‹ Histoire de l'Europe au 16e siècleChapitre 94 sur 119 · MACHIAVEL · texte numérisé non relu

MACHIAVEL

1er l'auteur d 'empoisonneur et d'assassin, comme on Là (ait dans plusieurs réfutations. On a dit (pie César Borgia était l'idéal de Machiavel ; celle assertion n'est point exacte. Il est vrai que lepubliciste a loué quelques actions de Borgia ; mais il est bien loin d'approuver sans réserve le caractère et la conduite de ce prince. Tout en conseillant la défiance et la rigueur comme des nécessités politiques, il recommande la modération dans l'exercice du pouvoir, témoin ces phrases qu'il ne faut pas oublier quand on veut donner une idée exacte de ce traité : « Le prince qui se fait craindre doit agir de manière que, s'il ne se fait pas aimer en même temps, il évite de se faire haïr; car on peut fort bien être redoutable sans être odieux. Le prince l'éprouvera toujours s'il s'abstient de prendre le bien de ses sujets et de ses soldats, comme aussi d'enlever leurs femmes ou de les séduire.» Ailleurs Machiavel pose des limites à la sévérité qu'il a conseillée au souverain : « 11 ne faut point prodiguer le sang humain ; le prince ne doit ordonner une exécution qu'en cas de nécessité absolue. » Parler ainsi, ce n'est certainement point prêcher l'assassinat. Machiavel défend aussi la confiscation : « Quand le prince a été forcé de signer une condamnation à mort, qu'il

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s'abstienne de loucher aux biens de la victime.» Et lauleur ajoute quelques mots, qui prouvent combien il avait pénétré ce qu'il y a de plus triste au fond du cœur humain : a Les hommes, dit- il, oublient plutôt la mort d'un père que la perte de leur patrimoine '. »

Machiavel n'a vu que le mauvais côté de l'homme et des choses humaines ; chez lui, pas un seul mouvement qui vienne de l'âme, pas l'ombre d'un sentiment désintéressé; tout, dans sa politique, est ramené au calcul et à l'intérêt. La modération elle-même, quand l'auteur la recommande au- prince, n'est pas considérée comme une chose bonne en elle - même , mais comme une manœuvre de gouvernement. Vice ou vertu , peu importe : ce ne sont que des moyens; le but, c'est l'Etat. L'auteur écrivait pour les princes, qui, selon l'expression de Cosme de Médicis, ne peuvent pas toujours gouverner le chapelet à la main. La raison d'Etat, c'est le dieu auquel Machiavel sacrifie tout. Aussi ce livre, attaqué par les philosophes et les hommes vraiment religieux, est-il devenu, au seizième siècle et même après, comme le bréviaire des souverains et des hommes

(1) MacWelli, il Principe, cap. XVHI.

THOMAS MORtJS. 479

d'Etat. Napoléon disait: «Tacite a fait des romans, Gijbbogest un clabaudrur; Machiavel est le seul auteur qu'on puisse lire »

Il y avait, au seizième siècle, un homme qui entendait la politique tout autrement que Fauteur du Prince, et qui voulait la fonder non sur l'intérêt, mais sur la justice et sur la vertu. Le chancelier de Henri VIII, Thomas Morus, tout en restant fidèle à l'Eglise romaine, avait conçu des idées de réforme fort avancées pour son temps. Dans son Utopie*, il attaqua sans ménagement le luxe des seigneurs, la corruption du clergé, les privilèges et les monopoles. Telles sont les causes auxquelles il attribuait la misère du peuple et le grand nombre de crimes qui affligeaient l'Angleterre. «Ce sont vos brebis, dil-il en s'adressant à » un cardinal, jadis si douces et contentes de peu, dont l'appétit est devenu si indomptable qu'elles dévorent les hommes mêmes, et dépeuplent à la fois les villes et les campagnes s. »

Thomas Morus désapprouve l'excès des peines, et condamne la peine de mort d'une manière absolue. H n'admet aucune infraction, sous quelque

(1) M. de Pradt, Ambassade de Pologne.

(ft) De optimo reipublic* statu, deque noTâ insulâ Utopia

libri duo, auctore Thoma Moro.

(3) UtopU, lib. I,

■iità-.<,n

48o LIV. IV, CHA.P. I.

prétexte que ce soit, à cette parole divine : Tu ne tueras point «Les lois portées par les hommes auraient-elles donc le pouvoir de légitimer foccord qu'ils ont fait entre eux de s'arrachera vie dans certains cas, en observant quelques formalités juridiques? Ces mêmes lois auraient-elles le pouvoir de dispenser de l'étroite obligation du précepte le bourreau, qui, sans autre déclaration formelle de la part de Dieu, enfonce le couteau dans le sein des victimes que la justice humaine s'est choisies ?» Mais Thomas Morus blâme surtout la peine de mort appliquée au vol, comme tendant à multiplier le crime qu'elle veut empêcher. « Que je tue celui que je dépouille, se dit le voleur, ou que je me borne à le voler, je n'en serai pas moins mis à mort si je suis dénoncé et pris; or, en l 'égorgeant, je me défais du principal témoin de mon crime ; donc ma propre sûreté exige que j'enlève à la fois la bourse et la vie à celui qui tombe entre mes mains. Ainsi, sans diminuer le nombre des vols, vous augmentez celui des assassinats1. »

L'auteur d'Utopie s'élève avec force contre l'abus des grandes armées permanentes, qui ont besoin de la guerre pour être occupées. Comme

Montaigne, il condamne la vénalité des charges de

(1) Utopia, lib, T.

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