‹ Histoire de l'Europe au 16e siècle (volume 2)Chapitre 8 sur 48 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

L'Inde avant la conquête portugaise. — Alphonse d'Albuquerque. — Etablissement des Portugais dans l'Inde. — Saint François Xavier. — Progrès du christianisme en Orient.

L'Inde a toujours excité l'envie des peuples étrangers , par la beauté de son climat et par l'excellence de ses produits'. Quoique la science moderne n'ait point encore dégagé les annales indiennes de la poésie qui les enveloppe, il est certain que cette partie de l'Asie a été jadis le théâtre de plusieurs invasions successives. Strabon ne croit point aux prétendues conquêtes d'Hercule et de Bacclius; il n'admet pas même, comme historiques, les expéditions attribuées à Sémiramis, à Sésostris et à Cyrus*; mais, à l'époque où l'histoire devient plus claire et plus positive, l'Inde est tantôt envahie par les peuplades scythiques qui

(i) At îi7yjx.Ticf.'i v.wÇ TTiç oly.ov[iévriç rà -Koùltazà. t).Ky^ov ri 5è îtryûrr) twv otV.ou/xEvwv n IvStxïj èart. (Hérodote, liv. III, chap. io6.)

(i) Strabon, liv. XV, chap. i .

l'iîÎDE AVAT?rT LA COlSTQUÊTE PORTUGAISE. 87

descendent de l'Imaiis \ tantôt ajoutée comme province aux grands empires de l'Asie occidentale. Darius 1" établit' un satrape sur les bords de Tlndus , et Alexandre ne regarda pas son œuvre comme accomplie, tant qu'il n'eut point conduit ses soldats sur le rivage de l'Océan indien. vSi les prières et les révoltes de son aimée l'empêchèrent d'aller jusqu'au Gange , du moins lés villes qu'il avait bâties çà et là, comme autant de bornes milliaires destinées à marquer sa course, la navigation de son lieutenant Néarque, des bouches de l'hidusà celles de l'Euphrate, toute son expédition enfin, si féconde en résultats pour la science et pour le commerce, était destinée à établir des rapports durables entre l'Orient et l'Occident, entre l'Inde et la Grèce ^ Le plan qu'avait conçu le génie d'Alexandre fut réalisé après sa mort ; et la Ville qu'il avait fondée en Egypte fut long-temps le principal entrepôt des productions de l'Orient. Alexandrie, ville grecque sous les Lagides , devint une ville romaine après la bataille d'Âctiiam; elle survécut à l'empire d'Occident, et resta une dépendance de

(i) Imans -vorafiir inrolanini linguâ, nivosum signifioante (Pline, Hist. iiatnr., liv. VI, chap. 1 7I En cf'frt I/naus vient du riiot sanscril Iiir/imali/i, qui signifie rouvert de neif^e.

{•/.) Hérodote, liv. IV, chap. /|/,.

(3) Arrien, Expéd. d'Alexandre, liv. VII.

l'empire grec jusqu'au septième siècle de l'ère chrétienne.

Quand la nation arabe, poussée par l'esprit de Mahomet, sortit de ses déserts pour envahir le monde, l'Egypte fut une des premières provinces qui tombèrent en son pouvoir; et, en devenant maîtres de l'Egypte, les Arabes possédèrent le commerce des Indes. Dès lors ils trafiquèrent des produits de l'Orient avec les Grecs, et plus tard avec les Turcs. C'était de leurs mains que Venise recevait les marchandises qu'elle transmettait ellemême aux comptoirs hanséatiques , par l'intermédiaire des villes de Souabe et du Rhin. Mais les Arabes n'occupaient pas seulement l'Egypte : ils étaient établis des deux côtés de la mer Rouge, et Ton ne pouvait, sans leur permission, naviguer sur celte mer, depuis l'isthme de Suez jusqu'au détroit de Bab-el~Mandeb. Ils avaient aussi poussé leurs conquêtes au-delà du détroit, sur le littoral de l'Afrique, depuis la côte d'Ajan jusqu'à Sofala, qu'ils appelaient le pays de for. Dès le onzième siècle, ils avaient fondé une colonie à Ormuz, et par-là ils régnaient sur le golfe Persique, aussi bien que sur la mer Rouge. Ils s'étaient avancés , pas à pas, depuis le détroit d'Ormuz jusqu'à la côte de Malabar; et leurs comptoirs, qui étaient en même temps des forteresses, échelonnés de distance en

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distance , du canal de Mozambique au cap Comorin , s'attribuaient sur ces parages le monopole du commerce , et défendaient l'entrée de l'Inde aux nations européennes. C'étaient les gardiens de la toison d'or que les Portugais allaient conquérir.

La population de l'Inde, abandonnée à ellemême, n'aurait pu résister long-temps aux armes des Portugais. Sur cette terre féconde, qui n'attend point le travail de l'homme pour lui donner audelà de ses besoins, sous ces arbres parfumés qui opposent à un soleil brûlant un rempart impénétrable, l'Indien laisse aller son ame à l'indolence et à l'apathie. Quand la nature, qui l'enivre de ses dons et le berce sur son sein comme un enfant chéri, se change tout-à-coup en marâtre impitoyable; quand les fleuves se débordent, quand l'ouragan déiacinc les arbres chargés de fruits, et cpie la contagion fait dispaiailre des tribus entières, l'Indien courbe la tète, et se soumet sans muimure à la colère de ses dieux. 11 n'essaie pas de lutter contre le iiial , par la prévoyance et par l'industrie. Le travail lui pèse; le mouvement le fatigue; la vie ellc-mcMue a peu de prix à ses yeux. La mollesse de la nation est bien résumée dans celte maxime indienne : Mieux vaut s asseoir que marcher, dormir que veiilcr; mais la mort est préférable à

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tout. Là où la nature est riche et prodigue , l'homme se repose et s'endort. La pauvreté est l'aiguillon du travail. Cependant , à côté de cette paresse obstinée, il y a, dans l'ame de l'Indien, des passions sans frein , semblables à ces effroyables tourmentes qui interrompent la pureté de son ciel. De là une religion qui cherche à le maîtriser, en lui imposant des austérités qui nous étonnent; delà une politique sombre et défiante, qui a élevé des barrières entre les différentes classes de la population '. Mais ces institutions, appropriées dans

(i) Les anciens, trompés par Mégasthènes, ambassadeur de Seleucus Nicator auprès de Sandracoltus, roi des bords du Gauge, ont compté jusqu'à sept castes parmi les Indiens ( Arrien, liv. V; Diodore, liv. I; Strabon, liv. XV); mais il est évident que Mégasthènes avait pris pour des castes de simples classes ou subdivisions. Dans les lois de Menou et dans les écrits des Indiens, les castes ne sont qu'au nombre de quatre : i** les Brahmes y dépositaires de toute science et de tonte vérité. Ils ont seuls ledroit d'offrir des sacrifices, et d'inlerprétèr les védas. Ils sont juges; car eux seuls connaissent les lois. Ils sont médecins; car, les maladies étant regardées comme le châtiment de certains délits, c'est au prêtre qu'il appartient de les guérir , en prescrivant des remèdes ou en imposant des pénitences. a° Les guerriers ou hctjis : ils ne sont que le bras qui exécute , et sont subordonnés à la volonté des prêtres; ils peuvent lire les védas, mais non les interpréter, ni les enseigner. 5° Les marchands ou vaisyas :cpI\c classe comprend les agriculteurs, et tous ceux qui contribuent, par l'in-

t'oBE AVANT LA CONQUÊTE PORTUGAISE. QI

l'origine à la nature du pays et aux mœurs de ses habitants, s'étaient corrompues en vieillissant, et n'engendraient plus que d'innombrables abus. Les Brahmes se nourrissaient de la substance du peuple, et tournaient leur pouvoir absolu au profit de leur intérêt personnel'. Les souverains du pays se livraient entre eux des guerres sanglantes,

dustrie, à la vie du corps social ; ils peuvent aussi, mais avec certaines restrictions, connaître les livres sacrés. 4° Les esclaves ou soudras : la connaissance des védas leur est interdite, sous peine de mort. Les impurs ou parias sont ceux qui naissent de l'alliance sacrilège des soudras avec des femmes d'une autre caste. Les trois premières castes forment, à i)roprement parler, la nation ; la troisième, vouée à la servitude, paraît être le reste de quelque ancienne population , qiii aura résisté à la conquête comme les Hilotes en Laconie. (Heercn, De la politique et du commerce des })euples de l'antiquité, Asie, IIP partie, section 1. )

(i) Omninô genus e.«t hominum mendax ac fraudulentum :• in eo sunt toli ut simplicem imperitamque multitiidinem quàm callidissimè fallant. Vulgô enim deos imperare prîedi- Crtnt i>t certae res in templis offerantur, videlicet quas ipsi desiderant ad se, conjuges, liberos, fainilias alendas. Itaque persuadent idiotis deorum simulacra item ac homines prandere ac cœnare. Nec desunt qui, antè prandium et crenam, cert;un idolo pccuniam afferant, bisindie. Brachmanes ipsi, festo tympanorum sono epulantes, im])eritis fidem faciunt, deosepulari. i Francisci Xaverii ei)ist. lib. quatuor, ab Ilorat. Turscllino in latinum convcrsi ex hispano, lib. I, epist. 7. )

et, dans une des contrées les plus fertiles du monde, la population était réduite au dernier degré de misère. A l'arrivée des Portugais sur la côte de Coromandel, quand la sécheresse produisait la famine, les parents vendaient leurs enfants pour deux ou trois petites pièces d'argent , appelées fanams , et ces malheureux étaient transportés comme esclaves dans d'autres parties de l'Indoustan \ Ainsi les conquérants européens pouvaient être regardés comme des bienfaiteurs; car, sur cette terre d'ignorance et de servitude , ils apportaient l'Évangile et la liberté.

L'année qui suivit le retour de Gama (i5oo), Alvarez Cabrai, à qui une tempête venait de faire découvrir le Brésil % établit le premier comptoir à Calicut. Mais le peuple, encore excité par les Maures, massacra plusieurs Européens. Cabrai foudroya la ville avec son artillerie, brûla les vaisseaux arabes qui étaient dans le port, et souleva contre le zamorin quelques-uns de ses tributaires ; car les Portugais soutenaient dans l'Inde la féodalité, qu'ils

(7) Barbcssa, dans Ramnusio, I.

(2) Cabrai , en débarquant sur cette terre , y avait élevé une croix, et avait donné à la contrée le nom àeSancta-Cniz.Ma\& le Démon, dit l'historien des Portugais, détruisit la croix, et fit appeler le pays JBrasil, du nom d'un bois rouge qui sert à la teinture des draps. (Barros, déc. I , liv. V, cap. 2.)

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détruisaient chez eux. Plusieurs chefs vinrent continuer l'œuvre de Cabrai. Vasco de Gama, dans une seconde expédition (iSoa), assura la route qu'il avait le premier parcourue tout entière : il établit des comptoirs à Sofala et à Mozambique. François d'Almeyda, qui partit de Lisbonne en i5o7, avec le titre de vice -roi des Indes, prit la ville de Quiloa, et détruisit celle de 31onbaça, dans le pays de Zanguebar; il poussa ses établissements jusque sur la côte d'Ajan, et, depuis le cap de Bonne-Espérance jusqu'au cap Gardafui, les Portugais furent maîtres de toute cette partie de FAfrique qui regarde les Indes '. En même temps ils faisaient des progrès dans l'Indoustan , où ils avaient déjà conquis le 3Ialabar. Alors les Aralies, expulsés de tous ces lieux qu'ils avaient jadis occupés, transportèrent leur connnerce audelà du golfe de Bengale, vers la presqu'île de Malaca et les îles de la Sonde. En les poursuivant , le lîls de François d'Almeyda, Lorenzo retrouva l'île de Ceylan , connue des Anciens sous le nom de Taprobane '.

Mais pour dominer avec sécurité dans la mer

(i)Lafitau, Hist. des découvertes des Portugais, liv. III. — Ronaiidot , Mémoire liistoriqiie sur les navigations de long cours, Bihl. royale, Mss. suppl. la/jj).

fu) StraboD, liv. XV, cliap. 1.

des Indes, dans les îles comme si^r les côtes, il ne suffisait point d'avoir des comptoirs fortifiés en Afrique et au Malabar : il fallait posséder, à tout prix, la mer Rouge et le golfe Persiqiie. Il fallait fermer les anciennes routes de l'Inde, pour mieux jouir de la nouvelle. C'est ce que comprit le génie du grand Albuquerque ', qui servit sous François d'Almeyda, avant de le remplacer comme viceroi. Il s'empara, en i5o8, de l'Ile de Socotora, qui , placée entre l'Afrique et l'Arabie , au-dessous du détroit de Bab - el - Mandeb , commande à la fois la navigation de la mer Rouge et celle de la mer des Indes. De là, Albuquerque se dirigea vers Ormuz, dans l'Ile de Gérun , située devant le golfe Persique comme Socotora devant le golfe Arabique. Ormuz, tributaire de la Perse, refusa de le devenir du Portugal, et opposa au conquérant sa flotte arabe et persane. Albuquerque détruisit la flotte, et s'empara de la ville, célèbre dans tout l'Orient par son luxe, ses trésors et sa mollesse*. Comme le shah de Perse, accoutumé à recevoir un tribut des maîtres d'Ormuz, en réclamait un des Portugais vainqueurs : Voilà ^ dit Albuquer-

(i) Commentarios do grande Afonzo Dalboquerquc, part. I, cap. 3o, Lisboa, 1576.

(2) Raynal, Histoire philosophique et politique des deux Indes, liv. I, chap. i4>

ALPHONSE d'aLBUQDERQUB. qG

que en montrant à l'envoyé un monceau de grenades et de boulets , la monnaie des tributs que paie le roi de Portugal.

Cependant les Portugais n'avaient encore eu affaire qu'à quelques peuplades indiennes et à quelques marchands arabes. La nouvelle de leurs conquêtes leur suscita bientôt des ennemis plus formidables. L'alarme devait être grande en effet à Venise et à Alexandrie, qui avaient eu jusqu'à cette époque le monopole du commerce des Indes. La république vénitienne , qui allait avoir à lutter contre la moitié de l'Europe ', entrevit un danger plus menaçant encore dans le progrès des Portugais en Orient. Le Soudan d'Egypte était, en celte circonstance, l'allié naturel des Vénitiens'. Les Mamelucks, qui, jadis gardiens de l'Egypte, en étaient devenus les maîtres depuis les dernières croisades , tiraient leurs principaux revenus des droits qu'ils avaient établis sur l'entrée et la sortie des marchandises indiennes. Or, il en entrait beaucoup moins depuis les conquêtes des Portugais, et déjà la banqueroute avait précipité plusieurs maisons d'Alexandrie. Les milices, mal

(lî) La ligue de Cambrai, qui devait réunir contre Venise le pape, l'empereur, le roi de Fiance et le roi d'Aragou, fui conclue le 10 déeenibre i5o8.

(a) Daru, Hist. de Venise, liv .XIX, chap. i6.

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payées, se révoltaient contre l'Egypte, au lieu de combattre pour elle. Pour sortir d'un tel embarras , les Mamelucks avaient besoin d'une flotte : Venise, qu'aucun obstacle n'arrêtait parce qu'elle avait son existence même à défendre, envoya à Alexandrie du bois pour faire des vaisseaux, du cuivre pour fondre des canons. Cesmatéiiaux furent transportés au Caire par le ISil, et de là portés à Suez, à dos de cbameau. La république fît construire, dans ce port, un arsenal dont on voit encore les débris près àes fontaines de Moïse\ Elle offrait même d'ouvrir à ses frais l'istbme de Suez; entreprise qui, si elle eût réussi, aurait pu ruiner les Portugais. C'est un spectacle admirable que les derniers efforts des Vénitiens, pour ressaisir la fortunte et la vie qui leur échappent, soit qu'ils résistent seuls à une ligue européenne, soit qu'ils créent une marine en Orient, et portent la guerre jusqu'aux extrémités de l'Asie. Les ennemis des Portugais espéraient entraîner le Saint-Siège dans leur complot, et le soudan Kansoul-al-Gauri écrivit à ce sujet au pape Jules II'; mais la cour de Rome, qui s'était engagée avec le Portugal, ne prit

(i) Daru, Hist. do Venise, liv. XIX, chap. 16.

(2) La lettre du soudan, portée à Jules II par un moine du Saint- Sépulcre, a été conservée par Osorius. Le soudan oubliant à qui il s'adresse, commence par se plaindre de ce que

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