THOMAS MORES
judicature, et, après avoir flétri les défauts de la société réelle, il trace le tableau d'une société mieux réglré, telle que son génie l'avait conçue. Sans doute il y a là plusieurs chimères, impossibles à réaliser; mais quelques-unes des idées de Thomas Morus, jugées impraticables de son temps, ont été plus tard consacrées par l'expérience. C'est ainsi qu'il réclamait, comme remèdes aux maux du plus grand nombre, le progrès de l'agriculture et des arts industriels, la répartition plus égale de la terre, le perfectionnement des lois, efla réforme de l'éducation.
A. une époque où les querelles religieuses faisaient couler tant de sang, Morus prêchait la tolérance. «Le premier principe des Utopiens, en matière de religion , c'est la liberté absolue. Le législateur de l'ile a porté un édit qui permet à chacun de suivre la religion qui lui plaît l. Il est permis de faire des prosélytes, non pas en décriant les autres cultes ou en prononçant anathème contre ceux qui les professent, mais en expliquant de bonne foi et dans la simplicité du cœur les motifs de sa propre croyance, et en montrant sans passion l'excellence de la religion que
(i) Inprimis sanxil uti quam ctiique religionem libeat, scqui licrnt. ( Utopia, lib. H.)
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l'on veut faire adopter aux autres. » La tolérance est une vertu facile pour les sceptiques : on supporte volontiers toutes les opinions, quand on n'en a soi-même aucune; niais ce qui est beau et rare, c'est la tolérance dans un homme qui, comme Thomas Morus, est mort martyr de sa foi.
L'ami de Montaigne, La Boétie, composa, bien jeune encore, un ouvrage politique, où, sous pré* texte de renouveler la liberté primitive,' il ruinait Je* fondements de toute autorité '. Et cependant cet homme si hardi dans ses opinions, était, au dire de Montaigne, le plus modéré dans la pratique. « 11 ne feut jamais un meilleur citoyen, ny plus affectionné au repos de son pays, ny plus ennemi des remuemens et nouveiletezde son temps... 11 avoit son esprit moulé au patron d'aulires siècles que ceulx-ci. » Jean Bodin, qui avait pris part aux affaires et qui appartenait au parti politique, essaya de tenir le milieu entre la démocratie et la monarchie absolue. Dans son livre de la République*, il remonta à l'origine de tous les gouver-
(i) De la Servitude volontaire ou le Contr'un. — Cet ouvrage, composé en ne fut imprimé pour la première fois qu'en 1578, dans le tome III dea Mémoires de l'état de la France sous Charles IX.
(a) De la république, Paris, 1 576.
nements, en exposa les principes, et établit la théorie des climats, que s'est appropriée Montesquieu. L'ouvrage de-Bodin eut un succès euro*
•péen ; il fut traduit en lalin, et publiquement enseigné dans l'Université o^Cambridge ; mats le plus bel éloge qu'on en puisse faire, c'est qu'il a . inspiré V Esprit des lois.
Le droit des gens était devenu une science, aussi bien que le droit public. \a ligue de Cambrai et les grands traités du seizième siècle prouvent que Ton commençait à entrevoir les lois qui doivent régir les nations, dans les rapports qu'elles ont entre elles \ Le droit civil tendait à se séculariser.
. Pendant le moyen-âge, la théologie avait dominé la jurisprudence comme la philosophie; le droit canon avait absorbé le droit civil. Au treizième siècle, le pape Honoré 111 avait défendu, sous peine d'excommunication , d'enseigner le droit romain dans l'Université de Paris. Mais la cour de Rome ne put s'opposer à la réaction qui s'opéra dans toute l'Europe en faveur des légistes'. Au quinzième et au seizième siècle , la jeunesse se pressait en foule autour de cqs jurisconsultes ita-
(0 V°yez toni- h pag® 365.
(a) M. de Savigny, Histoire du Droit romain au moyen-âge .
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liens qui renouvelaient la science du droit romain. A Bologne, sept ou huit cents disciples assistaient aux leçons du professeur Ricini, qui fut le maître d'Alciat. Philippe Dèce régnait par son savoir dans l'Université de Padoue. Ce fut ce dernier jurisconsulte que Louis XII voulut avoir à Milan, quand il eut conquis l'héritage des Visconti. Padoue étant . dans les dépendances de Venise, le roi de France fit demander à la République qu elle lui cédât son professeur; Venise le refusa; on s'obstina de part et d'autre, et peu s'en fallut que la guerre n'éclatât entre ces deux puissances pour la possession d'un jurisconsulte. Cependant Louis XII l'emporta; Dèce se dévoua sans réserve au parti français en Italie, et il se fit excommunier par Jules II pour avoir soutenu le concile de Pise.
François I'r, qui voulait doter la France de la civilisation italienne, attira dans ses Etats le célèbre Alciat, et lui donna une chaire dans l'Université de Bourges. Mais la France possédait déjà des jurisconsultes. Dès le commencement du seizième siècle, Budé commenta les Pandectes; bientôt Charles Dumoulin publia ses savants ouvrages, et Cujas parut, celui de tous les modernes qui a pénétré le plus avant dans l'esprit du droit romain. Godefroy, de Paris, composa plusieurs traités re-