Ibid., p
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instant assaillent nos organes, et les sensations de lumière, de couleur, de chaleur, de son, etc., qu’elles provoquent ou réveillent en notre conscience? Un mouvement n’est ni bleu ni rouge, il n’est ni froid ni chaud, il n’est pas plus sonore que sapide. C’est au sein des ganglions de la «substance nerveuse que, par une évolution inconnue, ces innombrables ébranlements de l’étendue se transforment pour nous en un univers où la lumière ruisselle des profondeurs azurées et baigne éternellement les mondes de ses vagues infinies; où, sur la terre comme aux cieux, tout se colore, tout s’anime de bruits charmants ou terribles. Ce que nous appelons les propriétés de la matière, les qualités des choses, est une création de notre esprit. Car, bien que toute sensation ou perception ait pour condition nécessaire une modification moléculaire, un mouvement de la substance nerveuse centrale ou périphérique, il n’y a, je le répète, aucun rapport de ressemblance ni de dissemblance entre un mouvement et un état de conscience.
Les qualités des sensations visuelles et colorées sont des traductions subjectives de certaines difté-
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rences qualitatives soit de la lumière, soit des objets éclairés. Encore ne convient-il pas de parler de traduction, car nous ignorons la langue que nos sensations sont censées traduire. Il convient encore moins de comparer à des « imagés » les idées ou notions que nous avons des choses ; nos idées sont de simples signes, de purs symboles d’une réalité inconnue et à jamais inconnaissable. La doctrine de la subjectivité absolue de toutes les qualités sensibles des corps n’est pas une spéculation d’école. Bien qu’encore étrangère au grand nombre, et même à certains matérialistes naïfs, cette doctrine se rencontre à toutes les époques de l’histoire des sciences et de la philosophie, de Démocrite à Helmholtz, de Protagoras à Locke, à Berkeley et à Kant.
Et ce ne sont pas seulement les qualités secondes de Locke, les couleurs, les sons, les odeurs, les saveurs, etc., que l’on doit considérer comme de pures créations de nos sens, comme des illusions de notre sensibilité : les qualités primaires ellesmêmes, l’étendue, la figure, le nombre, le mouvement dê ce qu’on nomme la matière , sont choses qui, pour nous, n’existent qu’en tant qu’elles sont
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perçues. C’est dire que nous ignorons, d’une ignorance invincible, en quoi elle consistent. Le moyen, en effet, pour l’homme, de connaître jamais autre chose que ses états de conscience?
Certes la nature existe; elle est notre mère; nous sortons de son sein, nous y rentrons. Le grain de blé qu’on jette dans le sillon germe et sort de terre, l’épi devient du pain, il se transforme chez l’homme en chair et en sang, en ovule fécondé d’où se développe l’embryon, l’enfant, l’homme ; puis le cadavre engraisse la terre qui portera d’autres moissons, ët ainsi dans les siècles des siècles, sans qu’on puisse dire ni comprendre pourquoi.
Car s’il est quelque chose de vain et d’inutile au monde, c’est la naissance, l’existence et la mort des innombrables parasites, faunes et flores, qui végètent et s’agitent comme en une moisissure à la surface de cette infime planète, entraînée à la suite du soleil vers quelque constellation inconnue. Indifférente en soi, nécessaire en tout cas, puisqu elle est, cette existence qui a pour condition la lutte acharnée de tous contre tous, la violence ou la ruse, 1 amour, plus amer que la mort, paraîtra,
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au moins à tous les êtres vraiment conscients, un rêve sinistre, une hallucination douloureuse, au prix de laquelle le néant serait un bien.
Mais, si nous sommes les fils de la nature, si elle nous a créés et donné l’être, c’est nous, à notre tour, qui l’avons douée de toutes les qualités idéales qui la parent à nos yeux, qui avons tissé le voile lumineux sous lequel elle nous apparaît. L’éternelle illusion qui enchante ou tourmente le cœur . de l’homme est donc bien son œuvre. Dans cet univers, où tout est ténèbres et silence, lui seul veille et souffre sur cette planète, parce que lui seul, avec ses frères inférieurs, sent et pense. C’est à peine s’il commence à comprendre la vanité de tout ce qu’il a cru, de tout ce qu’il a aimé, le néant de la beauté, le mensonge de la bonté, l’ironie de toute science humaine. Après s’être naïvement adoré dans ses dieux et dans ses héros, quand il n’a plus ni foi ni espoir, voici qu’il sent que la nature elle-même se dérobe, qu’elle n’était, comme tout le reste, qu’apparence et duperie. Seul, sur ce monde envahi par la mort, au milieu des débris de ses idoles brisées, se dresse le fantôme de l’Illusion.
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Voilà bien la philosophie qui se dégage de la théorie de l’énergie spécifique des sens, telle que l’ont établie la physique et la physiologie de notre siècle. L 'Histoire de Vévolution du sens des couleurs repose toute sur les principes de ces sciences. Les processus physiques et physiologiques dérivent également ici, à l’origine, de causes purement mécaniques. Si le problème de la sensation ne cesse point pour cela d’être inso.luble, on ne saurait du moins le ramener à des termes plus simples. Conçu et exécuté dans un esprit très philosophique, l’essai de M. Hugo Magnus occupera une place modeste, mais honorable, à côté des grands livres des Herbert Spencer, des Bain et des Wundt: c’est un des plus remarquables chapitres de la philosophie naturelle contemporaine.
Jules Soury.
PRÉFACE DE L’AETEDR
Les travaux qui, comme celui-ci, sont sur les limites de diverses sciences et dont la solution ne saurait être fournie par une seule branche d’érudition, présentent naturellement de plus grandes difficultés que les recherches renfermées dans le cadre d’une seule discipline scientifique. Voilà pourquoi, peut-être, les sciences naturelles ne se sont guère appliquées jusqu’ici qu’à découvrir et à déterminer historiquement le développement morphologique des or-