siècle, quand le Danemarck était uni, non-seulement à la Norwège, mais à la Suède , sous le sceptre de Marguerite-la- Grande, la Sémiramis du Nord. V union de Caldomaines de son père, soit par achat , soit par succession, le comté de Namur, les ducliés de Erabant, de I-.imbourg, les comtés de Hainault, de Hollande, de Zélande, de Frise, et le duché de Luxembourg. Charles-le- Téméraire, qui vint ensuite, voulait s'agrandir aux dépens de la France, de l'Allemagne, de la Suisse, et ériger la Bourgogne en royaume indépendant. Mais, à sa mort (1/177), ^^ duché fut démembré : Louis XI réunit à la France la Bourgogne, l'Artois et la Franche-Comté; il ne resta plus à Marie de Bourgogne que la Flandre et les Pays-Bas.
INTRODUCTIOÎT. 3l
mar (1397), tout en réservant à chaque nation ses privilèges et ses droits particuliers, avait constitué un royaume Scandinave, capable de lutter soit contre les Slaves, soit contre les Allemands. Mais cette union ne dura pas plus d'un demi-siècle. Dès i448, elle était rompue : la Suède avait un roi particulier- Charles YIII, et c'était une maison allemande , les comtes d'Oldenburg qui régnaient sur le Danemarck et la Norwège. Il y avait, à celte époque , une grande différence entre le système politique de la Suède et celui du Danemarck. En Suède, la féodalité était fortement ébranlée, dès l'avènement de Charles VIII ; elle déclina de plus en plus sous les Sture qui lui succédèrent, non comme rois , mais comme administrateurs. En Danemarck, au contraire, l'aristocratie féodale n'avait rien perdu de sa puissance, et elle faisait la loi au nouveau chef qu'elle s'était choisi, à Christiern 1". Ce dernier État tendait à se rapprocher de l'Allemagne où dominait encore la féodalité , tandis que la Suède cherchait à s'en isoler de plus en plus. Le llolstein , dépendance du Danemarck, était d'ailleurs un lion naturel entre ce royaume et la confédération germanique. Aussi l'empereur intervint-il plus d'une fois dans les querelles des Etats Scandinaves; et il intervint non pas seulement comme médiateur et comme allié, mais comme
protecteur et comme suzerain. Au commencement du seizième siècle , le roi de Danemarck Jean II, le frère et le successeur de Christiern P'^ayant conquis la Suède , et les Suédois s'étant révoltes contre lui, l'empereur Maximilien vint à son aide, et écrivit aux États de Suède qu'ils eussent à obéir , qu'autrement il procéderait contre eux d'après les lois de l'Empire '. C'était agir selon la pensée de Frédéric III, fastueusement appelé dans son épitaphe le souverain de la chrétienté; et c'est en vertu de ce prétendu droit à une sorte de monarchie européenne, que Charles-Quint intervint plus tard dans la lutte de Christiern II contre Gustave Wasa.
Il y avait plus d'un siècle et demi que la Suisse était indépendante de la maison d'Autriche. La ligue de Brunnen était, depuis i3i5, la base du système fédératif des Suisses. Mais , dès le milieu du quatorzième siècle, le nombre des cantons avait été porté à huit : aux trois cantons fondateurs de la liberté, Uri, Schwitz et Unterwalden , s'étaient joints Lucerne, Zurich, Claris, Zug et Berne. La républi(|ue helvétique sut résister à la Bourgogne', comme elle avait résisté à l'Autriche:
(i) Puffendorf, De rébus Suecicis. — Mallet, Ilist. du Danemarck.
(a) Pli. (le Commines, chroniques de Loys XI, ch. 85 et 88.
armées, richesses , honneur, le duc Charles perdit tout à Granson et à Morat (1476). L'année suivante, il périt devant Nancy, et la Bourgogne acheta la paix i5o,ooo florins'. Bientôt Soleure et Fribourg augmentèrent le nombre des cantons ( 1 48 1 ), et la liberté de l'Helvétie fut désormais immuable comme la base de ses montagnes. Mais, tout en repoussant la domination immédiate de l'Autriche, les Suisses n'avaient pas rompu les liens qui les unissaient au corps germanique. Les confédérés de Brunnen (Eidgenossen), en se liguant pour le maintien de leur liberté, avaient réservé les droits de l'Empire, et l'Empire était toujours prêt à les faire valoir. Ce dernier reste de servitude pesait au libre montagnard de la Suisse : les cantons refusèrent plus d'une fois obéissance aux décrets de la diète germanique. De là, vers la fin du quinzième siècle , des guerres entre l'empereur Maximilien et la confédération. La victoire affranchit les Suisses de l'Empire, comme jadis elle les avait affranchis de l'Â-utriche : ils furent désormais exempts de fournir aux diètes germaniques des contingents et des subsides, quoiqu'il n'en fût pas fait mention dans le traité conclu à Bàle, en 1499 '• Cette indépendance de fait n'entra dans
(i) Zschokkc, Hist. de la nation suisse cliap. 2G et 27. (a) Dcujt ans après çc Iralh', nàlo et ScliMffoiise se rtjiini-- I. i
le droit public de l'Europe que par un article spécial du traité de Westphalie ( 1648 ). C'était surtout pour s'affranchir complètement de la souveraineté impériale, que les Suisses traitaient avec les rois de France, dès le milieu du quinzième siècle. Le premier de ces traités fut conclu sous Charles VII, par l'entremise du dauphin (i453). Louis XI resserra les liens de la France avec la Suisse, et substitua aux francs-archers les troupes delà confédération '.
rent à la ligue helvétique (i5oi) , et, douze ans plus tard, l'adhésion d'Appenzeli compléta la républiqTie des treize cantons.
(i) Par le traité de 1480, les Suisses s'engagèrent à fournir à Louis XI un corps de six mille hommes, les premières troupes réglées que la France ait eues à son service du consentement de la confédération. Les Suisses conclurent ce traité malgré leurs voisins, et ne tinrent aucun compte des protestations de l'empereur, de la duchesse de Bourgogne, des villes de la Basse- Allemagne, et des Etats de Franche-Comté. Le bruit flatteur des mulets chargés d'argent, qui descendaient chez eux des hauteurs du Jura, fut seul écouté. Ces mulets apportèrent, en plusieurs paiements, les 10,000 florins promis par le roi de France. (Muller, Histoire des Suisses, traduite et continuée par Mallet, t. X.)
Philippe de Commines parle aussi de l'alliance de Louis XI avec ceux que le roi de France appel.iil messeigneurs des Ligues; il raconte comment l'argent fut partagé entre les villes de la confédération, et il ajoute, en parlant du roi : « Il se feit leur bourgeois et aussi leur premier allié, et en voulut lettres. » (Philippe de Commines, Chroniques de Loys XI, ch. CXX.)
Alors commençait à s'établir, pour être rompue bien rarement dans la suite, une alliance aussi profitable à la sûreté de nos frontières qu'à l'indépendance de l'Helvétie.
L'ambition de l'empereur , que l'on retrouvait partout à cette époque , prétendait toujours à la possession de l'Italie, et surtout de l'Italie septentrionale. La Péninsule, plus florissante que jamais par le développement des sciences et des arts, avait été frappée dans une de ses principales ressources, dans son commerce, par la prise de Constantinople, qui lui fermait l'Orient. Elle commençait aussi à souffrir des progrès de la marine et de l'industrie portugaises. Bientôt les nouvelles découvertes allaient faire passer à l'Occident presque tout le commerce de l'Europe '. Mais ce n'é-
(i) Au quatorzième siècle, l'Italie et Venise en particulier avaient eu le monopole du commerce des Indes. En i343, la république vénitienne avait conclu , avec le Soudan d'Egypte , un traité qui lui assurait une entière liberté de commerce dans les ports d'Egypte et de Syrie, ainsi que le droit d'avoir des consuls à Damas et à Alexandrie. Les détails de cette négociation se trouvent dans une chronique vénitienne, recueillie par Muratori. On y voit que la république ne traita avec le chef des Infidèles qu'après s'être pourvue de l'autorisation pontificale. « Antequàm pax ipsa firmaretur, quia ad partes illas non polerat navigari, transmissi fuerunt ad Uom. Paj>ara duo ambaxatores , qui a Sanct. Apostol. gratiam impetràrunt , qu6d
tait pas là le plus grand mal de l'Italie : ce qui la livrait sans défense aux attaques étrangères, c'était sa division en un grand nombre de petits Etats, et, dans chaque Etat, la lutte des factions et des intérêts opposés. Parcourez l'Italie à cette époque, depuis le golfe de Tarente jusqu'au revers méridional des Alpes, vous y serez partout frappé d'un triste spectacle. Dans le royaume de Naples, le peuple soutient le roi de la dynastie nouvelle, Ferdinand d'Aragon; mais les barons intriguent au dehors et se soulèvent au dedans, pour rétablir cette maison d'Anjou qui a légué ses droits à la France. Les papes n'aspiraient plus à la monarchie universelle ; mais ils voulaient être rois chez eux, et luttaient avec acharnement contre les seigneurs des Etats romains. A Florence , les Médicis avaient envahi peu à peu les libertés du peuple et les privilèges de leurs pairs. L'un d'eux, Julien de Médicls avait été poignardé dans une église. Laurent, son frère, qui lui survécut, fut surnommé le Magnifique et le Père des Muses; mais Florence paya cher ces beaux surnoms ; car elle fut réduite à prévenir , par une banqueroute publique, la banqueroute de Médicis.
Venetl cum galeis armatis et navibus possent ad Alexandriam et ad alias parles Soldano stibjectas licite navigare. » (Muratori, t. XII, p. 4î8.)
La Dominante Venise , qui comptait encore plus de trente mille matelots sous ses pavillons, avait cependant plus perdu que les autres Etats de l'Italie à la prise de Constantinople. Après une guerre longue et ruineuse , elle avait conclu avec les Turcs une paix flétrissante; mais, pour se dédommager de ce que lui avaient enlevé les Ottomans, elle venait d'acquérir File de Chypre (1490); elle ravageait les côtes du royaume de ^aples , et morcelait le territoire de ses voisins. Depuis longtemps maîtresse de l'Istrie , de la marche Trévisane, de la Dalmatie et du Frioul , Venise s'était approprié les terres et les villes du duché de Milan jusqu'à Brescia, et, tout récemment encore, elle avait forcé le duc de Ferrare à lui abandonner la Polésine de Rovigo. Dans l'intérieur de la république, le nombre des citoyens diminuait tous les jours, et les pouvoirs se concentraient de plus en plus entre les mains d'une aristocratie jalouse: l'inquisition d'état avait été créée en i454.
Dans le duché de Milan, l'ancienne famille des Visconti avait été remplacée par celle des Sforza, qui descendait d'un laboureur, devenu chef de condotlieii. Le despotisme de ces parvenus, insupportable à la noblesse milanaise, suscita l^ientôt des conspirateurs, et Galéas Sforza fut poignardé dans la basilique deSaint-Ambroise(i47^\
38 iiTTRonucTiorr.
presque en même temps que Julien de Médicis dans la cathédrale de Florence. Ces deux faits et d'autres semblables prouvent que, dans les différentes parties de l'Italie, le pouvoir tendait à se faire absolu , et que l'aristocratie en était venue, pour le combattre, à des moyens désespérés. En 1492, le duché de Milan appartenait à Jean Galéas , fils de celui qui venait d'être assassiné; mais Ludovic, oncle de cet enfant, le tenait captif dans le château de Pavie , exerçait le pouvoir de fait, et comptait sur l'appui de la France pour se maintenir dans son usurpation. Gènes, alors bien déchue de son antique puissance, était réunie au Milanais. Ludovic Sforza en avait été investi, deux ans auparavant, comme d'un duché qui relevait du roi de France. Il allait peut-être garder Milan aux mêmes conditions. C'est ce que ne pouvait souffrir l'empereur, accoutumé à traiter l'Italie du nord comme son domaine. Aussi Maximilien ne tardera- 1- il pas à enlever à Charles VIII l'alliance de Ludovic, et l'on peut prévoir le moment 011 les Français et les Impériaux se disputeront les fertiles plaines de la Lombardie '.
La France était prête alors à franchir les Alpes,
(i) Sismoadi) Histoire des Républiques italiennes, t. XI et
INTRODUCTION. Sq
et à tenter la conquête de l'Italie. Les règnes de Charles VII et de Louis XI avaient concentré les forces nationales entre les mains du roi, et agrandi de plusieurs provinces le domaine de la couronne. L'expulsion définitive des Anglais , auxquels il ne restait plus sur le continent que la ville de Calais , la création des premières troupes permanentes ', destinées à remplacer en France les anciennes milices féodales (1439-1448), l'établissement du parlement de Grenoble (i453), l'ordonnance pour la rédaction des coutumes', et
(i) Les quinze compagnies d'ordonnance ( cavalerie ) furent établies d'après le vœu des états de ifi'ig. On y joignit, vers la même époque , un corps permanent d'infanterie , composé de quatre mille archers ; mais la création des/rancsarc fiers ne date que de l'année i A A 8, comme on peut le voir dans le recueil des Ordonnances : « Ordonnons que en chascune paroisse de nostre royaume aura ung archer qui sera et se tiendra continuellement en habillement suffisant et armé.... nous les ferons payer de quatre francs pour homme par chascun mois.... Ordonnons qu'ils seront exempts de toutes les tailles et aultres charges quelconques, excepté du fait des aides ordonnées pour la guerre et de la gabelle du sel.... etc. (Ordonnance du i8 avril 1AA8.)
(2) Ordonner la rédaction des coutumes, c'était préparer aux jurisconsultes le moven d'interpréter ces coutumes, de les confronter , et plus tard d'en tirer les éléments d'un droit commun; c'était faire le premier pas vers cette unité de législation (jui fait aujourd'hui l'honneur de la France et l'envie
4o INTRODUCTION.
les jugements sévères qui frappèrent plusieurs seigneurs rebelles à la volonté royale, tels avaient été les principaux résultats du règne de Charles VII. Louis XI continua jusqu'au bout l'œuvre de son père, avec un sang-froid qui, ne voyant que le but, était peu scrupuleux sur les moyens. Il réduisit, soit par la force, soit par la ruse, les nobles vainement ligués contre lui. Tantôt il les effrayait par des arrêts qui confisquaient leurs biens, et condamnaient leurs personnes à la captivité ou à la mort; tantôt il cherchait à les enchaîner à sa jiolitique par des honneurs ou par des bienfaits intéressés. Telle fut l'origine de l'ordre de Saint -Michel'. Louis XI étendit les justices
(les étrangers. Aussi cette ordonnance, bien qu'elle n'ait été exécutée que plus tard, doit-elle être considérée comme un des plus beaux monuments du règne de Charles VII : « Ordonnons que les coutumes, usages et stiles de tous les pays de nostre royaume soyent rédigez et mis en escrit.... seront apportez par devant nous pour les faire veoir et visiter par les gens de nostre grand conseil ou de nostre Court de parlement, et par nous décrétez et confirmez... défendons à tous advocats de nostre royaume qu'ils n'allèguent aultres coustumes et usages que ceux décrétez.... enjoignons aux juges qu'ils punissent et corrigent ceux qui feront le contraire. (Art. ia5 des lettres données a Monlilz,-les-Tours, pour la rcfonnalion de la justice, pendant les jours de Pasques i453- 1 A^4')
(i) L'ordre de Saint-Michel ne devait avoir que trente-six
royales par la création des parlements de Bordeaux (1462) et de Dijon (i4Bo); il assura la frontière septentrionale de la France, en rachetant les villes de la Somme, engagées par son père. Il ajouta au domaine royal la Bourgogne, la Franche-Comté, l'Artois, la Cerdagne et le Roussillon, l'Anjou, le Maine et la Provence. Il multiplia les rapports entre les différentes parties du royaume par l'établissement des postes ', et répandit l'instruction
chevaliers, gentils-hommes de noms et d'armes. En examinant, dans l'ordonnance de Louis XI, la liste des premiers chevaliers, on y reconnaît la plupart des membres de la Ligue du Bien- Public, les ducs de Guyenne, de Bourbon, les comtes de Salnt- Pol, de Dampmartin, etc. Les chevaliers prêtaient serment entre les mains du roi, chef souverain de l'ordre; ils juraient sur la croix et sur les Evangiles, de défendre envers et contre tous les droits de la couronne et l'autorité royale, de ne s'affilier à aucun ordre étranger sans le consentement du roi, de ne conclure, sans sa permission, aucune ligue entre eux, ni avec les autres princes de l'Europe (Ordonnance du 1" août 1469). Ce serment liait tellement les seigneurs au roi que le duc de Bretagne en fut effrayé , et refusa l'honneur qui lui était fait. 11 fallut que Louis XI parût sur la frontière de la Bretagne avec une armée, pour forcer le duc à accepter le collier de Saint- Michel.
(i) On trouve dans le recueil de Blanchard (Compilation clironologique des ordonnances, édits, déclarations, lettres patentes des rois de France, de 897 à 1715, t. I), une déclaration donnée le 19 juin 1/164, à Liixieu, près Doulcns, portant
4a INTRODUCTION.
dans les provinces, en fondant l'université de Bourges (i463) et celle de Bordeaux (1472). Enfin la révocation de la pragmatique de Bourges, si souvent reprochée à sa politique par le clergé et les parlements, était moins un sacrifice à l'ambition de la cour de Rome, qu'un coup indirect porté à l'influence de la noblesse dans les élections ecclésiastiques.
Le règne de Louis XI avait fortifié le pouvoir. Après sa mort , il y eut un mouvement de liberté dans l'assemblée des états-généraux, convoqués à Tours en 1484. Louis XI avait toujours sacrifié, dans l'intérêt de sa puissance, la noblesse à la bourgeoisie ; mais, tout en frappant de préférence les hautes têtes qui environnaient le trône, il n'avait pas toujours ménagé la liberté, ni surtout la bourse des bourgeois. Aussi les trois ordres furent-ils d'accord pour réclamer des réformes dans le gou-
réglement pour l'établissement des grands-maîtres des courriers dans l'étendue du royaume ; mais Blanchard ne dit point à quelles sources il a puisé cette pièce, et les rédacteurs du recueil des Ordonnances déclarent ne l'avoir trouvée dans aucun registre. Louis XI rendit, en octobre i479) "^ ^^^^ ^ovtant création de contrôleurs généraux des chevaucheurs du Roy et aullres tenant postes. Mais ces courriers ne servaient encore, à cette époque, qu'à porter les dépêches royales, et ce ne fut, à ce qu'il paraît, qu'à la fin de son règne, vers 1482, que le roi autorisa les particuliers à s'en servir.
vernement\ Le clergé redemandait les libertés de l'église gallicane , sacrifiées par Tabolition de la pragmatique. La noblesse réclamait ses juridictions détruites, ses pensions supprimées, la garde exclusive des places frontières, le droit de chasse dans les forêts royales, en un mot, ses privilèges. Le tiers-état, c'est-à-dire le plus grand nombre, commençait à demander quelques-unes des libertés qu'il devait plus tard conquérir. Il voulait que
(i) Les maximes de droit public les plus libérales furent hautement professées dans cette assemblée, comme nous le voyons dans le journal de Masseliu. On lit dans un discours du seigneur De la Roche : <> Historise praedicant, et id à majoribusmeis accepi, initio domini rerum populi suffragio reges fuisse creatos, el eos maxime praelatos, qui virtute et industnâ reliquos anteirent... et imprimis vobis probatum esse velim rem publicam rem populi esse, et regibus ab eo tradilam, eosque qui, vi vel aliàs, nullo populi consensu, eam habucre, tyrannos creditos et alienae rei invasores. » 3Iais d faut remarquer que l'orateur n'entend pas soulever le tiers-état contre les deux ordres privilégiés. Sa définition du peuple comprend toutes les classes de citoyens, depuis le prince jusqu'au dernier sujet. . Populum appello, non plebem, ncc alios tantùm hujus regni subditos, sed omncs cujusque status, adeo ut staluum generalium nomiue etiam complecti principes arbitrer...- (Journal des états-généraux de i A8/|, rédigé en latin par J. Masselin, député du bailliage de Rouen. Collection de Documents inédits sur l'histoire de France, publiée par les soins de M. le ministre de rinstruction publique, Paris, i835.)
la vénalité des charges fût proscrite, qu'un seul homme ne pût en posséder plusieurs, que les accusés ne pussent, en aucun cas, être traduits devant des commissaires, que les charges de judicature fussent inamovibles ', que les confiscations illégales fussent abolies , enfin que nul impôt ne pût être révoqué ou établi sans le consentement des états ; ancien axiome de droit public français, solennellement reconnu en i338 et iSSg, sous le règne de Philippe de Valois. Anne de Beaujeu , à qui Louis XI avait légué la régence, et dont le caractère avait retenu quelque chose de la finesse paternelle, suivit habilement la politique du feu roi, nonobstant toutes réclamations. Elle fit la sourde oreille aux doléances du clergé , rendit à la noblesse quelques prérogatives honorifiques , et, pour calmer le tiers-état, diminua les impôts, qui avaient été triplés sous Louis XI '. Elle déjoua,
(i) Le principe de l'inamoi'ibilité des juges &ya\lé\.é reconnu par Louis XI lui-même, dans sa déclaration de 1467 , portant qu'il ne sera donné aucun office , s'il n'est vacant par mort, résignation ou forfaiture.
(2) Le Roy Charles septiosme levoit, à l'heure de son trespas, dix-huict cens mille francs en toutes choses sur son royaume... et, à l'heure du trespas du roy nostre maistre (Louis XI], il levoit quarantC'Sept cens mille francs. ( Philippe de Commiiiçs, Chroniques du roy Loys XI, ch. CXXIX.)
fNTRODÛCTIOlV. 4^
par sa fermelé,.les intrigues du duc d'Orléans (plus tard Louis XII), qui tentait de renouer l'ancienne ligue du Bien-Public, et conspirait contre la couronne avec le duc de Bretagne. Bientôt Charles VIII échappa à la tutelle de sa sœur, prit en main le gouvernement, et ajouta au domaine une importante province, par son mariage avec l'héritière de Bretagne (iAqi); heureux si, après avoir agrandi son royaume à l'ouest , il ne l'avait affaibli au nord, à l'est et au midi \ et s'il n'avait démembré la France, dans l'espoir de conquérir l'Italie !
L'Angleterre, humiliée par la perte de ses provinces françaises, sortait à peine des troubles intérieurs qui l'avaient si long-temps déchirée. La guerre des Deux Roses, allumée depuis le milieu du quinzième siècle, venait de finir par la bataille de Bosworlh , c'est-à-dire par le triomphe des La castre dans la personne de Henri Ml (i485). L'année suivante, le vainqueur de Richard m confondit les intérêts des deux maisons, par son mariage avec l'héritière d'Yorck,
(i) Par le tmitéde Barcelonne(i493), Charles VIII rendit le Roussillou et la Cerdaigne à Ferdlnand-le-Catholiqiic ; par le traité de Sentis, conclu la même annie, il rendit à Maxiniilicn l'Artois et la Franche-Comté. (Dûment, recueil de» traités de paix, tome III, a* partie.)
et l'Angleterre entra dans une période de royauté presque absolue, qui se prolongea pendant toute la durée du seizième siècle. Déjà la guerre des Deux Roses avait préparé ce résultat. Quand Warwick, le faiseur de rois (Kings' maker), combattait pour la maison d'Yorck, il ordonnait à ses soldats d'épargner le peuple et de frapper les nobles, et la noblesse anglaise avait été moissonnée dans les sanglantes journées de Saint-Albans, de Towton , d'Exham et de Tewkesbury. Le parlement s'était effacé pendant les troubles civils, et n'avait fait qu'enregistrer sans murmure les arrêts que la guerre avait prononcés. Edouard IV avait régné en prince absolu; et Henri VII, en réunissant les deux partis, marcha dans la même voie, d'un pas encore plus hardi. Par l'abolition du droit de maintenance ' , il enleva aux nobles la puissance militaire qui leur restait (1487). En touchant aux anciennes Xovà^wxX^-^ substitutions*^
(i) On donnait le nom de maintenance à une association d'individus, réunis sous un chef dont ils portaient les livrées, et auquel ils étaient liés par serment. Ces hommes s'engageaient à soutenir, les armes à la main, les querelles particulières de leur chef et celles des membres de l'association. Le parlement de 1487 rendit un bill très sévère contre les maintenances. (Lingard, Ilist. d'Angleterre, règne de Henri VII.}
(2) Par un acte du 26 janvier 1492, il fut permis à ceux qui
IlfTRODUCTIOTf. 47
il détruisit l'avenir des plus illustres maisons (1492). En même temps, il restreignit le droit d'asile, si fatal à la paix publique. Ses règlements sur la procédure et sur les frais de justice rendirent les tribunaux plus accessibles aux classes pauvres. Enfin il travailla à l'unité territoriale du royaume, par le statut de i495, destiné à assujétir les Irlandais à la politique de l'Angleterre \ En i^Qa, pour complaire à son peuple, qui rêvait toujours la conquête de la France, Henri YII avait déclaré la guerre à Charles YllI; il était descendu à Calais, qui était encore une ville anglaise; mais, après
accompagnaient le roi à la guerre d'aliéner leurs biens, sans payer aucun droit. (Statuts du règne de Henri VU, cités par Lingard. )
(i) En 1A95, le parlement irlandais rendit le bill célèbre auquel est resté le nom de Poynings , parce que ce parlement avait été convoqué par Edouard Poynings, lieutenant du gouverneur d'Irlande. Ce bill était dirigé contre la puissance des seigneurs irlandais; il abolissait les maintenances, et donnait force de loi, eu Irlande, à tous les statuts dernièrement adoptés en Angleterre : « Giving lo ail statutcs lately made in England, tlie force of law in Ireland. » Il fut décidé, en même temps, qu'à l'avenir aucun parlement ne serait convoqué en Irlande sans que le roi eût été préalablement informé des motifs de sa convocation, et sans qu'il eût donné son approbation aux actes qui devaient y être proposés. (Lingar4, Histoire d'Angleterre, tome V.)
/jS liVTRODUCTION.
quelques rencontres sans résultat, le roi de France l'avait renvoyé avec de l'argent '. L'Angleterre , occupée à s'organiser elle-même et à fermer les plaies de la guerre civile , n'avait pas la force de dicter la loi au continent.
L'Ecosse , alors indépendante , était le théâtre d'une lutte acharnée entre les Stuarts et leur noblesse. Les monts Grampians, jadis la limite de la domination romaine, plus tard l'asile de toutes les races expulsées de l'Angleterre, recelaient encore dans leurs flancs des tribus indomptées, qui n'obéissaient qu'à leurs chefs héréditaires et daignaient à peine s'informer s'il y avait un roi à Édinburgh. Les lies formaient comme un royaume indépendant sous !e comte de Ross, le Lord des îles, et les seigneurs des basses terres étaient à peine soumis. Dans la première partie du quinzième siècle, Jacques I" et Jacques II avaient commencé la lutte. Ce dernier s'était débarrassé d'une ligue de seigneurs, en poignardant de sa main Guillaume de Douglas, qui en était le chef. Il abolit les fonctions héréditaires, restreignit les justices seigneuriales ', et fit rentrer au domaine royal
(i) Traité d'Estaplcs. Voyez Rymer, Fœdera et cujuscumque generis acta publica, etc. Londres, 1727.
(a) Jacques II organisa la cour des sessions (thc court of
les biens qui en avaient été aliénés. Jacques III , qui vint après lui, se créa une garde permanente, s'entoura de petites gens ^ comme Louis XI, son contemporain , et défendit aux nobles de paraître armés dans son palais. Ce prince réunit le comté de Ross à la couronne, et régna depuis Berwick jusqu'aux Orcades. Mais une puissante ligue de seigneurs se forma contre lui: il fut vaincu àBannock-Burn, et assassiné après la bataille (i 488). Jacques IV, plus aimé que son père pour ses qualités brillantes et chevaleresques, suivit cependant la même politique: il établit des cours de justice royale jusque dans les comtés du nord, et acheva de dompter les îles, en soumettant les Hébrides. C'était Jacques IV qui gouvernait l'Ecosse en 1492. Infidèle à la politique de sa maison et de son peuple, ce prince était alors l'alhé de Henri VII, dont
sessions), qui avait été instituée dès lA^S, sous le règne de Jacques I". Les membres de ce tribunal étaient nommés par le roi, mais choisis dans le parlement. Les barons, qui avaient érigé leurs domaines en régalités (regalilios or lordships palatine), résistèrent de toutes leurs forces à cette institution nouvelle ; ils prétendirent conserver le droit de réclamer leurs vassaux , et de les soustraire à la jusiicc du roi et du parlement. C'est ce droit, aj)pclé dans la lui d'Ecosse droit de replcger, que Jacf|iios II rcsliei{^nit , cl que ses successeurs finirent par abolir entièrement. (Pinkerlon, liistory of Scolland, with Appendices of original i)aj)ers, book IX.)
5o INTRODUCTION.
il devait épouser la fille, et ce fut ce mariage qui prépaia l'union des deux pays, en donnant aux Stuarts des droits éventuels au trône d'Angleterre. Mais, jusque là, l'ambition d'un puissant voisin avait poussé l'Ecosse vers falliance française. Jacques li avait aidé Charles VII à vaincre les Anglais ; et , par reconnaissance pour son allié , le roi de France avait institué une garde écossaise \
Ce qui manquait alors aux États britanniques , c'était un territoire plus étendu, un commerce plus actif, et la domination des mers. Or, ces conditions de force et de puissance, la péninsule espagnole commençait à les posséder. Mais le pouvoir royal avait beaucoup à faire en ce pays, pour s'élever au niveau de la royauté française, alors débarrassée de la plupart des entraves féodales. En Castille, l'autorité du roi était très limitée, et la puissance législative appartenait aux Cortez , c'est-à-dire aux députés de la noblesse, du clergé et des principales villes. Il parait même que les députés de cette dernière classe étaient quelquefois assez nombreux (car leur nombre variait), pour balancer les forces réunies des deux or-
(i) Pinkerion cite une Itllrede Jiicqiies II à Charles VII, datée d'Edinbiir^li, 8 juin i455.
ITTrROUUCTION. 5l
dres privilégiés'. La couronne devait trouver, dans une bourgeoisie ainsi constituée , un secours puissant pour abaisser l'orgueil de ces seigneurs qui prétendaient marcher les égaux du roi, et réclamaient comme un de leurs privilèges le droit de se couvrir en sa présence. Dès la fin du quatorzième siècle (t 389), les cortez de Castille avaient voté plusieurs mesures favorables au pouvoir royal , entre autres l'organisation d'une armée permanente; et, peu de temps auparavant, il avait été décidé que tout vassal pourrait toujours en appeler de la sentence de son seigneur à la justice du roi *.
En Aragon , l'autorité monarchique avait été encore plus limitée que dans la Castille. Là, les rois, autrefois électifs, n'avaient que l'ombre du pouvoir, et la souveraineté tout entière résidait dans les cortez'. Cette assemblée ne se bornait point à faire les lois et à voter les impôts: elle intervenait dans les questions de paix ou de guerre, et exerçait un droit de révision sur les jugements des tribunaux inférieurs. Dans l'origine, les cortez
(1) Robertson, Tableau des progrès de la société en Europe, depuis la destruclioii de l'enipire rouiain jusqu'au scizicme siècle, section III.
(a) Mariana, llistoire d'Espagne, liv. XVIII, ch. i3.
(3} Robertson, Tableau des Progrès, etc.
52 INTRODUCTIOI!f.
d'Aragon se réunissaient tous les ans, pendant quarante jours, et le roi ne pouvait les proroger ni les dissoudre que de leur consentement. Mais ce n'était pas encore assez pour la jalouse défiance du peuple aragonais : il y avait un magistrat suprême dont le pouvoir n'était jamais suspendu , le Justiza. Nommé par le roi ', il n'était responsable que devant les cortez. On pouvait en appeler à sa décision , même de la sentence des juges royaux. Dans les premiers temps, le roi lui-même était soumis à sa haute juridiction, obligé de le consulter en certains cas, et de se conformer à ses avis. C'était le Justiza qui prêtait, au nom des barons, cet antique serment aragonais, où, à côté d'une promesse d'obéissance et de respect, se trouvaient de si formidables réserves en faveur des libertés du pays :« ISous qui valons autant que vous, nous vous garderons pour notre roi et seigneur, tant que vous maintiendrez nos privilèges et nos libertés; sinon, non'. »
(i) Çurlta, Anales de Aragon, vol. 1.
(2) « Nos, que valemos tanto conio vos, os hazemos nuestro rey y segnor, con tal que nos guardeys nuestros fueros y libertades ; y si 110, no. » Sans nier raiitlicnlicité de ce serment, Robertson fait observer qu'il ne l'a point trouve dans les auteurs originaux, tels que Çurita, Blanca, etc., et que le premier écrivain qui en ait donné la formule, est Antonio Ferez, secrclaire de Philippe II.
Cependant, vers le milieu du quinzième siècle, sous le règne d'Alphonse V, qui réunit le royaume de Naples à celui d'Aragon , la puissance des cortez était fort affaiblie, et le Justiza lui-même était tombé dans la dépendance de la couronne. En vain il y eut une réaction féodale, pendant qu'Alphonse V était occupé à s'établir en Italie. L'impulsion était donnée : le mouvement continua malgré toutes les résistances , et s'accéléra plus tard par la réunion de la Castille et de l'Aragon (1479). Il avait été stipulé, dans le contrat de mariage de Ferdinand et d'Isabelle , que chaque Etat conserverait ses lois particulières ; mais le fait même de la réunion devait donner plus de force au pouvoir monarchique. L'Espagne fut désormais assez forte pour anéantir le peuple étranger qu'elle portait encore dans son sein. Le dernier roi maure fut dépossédé; la dernière ville musulmane, Grenade, après neuf mois de siège, ouvrit ses portes au roi catholique (i/jQ?-). Alors maîtres de toute l'Espagne, la ISavarre exceptée", Isabelle et Ferdinand travaillèrent à enlever à la noblesse les privilèges politiques qui lui restaient. Ils augmentèrent à la fois leurs revenus et leur puissance mililaire, en réunissant à la couronne
(i) La Navarre ne fut réunie au reste de l'Espagne qu'en i5ia, sous le ministère du cardinal Ximôncs.
54 mTRODUCTlOW.
la grande maîtrise des trois ordres de Calatrava , de Saint-Jacques et d'Alcantara (de i493 à i494) '• Ils soutinrent, contre les grands, les révoltes des vassaux inférieurs, et opposèrent avec succès à la féodalité expirante les libertés municipales. La Sainte- H ermandad ou association des villes d'Aragon fut organisée sur de nouvelles bases , dans les dernières années du quinzième siècle. L'Inquisition fut créée vers la même époque'. Quelques années après son établissement, ce tribunal sacré, dont la cour de Rome elle-même n'approuva pas toujours le zèle, était déjà assez fort pour cbasser les Juifs, après les avoir dépouillés (149^^), et pour enlever aux Musulmans la liberté religieuse que leur avait laissée le traité de Grenade (1499)-
(1) L'ordre de Saint- Jacques seul, le plus puissant des trois, pouvait équiper jusqu'à mille hommes d'armes. Il possédait vingt-quatre comraanderies, deux cents prieurés et un plus grand nombre de bénéfices inférieurs. (Honoré de Sainte- Marie, Dissertation sur la chevalerie. )
(2) Selon Ferreras (Hist. d'Espagne, liv. XI), l'Inquisition fut établie dans la Castille en 1480, selon Mariana en 1478. Ce qui est certain , c'est que le premier tribunal fut créé à Séville, et que l'Inquisition eut beaucoup de peine à s'introduire en Aragon. Les Aragonais s'opposèrent par la force à l'établissement de ce tribunal; ils revendiquaient leurs anciennes franchises, et particulièrement l'ordonnance de i335 (Çurita, vol. II), qui défendait d'appliquer aucun Aragonais à la torture.
IWTRODUCTIOIf.
Ainsi toutes les résistances politiques et religieuses avaient été vaincues ou comprimées; et, plus que tout autre Etat, l'Espagne touchait à l'unité, au moment où elle s'ouvrait un avenir san-. limites, par son alliance avec l'Âutriclie et par la conquête du Nouveau-3Jonde.
Le Portugal avait subi à peu près les mêmes vicissitudes que les autres royaumes de la Péninsule. Affranchi des Maures avant l'Espagne, il se vengeait de leurs invasions, dès le commencement du quinzième siècle, en portant à son tour ses armes victorieuses sur les côtes septentrionales de l'Afrique. Alphonse V mérita, par trois de ces expéditions, le surnom à^ Africain. Sous le règne de Jean II, successeur d'Alphonse V, le pouvoir royal fit les mêmes progrès qu'en Espagne. La grande maîtrise des ordres militaires d'Avis, du Christ et de Saint-Jacques fut réunie à la couronne. Dans la diète d'Evora ([490), Jean II révoqua les concessions que ses prédécesseurs avaient faites à leur noblesse; il enleva aux seigneurs le droit d'apphquer la peine de mort, et les tribunaux institués par le roi jugèrent en dernier ressort toute espèce de procès'. La noblesse portu-
(i) Tellez de Sylva, de Rebtis f;estis .Tolian. II. — Clironica que tracta da -vida do Joûo ho scgundo, per Garcia de Rëseude, cap. CVIII et CIX.
gaise réclamait ses privilèges : elle fut effrayée par le supplice du duc de Bragance, et par la mort du duc de Viseu, frappé de la main même du roi. Quand l'Inquisition espagnole eut expulsé les Juifs, le Portugal leur offrit un asile, s'enrichit de ce qui leur restait, et les rejeta de son sein. Mais, dès cette époque, le principal théâtre de l'histoire des Portugais, c'est l'Océan, c'est l'Afrique, ce sont les iles qu'ils explorent et qu'ils soumettent, en attendant qu'ils découvrent la nouvelle route des Indes. Les Portugais, relégués aux extrémités de l'Europe, dans un territoire qui ne suffisait point à leurs besoins, semblaient prédestinés, comme autrefois les Phéniciens, au commerce et à la navigation.
On voit, par le tableau qui précède, qu'à l'instant où les Espagnols et les Portugais allaient fonder leurs premières colonies, l'Europe entière était en mouvement. Partout s'opérait une crise salutaire, qui devait aboutir à l'équilibre des nations entre elles , et , dans l'intérieur de chaque Etat, à une organisation mieux réglée. L'ordre social qui avait dominé au moyen-âge, jonchait le sol de ses débris. Des bords du Tage aux lieux où Ivan m bâtit le Kremlin , la royauté s'élevait partout victorieuse de la féodalité, et les peuples se liguaient avec les rois, contre l'aristocratie qui gê-
INTRODtJCTTOW. 5 7
nait les besoins nouveaux. L'Europe était alors emportée par une force irrésistible vers la nionarcbie absolue, comme elle marche aujourd'hui à la monarchie limitée. Des deux seuls États qui aient échappé à la révolution commune, l'un , le Danemarck, a plus tard avoué sa faute, et l'a réparée en face de l'Europe'; l'autre, la Pologne, a persisté
(i) En 1660, les états-généraux de Danemarck, ne pouvant s'entendre sur le remède à appliquer aux maux du pays , se déterminèrent à abdiquer leurs droits en faveur de la royauté, qu'ils déclarèrent héréditaire et absolue. La loi royale , publiée en i665, établit le roi législateur suprême et maître souverain des personnes et des propriétés. Elle lui conféra tous les pouvoirs , excepté celui de toucher à la religion nationale (confession de Copenhague, conforme à celle d'Augsbourg), de consentir au démembrement du royaume , et de révoquer l'acte par lequel il était devenu roi absolu. On a blâmé une telle conduite de la part d'un peuple, comme contraire à la dignité humaine; mab c'était un remède héroïque pour échapper à la domination suédoise, qui venait de conquérir nne partie du pays; c'était le sacrifice delà liberté, ou plutôt des privilèges d'une caste, fait à la siireté et à l'indépendance nationales. On conçoit que la Pologne n'ait pas voulu passer par cette extrémité; mais, avec ses paysans serfs, sa noblesse souveraine et sa couronne impuissante, elle s'est trouvée sans défense contre les Etats voisins, qui, dès le quinzième siècle, avaient commencé à s'organiser sur d'autres bases. Ces Etats, c'étaient, indépendainment de la Russie, la maison d'Autriche qui allait s'incorporer la Bohème et lu Hongrie, et l'électorat
58 INTRODUCTIOIf.
dans sa politique, et en a été trop cruellement punie. Mais c'était surtout à l'ouest que le mouvement monarchique était manifeste, comme l'est aujourd'hui le mouvement constitutionnel, en Angleterre, en France, et dans les deux péninsules toujours appelées, par intérêt comme par position, à incliner vers le système français.
Le danger pour l'Europe occidentale , pour l'Europe civilisée , ne venait pas alors de la Russie, à peine arrachée au joug tartare, encore sous celui de la barbarie, et souvent vaincue sur les champs de bataille par les Polonais ou par les Suédois. Ce n'était pas le Tzar qui prétendait ouvrir ou fermer à son gre les embouchures du Danube et le détroit des Dardanelles. C'était le sultan qui effrayait l'Europe , soit en jetant ses armées dans la Hongrie, soit en couvrant les mers de ses flottes. L'existence de l'Allemagne était menacée; le commerce de toutes les nations chrétiennes était tombé à la merci des Ottomans. Les peuples de l'Occident avaient aussi à redouter, pour leur indépendance, les progrès continus de la maison d'Autriche, qui, du sein de cette république de
de Brandebourg, qui devait plus tard fonder la monarchie militaire de la Prusse sur les débris de l'ordre teutonique ; c'étaient enfin les trois puissances qui sont devenues les héritières, ou plutôt les spoliatrices de la Pologne.
INTR0DUCTI03T. Sq
princes et de \illes libres dont l'empereur était le chef, reculait sans cesse les limites de ses Etats héréditaires. Ce fut la gloire des Portugais et des Espagnols d'avoir les premiers affranchi des Musulmans le commerce européen , en le transportant de la Méditerranée sur l'Océan. Ce fut la gloire de laFrance d'avoir lutté sans relâche contre la maison d'Autriche, et contribué, par ses armes autant que par sa»politique, à fonder l'équilibre européen. ]Nous nous occuperons d'abord des découvertes maritimes et des colonies. JNous assisterons ensuite aux premières expéditions des Français en Italie. Puis, nous verrons la France résistant à l'Autriche, non-seulement en IlaHe, mais en Allemagne, en Espagne, dans les Pays-Bas, et jusque sur son propre territoire; tandis que la liberté religieuse se consacrait, comme autrefois l'église ellemême, par le sang de ses maityrs. Enfin nous résumerons la vie et les travaux des grands hommes qui ont contribué au mouvement de leur siècle, dans la sphère des sciences , des lettres ou des beaux-arts. Ainsi nous aurons successivement à étudier le double fait ((ui constitue la civilisation, le développement social et le développement individuel'; et soit que nous considérions les événe-
(i) M. Guizot, Cours d'histoire moderne, r* leçon, i8a8.
6o INTRODUCTION.
ments extérieurs qui ont modifié la forme de l'Europe, soit que, pénétrant dans l'ame humaine, nous tentions de soumettre à l'analyse ces révolutions non moins importantes qui ont agité le monde invisible de la conscience et de la foi, nous arriverons à ce résultat, que les fortes générations du seizième siècle ont eu le sentiment de leur double lâche, que leur carrière a été pleine, et qu'elles ont laissé de grands exemples aux gêné' rations futures.