‹ Histoire de l'Europe au 16e siècleChapitre 98 sur 119 · UV. IV, GUA.P. II · texte numérisé non relu

UV. IV, GUA.P. II

main , et éclairaient la médecine par l'anatoraie. Jacques de Carpi fit aussi d'importantes découvertes anatomiques. L'opinion populaire l'accusa d'avoir disséqué deux Espagnols encore vivants, pour mieux surprendre les secrets de la vie et le mécanisme de l'organisation humaine. Mais cette atrocité n'est ni mieux prouvée, ni plus vraisemblable que celle qu'on imputa dans le même temps à Michel-Ange, d'avoir percé son modèle de son épée, pour mieux représenter l'agonie du Christ.

En France, on commençait à élever des amphithéâtres publics pour la dissection des cadavres. Jean Gonthier est le premier qui ait donné une description assez exacte des muscles ; il en a même aperçu plusieurs qui avaient échappé aux recherches de Gai ien1. Ce futGouthier qui forma Vésal, de Bruxelles, médecin de Charles-Quint et de Philippe II. Vidus Vidius vint d'Italie professer la chirurgie et la médecine au Collège royal; cette chaire fut créée pour l^v£ i542, et il remplaça Guillaume Cop en qualité de médecin du roi. Fernel restaura l'art médical par ses savants ouvrages; mieux que tous ses devanciers, il étudia la nature et les causes des maladies, et sa pathologie devint

(i) Gaillard, Hist. de François Ier, lir. Vin, chap. 3.

SCIENCES PHYSIQUES. /JSp,

la base de l'enseignement. Àmbroise Paré simplifia la chirurgie, si barbare au moyen -âge; il excellait à panser les blessures que faisaient les armes à feu Aux sièges de Boulogne, de Metz, de Rouen, aux batailles de Saint-Quentin, de Dreux, de Saint- Denis, partout où il y avait des Français souffrants, il apparut comme un sauveur. A l'exemple d'Hippocrate, il repoussa les offres de l'étranger; il voulut consacrer son art à sa patrie, et, religieux autant que savant , il renvoyait à la Providence l'honneur de ses cures merveilleuses : « Je le pansay, Dieu le guarit. »

Toutes les parties de la nature étaient étudiées avec une égale curiosité. A Bologne, Aldrovandi, après avoir professé près d'un demi-siècle dans l'Université de cette ville , après avoir sacrifié toute sa fortune à des recherches scientifiques, laissa un cours d'histoire naturelle en treize volumes in-folio Après les voyages des Gama, des Colomb, des Magellan, parurent les descriptions, les mappemondes, les cartes, entre autres celles de Ribeyro en i5*7, et celles de Gemma-Frisius en 1 55o. Gérard Mercator, célèbre géographe des Pays-Bas, substitua les cartes réduites aux cartes plates } et Wright, navigateur anglais , découvrit

(1) Manière de traiter les plaies faites par les arquebuses, i55a.

490 LIT. rv, CHAP. II.

la loi d'après laquelle ces cartes (feraient être dressées ». Les géographes viennent après les voya* geurs, après les découvreurs, selon l'expression du temps, comme les historiens après les héros. Ce phénomène qui avait tant effrayé les compagnons de Colomb, la déclinaison de l'aiguille aimantée, n'était pas encore expliqué; mais on en étudiait les circonstances, on cherchait à en reconnaître les lois. Crignon publia, en i53a, un traité sur ia déclinaison de l'aimant sous différents méridiens» Vers la même époque, un médecin allemand, Georges Agricola, s'enfonçait dans les mines de la Misnie; il écrivit sur les métaux un traité que d'autres ont copié plus tard, et, en examinant les débris fossiles qu'il rencontrait dans ses voyages souterrains , il entrevit quelques lueurs d'une science encore inconnue, la géologie.

Les sciences exactes, si longtemps négligées en Occident, commençaient à marcher d'un pas rapide. Dès la fin du quinzième siècle, un moine italien, Lucas Paccioli, de Borgo en Toscane, était sorti de son cloître et avait été visiter l'Orient, non-seulement comme les pèlerins du moyen-âge pour adorer les lieux sacrés, mais en homme ani-

(i) Wright , certains errours in nayigation dttected and corrected, 1599.

SCIEHCES MATHÉMATIQUES. 4gi

me* de l'esprit moderne, pour recueillir ça et là les traditions de la science arabe» De retour en Italie, il occupa à Milan une chaire de mathématiques fondée par Ludovic Sforza, et, après avoir revu et commenté l'ancienne traduction d'Euclide, attri* buée à Campa nu s il résuma dans un savant traité, publié en i494> la science algébrique telle qu elle existait de son temps'. L algèbre ne s'élevait point encore au-dessus de la solution des équations des deux premiers degrés. Bientôt, tandis que le géomètre Comniendino, d'Urbin, déterminait le centre de gravité des solides, Se i pi on Ferrei, de Bo» logne, et Tartaglia, de Brescia, parvinrent à résoudre les équations du troisième degré, et Louis Ferrari celles du quatrième. Jérôme Cardan, de Pavie, qui nous a transmis l'histoire des découvertes de son temps, fut accusé d'avoir voulu quelquefois se les approprier; il prétendit au moins en avoir perfectionné plusieurs. Mais c'est à Raphaël Bombelli, de Bologne, au Sicilien Maurolico,

et surtout à notre immortel Viète, de Fontenai en

(1) Bossut, Histoire générale des mathématiques, Période UI, ch. I.

(») Somma de arithmetica e geometria. — Lucas Paccioli eomposa aussi, sons ce titre De divinâ proportione, un ouvrage qui traite à la fois de perspective, de musique, d'architecture et de plusieurs autres objets.

49* LIV. IV, CHAP. il.

Poitou, qu'appartient l'honneur d'avoir éclairai et simplifié l'analyse des équations. Viète perfectionna et généralisa la langue algébrique, ou plu* tôt il la créa, en se servant le premier des lettres de l'alphabet pour représenter toutes sortes de grandeurs connues ou inconnues \ Viète inventa aussi plusieurs démonstrations géométriques, et rendit un grand service à la France en déchiffrant les signes mystérieux dont se servaient les Espagnols pour correspondre entre eux au temps de la Ligue. Nous ne parlons pas des logarithmes, merveilleuse invention, dont l'auteur, l'Ecossais Neper, était né au milieu du seizième siècle, mais qui ne fut connue en Europe que dans les premières années du dix-septième \

Il fallait ce grand développement des sciences mathématiques , et «n même temps le perfectionnement des instruments destinés à suppléer la vue humaine', pour arriver aux grandes découvertes astronomiques; car l'astronomie est à la fois une science de calcul et une science d'observa-

(l) Bossut, Histoire générale des mathématiques, loc. cit.

(a) Logarithmorum canon is descriptio, seu Arithrnetica* , supputa tionum mirabilis abreviatio. Edioburgh, i fi 1 4.

(3) L'optique devint une science au seizième siorlc, grâne au silicien Maurolico et au napolitain Porta, qui imagina 1V\périence de la chambre obscure.

ÇOPERWIC. 49^

lion. Ici nous touchons à la plus grande gloire scientifique. du seizième siècle, à la découverte du système du monde, à l'œuvre de Copernic.

Copernic naquit en 1 47*3, dans la ville de Thorn, qui appartenait alors à la Pologne. Il étudia les lettres anciennes et les mathématiques à l'Université deCracovie. A. vingt-trois ans, il fit le pèlerinage d'Italie; il visita celte contrée où nous avons vu Erasme, Luther, Rabelais, où se donnaient rendez-vous, de toutes les parties de l'Europe, ceux qui devaient faire un jour la gloire de leur pays. A Bologne, Copernic suivit les leçons cft Dominique Moria, qui avait fait d'importantes découvertes en astronomie. A Rome, l'Allemand Muller, dit Regio-Montanus , disciple de Purbach, s'était rendu célèbre en expliquant les théories de Ptolémée.On dit même que le système de l'astronome grec coûta la vie à son interprète : Georges de Trébizonde avait traduit XAlmageste en latin; Regio- Montanus releva plusieurs fautes dans la traduction, et les fils du traducteur, au lieu d'argumenter sur le texte , assassinèrent le critique, pour venger l'honneur de leur père. Mais, tout en soutenant que Georges de Trébizonde n'avait pas compris ce qu'il traduisait, Regio-Montanus n'avait pas prétendu attaquer Ptolémée. Fidèle aux idées anciennes, il professa toujours que la terre

4g,4 iv, <5hàî». Ii.

était immobile au centre du monde. C'était à Copernic qu'il appartenait de retrouver Tordre véritable de la création.

Ce qui donna à l'astronome polonais la première idée du mouvement terrestre, ce fut l'observation que Dominique Moria avait déjà faite à Bologne, et que lui* même renouvela plusieurs fois, savoir, que Mars, Jupiter et Saturne ne paraissaient pas toujours de la même grandeur \ Copernic en tira cette induction que ces planètes avaient une révolution qui variait leur distance à notre égard, et, la révolufion de ces planètes une fois constatée, il n'y avait plus qu'un pas à faire pour deviner celle de la terre. Copernic se rappela les plus anciens systèmes d'astronomie, et les compara à celui de Ptolémée. Au quatrième siècle avant l'ère chrétienne, un philosophe pythagoricien, PhiloIaùs,de Crolone, avait soutenu que c était le soleil qui était immobile au centre du monde, tandis que la terre se mouvait autour de lui. Copernic opposa cette vieille opinion aux théories moins anciennes de Ptolémée, et, secondé d'un côté par les instruments d'observation que l'industrie moderne mettait à son service, de l'autre parles progrès récents des sciences mathématiques, il prouva ce que les

(1) Gassendi, Vie de Copernic.

pythagoriciens avaient deviné; d'une hypothèse il fît une vérité.

Dans le nouveau système, le soleil est remis à sa place, au centre de notre monde planétaire. Autour de lui, avancent d'Occident en Orient, et chacune dans un orbite particulier, les planètes Vénus, Mercure, la Terre, Mars, Jupiter et Saturne, qui ont en outre un mouvement de rotation sur leur axe. La lune tourne autour de la terre, et l'accompagne dans le cercle qu'elle décrit autour du soleil. Quatre satellites tournent de même autour de Jupiter, etcinq autour de Saturne. Les comètes tournent aussi autour du soleil, mais dans des orbites très excentriques, que Copernic laissa à déterminer au célèbre Danois Tychobrahé. Enfin, par-delà les régions des planètes, Copernic relégua les étoiles fixes, qui sont probablement autant de soleils, centres d'autres systèmes planétaires. Et telle était la hauteur du génie de ce grand homme, que plusieurs des conséquences qu'il avait tirées de ses principes, sans être lui-même à portée de les vérifier, furent plus tard reconnues vraies. Quand il avait dit que Vénus et Mercure, plus rapprochés que nous du soleil, tournaient comme la terre autour de cet astre, on lui avait répondu : Mais si Mercure et Vénus tournent autour du soleil, et

L*v- ,v> CHAP. II.

que nous tournions dans un plus grand cercle, nous devons voir Mercure et Vénus tantôt pleins, tantôt en croissant, comme la lune; or, c'est ce que nous ne voyons pas. C'est pourtant ce qui arrive, répondit Copernic, et c'est ce que vous verrez si vous trouvez moyen de perfectionner votre vue ou les instruments qui la suppléent. En effet, l'invention du télescope et les observations de Galilée prouvèrent que Copernic avait raison \ Mais cet ensemble d'observations et de calculs sublimes, qui révélaient au genre bumain quelques-unes des lois de l'univers, ne fut d'abord reçu en Europe que comme une ingénieuse hypothèse. Encore cette hypothèse n'était-elle admise que chez les savants et les hommes éclairés. Parmi les autres, c'était un concert d'épigrammes et de quolibets. On jouait Copernic sur le théâtre, comme autrefois on avait joué Socrate, comme dans le même temps on jouait Ramus, qui de son côté rétablissait Tordre dans l'entendement. Copernic souriait de ces sarcasmes. «Que voulez-vous, disait- * il à ses amis, je ne sais pas ce qui plaît au vulgaire, et le vulgaire ne comprend pas ce que je sais.» Cependant, pour se mettre à l'abri des igno-

(i) Voltaire, Philosophie de Newton, 3* partie, chap. VIII.

COPEBWTC. 4^7

rants et des envieux, il dédia son système au pape Paul III. Il était alors retourné dans son pays, ou il fut fait chanoine de Warmie. Calme au milieu» des querelles religieuses qui divisaient l'Europe il resta toute sa vie attaché aux formes catholiques et à ce culte intime qu'il avait voué à la science. «Je vous supplie, écrivait-il au pontife, de protéger mes livres1 contre les insinuations malveillantes. 11 ne manquera pas de gens qui abuseront contre moi de certains passages de l'Écriture, qu'ils prendront à la lettre et qu'ils détourneront de leur véritable sens'.» Cette prédiction se réalisa; car Copernic prévoyait aussi infailliblement les inconséquences de l'esprit humain que la marche régulière des corps célestes. Plus d'un demi-siècle après la mort de ce grand homme, son système, que Galilée avait complété, fut condamné comme hérétique par l'inquisition romaine.

Dans la lettre que nous venons de citer, Copernic avait voulu prouver à Paul III que de pareilles recherches intéressaient l'Eglise, et que plusieurs papes les avaient encouragées. « Il n'y a pas si longtemps, disait-il, que, sous le pontificat de Léon X, dans le concile de Latran, il fut question

(1) De motu octavae sphaerœ. — De orbium cœlestium re- -volutionibus.

(a) Lettre de Copernic à Paul III, ap. Gassendi.

Page 1