VASSILI IV
rédise grecque, vouluienl: traiter avec les Ru*»ses. Vassili entra vainqueur dans Smolensk I" août i5i4, et i'évèque bénit dans l'église de Viert^e le Tzar orthodoxe de toutes les Russies ' 8 octobre suivant, les Polonais reprirent l'avi..!tage à la bataille d'Orscba ; mais cette brillante victoire ne produisit aucun résultat. Les Russes restèrent maîtres de Smolensk, et menacèrent les autres villes litbuaniennes. Vassili continuait de traiter avec toutes les puissances qui pouvaient inquiéter la Pologne. Il avait fait alliance nonseulement avec les cbevaliers Porte-glaive et les villes de Livonie, mais avec l'Ordre Teutonique" et la Hanse tout entière'. En même temps il excitait les Tartares à envabWa Litbuanie méridionale, et il s'unissait à Cbristiern II contre les Suédois , auxquels il voulait enlever la Finlande. L'empe-
(i) Les liens qui rattachaient l'Ordre Teiitonîque à la Pologne tendaient a s'affaiblir de jour en jour. En i5i5, Sigisinond renonça au droit que le traité de Thorn avait donné au roi de Pologne de nommer la moitié des nouveaux chevaliers. (Schœll, Histoire des États européens, t. XV. )
(2) Vassili voulait ranimer le commerce de Novgorod ; mais il ne put y parvenir, et les Allemands se défièrent toujours de l'autocrate. En t57o, l'église allemande était en ruines, et le seul entrepôt hanséa tique qui restât dans la ville était une chélivc maison on bois. Ivarauisiii, I. Vil."!
46o LIV. II, CHAP. V.
reur comprit alors la faute qu'il avait commise en favorisant l'ambition des Russes; il se rapprocha des Jagellon par des alliances, et s'efforça de rétablir la paix entre Sigismond et Vassili. Il craignait déjà pour l'Allemagne le Tzar presque autant que le Sultan; en i5i8, il écrivait au grand-maître de l'Ordre Teutonique ces paroles significatives :« 11 n'est pas bon que la Russie devienne si puissante,» et il représentait l'intégrité de la Pologne comme nécessaire à l'équilibre de l'Europe '.
Voilà donc la Russie moderne fondée : elle est arrachée sans retour à l'influence asiatique, et lancée dans la sphère des grands États européens. C'est ainsi que nous assistons, par l'histoire, aux origines de tout ce qui se développe sous nos yeux; et, comme tout à l'heure nous avons trouvé dans la constitution de la Pologne et dans sa des-
(i) Voyez la correspondance de Maximilieu dans les actes diplomatiques concernant les relations de la Russie avec l'empereur et la Prusse, ap. Karanisin, tome YII, pièces justificatives. — Il a été publié en italien le récit d'une de ces ambassades impériales, destinées à pacifier les puissances du Nord : Traltaniento di pace Ira il sercniss. vSif^nsmondo , re di Polonia, c Basilio, principe di Moscovia, avuto dalli illustri signori Francisco da CoUo e Antonio di Conti, oratori dclla maeslà di Masslmiliano primo , imperatore , l'anno 1 5 1 8. Slainpato in Paloa, ifio'.
VASSILI IV. 4^î
tinée passée les symptômes d'un malheur que le plus noble héroïsme a vainement tenté de conjurer, de même ici, en fouillant le sol russe, nous voyons à nu les larges assises qu'a posées le bras d'Ivan 111, et à la profondeur de ces fondements, qui attendaient les travaux de Pierre-le-Grand, nous pouvons mesurer la hauteur de l'édifice qu'ils étaient destinés à soutenir. Mais il ne faut s'exagérer la grandeur de la Russie ni dans le présent, ni dans le passé; et si aujourd'hui il siéerait mal à l'Europe occidentale, aux nations germaniques et latines de trembler devant le génie slave, qui n'a encore su que les imiter tardivement, et qu'elles sauront toujours vaincre en restant unie|, il est évident qu'au seizième siècle, loin de pouvoir prétendre à relever l'empire grec, la Russie était hors d'état déporter atteinte à la domination des Osmanlis'.
(i) La supériorité de la Porte sur la Russie était telle qu'Ivan III , malgré toute sa fierté, avait eu bien de la peine à faire respecter les marchands russes établis àAzof et à Caffa. Il est curieux de voir, par une lettre du Tzar à Bajazcth, comment les sujets russes étaient alors traités par les pachas turcs : « Les marchands russes qui ont parcouru vos Etats, pour v exercer Tin conunerce profitable à nos deux empires, se sont plaints à moi des vexations qu'ils ont éprouvées de la part de vos magistrats. L'été dernier, le pacha d'Azof les a forcés de creuser tlçs fossés, et de jjorlor des pierres pour cou&ir;;irc les ëdj6crs
Il y avait loin en effet de ces Tartares, dont Ivan III avait fait raison , à ceux* que Mahomet II vint établir dans la ville de Constantin. Les Turcs n'étaient plus alors un peuple barbare, comme lorsqu'ils avaient soumis les Arabes. Ils avaient adopté, au onzième siècle, la religion du peuple vaincu. L'islamisme avait épuré leurs croyances en substituant à l'idolâtrie le culte d'un seul Dieu, et ce Dieu leur ordonnait, par la bouche de son prophète, d'appeler les armes au secours de la foi'. Le Koran était chez eux, comme le Pentateuque chez
de la Tille. On oblige nos marchands d'Azof et de Caffa à livrer leurs marchandises à moitié prix. Si l'un d'entre eux vient à tomber malade, on appose les scellés sur tous ses biens 5 s'il meurt, l'État s'empare de tout; on ne restitue que la moitié en cas de guérison. Les testaments ne sont point exécutés: les magistrats turcs ne connaissent, pour les propriétés russes , d'autres héritiers qu'eux-mêmes. Tant d'injustices m'ont forcé de défendre âmes marchands d'exercer le commerce dans votre pays. . . (Moskou, 3i août 1492.) En 1496, Ivan III envoya un ambassadeur à Constantinople; justice fut enfin rendue aux négociants moscovites ; mais la Russie n'avait garde de déclarer la guerre aux Turcs, et elle ajournait ses projets de conquête à des temps plus favorables.
(i) Le Koran recommande, en plusieurs endroits (chap. a, 4, 8, 9, etc. ), de faire la guerre aux Infidèles; ceux qui sont tués en combattant pour la foi sont mis ati nombre des mar-^ lyrs, et entrent immédiatement en Paradis (chap. a, 3, elc),
les Juifs, le fondement de la loi civile aussi bien que de la loi religieuse '. La coutume ou droit non écrit qui variait suivant les lieux, les canoun ou règlements donnés par les sultans, ne devaient en aucun cas déroger à l'esprit ni à la lettre de la loi, seule base de la société musulmane.
A la fin du quinzième siècle, c'étaient toujours les fils d'Othman qui gouvernaient les Turcs; cette race était tellement sacrée aux yeux du peuple qu'alors même qu'une révolution faisait tomber la tête d'un sultan , les révoltés lui choisissaient un successeur parmi ses parents. Le prince, une fois reconnu, voyait tout fléchir devant sa volonté. Là point de tribunaux permanents, point d'assemblée législative, point de noblesse héréditaire * ; égalité absolue parmi les
Les docteurs musulmans appellent l'épée la clef du ciel et de l'enfer^ et professent qu'une goutte de sang répandue dans le chemin de Dieu est plus méritoire qu'un jeàne de deux mois.
(i) Le Koran commençait à n'ttre plus un mystère pour les peuples chrétiens, qui l'avaient jadis combattu sans le connaître : en 1/187, '^ avait été traduit en espagnol par un Maure qui s'était converti à la religion chrétienne. En i543, Théodore Buchmann (Bibliander), professeur de théologie à Zurich, en donna une version latine, avec une vie de Mahomet, et une préface qui ht mettre l'ouvrage à l'index.
(a) C'était une exception fort rare quand une des hautes
464 Ï^I^'- il> CHAP. V.
sujets. La seule distinction était d'être tiré de la foule pour être appelé au service du maître; et cette distinction était tellement inhérente à l'emploi, qu'elle s'étendait à peine sur la personne de celui qui l'exerçait : une fois destitué, il rentrait dans la condition commune, s'il n'était condamné à perdre à la fois sa place et sa vie \ Mais ce pouvoir absolu n'est confié au souverain qu'à condition de faire exécuter la loi et de lui obéir lui-même. Le sultan est contenu par la religion, d'où dérive le principe même de son autorité. Si le Koran a réglé une cérémonie religieuse, prescrit un devoir moral, ou même confirmé par sa sanction une
dignités de l'empire se perpétuait par succession dans une même famille : ainsi le 'grand-viziral avait été héréditaire dans la maison des Djenderelis depuis Amurath P' jusqu'à Mahomet II; mais ce dernier prince anéantit la puissance de cette famille, qui tendait à s'élever au niveau de celle d'Othman.
(i) Le despotisme a toujours été le gouvernement des Orientaux : ils n'en conçoivent point d'autre; ils n'ont jamais compris la familiarité des princes de l'Occident à l'égard de leurs sujets. Sous Tibère, les Parthes, d'où les Turcs tirent probablement leur origine, ne voulurent point de Vononès pour roi, parce (ju'élevé- à la cour de Rome, il avait les manières trop simples. Ils lui reprochaient, entre autres défauts, de se laisser aborder trop facilement, et d'être affable à tout venant : Prompti adi^us, obvia comitas, ignotae Parthis viriutcs, nova vlli:i. (T. lit "A: i);ù. lii;. n, caj). a,)
EMpittE ottôm\:n, 465
maxime politique, le sultan est obligé de s'y conformer '.
Le grand-vizir est le représentant du sultan ; c'est sur lui que repose tout le poids des affaires publiques; il commande l'armée el préside le divan. La puissance spirituelle appartient au grandmoufti : c'est l'oracle qui résout toutes les questions difficiles delà loi. Il ne juge pas, mais il conseille, et ses sentences ou fetwas sont une loi pour le khadi. Le sultan lui-même le consultait autrefois dans toutes les grandes affaires : soit qu'il fit la paix ou la guerre, soit qu'il eût à condamner à l'exil ou à la mort quelque personnage important, il demandait l'avis du moufti. Ordinairement le moufti donnait une réponse conforme à la volonté du sultan; mais s'il osait heurter cette toute-puissante volonté, il était destitué, et cédait sa place à un conseiller plus docile. De quelque crime que le moufti fût convaincu, il avait le privilège de n'être ni étranglé, ni décapité : il était pilé dans un mortier, et l'on conservait, selon Ricaut, au château des Sept-Tours à Constantinople, un mortier expressément destiné à cet usage'.
(i) Ricaut, Histoire de l'état présent de l'empire ottoinun, liv. I, chap. 16.
(a) Ricaut, Uiiloire de 1 vtai picscnt de l'empire olloinuiij I. ào
466 LIV. il, CHAλ. V.
Mahomet II institua la chaîne des oulémas ou lettrés. Les oulémas sont à la fois théologiens et jurisconsultes. Ils occupent exclusivement les places de professeurs et déjuges, qui conduisent par degrés aux plus hautes dignités de la loi, à celles de kadiaskers (juges d'armée ) et de mouftis. Mahomet régla l'ordre hiérarchique qui lie le plus haut fonctionnaire au dernier de ses subordonnés. Cet ordre embrasse toute l'administration ottomane, et, selon le témoignage des derniers historiens de la Turquie, c'est encore aujourd'hui le plus ferme appui de l'empire. Les imans ou desservants des mosquées, les scheikhs ou prédicateurs, les mouezzins ou crieurs de la prière, enfin le clergé proprement dit a peu d'influence en Turquie. Il est exclu des hautes fonctions politiques; il est en quelque sorte le dernier anneau de la chaîne des oulémas, et, depuis Mahomet II, le pouvoir appartient non à ceux qui prient dans les temples, mais à ceux qui enseignent ou qui appliquent la loi '. Dans ces der-
liv. II, chap. 4- — L'auteur de cet ouvrage, ancien secrétaire de l'ambassade anglaise à Constantinople, écrivait dans la dernière partie du dix-septième siècle.
(i) M. de Hammer, histoire de l'empire ottoman, depuis son origine jusqu'à nos jours, liv. XYIII, traduit de l'allC'* inaiid, par .l.-J. lielkrt.
ieMPIRE OTTOMAff. 4^7
hières années, quand Mahmoud introduisit dans l'empire plusieurs innovations religieuses ou politiques, il eut soin de s'y faire autoriser par le conseil des oulémas.
Le principal instrument de la grandeur des sultans, c'était l'armée, qui devint plus tard un obstacle à leur pouvoir. Ces janissaires, que nous avons vu dissoudre il y a onze ans, avaient été créés un siècle environ avant la prise de Constantinople. Orkhan, le second prince de la dynastie d'Othman, ordonna à ses officiers de se faire livrer tous les ans la cinquième partie des jeunes gens pris à la guerre'. Ces jeunes gens furent instruits dans la religion musulmane, accoutumés de bonne heure à une discipline sévère, et formés aux exercices militaires. On en fit bientôt un corps d'élite, et l'histoire a conservé ces paroles du scheïkh qui fut chargé de les consacrer : « La milice que vous venez de fonder, dit-il à Orkhan, s'appellera Yeni-Tscheri (nouvelle milice). Sa
(i) M. de Haramer a relevé l'crnmr des historiens byzantins qui attribuent à Aniiirath I", successeur d'Orklian, l'institution des janissaii es. C'.antijnir, Paul Jovc, Gibbon et les autres historiens ont adopte la nicnic ojjinion. Mais M. do Hamraer, s'appuyant sur l'autorilc dos manuscrits et des plus anciens documents turcs, f;îit remonter l'établissement de la nouvelle milice au règne d'Orklian.
/|68 LIV. Il, CHAP, V.
figure sera brillante, son bras redoutable, son sabre tranchant et sa flèche acérée. Elle sera terrible dans le combat, et ne reviendra jamais que triomphante \ » Les janissaires n'étaient que mille dans
(i) Il est curieux de rapprocher de ces paroles, qui consacrèrent l'institution des janissaires, le texte même du firman de Mahmoud, donné le 16 juin 1826, pour la suppression de celte milice, devenue le flëau de l'empire après en avoir été l'appui : « Tout homme éclairé par la lumière de notre sainte religion ne sait-il pas que l'épée, autant que la pureté des doctrines de l'islamisme , a contribué aux triomphes que les Musulmans ont obtenus, de l'Orient à l'Occident? A.ussi, pour obéir à cette nécessité, en quelque sorte sacrée, d'entretenir des armées capables de combattre les infidèles^ l'auguste dynastie d'Othman s'était plu à former les janissaires, si célèbres par leurs exploits, et qui marchaient à l'ennemi sans sourciller. Mais, depuis un siècle, l'ordre a fait place à l'insubordination, la lâcheté au courage, la défaite à la victoire
Non-seulement les janissaires ne rendaient plus aucun service à l'État, mais encore ils s'opposaient à toute espèce d'amélioration, et les séditions étaient les armes dont ils se servaient pour anéantir les efforts de plusieurs sultans dont l'énergie vivifiait le monde. « Il était naturel qu'un corps aussi puissant et qui avait rendu d'aussi grands services, amolli par les privilèges qu'il [avait obtenus, finît par oublier la discipline et voulût faire la loi à ses maîtres; mais il est remarquable que ce résultat ait été prévu dès le seizième siècle. Ua des secrétaires de M. d'Aramont, ambassadeur de France auprès de Soliman, sous Henri II, a public une relation de son
l'origine; ils avaient une solde très élevée et une nourriture plus abondante que celle des autres troupes \ Sous Mahomet II, ces vaillants défenseurs de l'empire obtinrent des droits et des privilèges plus étendus; leur nombre et leur solde furent augmentés.
Les sultans avaient voulu intéresser leurs soldats non -seulement à conquérir, mais à conserver; aussi avait-il été décidé, dès le règne d'Orkhan , que les terres des pays conquis seraient distribuées aux guerriers. D'après ce principe, l'infanterie régulière, piade, qui jusque-là avait été soldée, reçut en échange de sa paie des terres
voyage, dans laquelle, après avoir fait l'éloge de la discipline des janissaires, il prédit qu'un jour ils se rendront redoutables à leurs maîtres, et seront à Constantinople ce que les gardes prétoriennes étaient à Home.
(1) DansTorigini; les noms des officiers furent tous empruntes aux différents emplois de la cuisine : le colonel fut appelé tschorbadji-baschc, c'csi-àdlve premier J'aiscurdr soupe. Après lui les officiers les plus élevés en grade furent nommés, l'un aschtschi-baschi, premier cuisinier, l'autre saf>f>abaschi, premier porteur (l'eau, etc. I/ohjet le plus sacré du rc'gimcnt était la marmite, autour de lacpiellc on s'assendilait non-seulement pour manger, m.iis pf)nr tenir conseil, (les <livers usages, dit M. de Hamuicr, sont rcsiéî en vigueur pendant près de cinq cents ans, jusqu'à l.i destruction des janissaires.
qui plus iai'd furent érigées en fiefs. Outre la cavalerie soldée, les spahis, dont le nom est devenu aussi célèbre dans TOccident que celui des janissaires, il y avait aussi une milice équestre qui avait reçu des terres en fief, à peu près comme les piade. D'après les règlements d'A.muratlî P', qui compléta les institutions militaires d'Orkhan, les grands et les petits fiefs, les ziamet et les timars se perpétuaient de mâle en mâle, et ne revenaient au domaine public qu'à l'extinction des familles *. Cependant les possesseurs ne pouvaient ni aliéner ces biens, ni les partager; et, comme la propriété en restait toujours à TEtat, il fallait qu'à la mort de chaque feudataire ses fils reçussent du sultan un nouveau diplôme d'investiture. Ainsi la force militaire, comme la force civile, était tout entière
(i) Les grandb flofs (ziamet) devaient au sultan un cavalier pour cinq mille asjires de revenus; les petits fiefs (timars) en devaient un ponr trois mille aspres. Les possesseurs de grands fii'fs pouviiicnt se dispenser de servir sur mer, en payant une certaine somme d'argent au Grand-.Seigneur ; les timariots n'avaient point ce privilège. Ni les uns ni les autres ne pouvaient, en aucuD cas, se dispenser de servir sur terre. Malades, on les portait dans des litières; enfants, on les portait dans des paniers, sur des chevaux, et on les accoutumait, dès l'âge le plus tendre, à la fatigue, au danger et au bruit des camps. (Ricaut, liv. TTT, cliap. a)
EMPIRE OTTOMAN. 47 ï
entre les mains du prince, qui, selon l'expression orientale, est Vombre de Dieu sur la terre.
Le principe arabe, qu'Un y a point de parenté entre les princes^ principe si souvent mis en pratique dans l'ancienne histoire de l'Orient, devint loi de l'Etat sous Mahomet 11, Ce prince, après avoir consulté le moufti, écrivit dans son kanounnaj7ié ces incroyables paroles : « La plupart des légistes ont déclaré que ceux de mes illustres fils ou petits-fils qui monteront sur le trône pourront faire exécuter leurs frères, afin d'assurer le repos du monde. » Les enfants mâles des filles du sultan étaient aussi sacrifiés, dès leur naissance, à la raison d'état; et le kànounnamé, en se taisant sur cet usage, n'a fait que le consacrer '. Les légistes, les théologiens qui employaient la science à légitimer l'assassinat, s'appuyaient sur cette sentence du Koran : Le désordre est plus pernicieux que le meurtre .TeWe était la terrible unité du pouvoir en Turquie, à une époque où les souverains de l'Occident avaient encore à se débattre contre les restes de la féodalité.
Mahomet II avait laissé à son fils rem})ire agrandi et constitué: Bajazeth H s'attacha surtout à conserver l'héritage qu'il avait reçu. Mahomet,
(i) Hammer, liv. XVTTT.
47 â tIV. II, CHAP. V.
qui vint établir en Europe le siège de sa puissance, n'avait eu de rapports que par la guerre avec les peuples voisins ; Bajazeth voulut donner à sa nation droit de bourgeoisie en Europe. Il établit les premières relations diplomatiques avec la plupart des puissances : il traita avec la Pologne ', avec la Russie', avec plusieurs princes d'Italie, entre autres avec le pape Alexandre VI ; il envoya des ambassades au grand-maîlre de l'île de Rbodes et au roi de France Charles VHP. S'il fit la guerre à la Hongrie et à la république de Venise, ce fut pour obéir aux nécessités de sa position, et pour entretenir l'ardeur des janissaires, qui craignaient le repos plus que la mort. Mais, aussitôt qu'il eut conquis les dernières villes vénitiennes sur les côtes du Féloponèse, il se hâta de conclure la paix avec la république (i5o3) ". La même année, il conclut
(i) Le premier traité entre la Porte et la Pologne fut conclu en i/jgo; mais ce traite n'empêcha pas les Turcs de soutenir les Moldaves contre l'agression du roi de Pologne. Voyez plus haut, page 432.
(a) Nous avons parlé, page 461, des premières relations diplomatiques entre la Russie et la Porte. Ce fut le khan de Rrimée, Mengli-Gueraï, qui servit d'intermédiaire entre Bajazeth II et Ivan III ( Karamsin, Histoire de Russie, t. VI.]
(^) Hammer, liv. XIX.
(4) André Grifti, qui avait conclu le tr.iitt' pour les Véni-
une trêve de sept ans avec la Hongrie. Vladislas Jagellon fit comprendre dans le traité, outre ses royaumes de Hongrie et de Bohême, la Dalmatie, la Croatie, l'Esclavonie, la Moravie, la Silésie et la Lusace. La Moldavie, la Valachie et la république de Raguse devaient participer au bienfait de l'armistice; mais il fut expressément stipulé que ces trois Etats paieraient tribut à la Hongrie aussi bien qu'à la Porte'. Il fut convenu que les ambassadeurs et les marchands des nations amies pourraient voyager et commercer librement sur le territoire des deux parties contractantes. Le traité comprenait donc, dans son expression la plus étendue, l'Angleterre, la France, l'Espagne, le Portugal, la Pologne, le grand-maître de Rhodes et jusqu'aux Génois établis à Chios. Le glaive
tiens, fit à son gouvernement un rapport sur l'état intérieur de l'empire ottoman. Il yavait alors trois mille janissaires à cinq aspres par jour, et quinze cents spahis à vingt aspres. ( Relazione di Andréa Grilti, dec. i5o3, aj). Marini Sanuto.)
f i) Quae liactenùs Caesarese mnjestati(Bajazeth II) solverimt ita et deinceps solvant... Similiter quae nobis hactenùs solvenmt et deinceps ea solvant, et plus ab eis non e.xpetatur. — Le texte entier du traitr, qui contiontdes iléfails l'oit inléres- .sants pour l'Iiistoire, la gcograj)liie et la statistique, se trouve dans Touvragc de M. de llannncr, notes et Oci.iirci^srmeuls du liv. XX.
de Mahomet était enfin rentré dans le fourreau, et, pour quelque temps du moins, les Turcs étaient en paix avec toute l'Europe chrétienne.
Le sultan comptait jouir en repos des loisirs que la paix lui avaient faits; usé par l'âge et par les plaisirs, il se livrait aux molles délices de l'oisiveté. Mais, en 1 009, il est réveillé de sa léthargie par une effroyable catastrophe : le sol d'Europe et d'Asie s'ébranle; la mer roule ses lames furieuses au-dessus des murs de Constantinople et deGalata.Les maisons, les mosquées, les remparts de la ville , les murs du sérail, tout s'écroule, et plusieurs milliers d'hommes, de femmes et d'enfants restent ensevelis sous les décombres. L'enduit qui récouvrait la célèbre mosaïque de Sainte- Sophie tombe tout à coup, etTon voit reparaître, au sein de la ville infidèle, la figure gigantesque des Evangélistes. Bajazeth, n'osant se fier aux murs de son palais, demeura dix jours dans les jardins du sérail, sous une tente légère. Puis, pour échapper aux scènes de désastre qui l'entouraient, il se réfugia dans la seconde capitale de l'empire, à Andrinople. Mais à peine est-il entré dans cette ville, que la terre tremble sous ses pas, comme à Constantinople; une affreuse tempête éclate; la Toundja sort de son lit, et couvre de ses flots les ruines amoncelées.
Quand la fureur des éléments parut calmée, quand les villes commencèrent à se relever de leurs décombres, le désordre se mit dans la famille impériale. Le fils aîné du sultan, Korkud, partageait sa vie entre la culture des arts et l'étude du droit; idole des poètes et des légistes, il était méprisé des soldats, et Bajazeth s'était d'avance désigné pour successeur Ahmed, son second fils. Sélim, le plus jeune des trois, voyant l'ordre de succession interverti, voulut se frayer un chemin vers le trône. Passionné pour les combats, il était sûr de l'appui des janissaires. Il quitta, sans permission, son gouvernement de. Trabezoun (Trebizondé), pour se rendre dans celui de Kaffa, qui appartenait h. son fils Soliman, Le sultan lui donna ordre de retourner en Asie-Mineure; mais Sélim, au lieu d'obéir, demanda la faveur de se rendre à Andrinople, afin , disait-il, de baiser la main de son père, qu'il n'avait point vu depuis vingt-six ans'. Bajazeth n'était pas aussi pressé de revoir son fils, parce qu'il démêlait son ambition à travers ces paroles de tendresse : il refusa la permission. Sélim s'en passa, traversa la mer Noire, et vint présenter ses hommages à son père,avec une horde
(i) Hammer, liv. XXI.
innombrable de Tartares. Le sultan crut l'arrêter en lui donnant le gouvernement de Semandra. Mais Sélim marchait toujours en avant; il entra à Andrinople, où il ouvrit les prisons, vida les caisses, et installa en son nom de nouveaux magistrats. Bajazeth eut enfin recours à la force, et les deux armées se rencontrèrent près du bourg de Tschorli (i5i i). Sélim vaincu ne dut son salut qu'à la vitesse de son cheval ; il s'embarqua pour la Krimée , où il fut rejoint par les restes de son armée.
Mais Bajazeth vit bientôt se révolter contre lui son fils chéri, Ahmed, auquel il destinait l'empire. Korkud lui-même intriguait pour profiter de son droit d'aînesse. Alors le sultan, cédant aux instances des amis de Sélim, le rappela en Europe, et lui rendit son gouvernement de Semandra. Sélim n'avait point attendu l'ordre de son père pour revenir : il avait passé les glaces du Danube vers la fin de janvier i5i2. Le 6 mars, les janissaires s'assemblent en tumulte; ils demandent au sultan son fils Sélim, pour les conduire contre Ahmed. Bajazeth effrayé leur accorde ce qu'ils veulent. Ils expédient un courrier à Sélim, pour hâter son arrivée à Constantinople. Il y entre le If) avril; il est complimenté, à la porte du nouveau
EMPSRE OTTOMAN. 477
sérail, par les vizirs, les autres grands dignitaires et Korkud lui-même '. Bajazeth fait offrir à son fils trois cent mille ducats comptant et deux cent mille ducats de revenu, s'il veut retourner dans son gouvernement. Mais Sélim était sûr du trône : il refuse l'argent. Le vieux sultan marchande encore quelque temps son abdication ; mais, vaincu par les cris des janissaires, des spahis et du peuple entier, il cède et prononce ces paroles : « J'abandonne l'empire à mon fils Sélim; que Dieu bénisse son règne!» Aussitôt les murs du sérail et les sept collines de la ville retentissent du cri : Allah Keriml Dieu est grandi
C'en est fait: Sélim a revêtu les ornements impériaux, et Bajazeth n'est plus qu'une ombre, il habita quelques jours encore la solitude du vieux sérail; puis il demanda à son fils la grâce d'aller mourir à Demitoka, où il était né. Sélim y consentit. 11 fit plus : il accompagna à pied le char de son père jusqu'à la porte de la ville. Mais Bajazeth n'atteignit point le terme de son voyage: il mourut trois jours après avoir quitté Constantinople. C'est une mort, dit Canlimir, dont la cause ne doit pas être trop approfondie. Le Génois Menavino, qui
(i) Rapnort d'Androa Fosrolo, baile vénitien à Consfantiïjoplc. ap. Mariiii Sanuto. — iiiovio, f.itti illi:b!ri 'ii .Sil'in.
47^ ^iv. il, cttAP. V.
était au service de Bajazeth, accuse de cette moi'fc un médecin juif, vendu au nouveau Sultan. Cependant Sélim ordonna à ses grands officiers de ramener le corps de son père. Il alla lui-même à sa rencontre, en deuil et à pied, à une grande distance des murailles, et il rentra dans la ville avec la pompe funèbre qui ressemblait à un triomphe '. Sélim, après avoir donné aux troupes l'argent qu'il leur avait promis", courut pacifier l' Asie-Mineure, où les princes de sa famille avaient excité des soulèvements. Un des fils d'Ahmed s'était emparé de Brousa, l'ancienne capitale de l'empire. Le sultan vainqueur ordonna la mort de ses neveux et de ses frères. Un auteur turc dit à l'occasion de ce massacre : -< Pour maintenir l'ordre dans le monde, les lois fondamentales de la dy-
(i) Cantimir , Histoire de l'empire ottoman, liv. III, cliap. 3i.
(2) A. l'avènement des sultans, les janissaires recevaient une gratification extraordinaire, semblable au donat'ivum des prétoriens. Sélim leur donna à chacun trois mille aspres, c'est-à-dire environ soixante-quinze piastres ou cinquante ducats. Les soldats des autres corps reçurent chacun mille aspres. Un gouverneur de province crut l'occasion favorable pour demander une augmentation de traitement : Sélim, pour toute réponse, tira sou sabre et lui trancha la tête. (Hammer. Uv. XXII.)
EMPIRE OTTOMAïî. 4^9
iiastie ottomane , que Dieu veuille fortifier, ont reçu leur exécution \ » Ahmed, qui avait lutté avec vigueur, se résigna quand son heure fut venue. 11 tira de son doigt un anneau, dont le prix équivalait, dit-on, au revenu annuel de la Roumélie; il chargea le bourreau de le remettre au sultan « comme un souvenir dont il voudrait bien excuser le peu de valeur. » Korkud avait été livré par trahison: quand il apprit son arrêt de mort, il demanda une heure de répit, et écrivit au sultan une lettre en vers dans laquelle il lui reprochait sa perfidie. On dit que le lendemain quelques larmes coulèrent des yeux de Sélim, à la vue du cadavre et à la lecture de l'élégie. Il prescrivit à ses officiers un deuil de trois jours, et fit mourir quinze Turcomans qui avaient découvert l'asile de Korkud, et qui étaient venus à Brousa réclamer le prix de leur trahison.
Les Turcs, après avoir marché si vite sous Mahomet II, avaient fait halte sous Bajazeth : ils reprirent leur course sous Sélim. Mais il ne s'agissait point encore de recommencer la guerre contre les puissances européennes. La paix fut renouvelée avec la républi((ue de Venise le 17 octobre i5i3; la trêve avec la Hongrie fut continuée pour
(1) Solakzadé, cité par M. de Haramer, liv. XVIT,
48o LiV. H, CHÀP. V.
trois ans. En î5i4, le grand-duc de Moscôvie, Vassili IV, envoya un ambassadeur au sultan avec une lettre conçue en termes affectueux: « Nos pères, disait le Tzar, ont vécu dans une union vraiment fraternelle : pourquoi n'en serait-il pas ainsi de leurs enfants '? » L'Egypte elle-même, qui devait bientôt être envahie, envoya à Sélim des députés chargés de riches présents. Mais parmi tous ces ambassadeurs qui se pressaient aux portes du sérail , on remarqua l'absence d'un envoyé persan. L'Occident pouvait respirer : c'était en Orient que l'orage allait éclater.
Dans la première année du seizième siècle , la Perse avait été le théâtre d'une grande révolution : le dernier rejeton de la dynastie du Mouton- Blanc, Elwend-Mirza, avait été vaincu à Tebriz par Ismaël, fondateur de la dynastie des So/is. Ismaël appartenait à une famille de scheïkhs voués dès longtemps à la vie contemplative; il était chef d'une secte que les Turcs regardaient comme hérétique, et qu'ils flétrissaient du nom de schiis ou apostats. C'était au reste l'ancienne querelle qui s'était allumée, dès l'origine de l'islamisme, entre les partisans d'Ali et ceux d'Omar. Joinville dit que les deux partis se traitaient rau-
(j) Kuramsin, Hist. de Russie, t. VI.
ÉMPmÉ OTtOMAiSf. /,Bf
tuellement d^intidèles, et chacun d'eux dit vrai, ajoute-t-il, car tous sont mécréants de part et d'autre '. Le parti d'Ali , vaincu par les armes des khalifes, avait été obligé de se cacher j mais il continua de protester dans l'ombre, il lutta contre les persécutions, et, au seizième siècle, Ismaél le fit triompher dans la Perse. Les Turcs étaient sunnis, c'est-à-dire attachés à la lettre de la tradition : ils se prétendaient seuls orthodoxes et dépositaires delà vraie doctrine. Ismaél au contraire soutenait que la loi était défigurée dans les livres sacrés des Ottomans, oi^i se trouvent rapportés les prétendus miracles de Mahomet, entre autres le voyage nocturne que le prophète fit par-delà le septième ciel sur un borack mystérieux. La secte d'Ali, plus austère dans ses mœurs, était aussi plus simple dans son culte. Elle s'était affranchie de plusieurs pratiques que les Turcs observaient scrupuleusement, comme du pèlerinage à la Mecque. Elle était aussi plus tolérante que celle d'Omar à l'égard des religions étrangères*. Il est remarquable
(i) Joinville, Hist. de saint Louis.
(2) II y avait encore à Ispalian, sous le règne d'Ismaël, des Guèbres ou descendants des anciens Perses, adorateurs du feu. Les Guèbres ne furent chassés de cette ville (jue sons le règne de Shah Abhas-lc-Cirand, qui gouverna l'cniiuro à la lin du seizième siècle On trouvait .lushi parmi les Persans des res- «• 3i
482 ^ LIV. II, r.HAP. V.
que les confesseurs du Koran aient été partagés en deux camps, au moment même où l'Europe chrétienne sentait fermenter dans son sein les germes du schisme qui devait phis tard la diviser.
La doctrine des schiis,qui régnait en souveraine dans la Perse, s'était répandue jusque dans les pays soumis à la domination des Ottomans. Sélim, qui selon les historiens contemporains avait organisé un admirable système d'espionnage, fit dresser une liste de tous les hérétiques qui se trouvaient dans ses Etats, depuis l'âge de sept ans jusqu'à celui de soixante-dix. Le nombre des suspects s'élevait à quarante mille : ils furent tous égorgés, ou condamnés à une détention perpétuelle '. Ismaël s'avançait avec une armée formidable, pour venger ses hères en religion ; il avait dans son armée un des fils d'Ahmed auxquels il avait donné asile, et il cherchait à entraîner dans
tes de familles hébraïques, qui avaient conservé les traditions juives ou samaritaines depuis les temps de la captivité, des chrétiens arméniens ou nestoriens, des Sabéens, disciples de saint Jean -Baptiste, et des marchands indiens, sectateurs de Brahmaj qui passaient pour plus usuriers que les Juifs. Enfin toutes les religions étaient tolérées en Perse, excepté celle des sunnis y k laquelle appartenaient les Turcs. (Chardin, Voyages en Orient, du gouvernement des Persans, chap. XIX.)
(j^ Iliuiiiiicrj liv. XXII.
EMPIRE OTl'OMA.ÏSÎ. 4^3
Son alliance le Soudan des ?\tamelucks, également menacé par la Porte. Sélim courut lui-même audevant de l'ennemi (i 5 14) J il traversa rapidement l'Asie-Mineure, l'Arménie, et pénétra dans le Kurdistan. Une grande bataille se livra le i[\ août, dans la vallée de Tscbaldiran. Il y eut une perte immense de part et d'autre; mais les Turcs furent vainqueurs, et Ismaël n'échappa qu'à la faveur de la nuit et grâce à la vitesse de son cheval '. Quelques jours après la victoire, Sélim entra dans Tébriz ; il y trouva les joyaux du schali, ses riches étoffes, ses armes incrustées d'or et de pierreries, ses éléphants, ainsi que les trésors dont Ismaël avait dépouillé les rois vaincus; il s'empara de tout; il fit partir pour Conslantinople les meilleurs artisans de Tébriz, au nombre de mille, et expédia des courriers poui- annoncer sa victoire à son fils Soliman, au khan de Krinjée, au Soudan d'Egypte et au doge de Venise *.
Maître de la capitale,SélimauraitvouIu l'être de tout l'empire; mais les janissaires, qui mouraient de faim au milieu des riches déjiouilles de l'ennemi, forcèrent le sultan à donner le signal de la
(i) Cantimir, Hist. de l'empire oUomaii, liv IIÏ, chap. 6. (a) Hammer, liv. XXII.
484 liV- il, CHAP. V.
retraite. Jl vint prendre ses quartiers d'hiver en Asie-Mineure, à Amassia, où il reçut des ambassadeurs du sliali de Perse, qui lui apportaient de magnifiques présents. Ils étaient chargés de lui demander la liberté de la sultane, qui était tombée en son pouvoir après la bataille de Tschaldiran. Sélim fit arrêter les ambassadeurs, et les fit jeter dans des cachots. En même temps il maria la sultane à son secrétaire d'état, Tad-jizadé '. Cette double violence était contraire à toutes les lois de l'islamisme. En effet le droit musidman consacre formellement le respect du aux ambassadeurs, et il ne permet pas au vainqueur de s'approprier l'é-
^ pouse légitime du vaincu, si le vaincu suit la religion de Mahomet. Mais Sélim regardait Ismaël et ses agents comme des hérétiques en dehors de toutes les lois, et c'était une guerre d'extermination qu'il avait portée dans leur pays.
Au retour du printemps, le sultan parut devant Koumakh. Cette forteresse, bàlie sur un rocher
^ inaccessible, au sein des montagnes où l'Euphrate prend sa source, avait appartenu jadis à l'empire ottoman, et elle était nécessaiie à la sûreté de l' Asie- Mineure. Le pays où se trouvait ce chàteau-fort était d'ailleurs aussi célèbre par sa richesse miné-
(i) H.iiiiinor, liv. XXII.
hMPlRE OTTOMAN. 4^5
raie que par l'industrie de ses habitants'. Sélini emporta la place d'assaut, et y mit une garnison ottomane. Après cette conquête, le sultan marcha contre Âlaeddewlet, qui régnait sur une partie de l'Arménie, et qui, vassal de la Porte, avait pris parti pour les Persans. Le vieux prince arménien périt sur le champ de bataille; ses fils furent décapités, et Sélim envoya la tète d'Alaeddewletau soudan d'Egypte, avec une lettre de victoire, comme pour faire pressentir au chef des Mamelucks le sort qui lui était réservé.
Après la bataille de Tschaldiran, le Diarbekr ou Mésopotamie septentrionale avait fait sa soumission à Sélim. Les habitants de ce pays étaient sunnis^ comme les Turcs, et, depuis quatorze ans, ils défendaient contre les Persans leur religion et leur liberté. Quand Ismaël eut appris que le sultan était parti de Tébriz, il rentra dans la ville, et envoya un de ses généraux reconquérir le Diarbekr. Les Persans mirent le siège devant la capitale de celte province, Annd ou Kara-Auiid, Âmid-Ia- Noire, cette ville si forte et si triste, avec ses soixante-dou/e touis en maibre noir. Ses uuns
(i) Cette coiilri'c est dt-signée dans Ammieii Marccllin sons le nom (le Giiinathtnr. (k't historien av.iit fall partie, à l;i lin «lu qualricine siècle, d'tine arnu-e dVxpêdilion cuvoyoc dans ce pays.
sontcuuveilsu'iiisciip'iioiîs, qui rapjjelleiUlenom de ceux qui les ont fondés ou reconstruits. C'est une de ces villes situées comme aux limites de deux mondes, et tant de fois disputées entre les Romains et les Perses, entre les Grecs et les Arabes. Après un blocus de plus d'un an, Amid, secourue par les Turcs, repoussa les assiégeants et fut acquise à Sélim.
Les Tui'cs ne tardèrent point à s'établir dans les autres villes du Diarbekr. Après Amid, ils soumirent Mardin, l'ancienne iMarde ou Merida^ un de ces cbàleaux-forts dont parle Amuiien Marcellin ', Hossnkeïf ou le Château de fOubli^ qui s'élève sur un rocber à pic et domine le cours du Tigre, Nizibin sur l'Hermas (Mygdonius), cette capitale
(i) Per Izalem niontem in ter Caslella praesidiaria duo Merida et Lernc (Anim. Marcellin. lib. XIX, cap. 9). — Merida tir.iit, dit-on, son nom de quelques tribus Mardes qu'un ancien roi des Parlhes, Arsitce V, avait Iransportécs dans les montagnes où cette ville est bâtie. Strabon représente les Ma ides comme une race d'hommes indomptables: ils paraissent avoir appartenu à une des sectes de l'ancienne t*erse qui adoraient le principe du mal, et l'on trouve encore aujourd'hui à M.irdin, la seule ville de l'empire ottoman où toutes les sectes soient libres, des Yézidis ou adorateurs du diable.
[ï] <^fjo-jfiio-j Tiiç WJrtç. ( Procop. , De bcUo Persico., lib. I, cap. 5.) j
de l'ancienne Mésopolamie, jadis conquise par Trajan, rendue aux Parthes sous Adrien, réunie de nouveau à l'empire sous le règne de Sévère qui en fit le boulevard de l'Orient ', puis enfin perdue sans retour après la défaite et la mort de Julien. Dara tomba aussi au pouvoir des Turcs; Dara, l'ancienne AnastasiopoUs^ que l'empereur Anastase avait élevée au premier rang des places de guerre après la perte de Nizibin, que Justinien avait rendue plus formidable encore, et qui présente aujourd'hui, dans la majesté de ses ruines, les derniers vestiges de la domination romaine au-delà de l'Euphrate. Les guerriers de Sélim complétèrent leur conquête en réduisant Djeziraï [Thomanum) dans l'île d'Omar, formée par le Tigre; Mossoul, qui n'est séparée de l'ancienne Ninive que parles eaux du fleuve; Roha ou Orfa^ l'ancienne Edessa ou Callirrhoe; Rakha { C allinicuiny et Kirkesia sur l'Euplnate; Kalaat-Pioum, c'est-à-dire le château romain, autrefois Thapsacus ou Zeugma, où Alexandre passa l'Euphrate ; Harran, le Carrœ
(i) Orientis firmissimum claustrum. ( Amm. Marcellin., lib. XXV, cap. 8. )
(a) Callicinuin , munimcntuni robustuin et commercandi opportunitate gratissirauni. ( Amm. Marcellin., lib. XXIII, cap. 3. )
des Romains, où les Crassus trouvèrent la mort, le Haran de l'Ecriture, qui rappelle le souvenir du père des Hébreux.
Quand la Mésopotamie septentrionale fut conquise, Jdris en organisa le gouvernement (i5i6). Idris, historien et homme d'Etat, avait servi jadis la dynastie du Mouton-Blanc. Rebelle à Ismaél, il s'était attaché à la fortune de Sélim, et avait contribué par ses négociations à la conquête du pays. Il travailla à conserver au sultan ce qu'il lui avait donné. La contrée fut divisée en trois gouvernements, Diarbekr, Roha et Mossoul. Chaque gouvernement fut subdivisé en ^\us\euis sandj'aks ou districts. Mais le pays était hérissé de châteauxforts ; les Kurdes étaient célèbres, dès la plus haute antiquité , par leur caractère guerrier. Ils avaient conservé cette forme de gouvernement qui apparaît à l'origine des sociétés, et qui dure si longtemps dans les pays de montagnes, le gouvernement de la tribu. Ces chefs héréditaires, qui faisaient remonter leurs familles jusqu'à INoé, avaient droit de vie et de mort sur leurs sujets '. Idris fit quelques concessions aux coutumes et à l'esprit du pays. Des dix-neuf sandjaks dont se composait le gouvernement de Diarbekr, cinq furent con-
(i) Hamincr, Hist. de rcin|)irc ollom;in, liv. XXIII,
serves aux anciens chefs de tribus, et c'est la seule province de l'empire ottoman où le principe de l'hérédité des gouvernements ait été respecté. Ce fut ainsi que la politique acheva l'œuvre de la guerre. L'Asie-Mineure fut désormais à l'abri des incursions persanes, et le Diarbekr fut le rempart de l'empire à l'orient, comme la Bosnie l'était à l'occident.
La Turquie commençait à devenir formidable sur mer. Un matin, après une nuit d'insomnie, le sultan fit venir Piri-Pascba, qu'il avait élevé au vizirat depuis la bataille de Tschaldiran : « Si cette race de scorpions, dit-il (c'est ainsi que Sélim désignait les chrétiens), couvre la merde ses vaisseaux , si les pavillons de Venise, du pape, des rois de France et d'Espagne croisent en maîtres sur les parages de l'Europe, il ne faut en accuser que ta paresse et mon indulgence; mais je veux avoir enfin une flotte nombreuse et redoutée'.» Aussitôt les vieux chantiers des Grecs sont réparés, et des centaines de vaisseaux de guerre se construisent comme par enchantement. Une flotte puissante était nécessaire pour réaliser les nouveaux projets que le sultan avait conçus, la con- (juéte de la Syrie et celle de l'Egypte.
^i) HaiDinor, Idf cit.
L'Egypte, cette vénérable contrée, qui dans les temps les plus anciens affecta le privilège de l'imrnobilité, avait été depuis deux mille ans le théâtre d'un mouvement continuel. Tour à tour grecque, romaine, arabe, elle avait vu, dans les derniers siècles, tomber l'une sur l'autre plusieurs dynasties musulmanes. Elle était passée des Ommiades aux Abassides,' des Âbassidesaux Fatimites, et des Fatimites aux Eyoubides, dont le chef était Saladin, le héros des croisades. Enfin, au milieu du treizième siècle, pendant la captivité de saint Louis, la milice étrangère des Mamelucks renversa le trône qu'elle était chargée de soutenir, et fonda une espèce de république ou d'aristocratie guerrière avec un chef électif. Ceux qui tenaient le premier rang parmi les Mamelucks * étaient origi-
(i) Les Mamelucks, esclaves achetés , se divisaient en trois corpsi Le premier, qu'on regardait comme le plus noble, était composé des Mamelucks proprejnent dits, de pur sang circassien. Le second corps était formé des DjelbanSy traînés en esclavage^ qui venaient la plupart d'Abyssinie. Le troisième se composait des Karanisses ou Korsans : c'était un assemblage de mercenaires de toutes nations. A chaque nouvel avènement, ces troupes recevaient un présent proportionné à leur rang : Kansoul-al-Gauri avait donner cent ducats par Mameluck, cinquante par Djelban, et trente par Karanisse. (Marinî Sanuto, chroniques. )
ïiaires des côtes orientales du Pont-Euxin, du pays où, selon la tradition antique, le grand Sésostris avait autrefois laissé une colonie égyptienne.
Le klialifatd'Afriqueavait été démembré, comme
celui d'Asie. Tunis, Alger, Maroc avaient conquis leur indépendance, et s'étaient donné un gouvernement analogue à celui de l'Egypte. A la place d'un puissant empire, c'étaient des repaires de pirates. Cependant les Mamelucks avaient jeté quelque éclat pendant trois siècles. Ils s'étaient emparés de la Syrie, qui a toujours été considérée comme une dépendance nécessaire de l'Egypte ; mais ils avaient perdu toute influence sur la population copte, grecque ou arabe qui remplissait la vallée du Nil. Le désordre s'était introduit dans les finances et dans toutes les parties de l'administration. Les domaines, autrefois affermés aux guerriers, étaient tombés entre les mains des bourgeois ou des artisans; la plupart étaient grevés d'hypothèques au profit des pensionnaires de l'Etat '. D'ailleurs la fortune s'était déclarée contre
(i) Le systcmr. de fermage établi par les Mamelucks semblait emprunté à l'ancienne législation égyptienne. Le peuple n'avait pas la propriété, mais seulement l'usufruit du sol. Les fermiers {mouUezims) payaient à l'Etat une redevance annuelle,
l'Egypte : les progrès des Portugais dans l'Inde avaient frappé du même coup Venise et Alexandrie. En vain les Mamelucks s'étaient alliés aux Vénitiens, pour s'opposer à la révolution commerciale qui s'opérait au profit de l'Occident ' : ils succombèrent sous les efforts de ce grand Albuquerque, qui voulait combler le port de Suez et détourner le cours du Nil, afin, disait-il, qu'il n'y eût plus d'Egypte. Le peuple imputait à son gouvernement la décadence de son commerce, et les Mamelucks, jadis si redoutables, étaient vaincus d'avance quand Sélim vint leur présenter le combat.
Kansoul-al-Gauri, qui selon les rapports vénitiens était alors âgé de quatre-vingts ans, fit un dernier effort pour défendre ses Etats. Il sortit du Caire pour aller au-devant de l'armée ottomane, qui était entrée dans la Syrie. Les deux armées se rencontrèrent dans la plaine deDabik, où la tradition musulmane place le tombeau de David. Les Egyptiens manquaient d'artilleiie, comme les Persans en avaient manqué à Tschaidiran : ils furent taillés en pièces, et le fier Soudan périt dans la dé-
et paitageaieut le reste du produit avec leurs paysans. Voyez sur ce stjjpi les recherches de M. Sylvestre de Sacy, Mémoires (le l'Institut, Académie des Inscrip. et Belles -Lettres, l. VU.
(i) Voyez ])liis liciit, p:ige o"».
ÈMPJRt OTTOMAN. 4q3
route. La victoire de Dabik donna la Svrie à Sélim, comme autrefois la bataille d'Issus l'avait donnée à Alexandre. I.e sultan entra dans Haleb, où il trouva des trésors inespérés. Après avoir passé quelques jours dans cette ville, il prit la route de Hama, l'ancienne Epiphania. Il arriva jusqu'à Himss (Emessa) sans rencontrer de résistance, et, à la fin de septembre, ses drapeaux flottaient sur les murs de Masstaba, l'un des faubourgs de Dcimas. L'émir arabe, à qui les Mamelucks avaient confié la défense delà place, capitula avec les Ottomans, et Sélim entra dans la ville, où vinrent lui rendre hommage les commandants des forteresses de Syrie et les Druzes du Liban '.
Le sultan prit ses quartiers d'hiver dans cette vallée du paradis, dans cette ville trois fois heureuse, sur laquelle les anges du Seigneur ont étendu leurs ailes , et, tandis qu'il distribuait à ses lieutenants les gouvernements de Tripoli et de Jérusalem, un de ses généraux marcha sur Ghaza, (|ui défendait encore au nord-est la frontière de l'Egypte. L'avant-garde des Ottomans, connnandée par le grand-vizir Sinan-Pascha, vaincpiit les iAIamelucks près de Ghaza. Sélim partit de Damas à la nouvelle de cette victoire, et, après avoir visité.
(l) Hainruor, liv. XXIV.
494 i-iv. il, CHAP. V.
Jérusalem, Hébron, les tombeaux des prophètes, et le rocher sacré où Abraham offrait ses sacrifices, il marcha rapidement vers l'Egypte. Le 22 janvier 1 5 1 '7,1e nouveau chef des Mamelucks, Touman-Baï, fut vaincu à Ridania, dans le voisinage du Caire. Le grand-vizir Sinan-Pascha mourut dans cette sanglante journée; mais vingt-cinq mille Mamelucks restèrent sur le champ de bataille. La capitale de l'Egypte fut vivement disputée : quand les Turcs y pénétrèrent, ils trouvèrent chaque rue changée en redoute et chaque maison en forteresse. Ainsi retranchés, les Mamelucks firent une résistance héroïque. Après un combat de trois jours et de trois nuits, Sélim promit une amnistie à tous ceux qui feraient leur soumission. Huit cents des principaux Mamelucks vinrent se constituer prisonniers, ou furent livrés par les habitants : Sélim les fit tous décapiter. Bientôt la population entière de la ville fut condamnée à périr, et, au rapport des historiens ottomans \ cinquante mille cadavres jonchèrent les rues du Caire.
Au lieu de chercher son salut dans la Haute- Egypte, où jadis les Pharaons avaient lutté contre la conquête étrangère, Touman-Baï rallia les débris
(i) Seadeddin , Solakzadé et Djelalzadé , ap. Hammer , llv. XXIV.
de son armée aux environs des Pyramides. Il fit un appel aux Arabes, et leur promit de les exempter d'impôts pendant trois ans; mais il put à peine en réunir quelques milliers sous ses drapeaux, et bientôt la discorde éclata dans son armée. Les Arabes en vinrent aux mains avec les Mamelucks : alors Sélim, braquant son artillerie' contre lesdeux partis, confondit dans un effroyable ca'rnage les vainqueurs et les vaincus. I^es Arabes épouvantés vinrent en foule se ranger sous la loi des Turcs. «Dieu nous garde, disaient-ils, de résister plus longtemps à un maître victorieux comme le sultan Sélim! » Il ne restait plus à Ïouman-Baï d'autre ressource que la fuite : il se réfugia chez un Arabe, Hasan- Meri, qui le vendit aux janissaires ; et quand le dernier chef des Mamelucks fut conduit à la tente im-
(i) Ce qui perdit les Mamelucks, ce fut d'avoir persisté à combattre à la manière des clievaliers, et d'avoir dédaigné l'artillerie quand tous les peuples de l'E-irope en faisaient usage. Dans les dernières années du quinzième siècle, sous le règne d'Eschref, un Maure apporta pour la première fois eu Egypte des boulets vénitiens; mais le sotidan et ses principaux officiers rejetèrent cette innovation comme indigne du véritable courage, et comme dérogeant à la loi du prophète, qui avait consacré l'usage du sabre et de l'arc, seules armes légitimes des croyants. Alors le Maure s'écria : « Qui vivra verra cet empire périr pno ces mémos boulets. »
49^ LiV, ti, cKâP. V.
périaie au milieu ùu rouiement des tambours et des décharges de l'artillerie : « Dieu soit loué! s'écria Sélim, maintenant l'Egypte est conquise. » Le sultan accorda la vie à son prisonnier; il voulait même, comme il le dit plus tard lui-même, l'emmener captif à Constant inople; mais un jour une voix s'écria sur le passage de Sélim : « Que Dieu donne la victoire au sultan Touman-Baïlw Cette parole fut l'arrêt de mort du Soudan : il fut pendu à la porte du Caire le 1 3 avril iSiy. Sélim avait conquis avec l'Egypte les droits des anciens khalifes et des soudans mamelucks sur les saintes villes de la Mecque et de Médine : le schérif de la Mecque lui envoya les clefs de la kaaba.
Tandis que Sélim était occupé au Caire à organiser le gouvernement de sa nouvelle conquête, d'importants événements se passaient sur les côtes de Barbarie. Deux hardis pirates, sujets turcs de l'ile de Lesbos, Ouroudj, plus connu sous le nom deHoruc, et son frère Khizr, nommé plus tard Kaïreddin Barberousse, amis de la mer, comme ils s'appelaient, et ennemis de toutes les puissances maritimes, avaient porté la terreur de leur nom depuis le détroit des Dardanelles jusqu'à celui de Gibraltar. Un de leurs frères, Elias, était mort en combattant contre les chevaliers de Rhodes. Terribles aux chrétiens, Ouroudj et Kaïreddin mirent
EMPIRE OTTOMAN. l^q
leurs talents et leur audace au service du prince qui régnait à Tunis. Bientôt ils voulurent avoir un domaine indépendant. Kaïreddin s'empara de Boudja (Bougie), et son frère se rendit maître d'Alger'. Mais les Espagnols avaient, depuis plusieurs années, soumis cette partie de l'Afrique à leur domination '. Malgré l'alliance de quelques tribus arabes et la flotte qu'ils avaient sur ces parages, ils ne purent empêcher la conquête d'Alger et de Boudja. Les deux frères, animés par leurs succès, réunirent leurs efforts contre Tremecen : la ville tomba en leur pouvoir. Le roi vaincu, Aben- Chemi, s'enfuit à Oran, chef-lieu de la domination espagnole. Le marquis de Comarès, qui en était gouverneur, arma en faveur du prinoe et voulut le faire rentrer dans sa capitale. Les Espagnols s'emparèrent de la forteresse de KalaatolKalaat, c'est-à-dire du château des châteaux; puis ils tinrent Tremecen bloqué pendant sept mois. (Juroudj, qui défendait la place, périt, les uns disent dans une sortie', les autres disent dans sa re-
(i) Mémoires de Kaïraddin, ap. Hainmcr,liv. XKVIII. (2) Voyez plus haut, page 390.
("5) Hanuncr, d'après les ducuiuciiis turos, liv. XXVHI. r- 32
49^ LIV. U, ClIAP. V.
traite", et Âben-Chemi fut rétabli dans ses Etats comme tributaire du roi d'Espagne.
Alger restait à Kaïreddin ; mais le pirate, ne pouvant lutter à forces égales contre la puissance espagnole, offrit à Sélim, qui était alors en Egypte, dé se reconnaître son vassal. Le sultan lui conféra le titre de beglerbeg ou commandant supérieur, et l'influence des Ottomans, secondée par les progrès de leur rriarine, s'étendit en Afrique jusqu'aux extrémités de l'ancien royaume de Numidie. Eu Europe, ils étaient maîtres de toute la Grèce, et menaçaient les côtes de l'Italie; ils s'avançaient, à grands pas, à la conquête de la Méditerranée tout entière. Venise, jalouse des puissances chrétiennes qui lui enlevaient son commerce, continuait de s'entendre avecles Musulmans. Deuxambassadeurs de la république, Con tarin i et Mocenigo, vinrent au Caire saluer le vainqueur de l'Egypte. Contarini suivit le sultan à Damas, et Mocenigo se rendit à Coristantinople avec la flotte ottomane. Les capitulations de Venise avec la Porte furent renouvelées le 17 septembre iSiy, et l'on y inséra un article additionnel, par lequel on transportait à Sélim
il) Ferreras , d'après les documents espagnols, Histoire gi'n«n<le d'Espagne, partie XII.