CHAPITRE IV
Trêve entre la Russie et la Pologne. — Négociations de Vassili IV avee Soliman; — Gustave Wasa. — Christiern II détrôné en Suède et en Danemarck. — Nouvelles guerres entre Charles - Quint et François I". — Invasion de la Provence par les Impériaux. — Invasion de l'Italie par les Français. — Bataille de Pavie. — Progrès de la réforme en Allemagne et en France. — Anabaptistes.-— Traité de Madrid. — Ligue européenne contre Charles - Quint. — Bataille de Mohacz. — Prise de Rome par les Impériaux.
La prise de Rhodes fut une leçon perdue pour l'Europe chrétienne. Les puissances occidentales continuèrent de se livrer à leurs querelles politiques ou religieuses '..La guerre entre la Russie et la
(i) L'historien de François Ier parle, d'après un manuscrit de la Bibliothèque royale (Collect. Béthune, n* 8/|86>, d'un plan de croisade qui fut présenté au pape en plein consistoire, le ia juin i5a3. Chaque couvent et chaque paroisse devait équiper et solder un combattant, et l'on avait calculé que l'on aurait ainsi une armée de 54o.ooo hommes à opposer aux Turc*; mais ce projet n'eut point de suite.
dtTSTAVE M'AS A.
Pologne fut, il est vrai, interrompue; Vassili IV conclut, en i5a3, une trêve avec Sigismond; mais ce n'était point pour tourner ses armes contre les ennemis du nom chrétien. Un ambassadeur russe, Jean Morosof, vint à Constantinople, après la prise de Rhodes, pour conclure uné alliance avec la Porte. Le Tzar ne songeait alors à s'agrandir qu'aux dépens de la Pologne, de la Suède et des Allemands de Livonie : il lui impor-' tait d'être en paix avec les Turcs , comme avec les Tartares de Krimée. Mais la Turquie, à l'apogée de sa puissance, dédaignait le grand-duc de Moskôu : les négociations de Morosof furent sans succès
La Suède et le Danemarck étaient alors le théâtre d'une double révolution. Ces deux Etats venaient de détrôner Christiern, et commençaient à embrasser le luthéranisme. Le roi de Danemarck n'avait pu se maintenir en Suède contre le parti national. En vain il avait fait tomber les têtes les plus illustres, et essayé de régner par la terreur» Cétait l'un de ces otages emmenés en Danemarck contre la foi des traités, Gustave Wasa, qui devait affranchir son pays de la tyrannie étrangère". Ce jeune homme appartenait à la famille des anciens
(l) Rafamsin, HUtofa* de ïhissfe, t. Vit. (>) Voyez, t.I, p. 4*9.
rois de Suède, et avait appris le métier des armes sous le dernier administrateur. Jeunesse, beauté, courage, éloquence, il possédait tous les avantages naturels qui gagnent les peuples et qui fixent la fortune. On raconte qu'il sortit un jour, de grand matin, du château de Kalloë, où il résidait, sous prétexte d'aller à la chasse dans les bois voisins. 11 se travestit en paysan, et, dans cet équipage, marcha deux jours à pied par des chemins détournés. C'était la saison où les marchands de la Basse- Saxe venaient acheter des bœufs dans le Jutland, où il s'en faisait un commerce considérable. Gustave serait au service d'un de ces marchands; à la faveur de son déguisement, il sortit du Danemarck et parvint à Lubeck. Cette ville était toujours animée de sa vieille rivalité contre le commerce et la puissance des Danois. Elle fournit volontiers à Gustave les moyens de passer en Suède, et lui promit des secours d'hommes et d'argent. Mais à peine est-il débarqué , à peu de distance de Calmar, qu'il apprend que sa tête est mise à prix. Les Danois le poursuivent de tous côtés; il leur échappe; il traverse leur camp dans un chariot chargé de paille. Il parcourt la nuit plusieurs villages de Sudermanie, tâchant de réveiller le zèle de ses amis et de soulever les paysans. Mais ses amis le reconnaissent à peine, et les paysans, fa-
GUSTAVE WASA. ÎOI
tigués de la guerre, où la plupart ont perdu leurs parents, lui répondent qu'ils ne manqueront jamais de sel ni de harengs sous le gouvernement du roi de Danemarck, mais qu'ils périront infailliblement s'ils tentent de se révolter contre un prince aussi puissant1.
Loin de trouver une armée, Gustave trouvait à peine un asile. Il implora l'hospitalité des chartreux deGriphysholm, et la porte du couvent lui fut fermée. Il resja caché, pendant plusieurs mois, chez un ancien domestique de sa maison. Enfin il se retira dans les montagnes de la Dalécarlie, chez ces paysans du nord qui avaient conservé, avec le cou rage des anciens Scandinaves, leur, passion pour la liberté. Là, il prit le costume des mineurs et se mêla à leurs travaux; enseveli avec eux dans les entrailles de la terre, il couvait au fond de son cœur des projets de gloire et de vengeance. Enfin, aux fêtes de Noël de Tannée i5ai, il vint à Mora, où s'étaient rassemblés tous les paysans des environs. Ce jour-là, il prit un costume analogue à son rang; il raconta éloquemment les misères de la Suède,
(i)Loccenius, rerum Suecicaruxn, lib. VI. — Joannes Magnu» Upsaliensis, Hist. Succica, lib. XXIII. — Vertot, Histoire des révolutions de Suède. — Malle t, Histoire du Danemarck,
liv. VU.
loa L1V. III, CHAP. IV.
et exhorta tous ceux qui l'entouraient à pren* dre les armes pour la délivrance du pays. Ce qui donna aux Dalécarlieos une pleine confiance dans Gustave, ce ne fut pas seulement son nom, sa bonne mine et ses généreuses paroles, mais la remarque faite parles anciens du village, que le vent du nord n'avait cessé de souffler pendant son discours \ Pour ce peuple rude et sauvage, c'était le signe infaillible du succès. Les Dalécarliens s'enrôlèrent en foule , et Gustave eut une armée.
L'usage des armes à feu était encore inconnu aux Dalécarliens et peu familier même aux Suédois; c'était la principale cause delà supériorité des Danois. Gustave Wasa acheta, sur son crédit, des mousquets à Lubeck, et «combattit à armes égales. Ce fut alors qu'avec les secours matériels de l'Allemagne les doctrines luthériennes s'introduisirent dans le camp de Gustave. S'il fallait des mousquets pour lutter contre les Danois, il fallait une nouvelle bannière religieuse pour braver les foudres spirituelles de l'archevêque d'Upsal. Deux jeunes Suédois, Laurent et Olaùs Pétri, qui avaient étudié sous Luther, à l'université de Wittemberg, répandirent en Suède sa doctrine et ses écrits. Gustave lui-même avait été initié aux opinions luthérien-
(i) Loccenius, rerum Suecicarum,lib. VI.
GUSTAVE WASA. I û3
nés , pendant son séjour à Lubeck. La Suède était d'autant mieux disposée à recevoir le germe des idées nouvelles, quelle était depuis longtemps en querelle avec le Saint-Siège: elle s'obstinait à ne point payer le denier de Saint- Pierre, tribut jadis établi sous le roi Olaiis, quand le christianisme devint la religion du royaume. Tout récemment encore, les exactions du nonce Arcemboldi, chargé de prêcher les indulgences dans les Etats du Nord, avaient préparé à la réforme la Suède aussi biep que le Danemarck ' .
Quand Gustave eut soumis les provinces du Nord, quand il fut maître de plusieurs places importantes telles que Westeras, Upsal, Orebro, Strengnœss, il se fit nommer administrateur par les états de Wadstena, le *4 août i5*a. Puis il s empara des provinces méridionales; mais il lui restait encore a réduire Abo,Stockholm etCalmar, les trois cltfsde la Suède. Pour s'emparer de ces trois places, il fallait une flotte. La ville de Lubeck en fournit une à Gustave, mais aux plus dures conditions : il fallut que l'administrateur s'engageât, au nom des états suédois, à payer à la ville la somme de soixante mille marcs d'argent; que les marchands
(i) Bazius, HUtoria eccle*. Suec. et (Jothica. — Vit» «?çhiepis. Joan.Magnus.
Io4 UV- III, CHAP. IV.
de Lubeck, pussent négocier dans tous les ports de la Suède sans payer aucun droit d'entrée ni de sortie ; que le commerce du royaume fût interdit à toutes les autres nations; enfin que Gustave ne pût faire ni paix ni trêve avec le Danemarck sans consulter le gouvernement de la République. En signant un pareil traité , Gustave abdiquait son indépendance et ruinait le commerce de ses Etats; mais il lui fallait à tout prix une flotte pour conquérir sa capitale et les grandes villes maritimes. L'amiral Norbi, qui commandait la flotte danoise, soutint dignement la lutte contre les dix-huit vaisseaux que Lubeck avait fait payer si cher à Gustave.
Mais tandis que la Suède travaillait à se séparer du Danemarck, le Danemarck lui-même déposait Christiern II. Au commencement de l'année i5a3, les états danois rassemblés à Viborg, dans le Jutland, élevèrent sur le trône l'oncle du roi, Frédéric de Holstein. Ce qui fit détrôner Christiern dans ses Etats héréditaires , ce ne fut point sa cruauté ni ses exactions, qui tombaient sur la Suède bien plus que sur le Danemarck. La religion même ne fut qu'un prétexte; car ce prince avait pris des mesures sévères à l'égard du clergé catholique. Il avait même pensé à introduire la réforme dans ses Etats; il avait prié {'électeur de Saxe, soi*
GUSTAVE WASA. I o5
oncle, de lui envoyer un homme nourri des idées de Luther; et, dès Tannée i5ao, un nommé Martin , de Vittemberg, avait prêché à Copenhague avec l'autorisation royale1. La vraie cause de la déchéance de Christiern , ce fut son système de gouvernement hostile à l'aristocratie, et les lois qu'il avait rendues en faveur du peuple et des étrangers*. Ces réformes législatives, qui avaient l'inconvénient d'être accomplies despotiquement, mais qui étaient au fond d'accord avec la raiso/i et l'humanité, nous autorisent à penser que les défauts et les crimes de Christiern ont été fort exagérés par les historiens. C'est sans doute le cas de rappeler cette phrase de Montesquieu : a Malheur à la réputation de tout prince qui est opprimé par un parti qui devient le dominant, ou qui a tenté de détruire un préjugé qui lui survit1! » Les seigneurs danois, en mettant Frédéric V à la place de Christiern, n'oublièrent pas de faire leurs. conditions: par un des articles de la capitulation, ils se réservèrent le droit de vie et de mort sur leurs paysans, à plus forte raison celui de les condamner à la
(i) Ma 11 et, Hist. du Danemarck, liv. VI. (a) Voyez t. I, page 427.
(3) Montesquieu, Grandeur et décadence des Romains, chap. I,
Io6 LJV. III, CHAP. IV.
perle de leurs biens meubles ou à des amendes de quarante marcs d'argent.
La révolution danoise avançait les affaires de Gustave. L'amiral -Norbi se retira, avec toule sa flotte, dans l'île de Gothland, dont il était gouverneur. Gustave se rendit maître de Calmar à la faveur des intelligences qu'il avait dans la place; les bourgeois reçurent la nuit ses troupes qui firent main basse sur la garnison. Un de ses lieutenants s'empara en même temps de l'île d'Œland. La garnison de Stockholm était prête à capituler; les soldats, qui manquaient d'argent et de munitions, avaient à luttera la fois contre les troupes de Gustave et contre les bourgeois de la ville, qui ne cachaient plus leur sympathie pour ce prince. Mais ce fut Gustave lui-même qui retarda son triomphe, pour en mieux recueillir les fruits. Avant de faire son entrée dans Stockholm, il voulut se faire décerner le titre de roi, qu'on était prêt à lui donner pendant la lutte, et qu'on lui aurait peut-être refusé après la victoire. Les états-généraux se réunirent à Strengnœss, et Gustave, accueilli comme le sauveur de la patrie, fut salué roi par acclamation. Il consentit alors à traiter avec la garnison de Stockholm, et prit possession de la capitale (i5a3). Toute la Suède reconnut son autorité, et ses lieutenants firent rentrer dans Tordre Abo et