‹ Histoire de l'Europe au 16e siècleChapitre 107 sur 119 · ARCHITECTURE MODERNE · texte numérisé non relu

ARCHITECTURE MODERNE

spécial 1 , empruntait beaucoup à l'architecture antique, dont les débris étaient semés dans toute l'Italie; mais il avait un caractère particulier, en ce qu'il joignait à la régularité des proportions et à la majesté de l'ensemble quelque chose de l'élégance et de la hardiesse gothiques. La différence qui existe entre l'architecture ancienne et celle de la renaissance est heureusement exprimée dans le mot célèbre de Michel-Ange, sur le Panthéon d 'A grippa : Je le placerai dans les airs. Cette basilique de Saint-Pierre, le plus beau temple du Christ et la merveille de l'art moderne,

avait un modèle à Florence long temps avant que Jules U en posât la première pierre. À l'époque où Alberti publiait son traité d'architecture, le ggnie de Brunelleschi avait déjà deviné les lois de cet art, et construit la coupole de Sainte-Marie.

La sculpture, principalement destinée à l'ornement des temples, s'essayait à Florence en même temps que l'architecture. Tandis que les Médicis faisaient partout fouiller le sol étrusque pour en tirer des statues antiques, Donatello, Ghiberti, Brunelleschi lui-même, furent les premiers sculpteurs modernes; ils sculptaient ou ciselaient à l'envi le marbre, le bronze, l'argent. Un concours

(1) L. B. Àlberti, de Florence, Traité d'architecture, i*35. u. 35

eut lieu entré eux pour les portes en bronze du baplistaire de la cathédrale; tuais à peine Donatello et Brunelleschi eurent-ils vu Fessai de Ghiberti qu'ils se retirèrent, laissant à leur rival tout l'honneur de l'ouvrage. Et cependant eux-mêmes ils avaient produit des chefs-d'œuvre ; on cite particulièrement la statue de saint Marc par Donatello. Michel-Ange dit un jour, après l'avoir contemplée dans une religieuse extase : Marco, perché non tniparli?

Les artistes de cette époque étudiaient avec ardeur, non seulement les principes de leur art, mais toutes les sciences qui s'y rapportaient. Brunelleschi savait à fond la géométrie de son temps. Un, des plus anciens peintres de Florence, Paolo Uccello» aidé du mathématicien Manetti, traça les lois de la perspective. Brunelleschi les avait approfondies de son côté, et ce fut lui qui les transmit à Masaccio. Ce peintre, qui avait été élevé à l'école des sculpteurs, et à qui Florence dut les fresques admirables de l'église del Carmine, mourut en 1 44^> laissant des élèves qui ne devaient point le faire oublier*.

L'art de peindre à l'huile commençait alors à

(i) Ojorgfo Vasari, rite de' piu' eecellenti pittori, scultori e »«hit<rtti , tàiL ût M Un , 1 808 , 1 1 V.

LÉONARD DE VHTCt.

être connu et pratiqué en Italie. L'opinion la plus répandue attribue cette découverte à un Flamand^ Jean Van Eck, plus connu sous le nom de Jeah de Bruges. Suivant une tradition répétée par plusieurs écrivains, Antonello de Messine aurait fait le voyage de Flandre au commencement du quin^ zième siècle, et en aurait rapporté le procédé nouveau, qui se répandit bientôt parmi les écoles italiennes. Mais oh a de fortes raisons de croire que la peinture à l'huile était connue en Europe longtemps avant le quinzième siècle k. H existe à la Bibliothèque royale de Paris un manuscrit intitulé : De omni scieniiâ picturœ ariïs, qui est antérieur de plusieurs siècles à l'école flamande. Le XXIIIe chapitre de cet ouvrage contient le secret de la peinture à l'huile : De coloribus oleo et gummi ter end is. Jean Van Eck n'a donc fait que renouveler et sans doute perfectionner un art connu longtemps avant lui.

André Verrocchio, qu'on peut regarder $ avec Masaccio, comme l'un des plus anciens maîtres italiens, eut pour élèves Léonard de Viney; que l'école de Florence reconnaît pout son chef, et le Pérugin, qui fonda l'école romaine et fut lë maître de Raphaël. Verrocchio possédait mieux la théorie

(i) Lessing, ap. SchçeU., t XIII.

que la pratique de la peinture. Comme il restait un ange à peindre dans un de ses tableaux, le Baptême du Sauveur, il en chargea un de ses élèves, Léonard de Vincy; et le jeune homme s'en acquitta si bien, que les autres figures n'avaient qu'une expression fort médiocre à côlé de celle qu'il avait dessinée. Verrocchio, piqué de se voir ainsi surpassé, ne voulut plus toucher un pinceau ; mais son élève était lancé dans la carrière1.

Comme tous les grands artistes contemporains, Léonard de Vincy avait cultivé tous les arts. Il possédait la géométrie, la mécanique, l'hydraulique même; et la plupart des canaux qui arrosaient la Lombardie sous Ludovic Sforza, avaient été construits sous sa direction. Habile musicien, il inventa, dit-on, une nouvelle espèce de lyre, dont il jouait d'une manière ravissante. Dans la peinture, Léonard s'attacha surtout à la correction du dessin. Il dessina même beaucoup plus qu'il ne peignit. Il avait appris l'anatomie comme toutes les autres sciences, et il cherchait à rendre la nature avec une exactitude qui n'est pas toujours exempte de séclieresse. 11 prépara, par un savant traité', les progrès que la peinture devait faire

(i) Vasari,vite de' pittori, t. VII.

(a) Le Traité de la peinture de Léonard de Vincy a été traduit en français par Chambray, Paris, i65i.

MICHEL-ANGE. 5/jO,

après lui ; mais ses ouvrages sont peu nombreux. Le plus célèbre est la Cène, peinte à fresque, dans le réfectoire des dominicains, à Milan.

Pendant que Léonard de Vincy s'immortalisait dans le Milanais, sa place était prise à Florence. Michel-Ange était parvenu à l'âge d'homme. L'histoire a noté non-seulement l'année, mais le jour et l'heure de la naissance de ce grand homme, comme lesastronomes marquent l'apparition d'un météore. Michel-Ange est venu au monde le lundi 6 mars i474> à quatre heures du matin. Ce qu'il va déplus remarquable dans cette date, c'est que Michel-Ange est né la même année que Copernic. 11 y a des années heureuses! Michel-Ange Bonarotti, dont le vrai nom était Simoni di Canossa, était d'une famille qui se prétendait très noble, et qui faisait remonter son origine à la célèbre comtesse Mathilde. Son père, vieux gentilhomme, qui ne voyait pour son fils d'autre avenir que d'être gentilhomme, l'envoya de bonne heure chez le grammairien Francisco d'Urbin. Mais le jeune homme employait une partie de son temps à dessiner, et il allait en cachette chez le peintre Dominique Ghirlandajo, qui avait ouvert son école à Florence peu de temps après Verrocchio.

Quand le père et les oncles de Michel-Ange surent qu'il s'occupait de peinture, ils s'indignèrent

55o Lit. IV, GHAP- IV.

contre lui; iU allèrent même jusqu'à lé frapper, pour le faire renoncer à un art aussi roturier. Mais Michel-Ange continua d'aller chez Ghirlandajo. 11 recevait de ce maître des leçons dont il avait à peine besoin ; car il devinait ce que ks autres apprennent et ce qu,'ils n'apprennent pas. Son coup d'essai, qu'il se choisit à lui-même, était un sujet de tableau, fort difficile et alors fort à la. mode, Iç. Tentation d# saint Jntoine. Michel-Ange ne voulait copier personne; il avait compris que tout dans les arts doit être emprunté à la nature. Mais .dans un sujel aussi merveilleux, où la plupart des personnages avaient des; formes arbitraires, <|ùe l'obr servatioq n'avait jamais pu saisir, il était assez difficile d'être naturel et vrai. Comjwent peindre les démons d'après nature ? Michel- Ange, ton* jeune qu'il était, se dit avec raison que les formes bizarres attribuées par la frayeur des hommes aux esprits ip/ernaux, ne pouvaient être emprunt» tées qu'aux réalités les pins repoussantes, cobit binées d'une manière nouvelle. Il alfcdt donc tous les malins au. marché aux poissons, observant avec une attention profonde, les formes et les couleurs de tous les objets étalés devant lui; il achetai* de ses économies les poissons les plus djflbrroes> e| il les, rapportait à l'atelier pour les dépecer^ les étudier^ et former ainsi , de leurs diverses paptia*,

MTCHZWirGI. 55 1

des monstres nouveaux qu'il semblait avoir qréés. Le maître fut très mécontent de ce procédé. « Eh quoi ! dit Ghirlandajo avec humeur, ce jeune homme ne pouvait-il pas prendre ses démons dans un de mes tableaux?» Cependant, quand l'ouvrage fut terminé, il eut beaucoup de succès; el Gbirlandajo ne manqua pas de dire partout que ce tableau sortait de son ateliers

Michel- Ange avait fait le premier pas, il était peintre; mais il ne fut point ébloui de sa nouvelle gloire. D' ailleurs il ne lui suffisait point d^étre * peintre : il voulut être sculpteur, et se mit à copier les modèles anciens. Un de ses confrères à qui l'on avait prêté une tête antique la lui confia, et Michel- Ange limita si fidèlement que c'était à s'y méprendre, au point que son ami garda J'original et rendit la copte. La méprise n'aurait point été aperçue, si Michel-Ange n'en avait fait avec ses camarades un sujet de plaisanterie. Plus d'une fois, dans la suite, il se procura dea originaux par ce moyen. C'est un genre de vol qui n'est pas permis à tout le monde, el qu'à Lacédémone on aurait trouvé fort légitime.

Le jeune Bonarotti prenait fqrt irrégulièrement les leçons de Ghirlandajo. La plupart du

(i) HUtoirede la peinture en Italie., par tyï. B. A- ^„Pari^

55* L1V. IV, GHAP. IY.

temps il errait dans Florence, au hasard, selon le caprice du moment, s' arrêtant partout où il y avait à voir et à étudier. Un jour il entre dans les jardins de Saint-Marc; c'était au moment où Ton plaçait sur leur base quelques-unes des statues que Laurent de Médicis rassemblait à grands frais. Michel-Ange les dévorait des yeux; il lui vint dans l'esprit d'en copier une; c'était une tête de faune riant. Un des ouvriers qui étaient occupés à placer les statues, lui donne un morceau de marbre, et lui prête un ciseau. Médicis vint à passer comme le jeune sculpteur achevait sa tête de faune, dont il avait fait la bouche très ouverte pour exprimer le rire. « Comment, lui dit Laurent, tu as voulu faire un faune vieux, et tu lui as laissé toutes ses dents ! » A peine le prince est-il parti, que Michel- Ange ôte une dent à son faune. Le lendemain, Laurent, ravi de l'intelligence et de l'ardeur du jeune artiste, voulut l'attacher à son service et encourager ses heureuses dispositions. Le père de Michel-Ange ne voulait point y consentir, estimant la statuaire encore moins que la peinture; mais le prince s'exprima de telle sorte qu'il fallut bien céder; il prit le jeune homme dans son palais, et le traita comme son propre fils.

Combien les hautes facultés de l'artiste ne durent-elles point se développer dans ce palais des

MICHEL- LTSGE. 553

Médicis, qui était comme le centre de la renaissance des arts! Laurent, que l'histoire a surnommé le Magnifique, et qui était vraiment grand puisqu'il aidait les autres à le devenir, encourageait Michel-Ange de toutes les manières. 11 aimait surtout à jouir de l'enthousiasme du jeune homme, en lui montrant ces collections récentes, l'un des principaux trésors de la république, ces pierres gravées, ces vases, ces médailles, et toute cette antiquité qui sortait de terre, pièce à pièce, pour animer le génie moderne. Michel-Ange était de toutes les fêtes, de toutes les promenades, dans les jardins de Careggi ou dans ces délicieuses vallées d'Osciano ou de Cajano que Politien décrit avec amour, et où la cour lettrée de Médicis venait, comme autrefois les disciples de Platon, disserter, en présence d'une belle nature, sur les principes des arts et de la philosophie.

Une telle éducation eut bientôt doublé les forces d'un homme que la nature avait fait si grand. Il avançait, d'un pas égal, dans ses deux arts favoris, la peinture et la statuaire. Tandis que, sur quelques mots de Politien, il sculptait l'enlèvement de Déjanire et le combat des centaures , ou qu'il faisait cet amour endormi qu'on prit à Rome pour un ouvrage antique, et que le Cardinal Riario acheta deux cents ducats; il trouvait encore

554 i*rv- ïv, chap. rv.

du temps pour achever, dans l'église del Carminé, la chapelle de Masaccio1.

A. la mort de Laurent de Médicis(i4o?)> il interrompit ses travaux, pour se livrer à de nouvelles études. 11 s'enferma, à Florence, dans l'hôpital du couvent de Saa*Spirito. Là, il passait nue partie des jours et des nuits dans une salle secrète, étudiant l'anatomie, non dans les livres, ruais sur les corps qu'un religieux lui fournissait. Le premier ouvrage qu'il composa , en sortant de cette retraite où il avait mûri son talent par la connaissance approfondie de l'organisation humaine, ce fut, en sculpture, le David colossal qui fut placé à Florence sur la place du Vieux-Palais. Dans cet ouvrage, le style du maître avait pris un caractère tout nouveau. Ce n'était pas mieux que l'antique, car dans la sculpture les anciens n'ont pas été surpassés; mais c'était autre chose. En voyant le roi des Juifs, avec ses proportions gigantesques et sa physionomie inspirée, on ne pouvait se défendre d'une sorte de terreur religieuse; c'était une page delà Bible traduite en marbre, Des ce moment, l'artiste (ut nommé Michel-Ange le Terrible. Le Terrible! c'était le nom qu'à la même époque on donnait au Tzar Ivan III, qui à l'orient de l'Eu* rope tirai! du bloc la nation russe.

(1) Vftsari, t. XIV. — Hist. de la peinture en Italie.

Jules, II était depuis * So3 sur lie trône pontifical ; il ordonnait de grands travaux, en attendant qu'il fît de grandes choses. En. i5o6> il jeta les fondewt^ents de 1 église Sa^nt .Pierre de Roujie, et 1 archi tecte Bramante fit les premiers travaux. Le pape entendit parler de Michel- Auge, et il se hâta de Vappeler à «a cour. Il y avait sympathie entre ces deux âmes , aussi fortement trempées l'une que l'autre. En effet, si Jules U eut été artiste, U est probable qu'il aurait peint ou sculpté à la manière de Michel- Ange; et si iyicb«el-Ange avait été pape, il n'aurait pas régné moins fièrement que .Iules IL Le premier ouvrage que le pontife lui commanda, ce fut son tombeau,. Michel-Ange ajla lui même à Carrare chercher le marbre nécessaire pour la merveille qu'il devait créer ; il remonta le Tibre a^veç plusieurs navires chargés de blocs éuormes, et la place de Saint-Pierre en fut longtemps couverte. Mais ce tombeau si fastueusemeut annoncé, eli qui devait par sa grandeur et par sa beauté surpasser tous les anciens tombeaux, ne fut ja-

A peine iVlkhel-Ange avaM-U wifr le pied dans Roi»*, qu'il! y^ avait trouvé <les ennemis et des jar km*. P*rtou*oi> paissent le* grands hommes»

ils sont quelque temps heurtés par la foule; car il faut qu'on leur fasse place, et personne ne se soucie de se déranger. Bramante, qui se sentait perdu si Michel-Ange mettait la main à l'œuvre, intrigua pour lui enlever la faveur de Jules II. Un jour que l'artiste de Florence était monté au Vatican, pour demander au pape le remboursement des avances qu'il avait faites, un palefrenier lui barra le passage, et lui déclara que Sa Sainteté ne pouvait le recevoir. L'évêquede Lucques, qui sefrouvait là par hasard, dit au palefrenier : «Ne connaissez-vous donc pas cet homme ? — Pardonne* moi, mais j'agis par ordre ». Alors Michel- Ange retourna chez lui, et écrivit au pape ces mots : « Saint Père, j'ai été ce matin chassé du palais par vos ordres; c'est pourquoi je vous fais savoir que, si dorénavant Votre Sainteté veut me voir, elle devra me chercher ailleurs qu'à Rome. »

Après avoir envoyé cette lettre au pape, Michel- Ange prit la poste, et partit pour Florence. Le pape envoya cinq courriers sur sa trace, avec ordre de le ramener immédiatement; mais il était déjà sur le territoire Toscan. Jules II le redemanda à la république. Le gonfalonier Soderini le fit appeler et lui dit : « Tu as soutenu contre le pape une lutte telle que ne l'aurait point soutenue un roi de France; nous ne ferons pas la guerre pour toi ; ainsi il ne faut

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passe faire prier, il faut partir1. » Et Michel-Ange se prépara en effet à partir, non pour Rome, mais pour Constantin ople. 11 voulait aller près de Soliman, qui lui avait fait des propositions par l'entremise de quelques moines franciscains. Michel-Ange, pour se venger du pape, voulait exécuter à Constat) tinople un ouvrage plus qu'humain, un pont sur le Bosphore entre l'Europe et l'Asie. Un tel ouvrage ne l'effrayait pas; car il était ingénieur, comme il était architecte, comme il était sculpteur, comme il était peintre; et ce qu'il y a de plus extraordinaire, c'est que dans tous les arts il était au premier rang.

Cependant ce grand homme ne quitta point l'Italie. Bientôt Jules H, vainqueur des Français avec lesquels il était en guerre, entra triomphant dans Bologne. Cet orgueil et cette audace, que d'autres ont blâmé dans ce pape, plut singulièrement à Michel-Ange, qui d'ailleurs était passionné pour l'indépendance de l'Italie. Il vint de lui-même à Bologne faire sa cour au pontife, et recevoir sa bénédiction. Ce fut alors que Jules II le chargea de faire sa statue colossale, pour la placer sur le portail de Saint-Pierre. Quand le sculpteur en eut fait

(i) Condivi, Histoire de Michel- Ange — Lettre de Michel- Ange découverte à Florence par M. Ciampi.

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le dessin , il le présenta au pape. La nain droite donnait la bénédiction ; « niais que mettroras-nou s dans la main gauche? dit le Sculpteur, un livre ?-^* Un livre! s'écria Jules lI>nort, non* une épée; car je n'entends rien aux lettres. Mais dis-moi ^ ajouta le Saint-Père, en montrant la main droite dont te mouvement était très décidé, cette main donnâtelle la bénédiction ou la malédiction? **— Elle menace le peuple s'il n'est pas sage,» répondit Michel*» Ange. Mais la menace fut vaine : cette statue en bronze, qui avait coûté seize mois de travail et cinq mille ducàts d'or, fut brisée par le peuple Un jour d'émeute. Le duc de Ferrare en acheta les morceaux, garda la tête dans son musée, et avec le reste fit couler une pièce decanon* qui futâppeléé la Giulia.

Après avoir commandé sa statue à Michel-Ange, Jules 11 lui fit faire ces grands travaux d'architecture et de peinture qui ont le plus illustré son nom, la coupole de Saint-Pierre et les fresques de la chapelle Sixtine. C'est dans cette chapelle qu'il a étalé aux yeux toute la poésie des Ecritures * et qu'il a donné à la peinture le style de Moïse et d'isaïe. Mais l'envie ne se laissait point désarmer par de tels chefs-d'œuvre. Bramante, qui ne pouvait pardonner à Michel-Ange sa réconciliation avec Jules II, fut très bien servi par les circonstances.

MICHEL-AltGË ET ftAPHJLEL. 55<)

II avait dam sa famille un jeune homme né avec de merveilleuses dispositions pont la peinture, Raphaël d'Urbin; Bramante le présenta au pape en i5io. Cette année-là même, le jeune peintre donna ses premiers ouvrages, qui étaient déjà des chefs-d'œuvre : l'École d'Athènes, Justinien communiquant ses lois aux docteurs i et Grégoire IX publiant ses Décrétâtes.

C'est une chose ordinaire, dans les siècles où les arts ont été le plus cultivés, que la force, l'énergie et la facilité viennent d'abord, et ensuite la grâce, la délicatesse et le fini du travail. Euripide est venu après Eschyle, et Racine après Corneille. Et puisque j'ai nommé nos deux tragiques du dix-septième siècle, qui étaient aussi de grands peintres à leur manière, rien ne peut mieux, selon ma pensée, exprimer toute la différence qui sépare les deux artistes italiens. Les vierges de Raphaël ne sont-elles pas aux héros de Michel- Ange, ce qu'Esther et Iphigénie sont au Cid et à Cinna ? D'un côté, c'est la nature, c'est la réalité même, élevéeà la plus haute puissance; de l'autre, c'est quelque chose de plus que le réel, c'est l'idéal dans toute sa pureté. Il est remarquable que Michel -Ange, parvenu à sa maturité, ait vu son jeune rival absolument du même œil que Corneille vit les débuts de Racine : il le regardait comme

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ud enfant, ayant du talent, mais sans aucune vigueur, et bon tout au plus pour la peinture à l'huile; car Michel-Ange, accoutumé à peindre à fresque, disait que la peinture à l'huile ne convenait qu'à des femmes ou à des paresseux. Il se mêlait aussi à ce qu'éprouvait Michel- Ange, non pas un sentiment de jalousie ( car en vérité de quoi aurait-il pu être jaloux? ), mais quelque chose de ce dépit dont les plus grands hommes ne peuvent se défendre, quand le vulgaire, qui est accoutumé à leur gloire et à qui il faut de nouveaux, dieux, exalte outre mesure un jeune débutant. Ici pourtant il n'y avait pas lieu d'accuser le public romain; car Raphaël méritait l'enthousiasme dont il était l'objet, et déjà l'école romaine lui devait le caractère qui la distingue entre toutes lés autres, la pureté des formes et la perfection du dessin.

Ce fut alors que le génie des arts commença à passer les Alpes. Après la bataille de Marignan , Léonard de Vincy vint en France avec François 1er. Il était vieux et dégoûté de l'Italie, où il n'y avait plus de place que pour Michel-Ange et pour Raphaël. Il quitta son pays à soixante-quatre ans, pour n'y plus rentrer. Mais le climat de la France ne fut favorable ni à sa santé ni à son talent. Le Roi eut beau le nommer son peintre ordinaire, et

DES BEAUX-ARTS EN FRANCE. 56l

ajouter à ce titre une pension de sept cents écus, le génie de Léonard était glacé. Il avait été peintre. Il était encore ingénieur, et, sur le modèle de ce qu'il avait fait autrefois en Lombardie, il dressa le plan de quelques canaux, qui devaient être exécutés dans les environs de Romorantin. 11 mourut en i5iç;, non pas à Fontainebleau, comme on l'écrit ordinairement, mais dans une maison royale appelée le Cloux, à un quart de lieue d' Amboise* .

André del Sarto, peintre florentin, vint aussi en France; il fit le portrait du Dauphin, et fut chargé daller en Italie acheter, pour le compte du roi, des tableaux et des antiques. C'était un peintre fort distingue, mais un mandataire peu scrupuleux, à ce qu'il paraît; car il dépensa en route, pour ses plaisirs, l'argent qu'il avait reçu pour acheter des objets d'arts. François Ier appela d'Italie Benvenuto Cellini, qui devait exécuter plusieurs grands travaux1, mais qui repassa

(i) On peut voir dans Y Histoire de la peinture en Italie une lettre datée de cette résidence, et adressée aux frères de Léonard de Vincy par un de ses élèves, Melzi, qui avait assisté à ses derniers moments.

(a) IL nous reste de Benvenuto Cellini un bas-relief en bronze, qui était destiné au château de Fontainebleau, et qui est aujourd'hui placé au-dessus des Cariatides de Jean Goujon , dans le Musée des Antiques, au Louvre.

56a Lrv. iv, chap. iv.

les Alpes parce qu'il n'avait pas su se rendre agréable à la duchesse d'Etampes. Le Primatice apporta d'Italie plus de cent vingt-cinq statues antiques, une grande quantité de bustes, les creux de la colonne Trajane , du Laocoon , de la Vénus, de la Cléopâtre, et de toutes les figures les plus célèbres. Ces antiques furent coulés en bronze et placés dans le château de Fontainebleau, par les soins de Vignole, célèbre architecte italien , que François 1er s'était également attaché. Vignole , ou plutôt Barrozzio (car Vignole était le nom de son pays), est auteur d'un traité fort estimé suites cinq ordres d'architecture. Un architecte français, Pierre Lescot, commença le vieux Louvre, en i54i. Il bâtit la

fontaine des Innocents, dont Jean Goujon a fait les sculptures. Germain Pilon, le premier sculpteur qui ait su rendre le caractère des étoffes., orna de ses statues le cloître des Grands-Augustins, la Sainte-Chapelle et plusieurs autres églises de Paris. Philibert deJLorme, protégé par Catherine de Médicis, construisit la partie la plus ancienne et la plus élégante du château des Tuileries. Jean Cousin est célèbre à la fois comme sculpteur et comme peintre. Parmi ses ouvrages de sculpture on cite le tombeau de l'amiral Chabot, et parmi ses tableaux un Jugement dernier, qu'il

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