Darwin, l’Origine des espèces, p
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ne connaît d’organes de vision que chez les Astérides : les yeux des Astérides sont placés au sommet des bras, que ces animaux portent ordinairement relevés, tournés vers la lumière.
Chez les Arthropodes et chez les Mollusques, les fibres du nerf optique sont, comme chez les Vertébrés, en connexion avec un appareil percepteur constitué par des baguettes, par des bâtonnets cristallins en forme de massues, de cônes renversés, dont la réunion forme des yeux à facettes. L’œil des Céphalopodes atteint un développement qui, au premier abord, ferait songer à l’œil des Vertébrés. Et, en effet, lors même qu’on insiste plus sur les différences que sur les ressemblances, cet organe « parait être essentiellement construit sur le même type que les yeux les plus développés des animaux inférieurs, tels que ceux des Mollusques. » Gegenbaur, dont c’est le sentiment, admet pourtant que, par sa position, par l’ensemble de son développement et par les conditions de sa structure histologique, l’œil des Vertébrés se rattache à un tout autre type. Il n’en est pas moins vrai que chez notre plus lointain ancêtre direct, chez l’Amphioxus, l’œil rappelle celui
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des Vers : il ne consiste qu’en une tache de pigment reposant immédiatement sur le système nerveux central 1 .
Voilà, en ses traits principaux, les origines d’un organe qui, pour être un instrument d’optique fort imparfait, n’en est pas moins le chef-d’œuvre de la nature. Cette merveille, la plus curieuse peut-être qu’on rencontre sur la terre, a longtemps été pour les causes-fînaliers ce que sont les miracles pour les villes de Lourdes et de la Salette : à montrer la prodigieuse industrie de la divine Providence dans la fabrique des yeux, les professeurs de philosophie ont recueilli honneur et profit : c’a été le plus clair de leurs revenus. Mais Darwin, qui a bien senti l’importance capitale de l’œil dans l’histoire de l’évolution organique des êtres, n’a pas en vain concentré toutes les forces de son génie sur ce difficile problème.
« Si l’on réfléchit, dit-il, à tous les faits rela-
1. « La propriété absorbante qu’exerce sur la lumière le pigment peut provoquer des perceptions confuses de clair et d'obscur , ou certaines excitations infiniment éloignées de ce que nous appelons “voir”, et qui peuvent n’être produites que par les rayons calorifiques de la lumière. » Gegenbaur, 1.1., p. 55.
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tifs à l’immense variété de conformation qu’on remarque dans les yeux des animaux inférieurs ; si l’on se rappelle combien les formes actuellement vivantes sont peu nombreuses en comparaison de celles qui se sont éteintes, il n’est plus aussi difficile d’admettre que la sélection naturelle a pu transformer un appareil simple, consistant en un nerf optique recouvert d’un pigment et surmonté d’une membrane transparente, en un instrument d’optique aussi parfait que celui que possède n’importe quel membre de la classe des Articulés. Quiconque admet ce point ne peut hésiter à faire un pas de plus : il doit admettre que la sélection naturelle a pu produire une conformation aussi parfaite que l’œil de l’aigle, bien que, dans ce cas, nous ne connaissions pas les divers états de transition. »
La lumière, c’est-à-dire l’excitation produite sur la matière organisée par la force mécanique des vibrations de l’éther, voilà le grand Artiste qui a produit, avec l’organe de la vision, le sens de la lumière et celui des couleurs. La lumière, voilà le créateur qui entretient et augmente indéfiniment la vie et la puissance de l’œil. L’obscurité
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ou le défaut d’usage atrophie au contraire cet organe, comme on le voit chez certains parasites, chez les mollusques à l’état fixe et chez les animaux qui vivent loin des rayons du soleil.
L’œil a été sensible à la quantité avant de l’être à là qualité de la lumière, c’est-à-dire à ses différentes couleurs. La physiologie comparée démontre que toute matière animée, végétale ou animale, est sensible aux diverses intensités lumineuses des différentes régions du spectre. Ainsi, chez des sensitives placées dans des lanternes en verres de couleur, on voit « les pétioles s’abaisser et des folioles s’étaler dans les lanternes violettes, bleues, et même vertes; il y a, au contraire, redressement exagéré et demi-fermeture dans les lanternes jaunes et rouges. Dans les rayons d’un spectre électrique, on voit se dresser rapidement les pétioles de celles qui sont dans le jaune et dans le rouge 1 ».
Dans le règne animal, Ehrenberg dit du Volvooc globator, sorte de polypier formé d’individus situes dans l’épaisseur et à la surface d’une mem-
1. Comptes rendus des séances et Mémoires de la Société de biologie, tome 1" de la v“ série, p. 249.
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brane sphéroïde, creuse, remplie d’eau à l’intérieur, que « si l’on plonge dans l’eau un corps bleu ou rouge, on observe au microscope une grande agitation autour des masses arrondies... Cette agitation résulte de l’action commune de tous ces animaux qui, comme les bêtes d’un troupeau ou des bandes d’oiseaux, ou encore comme les foules d’hommes qui chantent et dansent, suivent un rhythme commun et adoptent une même direction sans obéir à un commandement et sans avoir une claire conscience de ce qu’ils font. On voit ainsi nager tous ces polypiers [vers l’objet coloré]. L’observateur le plus enthousiaste comme le plus froid reconnaît ici un instinct de sociabilité qui pousse ces animaux à employer leurs forces et à se dévouer à une œuvre commune. Mais cela demande une activité intelligente ; rien n’autorise à la juger insignifiante : on est seulement tenté de le faire. On ne doit d’ailleurs jamais oublier que tous ces infusoires ont des organes sensitifs que l’on peut comparer aux yeux : ils ne s’agitent pas dans l’eau à l’aveugle. Citoyens d’un monde très étendu où nos sens ne peuvent guère pénétrer, ils partagent avec nous, ,quoi qu’en
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pense notre orgueil, la jouissance d’une existence riche en sensations 1 ».
Des animaux aussi éloignés de nous que possible, et par leur constitution générale et par la structure de leur oeil, des Daphnies, petits crustacés presque microscopiques, ont été placés par M. Paul Bert dans un vase obscur où la lumière ne pénétrait que par une fente étroite. Il fait tomber sur cette fente une région quelconque du spectre : les Daphnies, qui nageaient indifféremment dans toutes les parties du liquide, se rassemblent aussitôt en foule dans la direction du rayon lumineux, que ce rayon soit rouge, jaune, vert, bleu ou violet. Quant aux rayons que nous ne voyons pas, l’ultra-violet ou l’ultra-roug'e, ces animaux y sont également insensibles. Il y a plus : l’intensité relative des sensations lumineuses dans les diverses régions du spectre se trouve être la même chez les Daphnies et chez l’Homme,
L ingénieux physiologiste français a varié les expériences et les observations pour bien établir
1. Die Infusionsthierchen als vollkommene Organismen (Leipzig, L. Voss, 1838, in-foi.), p. 69-70.
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ce fait. Si, sur la fente du vase obscur, on fait tomber successivement les rayons du spectre, depuis le rouge jusqu’au violet, les Daphnies accourent bien plus vite quand ce sont des rayons jaunes ou rouges que lorsque les rayons sont bleus et surtout violets. D’autre part, si, dans une cuve à glaces parallèles, où nage tout un peuple de Daphnies, on projette à la fois tous les rayons du spectre, la plupart de ces petits crustacés se groupent dans les régions du spectre qui vont de l’orangé au vert ; on en voit encore un certain nombre dans le rouge, il y en a beaucoup moins dans le bleu; à mesure qu’on avance vers l’extrémité la plus réfrangible, vers le violet, ils deviennent de plus en plus rares : au-delà du rouge et du violet, c’est la solitude. On doit donc conclure que, entre la matière nerveuse de certaines terminaisons périphériques et celle de certains centres ganglionnaires d’un côté, et la force vive des vibrations éthérées de l’autre, « il existe des relations telles que, chez tous les animaux, cette force vive puisse se transformer en une impression et donner naissance à une sensation et même à une perception
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identiques pour chaque rayon pris en particulier 1 ».
Ce que nous voulons retenir de ces expériences, c’est que tous les animaux, et ceux-là même qui diffèrent le plus de nous par la structure de leur organe visuel, présentent la même sensibilité aux diverses intensités lumineuses des différentes régions du spectre. Le jaune et le rouge, le vert, le bleu, le violet, telle est, en tout le règne animal, l’échelle physiologique de la sensibilité aux diverses intensités lumineuses que nous appelons couleurs. Mais, autre chose est d’être sensible aux différents degrés d’intensité lumineuse, c’est-àdire à la quantité de la lumière, autre chose de « percevoir», de posséder une conscience claire de la qualité subjective des rayons lumineux, de leur coloration propre. Rien ne prouve que les Daphnies , qui sentent si bien les couleurs, les « perçoivent » comme telles. Il en faut dire autant des poissons et des crustacés, qui prennent souvent les couleurs, on le sait, des objets qui les environnent.