C. REINWALD ET C IE , LIBRAIRES-ÉDITEURS 15, RUE DES SAINTS-PÈRES
L’un des titres les plus glorieux de la science moderne est d’avoir établi que les formes sans nombre des organismes vivants, loin d’avoir rien de fixe ni d’immuable, se sont développées au cours des siècles et se transforment indéfiniment sous l’action des forces de la nature. Ce qui est vrai des organes l’est aussi des fonctions. A toute modification dans la forme et la structure d’un organe, correspond un changement dans l’activité fonctionnelle. Les organes des sens ont certainement varié comme les autres, mais les différences anatomiques y sont quelquefois presque imperceptibles et peuvent échapper à l’investigation directe : -1’évolution ou l’involution des fonctions attestent
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au moins que l’organe s’est modifié. L’histoire du sens des couleurs paraît être un exemple frappant de ce que nous avançons.
La nature a-t-elle toujours apparu à l’homme sous les couleurs que nous connaissons? A-t-il toujours vu le ciel, les arbres et la mer colorés des mêmes teintes que nous y percevons? Dans ce grand théâtre du monde, où le décor et l’éclairage changent presque à chaque heure, a-t-il toujours été également sensible aux lueurs empourprées de l’aurore et du couchant, au vert tendre des jeunes pousses et à l’éclat intense des fruits mûrs? Non, sans aucun doute, et l’enfant, dont la sensibilité de la rétine se développe encore si lentement, du centre à la périphérie, l’enfant qui fixe avec tant de plaisir les couleurs vives alors qu’il reste indifférent aux nuances vagues et indécises, l’enfant nous est un sûr témoin de l’état par lequel ont passé nos plus lointains ancêtres.
A coup sûr, les vieux pères des races humaines
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actuelles, ces rudes anthropoïdes velus, auxoreilles pointues et mobiles, aux canines terribles, aux yeux protégés par une troisième paupière ou membrane nictitànte, n’avaient point dans les forêts où ils vivaient, sur les arbres touffus où ils se suspendaient au moyen de leurs mains, de leurs pieds et de leur queue 1 , une esthétique du goût, des odeurs, des sons et des couleurs qui se puisse comparer à la nôtre. Si leurs sens, comme ceux de beaucoup d’animaux, possédaient plus d’acuité que les nôtres, s’ils voyaient, s’ils sentaient et entendaient de plus loin, ils n’avaient vraisemblablement aucune idée de ce qu’on nomme couleurs, odeurs bonnes ou mauvaises, mélodie et harmonie. L’activité élémentaire, spécifique, d’un sens, et la variété de ses fonctions, la différenciation progressive de toutes ses aptitudes, sont choses différentes et sans doute contraires. On perd en force ce qu’on gagne en délicatesse.
Rapides et fugitives comme l’excitation qui les provoque, les manifestations fonctionnelles de l’organe de la vue, du sens des couleurs, par
1. Ch. Darwin, la Descendance de l’homme et la sélection naturelle, I, 228-229 de la- 2° édit, franç. (Paris, Reinwald).
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exemple, ne subsistent pour la postérité que si elles se fixent dans le langage. Toutes les expressions, tous les mots par lesquels les différentes langues ont noté ce genre d’impressions, voilà les matériaux qui nous restent pour construire l’histoire du sens des couleurs. M. Hugo Magnus, professeur d’ophthalmologie à Breslau, a tenté cette œuvre. Il a puisé chez un linguiste et un philosophe éminent, Lazare Geiger \ un ensemble implant de preuves qui établissent que les hommes d’une certaine antiquité, à en juger par les parties anciennes de la Bible, des Yédas, du Zend-Avesta et des poëmes homériques, n’ont pas vu dans la nature toutes les couleurs que nous y distinguons, ou, s’ils les ont vues, ne les ont point notées, — ce qui impliquerait, en tout cas, qu’ils ont été plus sensibles à telles nuances qu’à telles autres.
Si l’on acquiert ainsi la preuve que la notion de certaines couleurs, du vert ou du bleu, par exemple, n’a pas toujours été la même aux diverses périodes de l’humanité, qu’elle a subi au
1. Zur Entioickelungsgeschichte der Menschheit (Stuttgart,^); Ursprung und Entwickelung der menschlichen Sprache und Vernunft (Stuttgart, 1872).
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contraire de profondes transformations, on en conclura que le sens des couleurs a évolué, et qu’avec la fonction la structure anatomique de l’organe a dû changer. M. Magnus admet que, à une certaine époque, l’homme sentait la lumière sans distinguer les couleurs à titre de perceptions distinctes de la sensation lumineuse. « Alors, écrit-il, la rétine humaine se trouvait sur toute son étendue dans un état analogue à celui que présente aujourd’hui la zone périphérique de cette membrane : dans ces régions, la rétine est encore insensible aux couleurs ; toute couleur y perd son caractère propre et n’apparaît plus que comme un gris plus ou moins clair. » Ajoutez les cas de cécité congénitale des couleurs qui semblent bien être, ainsi que tout phénomène atavique, une sorte de souvenir organique de l’espèce.
Quand l’homme ne connaissait d’autres couleurs que le rouge et le noir, lorsqu’il confondait ou distinguait à peine le rouge du blanc, comme c’est le cas, selon L. Geiger, dans les hymnes du Yéda, la rétine humaine n’était sensible qu’aux différents degrés d’intensité de la lumière et à l’absence de celle-ci. Le noir et le blanc jouent, on
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le sait, un rôle considérable dans la théorie des couleurs des anciens Grecs ; on admettait même que toutes les couleurs, depuis le rouge jusqu’au bleu, naissaient de leur mélange ou de leurs groupements atomiques dans l’espace. Ainsi le rouge résultait, pour Aristote, de la position respective d’atomes noirs et blancs. La notion primitive du clair et de l’obscur dominait encore inconsciemment l’esprit de l’homme. La sensation colorée, quoique perçue, paraissait un simple accident, un fait secondaire et subordonné, qui semblait réductible aux deux notions universelles du clair et de l’obscur qu’avait seules transmises la rétine durant les incalculables périodes où, sur toute sa surface, elle présentait la même insensibilité relative aux couleurs qu’elle présente aujourd’hui dans ses régions périphériques.
De cette nuance grise et uniforme qui enveloppait la nature pour nos lointains ancêtres, sortit peu à peu, par différenciation des éléments anatomiques de la rétine, d’abord la sensation du rouge et du jaune, ou du jaune et du rouge, c’està-dire des couleurs qui correspondent aux ondes d’éther les plus longues et les plus puissantes.
« Toutes les autres couleurs, dit M. Magnus, étaient alors aussi invisibles à l’œil humain que l’est encore aujourd’hui l’ultra-violet. » Ainsi, dans les poèmes homériques, il n’est question que du rouge et du jaune, jamais du vert des plantes ni du bleu du ciel 1 . De même, ni les hymnes antiques du Véda, où l’on parle tant d’aurores, de soleil et de ciel, ni le Zend-Avesta, ni l’Ancien ni le Nouveau Testament ne font mention du ciel bleu.
Du jaune pâle on voit naître, au cours des âges, la notion des tons clairs du vert ; de l’idée générale de l’obscur, celle du vert sombre. Le bleu sombre s’est également développé de cette idée, tandis que le bleu clair se dégageait du gris clair.
Une loi domine toute cette évolution du sens des couleurs. On l’a sans doute déjà remarqué, la sensibilité aux diverses couleurs s’est développée dans l’ordre où apparaissent les différentes cou-
1. Gladstone, Studies on Homer and the Homeric âge, et surtout le récent travail que cet homme d’État a publié dans une revue anglaise ( The nineteenth century, n” 8, oct. 1877, p. 336-388), sur le sens chromatique d’Homère, et dont nous avons sous les yeux une traduction allemande, Ber Farbensinn (Breslau, Kern, 1878).
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leurs du spectre solaire. Les couleurs les plus riches en intensité lumineuse, le jaune et le rouge, ont été perçues avant celles qui le sont le moins, telles que le vert et le bleu.
Une autre preuve, et la plus convaincante de toutes, de la réalité historique de cette évolution, M. Magnus la trouve dans les descriptions les plus anciennes de l’arc-en-ciel 1 . Ce météore étant aujourd’hui ce qu’il était à l’époque des rhapsodes homériques, il est facile de constater combien notre sens des couleurs, en quelques milliers d’années, semble s’être étendu et surtout perfectionné. Dans Y Iliade, l’arc-en-ciel reçoit uniquement l’épithète de rouge, de pourpre. Le rouge, en effet, est, avec le blanc, le noir et le jaune, la couleur qui domine dans ces vieux poèmes ioniens. Mettons, si l’on veut, que le poète ait aperçu d’autres couleurs dans l’arc-en-ciel : il a nécessairement noté la nuance qui, pour lui, caractérisait surtout ce phénomène. M. Magnus, qui ne fait pas d’ailleurs cette concession, rapproche de l’épithète homérique
1. Hugo Magnus, Die Entwichelung des Farbensinnes (Iéna, 1877), dans les Mémoires de physiologie que publie Preyer, 1" série, 9* partie.
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le mot qui sert aux Arabes pour désigner l’arc-enciel : le même mot, dont le sens est « rouge », s’emploie également pour désigner l’aurore et le couchant. Encore à la fin du sixième ou au commencement du septième siècle avant notre ère, Ezéchiel (i, 26-28) ne paraît avoir été sensible qu’aux couleurs les plus brillantes de l’arc-en-ciel : c’est bien l’impression des lueurs rouges et incandescentes d’un métal en fusion que le météore a laissée dans son esprit.
Mais bientôt les philosophes grecs signalent trois couleurs dans l’arc-en-ciel. Xénophane y a discerné ce qu’il appelle le pourpre, le rouge et le jaune-vert. Quelques siècles plus tard, Aristote y note ce que nous appelons les trois couleurs fondamentales, le rouge, le vert et le bleu ou le violet : il a donc aperçu toutes les couleurs que nous distinguons aujourd’hui dans le météore; .mais il ne possédait qu’une vague idée des couleurs de transition, qu’il attribuait, comme le jaune, par exemple, à des effets de contraste. Vers la fin de l’antiquité et au moyen âge, les savants distinguaient les milliers de couleurs qui apparaissent dans l’arc-en-ciel. Ce n’est cependant que dans les
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temps modernes, en vertu de la différenciation continue des sensations, qu’on a décrit avec exactitude chacune des nuances innombrables du spectre solaire.
Le sens des couleurs a-t-il achevé son développement, atteint sa plus haute, perfection? M. Magnus ne le croit pas, et il est difficile d’être d’un autre sentiment. Les mêmes influences extérieures qui ont façonné la rétine, qui l’ont faite ce qu’elle est, continueront de la modifier ; le champ de la vision s’étendra ; et puisque le sens chromatique, par une évolution continue, est arrivé à percevoir les principales nuances, du rouge au violet, il est dans la nature des choses qu’il pénètre plus avant encore dans les régions de l’extrémité sombre du spectre, et qu’il finisse par donner à l’humanité la claire conscience de l’ultra-violet.
L’auteur de l 'Histoire de l'évolution du sens des couleurs a résumé les résultats de son étude dans les trois lois suivantes :
I. Dans l’histoire de l’évolution de l’homme, il y a une période durant laquelle le sens de la lumière a seul existé, lé sens des couleurs faisant encore complètement défaut.
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■ II. Le sens des couleurs est sorti à l’origine, par voie de développement, du sens de la lumière : l’excitation incessante des éléments sensibles de la rétine sous l’influence de la lumière, a peu à peu augmenté et perfectionné l’aptitude fonctionnelle de cette membrane, si bien qu’elle en est arrivée à distinguer et à sentir, dans les rayons lumineux, non plus seulement leur intensité, mais aussi leur couleur.
III. Le temps dont les différentes couleurs ont eu besoin pour affecter la rétine, en tant qu’impressions spécifiques, est en raison inverse de la quantité de force vive qu’elles possèdent. En d’autres termes, plus la quantité, de force vive d’une couleur est grande, plus tôt cette couleur est parvenue à être sentie par la rétine; plus elle est petite, plus la rétine a mis de temps à la distinguer et à la sentir. 11 a donc fallu moins de temps aux couleurs d’une forte intensité lumineuse, et plus de temps à celles d’une intensité moindre, pour affecter la rétine et faire naître en elle une sensation d’une nature spéciale.
Les objections qu’on peut faire à cette théorie sur l’origine et le développement du sens des couleurs sont naturellement fort nombreuses. Il n’est point de théorie, d’essai d’explication systématique des choses, qui n’ait la vertu d’en faire naître par centaines. Cela prouve que notre esprit n’est pas adéquat aux choses et qu’il ne les peut toutes tenir sous son regard ; voilà tout. Cela ne prouve pas que la théorie ne soit pas bonne. Pour qu’elle
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passe, — et elle passera, — il faut qu’une autre plus compréhensive la remplace.
La théorie de M. Magnus repose, en ce qu’elle a de positif, sur des mots, sortes de médailles frustes où s’est imprimée la pensée des anciens hommes. Mais, outre qu’on pourrait insister sur l’incertitude de l’âge des documents et du sens véritable des mots qui servent de fondement à la théorie, les recherches de l’auteur ont le tort de n’embrasser que les antiquités écrites de deux grandes races, les Sémites et surtout les Aryens, et de laisser en dehors toutes les autres, même celles de l’extrême Orient et de l’Amérique ancienne, voire certaines familles très importantes de la race sémitique, telles les Égyptiens, les Babyloniens et les Assyriens. A la vérité, c’est le sort de toute étude d’ensemble à une époque où, en dehors du monde classique, le domaine de la philologie est encore si peu assuré, si mouvant par places. Là où Geiger a erré, M. Magnus a pu s’égarer.
Il n’a pourtant pas si mal vu qu’on l’a dit.
Tous ceux qui ont quelque teinture de la littérature hébraïque conviennent que les Hébreux
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n’ont distingué qu’un petit nombre de couleurs ; mais enfin ils connaissaient, outre le blanc et le noir, le rouge, le rouge-brun, le jaune, le jaunevert, le vert, le bleu et la pourpre violette. Au plus ancien livre d’histoire de ce petit peuple sémitique, on peut même noter la mention du vert 1 , de la verdure des champs et des arbres. Dans les textes cunéiformes, tant assyriens qu’accadiens ou sumériens, c’est-à-dire sémitiques et non sémitiques, cinq idéogrammes principaux expriment les notions de couleur : le blanc, le noir, le jaune et le vert, le rouge, le bleu 2 .
Ce qui est bien caractéristique, c’est que, dès la plus haute antiquité, les planètes semblent avoir été désignées en Babylonie par les noms des couleurs qu’elles rayonnent : Vénus est 1’ « étoile blanche », Saturne, 1’ « étoile noire », « obscure », Mars, 1’ « étoile rouge », Mercure, 1’ « étoile bleuâtre >>. Nos souvenirs classiques nous rappellent les murailles d’Ecbatane, qui offraient aux