PROJETS DE CROISADE
le tribut annuel de huit mille ducats, jus(ju'alors payé au Soudan d'Egypte, pour la possession de l'ile de Chypre '. L'aristocratie vénitienne traitait avec les Turcs comme elle avait traité avec les Mamelucks, avec les Tartares de Krimée, avec les Corsaires de Tunis', enfin avec toutes les puissances qui favorisaient ses intérêts commerciaux.
Mais toute la chrétienté n'avait pas les mêmes intérêts que les Vénitiens. On parlait de s'armer en commun contre les Turcs, et le vieux mot de croisade fut prononcé. Le pape Léon X se mit à la tête du mouvement. Les Turcs avaient attaqué les Etats de l'Eglise sur les deux mers, à l'embouchure du Tibie et à Reccanati, dans la Marche d'Ancôue\ Le pape envoya des ambassadeurs aux quatre grandes puissances de l'Europe chrétienne, à Tempereur je cardinal de San- Sislo, au roi de France celui de Sanla-Alaria, ie
(i) Vers la même époque, un ambassadeur espagnol vint à Constantinoplc, non pas pour conclure un traité, mais pour négocier la confirmation des fr.incliiscs de l'église du Sainl- Sépulcre, moyennant la sonnnt; annuelle précédemment payé*' aux chefs des Mamelucks.
(2) Librl dei Patti, dans les Archives de la maison d'Autriche, collection de documents vénitiens.
{'^) Kpisl. I>coiiis ad Maxiuilli.iti. IminT.tt. ,ip. R.ivnald Aiiti. ccdcsiahl.
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cardinal Egidio au roi d'Espagne et le cardinal Campeggio au roi d'Angleterre. Un traite d'alliance contre les Turcs fut signé à Cambrai, entre ces quatre puissances, le 1 1 mars 1617 ', Le plan de campagne était tout tracé : l'empereur à la tête d'une armée allemande et suivi de la cavalerie de la Pologne et de la Hongrie, devait descendre le Danube, franchir le Balkan et marcher sur Conslantinople ; le roi de France devait s'embarquer à Brindes avec toutes ses forces, et pénétrer en Grèce par l'Albanie; enfin l'Espagne, le Portugal et l'Angleterre devaient réunir leurs vaisseaux à Carthagène; le pape devait fournir cent galères, et la flotte confédérée devait attaquer les Dardanelles'. Les rois chrétiens étaient autorisés à lever la dîme des revenus ecclésiastiques, ^our la consacrer aux dépenses de cette sainte entreprise.
Mais pour que la lutte s'engageât, il fallait qu'une paix profonde régnât dans la chrétienté tout entière. Léon X publia dans le Consistoire une trêve pour cinq ans entre toutes les puissances chréliennes^ Maximilien envoya une ambassade à Vassili IV pour l'engager à faire la paix avec la Polo-
(ij Guicciardini, Storia d'Italia, lib. XIII. cap. 4-
(2) GTiicciardini, loc. cit.
(■3) .lacobi S;i(li)lciii cpistop, (!;iij)cnl. I.conis \ à secte-
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gne '. Le pape lui-même écrivit dans le même sens au grand-maître de Tordre teutonique, Albert de Brandebourg ( 1 5 19 ). La lettre fut apportée à Kœnigsberg par un moine allemand, Nicolas Schomberg, qui avait mission de se rendre à Cracovie et à Moskou , et de soulever tout le Nord contre les Turcs. Léon X offrait au grand -maître le commandement suprême de toutes les forces chrétiennes contre le Sultan; il l'engageait à vivre en paix avec la Pologne, et à intervenir comme médiateur entre Sigismond et Vassili. Albert devait représenter au Tzar que le temps minait sourdement la Litlîuanie, qu'elle se détacherait sans doute de la Pologne à la mort de Sigismond, qu'en attendant il fallait la laisser en repos, que la Russie n'avait rien de mieux à faire qu'à s'unir, contre les Turcs, aux chrétiens d'Occident. Constantinople n'était-elle pas l'héritage légitime du monarque russe, issu du sang des Paléologue? Le pape ajoutait dans ses instructions qu'il fallait tendre à la réunion des deux églises, que pour sa part il était prêt à approuver, sans y rien changer, toutes les coutumes admissibles de cette religion, et à relis, in promulgationc generaliimi indiiciaruni oralio,kal. april. i5i8.
(1) Voyo/ plu,»- liaiil , page /|6(>.
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connaître le métropolitain de Moskou comme patriarche de l'Eglise d'Orient. Son plus ardent désir était, disait-il, d'orner le front du Tzar de la couronne des rois chrétiens, et cela pour la gloire de Dieu et sans aucun motif terrestre*. Vassili ne pouvait avoir une grande confiance dans ces paroles; car, cinq ans auparavant, on avait célébré à Rome, avec beaucoup de solennité, la bataille d'Orcha gagnée par les Polonais sur les Russes, que le pape traitait alors d'hérétiques. Aussi le Tzar répondit-il avec réserve qu'il voyait avec plaisir la bienveillance du pape, qu'il était tout disposé à entretenir avec lui des rapports d'amitié au sujet des affaires de l'Europe ; mais, quant aux affaires religieuses, il déclarait que la Russie était et resterait attachée à la religion grecque dans toute sa pureté '.
Non-seulement l'Eglise d'Orient n'était pas prête à se réunir à l'Eglise latine, mais l'Eglise latine elle-même portait dans son sein plus d'un germe
(i) Karamsin, Histoire de Russie, t. VII, chap. 2.
(2) Le moine Schomberg ayant témoigné le désir de se rendre à Moskou, le Tzar lui promit un bon accueil dans cette capitale, et permit à Lcon X d'entretenir, par la Russie, des relations avec la Perse. Le Sainl-Si«;ge profitait du schisme des musulmans, et chercliait des ennemis aux Turcs jusque parmi les Persans, sectateur.^ iV \\ï.
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de division. Le concordat avec la France était à peine signé, et la parole de Luther avait commencé à retentir. Il circulait en Europe des pamphlets empreints d'un esprit nouveau et opposé à la croisade '. Depuis deux ans que les puissances avaient signé un projet d'alliance contre les Turcs, aucune ne se mettait en peine de l'exécuter : chacune était distraite de l'intérêt commun par ses intérêts particuliers. L'Angleterre se croyait trop éloignée des Turcs pour avoir jamais à les redouter. La France, inquiète des progrès de la maison d'Autriche, cherchait avant tout des alliances politiques. Le Portugal ne -voulait combattre les Turcs que s'ils devenaient menaçants pour ses possessions dans l'Inde. Le nouveau roi d'Espagne songeait à s'affermir dans ses Etats, et à recueillir le vaste héritage de sa maison. La mort de Maximilien rompit la ligue, au commencement de l'année iSig. Enfin le pape lui-même laissait refroidir son zèle, et sacrifiait à des intérêts de famille la cause delà chrétienté. Pour remercier François I" de quelques concessions en Italie et de son alliance avec Laurent de Médicis qu'il avait fait duc d'Urbin, il l'autorisa à disposer librement des
(i) Exhortalio vlri cujusdam doctissimi ad principes ne in (îeciniae pr.vslalioucin consenfiant, IMopia, iTn;).
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dîmes qu'il avait levées sur le clergé français pour faire la guerre aux Turcs'. Jadis l'union et l'enthousiasme des chrétiens avaient porté leurs armes jusqu'aux extrémités de la Syrie; au commencement du seizième siècle, les querelles des uns et l'indifférence des autres faillirent livrer le cœur de l'Europe aux invasions des Ottomans.
(i) Guicciardini, lib. XIII, cap. /|.