CHAPITRE 1er
En quel sens peut-on parler d’un développement historique des organes des sens en général, et du sens des couleurs en particulier?
Le développement historique des fonctions et du pouvoir des divers sens de l’homme n’a guère été jusqu’ici l’objet d’un examen sérieux et approfondi de la part des médecins. Les savants de cet ordre ne se sont point demandé si, aux diverses phases de l’évolution que l’homme a traversées, depuis les plus lointaines époques de l’âge préhistorique jusqu’aux temps modernes, la capacité
des différents organes de ses sens était demeurée la même, ou s’il n’est pas possible de noter un développement progressif évident dans les fonctions de ces organes; en d’autres termes, si l’activité des organes des sens aux époques les plus reculées du développement de notre espèce, comparée au degré de puissance qu’ils ont acquis, n’a d’abord été que rudimentaire, ou même a pu faire complètement défaut quant à certaines fonctions, si bien que, par exemple, le sens des couleurs aux époques préhistoriques et dans les périodes les plus diverses de l’antiquité, aurait été moins étendu et moins sensible qu’aux époques les plus récentes du développement de l’humanité.
Que le genre humain, durant les premiers âges de son évolution, ait possédé une activité des sens bien inférieure à celle d’aujourd’hui, et que la capacité actuelle de nos organes des sens ne doive être considérée que comme le résultat d’une longue évolution, partie des manifestations les plus rudimentaires et les plus élémentaires, voilà certes une idée qui, pour étrange qu’elle puisse d’abord paraître, perd bientôt à la réflexion une grande partie de sa hardiesse apparente. Je suis
même convaincu qu’on se familiarisera sans peine avec cette pensée, avant même que nous en ayons fourni des preuves rigoureusement scientifiques, dès qu’on se sera fait une idée claire des diverses manifestations fonctionnelles des organes des sens et surtout de leur rapport mutuel. Nous allons essayer de le montrer.
D’ordinaire, on incline à croire que l’homme de la nature a des sens d’une puissance particulièrement élevée. On vante l’extrême finesse de l’ouïe et de l’odorat du sauvage, l’étendue de sa vue, etc. On serait donc porté à supposer que l’Européen de nos jours, aux premières phases de son développement, lorsqu’il se trouvait encore à un degré de culture analogue à celui des sauvages actuels, quand il menait la même existence que ceux-ci au sein de la nature, a pu posséder aussi la même acuité de sens. Cette supposition, si on la faisait, n’ébranlerait pourtant pas ce que nous soutenons, je veux dire que l’activité des sens a été rudimentaire et élémentaire aux plus lointaines périodes du développement de l’humanité.
Alors même que les sens de l’homme des âges préhistoriques auraient atteint un degré tout à
fait extraordinaire d’acuité, que les générations actuelles ont peut-être perdu; quand il aurait entendu de très-loin les pas légers des animaux; que son odorat aurait senti à de grandes distances l’odeur du gibier; que ses yeux auraient dominé toute l’étendue de son territoire de chasse, ce ne serait toujours pas le cas de parler d’un développement particulièrement élevé des organes des sens. Les animaux ont des facultés du même genre. Le gibier effrayé sent aussi le chasseur de fort loin, l’œil de l’oiseau de proie pénètre des distances inaccessibles à l’œil humain; personne pourtant ne soutiendra que, quant aux organes des sens, les animaux soient placés en général à un degré de développement supérieur à celui de l’homme. Cette force, en apparence si grande et si extraordinaire, que l’on observe et que l’on admire dans les organes des sens de beaucoup d’animaux, ne témoigne point d’une élaboration plus parfaite de l’activité fonctionnelle des organes : elle prouve plutôt uniquement que l’activité élémentaire, que ce qui constitue le caractère propre de l’organe, est développé à un haut degré; que, par exemple, l’aptitude générale que
possède la rétine d’être excitée par des rayons lumineux, est très-grande ; que la capacité qu’a le nerf acoustique de sentir les ondes sonores est d’une finesse et d’une force extraordinaires. Mais cela ne veut pas dire que la capacité fonctionnelle de ces organes doive avoir atteint un égal degré de développement dans toutes les variétés de sensations déterminées par leur nature générale.
En effet, la rétine peut très-bien être excitée par une onde lumineuse excessivement faible et y répondre, sans que le sens des couleurs ou le sens esthétique de la forme soit développé d’une manière quelconque. De même, l’oreille peut entendre le moindre bruit â des distances incroyables, tout en manquant de l’aptitude à comprendre l’harmonie et la mélodie, ou même à les percevoir comme telles. On doit dire exactement la même chose de l’activité de la muqueuse du nez. Voici comment Geiger s’exprime sur ce point : « Le sens du flair au moyen de l’odorat diffère essentiellement de la capacité d’éprouver des sensations d’odeur agréable ou désagréable. Il est même possible que les deux choses soient en proportion inverse. Pour les animaux, cela saute aux
yeux. Le chien se distingue par la puissance de son odorat; cependant, malgré toutes les belles qualités presque humaines qu’on vante d’ordinaire chez cet animal, son plus grand ami ne songerait guère à lui faire plaisir en lui présentant un bouquet de fleurs h »
Si donc nous désignons l’activité la plus simple, l’activité spécifique de chaque organe, —- pour l’œil la sensation des rayons lumineux, pour l’oreille celle des ondes sonores, etc., —comme sa capacité fonctionnelle élémentaire ; si nous considérons comme plus élevées toutes les autres manifestations fonctionnelles, — telles que la connaissance des différentes couleurs de la lumière qui frappent la rétine, la perception du son mélodique, la distinction d’odeurs agréables, etc., — nous soutenons que ces fonctions supérieures n’ont pas toujours appartenu aux organes des sens, mais qu’elles se sont développées progressivement au cours de l’évolution du genre humain ; bref, que durant certaines périodes de l’histoire de notre espèce, les organes des sens ont été-
1. Zur Entioichelungsgeschichte der Menschheit. (Stuttgart, 1871), Vorlesung III, p. 56.
bornés aux manifestations fonctionnelles les plus simples, à celles que nous ayons appelées élémentaires, — que l’œil, à une certaine époque, n’a été capable que de sentir la lumière comme telle, sans distinguer en outre sa coloration comme^une perception distincte de la sensation lumineuse.
On en peut dire autant de l’oreille : à une certaine époque du développement de l’homme, l’oreille était seulement en état de percevoir le son en tant que son; elle manquait du sentiment de l’harmonie et des combinaisons mélodiques. Reissmann caractérise cet âge primitif de notre sensibilité acoustique dans les paroles suivantes : « A l’origine, le chant n’a pu être partout qu’un bourdonnement, un murmure monotone animé par la puissance d’un rhythme énergique, mais certainement tout aussi uniforme h » On rencontre une idée analogue sur le développement de l’ouïe chez le linguiste et philosophe Geiger : « Le sens de l’harmonie, le plaisir de la sensation auditive ont une histoire semblable. Ce sens n’est pas inné dans l’humanité. L’homme ne chante pas comme l’oi-
1. Allgemeine Geschichte der Musik (München, 1863), vol., livre 1", p. 14.
seau sur la branche ; il n’existe pas plus de chant que de plastique naturels 1 . »
Geiger a montré pour l’odorat un développement pareil. « Le sens des odeurs agréables — cette observation ne sera peut-être pas sans valeur, à titre d’analogie, touchant les questions qui ont trait à la vision — le sens des odeurs agréables n’a pas toujours existé dans l’humanité. L’usage des parfums dans les sacrifices n’est pas encore signalé dans le Rig-Véda, tandis qu’on le rencontre dans le Yadjour-Véda, qui est plus moderne. Dans les livres de la Bible, l’arome des fleurs n’est mentionné que dans le Cantique des Cantiques 2 . Au paradis, d’après la description de la Genèse, se trouvaient toute sorte d’arbres « agréables à voir et bons à manger ». Mais le livre apocryphe d’Hénoch, conservé dans une version éthiopienne, apocalypse du dernier siècle avant