‹ Histoire de l'excommunication juiveChapitre 14 sur 14 · NOS JOURS · texte numérisé non relu

NOS JOURS

Dans la période qu'il nous reste à parcourir, nous trouverons encore un assez grand nombre de bulles d'excommunication ; pourlant l'esprit libéral qui, grâce aux éléments nouveaux apportés par la civilisation moderne, inspirera le judaïsme, réduira étrangement la portée de l'analbème. Les masses, plus ou moins indifférentes désormais aux arrêts de leurs chefs religieux, n'attachèrent plus la môme importance à l'anathème.

Malgré celte nouvelle disposition des caractères, les rabbins continuèrent à agir : gardiens fidèles de la foi, rigoureux observateurs de la tradition et consciencieux disciples de leurs prédécesseurs, ils s'effor-

cèrciil de retenir la foule sur la pente glissante de l'indilTérence ; ils remplirent enfin leur devoir sans défaillance. Leurs elïorls ne seront pas tout à fait vains; mais ils n'auront plus le même succès que dans le passé.

La condition de l'Israélite a aussi notablement changé; il n'est plus isolé; il se môle plus intimement à ses concitoyens et a, pour le moment, d'autres occupations et d'autres préoccupations; il ne reçoit plus avec le même enthousiasme et n'écoule plus avec le même respect les sentences et les avertissements de ses chefs. Cet état des esprits, dont les Rabbins se rendent parfaitement compte, fait faire à l'un d'eux, Isserlés, les réflexions suivantes :

« Il n'est, dit-il en s'adressant à ses collègues, ni prudent, ni sage d'employer, de nos jours, l'anatlième; les fautes que nous devrions punir de cette peine sont trop nombreuses; ce serait profaner le nom de Dieu que de le faire aussi souvent interve-nir dans les trop fréquentes applications que nous devrions faire de l'anathème ».

« Que l'israélite pieux qui se reconnaît vraiment coupable, se considère lui-même comme anathème et se comporte en conséquence ; que lui encore, après le délai légal, lève cet anathème volontaire ».

Beaucoup de coupables, en effet, refusèrent de s'amender et persévérèrent dans leur ligne de conduite. Voici quelques exemples de cette rébellion:

» En 1550, vivait à Carpentras, un israélite appelé Bondian Kreskas qui, contrairement au Talraud, (1) avait épousé la fille de la femme de son frère. Selon la loi du lévirat, cet homme aurait dû épouser la veuve de son frère, mort sans laisser d'enfant; ne l'ayant pas fait, il lui avait donné la clialitza (déchaussement) (2). Après la mort de la veuve elle-même, il s'était crû autorisé à épouser la fille de la défunte. Des rabbins du Comtat, mieux informés au sujet de la loi taîmudique, avaient vivement protesté contre cette union, selon eux, incestueuse; ne réussissant pas à la faire rompre, ils s'adressèrent à R. Jona, fils d'Emmanuel de Latas, à Bologne, qui partagea leur avis. Plusieurs enfants vinrent à naître de ce mariage. De Latas réclama le divorce et espéra associer à son sentiment d'autres célébrités rabbiniques de Rome. Ceux-ci, sans regarder cette union comme tout à fait normale, opinèrent qu'il n'y avait pas lieu d'exiger le divorce. De Latas s'adressa alors au docte et célèbre R. Joseph Karo, de Safet, qui se rangea de son côté, réclama lui aussi le divorce, et menaça Kreskas de l'excommunication, s'il ne se soumettait pas. Il envoie à de Latas deux lettres successives à ce sujet.

Dans la première, après l'historique de la question

(1) Quelques rabbins, ignorant cette loi, avaient autorisé cette union.

(2) Voir Deutéronome, 2d, versets 5 et suivants.

religieuse, s'adressant ù de Latas lui-môme et aux rabbins du ressort d'Avignon, dont Carpentras dépendait, il s'exprima à peu près en ces termes : « En conséquence, vous , mes chers collègues, qui vous occupez de la loi, suivez ses commandements et avez pour mission de tenir la main à ce que l'on observe ses statuts, poursuivez et talonnez le plus énergiquement que vous pourrez ce Kreskas, afin (ju'il rompe son mariage illicite. S'il refuse d'obtempérer à vos instances, frappez-le d'anathôme et appelez sur sa tête toutes les malédictions recommandées par nos prédécesseurs. Les lundis et les jeudis de chaque semaine, vous ferez publier cet interdit à haute et intelligible voix dans les synagogues de toute la région, et de la sorte vous inspirerez de la crainte à tous les pécheurs qui seraient enchns à méconnaître les statuts de notre immortelle Thora. 3i cependant Kreskas persévère, vous nous en informerez aussitôt, et nous aussi nous ferons connaître dans tout le pays d'Israël l'anathème qu'il a mérité. Enfin, nous vous sollicitons à employer tous les moyens de rigueur dont vous disposez pour que Kreskas quitte cette femme. De notre côté, nous agirons de même. Et maintenant, salut à vous ; puissiez-vous voir réaliser les souhaits que nous et nos amis nous formons pour vous; nous demandons à Dieu de vous protéger, de

vous garder de la disetle et de la perséculion, et de vous amener bientôt dans sa terre sainte, Amen ».

Donné à Safet, le l.S Nissan de Tan du Monde 5320-15G0 ; Signé Karo; suivent encore dix autres signatures.

La seconde lettre de Joseph Karo est datée du 26 Nissan de l'an du monde 5322-1562; voici cette lettre :

« Aux représentants et guides vénérés de la sainte communauté d'Avignon et de son ressort, et principalement à ses honorés docteurs, salut ;

» Vous vous rappelez notre première lettre, écrite à rencontre d'un certain Kreskas, de Carpenlras, qui . a épousé la fdle de sa Clwloutza (helle-sreur visà-vis de laquelle il a procédé à la cérémonie du déchaussement), et qui a obéi, en cette circonstance, au sentiment de rabbins qui ont erré et mal interprété le cas, comme nous vous l'avons surabondamment prouvé alors. D'accord avec vous, nous avions intimé à cet homme l'ordre de quitter cette femme, bien que des enfants fussent nés de ce mariage, sous peine de mériter l'excommunication majeure, le bannissement et l'exclusion de la communauté entière d'Israël; ainsi le veut notre Loi. Il paraît que nonobstant notre décision personnelle, longuement motivée, ces mêmes rabbins l'engagent à demeurer avec sa femme et prêtent à notre opinion un sens qu'elle n'a pas. » Aussi, au nom de la justice divine et de la justice

humaine, nous excluons, bannissons, exécrons et maudissons ce Kreskas susmentionné ; qu'il soit banni de la communauté d'Israël et qu'il ne participe plus à aucun service divin. Ses fils ne seront pas circoncis; on refusera de l'enterrer, lui et les siens, dans le cimetière commun ; on considérera ses aliments et son vin comme impurs. Nous appelons sur sa tête toutes les malédictions contenues dans la Thora, si, dans le délai de trois jours, après signification de notre arrêt, il ne se rend pas à notre injonction et ne donne pas à sa femme la lettre de divorce. Quant à vous, sages d'Israël, agissez et poursuivez le délinquant jusqu'à ce qu'il s'amende. S'il persiste dans son égarement , — ce que nous ne souhaitons pas. Dieu le sait, — donnez-nous en avis, et nous ferons publier l'anathème dans toutes les synagogues, les lundis, les jeudis et les samedis de chaque semaine. S'il revient à de meilleurs sentiments, nous lui ouvrirons les portes de la synagogue et le regarderons de nouveau comme notre frère ». Donné à Safet, le 26 nissan 5322, Joseph Karo. Suivent neuf autres signatures.

Kreskas fut rebelle à cette sévère objurgation; il mourut environ un an après. Ses amis s'opposèrent à ce que l'on plaçât une pierre, en signe de lapidation, sur son cercueil, selon la prescription tamudique.

Cet anathème, rigide dans sa forme, sévère dans

ses conséquences, appelle quelques observations qu'il est bon de noter, en passant, avant de poursuivre cette étude.

D'abord, contrairement à ce qui a été recommandé plus haut (1), cet anathème devait être publié dans les synagogues, même le samedi et même les jours de fête, tant que sa cause n'aurait pas disparu. Ensuite la sévérité de cet interdit est d'autant plus surprenante, que le premier coupable n'était pas Kreskas, mais biens les rabbins qui avaient autorisé et béni cette union. Ce qui explique cette sévérité, c'est la grave atteinte portée par ce mariage, dans la pensée de Joseph Karo et de ses adhérents, à la pureté et à l'austérité des mœurs ; cette pureté était le plus bel apanage d'Israi'l et son titre réel à l'admiration des autres peuples ; on devait le conserver et le protéger envers et contre tous. On ne comprend pas l'obstination de Kreskas.

Dans le même dessein et à la même époque, du vivant de Joseph Karo, en 1548, on avait également fulminé l'anathème contre un homme qui, perdant tout sentiment de morale, s'était rendu coupable du crime contre nature, de la pédérastie, sur sa propre femme (2) ; il fut, dit-on, chassé de la Palestine, et,

(1) Voir page 112, une disposition contraire.

(2) Conf. la morale des jésuites, qui le permet : Dummodo in vas naturale revertatiir.

selon d'aulrcs, brûlé vif (1). ('e rclfichoraent des mœurs et cet oubli des lois naturelles faisaient aux rabbins une nécessité de sévir contre ceux qui les méconnaissaient. L'entêtement pourtant des délinquants leur imposa une certaine modération dans l'emploi de Tanatlième.

« De notre temps », disait un rabbin d'alors, R. Josué Falk Cohen, le pieux disciple de Rabbi Isserlés, « de notre temps , il n'est plus possible de punir de l'anathcuïie, même de graves méfaits. Nos sages devanciers ont également renoncé, le plus souvent, à celte arme , dans les questions de droit , pour faciliter au pécheur son retour au juste et à l'honnête (2). Agissons de même, ne maudissons et n'exécrons plus le coupable; ce serait le rendre plus rebelle encore à nos arrêts et plus obstiné dans sa faute. Aujourd'hui surtout, il faut adopter cette conduite ; il y a , malheureusement , des âmes impies et des cœurs endurcis qui prennent une joie maligne h accumuler honte sur honte. De plus, le coupable peut vouloir tirer vengeance de celui qui l'aura dénoncé, et nous aurions alors à déplorer une effusion de sang dont nous serions indirectement responsables (3) ».

(1) Voir Ilorowitz, sur les Beiccc Tables de l'Alliance, p. 100.

(2) Choschen-Mischpath 360-1 et 366-1 et 3.

(3) Voir la Derischa sur Yorè-Deah, 334, fin.

Celte pensée esl d'an sage, qui n'ignore pas les faiblesses (le la nature humaine ; elle repose l'esprit du lecteur, et le met en garde contre les jugements faux ou exagérés que l'on a osé porter contre les doctrines rabbiniques et contre leurs auteurs. On ne veut voir en eux que des fanatiques, quand, en maintes occasions, ils ont fait preuve d'une largeur de vues et d'une grandeur de caractère que nous souhaiterions à tous ceux qui dirigent, soit les affaires religieuses d'une communauté quelconque, — Israélite ou non Israélite, — soit les affaires civiles d'un pays. Sans doute, tous les rabbins n'ont pas toujours témoigné de ce sentiment, mais les exceptions, heureusement, sont rares; le Talmud, que l'on juge sans le connaître, et les autres livres rabbiniques, contiennent des sentences morales qui ne le cèdent ni en beauté ni en profondeur à celles d'aucune autre confession. Notre époque, libérale par excellence, ne l'est peut-être pas toujours au même degré que les docteurs de la synagogue. Ce n'est pas là une assertion vague; elle s'appuie sur des considérations et sur des faits (3).

En 1554, le pape Jules III, ennemi acharné des Juifs et de leurs doctrines, ordonna de brûler le Talmud, qui renfermait ces doctrines. Justement irrités de cette ordonnance et dans le dessein de se venger

(3) Voir notre Conclusion.

de leurs adversaires, les Israélites d'Ancône quittèrent cette ville et allèrent s'établir à Tesaro. Ils y furen accueillis avec bienveillance ; les habitants de Pesaro firent même' creuser un pont pour facilitera leurs nouveaux hôtes, le commerce d'exportation auquel ils se livraient. Flattés de cette attention déUcate, les Israélites donnèrent aux gens de Pesaro une preuve de leur reconnaissance. Les grands de toutes les communautés du Levant se réunirent en assemblée générale et décidèrent que l'on romprait les relations commerciales avec Aucune, et que toutes les afïaires seraient dirigées sur Pesaro. Ils mirent Ancône en interdit, et décrétèrent l'anathème contre le coreligionnaire qui n'obéirait pas à leur injonction. Cette résolution fut unanimement agréée. Cependant l'ordonnance de Jules III fut scrupulement exécutée : le Talmud fut brûlé.

Quelques armées après, plusieurs rabbins, réunis à Mantoue, formèrent le projet de réimprimerFouvrage principal de la Kabbale, le Zohnr{\). D'autres rabbins, prévoyant les dangers qui pouvaient naître de l'étude de cet ouvrage et persuadés que cette philosophie ou mieux cette science occulte à laquelle il fallait, pour la comprendre, avoir été initié dès le plus jeune âge, et que l'on devait toujours aborder avec la plus grande

(1) Voir Franck, la Kabbale.

circonspection, ne saurait produire que de fâcheux résultats pour le judaïsme ; d'autres rabbins, disonsnous , s'opposèrent vivement à la réimpression de cette œuvre capitale; ils déguisèrent leur véritable pensée sous les arguments suivants :

« Le Talmud, dirent-ils, a été brûlé ; le mémo sort n'attendait-il pas le Zo/mr? et alors, ô malheur ! nous aui'ions le triste spectacle de voir ses pages lacérées, jetées à tous les vents, traînées dans la boue, et le nom de Dieu, si souvent répété dans ce saint ouvrage, foulé aux pieds et lui aussi déchiré? Pour ce motif, n'est-il pas préférable de laisser dormir ce livre plutôt que d'en favoriser la publication ?

En agissant ainsi, ces rabbins semblaient, eux aussi, entrer dans les vues de ceux qui aimaient l'étude de la Kabbale, quand, à la vérité, ils ne cherchaient qu'à contrarier cette étude et qu'à parer d'avance aux dangers qui en pouvaient résulter pour la religion. Heureusement pour nous et pour l'histoire de la philoso phie, ces craintes ne furent pas partagées par tous.

» Un homme, doublement digne de notre reconnaissance, f^e Lattes, triompha de la résistance systématique de ses collègues et surveilla lui-même la réimpression de cet ouvrage important : c< Le fanatisme, » disait-il à ses contradicteurs, a fait son temps ; nous » pouvons bien espérer que le Talmud et le Zohar » n'auront plus à redouter un pareil sort, et ne seront

» plus coiulamnés par des rois ou des papes impies, » à (Hro brùlL-s. Si cepcndaiU, ce qu'à Dieu ne plaise, » le t'analismc devait se réveillera nouveau, pouniuoi, » si celte crainte devait prévaloii-, n';igirions-nous pas » de même pour la Bible et ne laisserions-nous pas, » sans le réimprimer, ce document de notre légiski- » tion et de notre histoire ? Et pourtant qui d'entre » nous oserait en entraver la publication et la pro- » pagalion? Conservons donc précieusement, et sans » le cacher, tout l'héritage de nos pores; montrons-le » au grand jour, car il constitue notre vrai titre de » gloire. Il ne nous appartient pas de dissimuler » notre drapeau et surtout de le déchirer nous- 3) mômes ».

Le Lattes poursuivit courageusement son œuvre en dépit de l'anathème que lancèrent les rabbins, ses adversaires, contre quiconque prêterait la main à fa réimpression du Zohar. Il déclaramôme cei anathème sans portée. Faisons honneur à de Lattes de cette énergique résolution: il a bien mérité du judaïsme et de la science.

ciiArrraE \[i.

AAATIIÈME CONTRE SPINOZA.

Plus nous avançons dans ce travail, et plus les difficultés s'accumulent et se pressent sous nos pas. Nous voudrions pouvoir arracher certaines pages de l'histoire juive et la montrer sans cesse sous un jour favorable ; historien fidèle, force nous est de relater tous les faits se rattachant à l'institution do l'anathème ; nous enregistrerons donc, sans nous y associer, les bulles lancées par les rabbins.

Dans le siècle que nous étudions, le fanatisme, ou mieux le zèle religieux des rabbins, ne connaît plus de limites. Sans doute, le danger que courait de nouveau la doctrine de la Bible, était grand et menaçait de s'étendre. Au lieu de conjurer le péril par des voies libérales, par de larges mesures, ils s'avisent de l'anathème contre un homme dont le génie honore l'humanité autant que le Judaïsme lui-même : nous avons nommé Spinoza.

Les doctrmes de ce philosophe sapaient, à coup

sûr, celles de la Bible et du Talmud, son commentaire. Mais les temps sont changés, le moyen-âge est passé ; il eût été préférable, dans cette circonstance comme dans toutes les circonstances semblables, dopposer à un système pbilosoplii(iue, un autre système philosophique ; il eût mieux valu renoncer à l'excommunication et laisser au temps le soin de faire justice des erreurs de Spinoza. Rappelons, avant de donner les termes de la bulle d'excommunication que s'attira Spinoza, la physionomie de l'époque et surtout de la Hollande, la patrie de notre philosophe.

Au xvir siècle (1), la Hollande, grfice à sa législation libérale, à ses nombreuses ressources scientifiques et littéraires, à ses curieuses bibliothèques, à ses presses hébraïques, les plus belles alors du monde entier, était un centre justement renommé de la science juive, et Amsterdam pouvait se glorifier, avec orgueil, d'être la métropole du judaïsme européen. Dans celte communauté, aussi pieuse qu'éclairée, maîtres et disciples, écrivains et lecteurs étaient animés d'un égal amour pour l'étude et la religion de leurs pères, et c'est cependant dans cette communauté et dans ce même siècle, que l'esprit du libre examen de-' vait se manifester dans toute sa force, et la tradition juive rencontrer ses plus passionnés adversaires.

(1) Voir Wogue, ibià, pages 311 et suiv.

Parmi les esprits forts de cette époque, dont quelques-uns ne craignirent pas de s'attaquer à la Bible elle-même, nous citerons les deux plus célèbres: Uriel Da Costa et Baruch Spinoza. Le premier, jurisconsulte à Porto, dans le Portugal, né d'une famille néo-catbolique, fut tour à tour catholique zélé et fervent Israélite ; il s'enfuit en Hollande, où il abjura publiquement le christianisme, tomba plus tard dans le scepticisme et l'incrédulité, eut de violents démêlés avec les juifs elles catholiques d'Amsterdam, s'attira plusieurs fois les anathèmes de la synagogue pour cause d'hérésie, et termina, par le suicide, en 1647, une existence inquiète et malheureuse ; un peu avant de mourir, il avait composé une histoire de sa vie, sous le titre de Exemplar humanx vitse (1). Baruch Spinoza naquit à Amsterdam, en novembre 1632, d'une famille de juifs portugais, marchands honnêtes et aisés, qui le firent élever avec soin. Instruit dans la science talmudiqu*? par le rabbin Saiil Morlara, puis dans les humanités par le célèbre médecin François vander Ende, il se plut surtout à méditer les écrits d'ibn Ezra et le Guide de Maimonide. Ces ouvrages firent sur lui une impression profonde, et, après l'avoir initié aux spéculations critiques et métaphysiques, le conduisirent finalement à douter

(1) Jost, III, page 200.

des vérités religieuses qu'on lui avait enseignées. La philosophie, cl surtout la méthode de Descartes, qu'il adopta, achevèrent et lixérent pour jamais en lui cette révolution intellectuelle. Son scepticisme, hautement exprimé, consterna ses coreligionnaires qui, appréciant sa valeur et jaloux de conserver un tel génie à la synagogue, employèrent, à cet effet, tous les moyens possihles : douceur, persuasion, offres brillantes, puis enfm les menaces et la violence. Désespérant de le ramener, les rabbins se décidèrent à F excommunier publiquement. Spinoza s'éloigna d'Amsterdam, rompit toute relation avec ses coreligionnaires, changea son prénom de BarucU en celui de Denedict ou Benoit, et alla vivre dans une retraite obscure, près d'Amsterdam, suffisant à ses besoins avecle produit des verres d'optique qu'il fabriquait, et consacrant tous ses loisirs à la méditation. Plus tard, il se retira à Leyde, et enfin à Lastage, où il mourut en février 1677, d'une phtisie pulmonaire.

Cartésien d'abord, nous l'avons dit, il s'était bientôt créé une philosophie indépendante et était arrivé à formuler une conception aussi vaste que désolante, aussi hardie que stérile, qui porte son nom et qui Ta rendu immortel » .

Ce n'est pas le lieu d'exposer ici(l) la doctrine phi-

(1) Voir Franck, Dictionnaire philosophique, h Tarticle Spinoza. Voir surtout Emile Saisset. Spinosa, sa vie et ses œuvres.

lûsophique de Spinoza ; ce qui nous intéresse, c'est sa conduite religieuse ; ce sont surtout les anatlièmes que lui valurent ses conceptions.

Encore une fois, les rabbins, ses contemporains, ne respectèrent pas, en Spinoza, le libre examen, qu'il personnifiait si magistralement. Ils ont fait, on Ta vu, de nombreuses et pressantes instances auprès du philosophe rebelle ; ils eussent désiré conserver au Judaïsme celle remarquable figure, et ils en étaient fiers pour Israël. Ils ont échoué dans leurs tentatives et ont décrété contre lui la bulle suivante (i) :

ce Bulle d'excommunication contre Baruch d'Espinoza, lancée le 6 du mois d'Ab, — août, — l'an du monde 5416 = 1656 de l'ère vulgaire.

» Les membres du conseil religieux à la communauté d'Amsterdam et autres communautés d'Israël;

Connaissant depuis longtemps les opinions subversives et les ouvrages de Baruch d'Espinoza, nous avons essayé, par tous les moyens en notre pouvoir, en lui faisant toutes sortes de promesses, de détourner notre coreUgionnaire de sa mauvaise voie. Nous n'avons pu réussir. Remarquant aussi que ses hérésies devenaient chaque jour plus grandes et plus manifestes, par la publication successive de ses écrits ;

(1) Cette bulle, écrite en espagnol, fut traduite en allemand, par le docteur Philipsohu. Nous la traduisons, à notre tour en ayant sous les yeux le texte de Philipsohu.

ayant d'autre part des témoignages d'hommes dignes de foi, attestant la manière d'agir de cet homme, nous avons résolu, après avoir mûrement rélléchi et obtenu rassenliment des sages, Chachamin, de notre communauté, de mettre le dit Spinoza en anathème, de le séparer ainsi du peuple d'Israël en fulminant contre lui l'anathème, dans ces termes : Avec l'appui des anges et des suints, nous excommunions, chassons, maudissons et exécrons Baruch d'Espinoza, avec le consentement du conseil religieux d'Amsterdam et de toute notre sainte communauté. Nous agissons de la sorte en présence de nos saints livres et des G13 commandements y renfermés; nousl'anathématisons, comme fit Josué à l'égard de Jéricho; nous le maudissons, comme fit le prophète Elie vis-à-vis des enfants, en appelant sur lui toutes les malédictions inscrites dans notre code sacré ; qu'il soit maudit le jour, qu'il soit maudit la nuit ; qu'il soit maudit pendant son sommeil et pendant qu'il veille ; qu'il soit maudit à son entrée et qu'il soit maudit à sa sortie : Veuille l'Eternel ne jamais lui pardonner ; veuille l'Eternel allumer contre cet homme toute sa colère et déverser sur lui tous les maux mentionnés dans le livre de la Loi ; que son nom soit effacé dans ce monde et dans l'autre, qu'il soit anéanti lui-même et qu'il plaise à Dieu de le séparer de toutes les tribus d'Israël en l'affligeant de toutes les malédictions.

Pour vous qui restez altaclics à rEtcrncl, notre Dieu, soyez bénis. Prenez tous, la résoUitiou de n'avoir avec Spinosa ni relation écrite ni rapport verbal, de ne lui rendre aucun service, de ne pas demeurer sous le même toit que lui, de ne pas l'approcher même, à une dislance de quatre coudées, et surtout de ne lire aucun de ses écrits ».

Spinoza, ne tint aucun compte de cet interdit ; il le considéra sans valeur, et, comme on l'a vu, quitta Amsterdam; il accepta l'excommunication sans protestation tout d'abord, mais ne garda pas toujours cette ligne de conduite.

Bayle prétend qu'il rédigea sa protestation en espagnol, et qu'on en retrouve la substance dans un chapitre de son traité Ihéologico-politique. Il y a, en efl'et, dans ce traité, plusieurs endroits où il conteste à une église quelconque le droit d'excommunication ; mais Spinoza confond toujours le droit avec le fait.

« Tant que l'Etat reconnaîtra, dans son sein, une société religieuse qui se gouverne elle-même, il serait absurde de lui enlever tout droit disciplinaire sur les membres qui la composent. L'excommunication est une de ces lois dont la critique peut bien attaquer les formes ou l'application injuste, mais dont elle ne saurait méconnaître l'importance, une fois la question posée d'une Eglise reconnue et de membres

qui voiulraient vivre, en son sein, pour mieux fouler aux pieds les r^gleme.ils qui la font subsister (1) ».

Ajoutons enfin que les prôtres des autres religions excommuniùrent, eux aussi, Spinoza, quand ils eurent lu son traité théologico-politique. Spinoza, en effet, ruinait, par son système, toutes les religions révélées.

A cette même époque, Hérissait à Smyrne une secte nouvelle, le sabbatéisme; elle tirait son nom de son fondateur Sabbataï Zebi, né à Smyrne en 1641 . Sabbataï avait une imagination très exaltée; la lecture duZohar et des autres écrits cabalistiques avait vivement impressionné cette nature ardenle. A peine âgé de seize ans, il s'annonçait comme prophète, et quelque temps après, comme le Messie attendu par Israël.

Le nombre de ses partisans fut très grand, et l'on compte des adeptes de sa doctrine jusqu'au commencement de notre siècle. Les rabbins, ses contemporains, le sommèrent de se présenter devant eux et d'abjurer ses prétentions ridicules et en môme temps dangereuses pour l'unité de la foi juive ; il refusa, et fut mis en anathème, lui et tous ceux qui avaient embrassé sa doctrine .

Les rabbins furent môme d'une sévérité outrée contre Zébi ; ils promirent,selon un usage en vigueur alors dans la Turquie, d'absoudre celui qui consen-

(1) Bayle, Dictionnaire philosophique, à l'article Spinoza.

tirait, fut-ce par un meurtre, à débarrasser le judaïsme d'un ennemi aussi dangereux. Personne ne voulut se charger de ce soin ou mieux de ce crime.

Cependant Sabbataï vit chaque jour sa secte se recruter de membres nouveaux et des personnes très influentes se ranger sous sa bannière. En présence des progrès constants de cette secte, les rabbins de rOrient et de l'Occident se réunirent et lancèrent un nouvel et plus terrible anathème — anathème collectif — contre tous les adhérents de Zébi. Ils agirent de même contre la secte des piétistes(l),— Chacidim —, qui naquit en 1750 et subsista également jusqu'à nos jours.

C'était alors une véritable maladie de l'époque ; des hommes exaltés étaient possédés de la manie de prédire la venue du Messie ou prétendaient être euxmêmes le Messie annoncé par les prophètes de la Bible. L'exemple de Zébi était contagieux. Un certain M. H. Luzatto, de Padoue, né en 1707, fut également en proie à cette manie.

La lecture de la Kabbale, plus que jamais en honneurà ce moment, favorisait ce courant ; il était indispensable de l'arrêter et même d'étouffer en leurs

(1) Voir, pour tous les détails relatifs à ces deux sectes, VHistoire des Juifs, de Just, 3* volume, pages ] 57, 160, 163, 171, 177. 202 et suivantes.

germes ces tendances qui pouvaient, à la longue, devenir l'occasion d'un nouveau schisme en Israël et créer à la religion juive de sérieux embarras avec les religions voisines et principalement avec le christianisme.

D'autres rabbins encore, ChayimMalach,de Pologne, Néhémie et liayun, de Safet, et même le docte Jonathan Eibenschiitzer, de Prague, adoptèrent avec enthousiasme le sabbatéisme et épousèrent avec passion les doctrines erronées ou exagérées de la Kabbale. Leurs collègues, partisans d'une foi rationnelle, combattirent à outrance ces sectaires nouveaux, ces cabbalistes modernes, et les excommunièrent.

L'anathème contre Luzatto et ses imitateurs était parti de l'Italie; mais les rabbins de Francfort, de Hambourg, d'Altona, de Glogau, d'Amsterdam et de nombreuses autres localités y souscrivirent bientôt.

Nous ne pouvons nous associer à cette mesure ; les rabbins , mieux informés , auraient dû laisser s'effondrer d'eux-mêmes ces systèmes fantaisistes dans lesquels le surnaturel tenait une si large place; bâtis sur des hypothèses , sur de pures chimères, ces systèmes ne pouvaient longtemps durer. Ils auraient dû surtout suivre cette ligne de conduite envers des collègues égarés dans leurs spéculations, mais se conformant strictement et en tous points, aux rites et aux pratiques de la religion sinaïque.

l/anatliôme leoiil de larges applications en Orient, et il a conserve, même dans notre siècle, en Algérie et au Maroc, toute sa vigueur et toute sa force des premiers temps. Les communautés d'Andrinoplo, de Trikala^, de Larisse; celles de Thessalonique et d'autres localités s'en servirent, les unes pour favoriser le comme rce de leurs coreligionnaires, victimes de la jalousie d'autres Israélites ; les autres, pour sauvegarder la morale en interdisant, par exemple, h un fiancé, de rester seul, avant la cérémonie du mariage, avec sa fiancée.

Certaines communautés enfin se virent dans l'obligation de frapper de l'analhème majeur des juges qui, notoirement, se laissaient corrompre par l'une ou l'autre des deux parties en présence ; ces juges oubliaient, dans l'exercice de leurs fonctions, les principes les plus élémentaires du droit et du juste, et s'appuyaient sur les règles d'une casuistique qu'ils tourmentaient à leur gré , pour déclarer permis ce qui était défendu et défendu ce qui était permis (1). Cette situation préjudicialjle à l'honneur du Judaïsme irrita le pieux rabbin de Prague, R. Eiiezer Landau. Dans une lettre que l'on a conservée, il fustigea, en 1755, comme elle le méritait et en des termes énergiques, cette corruption honteuse et criminelle.

(1) Sur [les décisions prises dans les communautés de l'Orient, voir R. J. C. Loew, tome III, page 120.

— uo —

m: La génération présente, disait-il, est dans un état bien misérable ; elle possède, il est vrai, des hommes versés dans le Talmud et rompus à la casuistique. Appelés à juger un cas religieux dont la solution est douteuse, ils ne consentent à prêter le concours de leurs lumières qu'autant qu'on les paiera d'abord en beaux deniers comptants : d'autres prennent des allures d'bommes instruits ; mais les hypocrites , ils savent, les premiers, que leur science religieuse est bien légère pour donner à leur arbitrage tout le poids et toute la valeur désirables (1)».

Dans les temps modernes, en 1854, et toujours en Orient, on fulmina l'anatbème contre les écoles fondées, dans ce pays, par les Israélites de la France. « L'anatbème », dit le célèbre voyageur Romanelli, dans ses Voyages au Maroc , « l'anatbème est le « bouclier en même temps que le glaive de la sottise « humaine; il est la foudre qui ravage la vigne du Seigneur ».

Le docteur Frankel , sous la puissante et généreuse impulsion de la pieuse femme, Elisa Hertz, de Berlin, avait fondé, en 1856, à Jérusalem, un hôpital pour les enfants infirmes ; il y avait annexé une école. Ignorant les bienfaits de l'instruction que leur appor-

(1) Voir Eliezer Landau, S^^ volume de ses iîesponsa et Eben- Haezer, 36.

tait le noble voyageur, les rabbins de Jérusalem employèrent tous les moyens pour entraver l'exécution de cette œuvre éminemment utile ; voulant détourner leurs conciloyens Israélites de la fréquentation de cet établissement, ils anathématisèrent en même temps le docteur Frankel et rétablissement lui-même ; ils menacèrent de cette peine quiconque s'y rendrait, en dépit de leur défense Cette bulle que nous croyons inutile de rapporter dans toute sa crudité (1), est conçue en des termes sévères, et dévoile, dans la forme comme dans le fond, une époque relativement barbare et arriérée. La civilisation de l'Occident n'a pas encore pénétré cette région, et l'on ne se dirait pas en plein xix^ siècle.

Les rabbins de Jérusalem voyaient, dans la fondation de cette école, une œuvre foncièrement impie ; ils craignaient, pour eux et pour les enfants de leur communauté qui suivraient les cours de l'école, les atteintes de l'incrédulité et de l'athéisme ; ils ne voulaient pas laisser fréquenter, à leurs jeunes coreligionnaires, une école où l'on enseignait autre chose que l'hébreu, c'est-à-dire la Bible, le Midrasch ou le Talmud; toute autre étude était profane et devait être écartée.

(1) EUe ressemble à celles que nous avons rapportées plus haut contre Spinoza.

Le tlocleur Frankelse soucia peu de cet anathème; il poursuivit sa mission civilisatrice et fut, grâce à sou initiative, le vrai précurseur de cette grande et belle association, rAlliance Israélite universelle, qui, par la création de ses nombreuses écoles en Orient, a triomphé du fanatisme des juifs de ces contrées, ruiné leurs préjugés et les a fait bénéficier, malgré eux, des avantages de la civilisation occidentale. Aujourd'hui encore, elle prodigue à ces populations l'instruction, et fait pénétrer, parmi elles, le souffle libéral des temps modernes.

Vers 1763 déjà, l'empereur de Russie, Pierre III, de IIolstein-Gottorps, se mêlant de l'administration intérieure des communautés Israélites, avait défendu aux rabbins de son empire de mettre en anathème qui que ce soit et pour quelque motif que ce fût ; il avait aboh, par un ukase, Tanathème mineur et Tanathème majeur. Le rabbin contrevenant à ce décret impérial, était non-seulement passible d'une amende de cinquante ducats, mais encore révoqué de son emploi.

Cette immixtion de l'autorité dans l'administration des intérêts juifs se continua depuis, et tout le monde sait que Napoléon I^r, lorsqu'il réunit, en 1807, le grand Sanhédrin, fit prendre aux rabbins et aux notables qui composaient cette assemblée, la décision suivante ; Un ou une Israélite pourra, sans mériter

— us -

l'anathème, contracter un mariage avec une personne étrangère à son culte.

Ici s'arrête la nomenclature des principaux anatlit?mes qui ont été décrétés dans le Judaïsme.

CriAriTRE XIII.

l'excommunication chez les autres peuples.

Il nous paraît utile, avant de donner notre conclusion, de dire un mot de l'excommunication chez les autres peuples, et particulièrement de l'excommunication chrétienne, qui se rapproche le plus de la nôtre.

Tous les peuples, ou mieux toutes les communions, ont employé cette arme, arme terrible. « Imaginez, dit quelque part un auteur' moderne, imaginez un terrorisme moral, un 93 spirituel, qui tient l'anathème en permanence suspendu sur les âmes des suspects. On peut dire que l'échafaud des révolutionnaires modernes est peu de chose en comparaison de ce glaive de l'excommunication, qui jetait l'homme, le roi, hors du sein de l'humanité et de Dieu, pour ce monde et pour l'autre. Un abîme s'ouvrait où le plus brave ne savait à quoi se prendre ; la terre etle ciel se retiraient, l'enfer seul restait. Ainsi, tandis qu'il n'est pas rare que des hommes courent avec joie à l'échafaud, ne parle-t-on de personne qui ait pu soutenir jusqu'au

— 1 iG —

bout, sans chanceler, l'interdit de Grégoire VIT, l'excommunication en général » !

La Grèce connaissait rexcommunication et en distinguait aussi trois sortes. Ces excommunications étaient toujours rendues pul)liques. La première excommunication, ou mieux le premier degré de Tanatlième excluait le coupable de tout commerce avec ses parents ; le deuxième, le privait de participera toute assemblée religieuse ; il se voyait interdire l'entrée des temples, la présence aux sacrifices ; par le troisième degré enfin, on défendait à qui que ce fut de donner l'hospitalité au coupable ; on ne pouvait le recevoir à sa table ; on lui refusait le pain et le sel, ces signes matériels de l'hospitalité.

Nous nous bornerons, pour l'excommunication en Gaule , à rapporter les paroles de César dans ses Commentaires (1) : « Chez les Gaulois, dit cet auteur, la plus rigoureuse punition infligée par les druides, est de défendre la communion de leurs mystères à ceux qui ne veulent pas acquiescer à leurs jugements. Les hommes atteints par cette interdiction passent pour scélérats et pour impies; chacun fuit leur contact et leur entretien. S'ils ont quelque démêlé, on refuse de leur rendre justice; on les exclut des charges et des dignités, et ils meurent sans qu'aucun honneur leur soit rendu ».

(1) Commentaires de César, livre III.

Chez tous les peuples, l'idée dominante est la même: priver le contrevenant, chez les uns, plus longtemps, chez les autres, moins longtemps, de la participation aux cérémonies religieuses, du bénéfice du culte public.

Rien de semblable dans le judaïsme; le temple n'est pas fermé au coupable, qui reste toujours Israélite et qui, en cette qualité, "peut prier avec ses frères. En sera-t-il de même déjà, dès les premiers temps, dans le christianisme ? Point du tout. Mais avant d'envisager la question de l'excommunication dans l'Eglise, faisons une remarque préliminaire.

Le christianisme, est-il besoin de le redire, est né du judaïsme; un abîme pourtant les sépare dans la question de l'excommunication.

Le judaïsme n'a jamais appelé et n'appellera jamais l'anathème sur des personnes étrangères à son culte ; le christianisme, par son principe égoïste: Hors de l'Eglise, point de salut, excommunie en masse tout ce qui n'est pas chrétien, et lui dénie d'avance tout droit à la vie future. Se croyant chargée par Dieu ou par Jésus de faire entrer dans la communion des fidèles tous les hommes, s'affirmant l'unique possesseur de la clef des deux, selon la parole du Maître à l'apôtre Pierre, l'Eglise ne néglige rien pour faire revenir à elle ceux qui l'ont abandonnée, et pour appeler à elle ceux qui n'ont pas encore embrassé sa

doctrine; aucun moyen ne lui répugne, et nous savons les Ilots de sang qu'a fait verser cette volonté de sauver des Ames, malgré elles. Lorsqu'elle échoue dans ses tentatives, l'Eglise anatliématise. On connaît la maxime plus large de nos docteurs : « Les justes de toutes les nations ont droit à la vie éternelle ».

L'excommunication dans le christianisme est fondée sur le fait suivant : Lorsqu'il donna la clef des cieux auxapùtres, J.-C. leur accorda, parla même, le droit d'excommunier.

L'anathème était fort répandu dans les premiers âges de l'Eglise: les quatre évangiles, les actes, les diverses épîtres de Saint Paul en font foi (1).

Les causes de l'excommunication peuvent se réduire à trois chefs, savoir : l'erreur, le crime et la désobéissance. Tout d'abord, comme dans le judaïsme, onne recourait à l'anathème que pour des causes spirituelles, pour réprimer des délits religieux ; plus tard encore, comme dans le judaïsme, toute espèce de délits sera puni de l'anathème, et l'on n'en reconnaît qu'un seul. Ce n'est que vers le troisième siècle qu'on établira trois degrés dans l'anathème; anathème majeur, anathème mineur et anathème ferendi juris.

(1) Conf. saint Luc, 6-22 ; saint Jean, 9-22, 12. 42, 16, 2 et 15, saint Mathieu, 18-16 et 17. Actes, XII-10 ; 1 Corinthiens, 5-5 et suivants.

— liO —

Il y en a bien encore deux autres d'une espèce particulière, l'une médicinale, l'autre mortelle. La première s'adressait aux pénitents et durait pour eux jusqu'à ce qu'ils eussent satisfait aux conditions imposées pour leur repentance; la seconde atteignait les pécheurs scandaleux; on appelait sur leur tète une mort prompte et extraordinaire. On trouve cette excommunication décrite dans les écrits deSynésius (1), évèque de Plolémaïs ;né vers 370 -H vers 4.31). « Voici ce que l'église de Ptolomaïs déclare à toutes les églises ses sœurs, répandues sur la terre :« Qu'on interdise à Andronic et à Thoan, et à leurs associés, tous les temples et toutes les maisons religieuses; que tous les particuliers et tous les magistrats se gardent d'habiter avec eux sous le même toit et de manger à la même table ; que les clercs surtout ne les saluent point pendant leur vie et ne prennent point part à leur convoi funèbre. Si l'on vient à mépriser quelque part cette sentence, comme portée par une petite église, le mépris sera regardé comme un schisme, et tous les prêtres et évoques de ce lieu seront traités comme Andronic et Thoan ».

Ainsi, l'excommunication mineure avait pour conséquences l'exclusion du coupable des cérémonies religieuses, la privation des grâces et des bienfaits

(1) Lettres de Synésius.

résultant, pour le fidèle, de la célébration du culte public. Nul ne devait le recevoir à sa table, ni manger à la table de Texcommunié, sous peine de tomber, lui aussi, sous le coup de l'anathcme. On faisait connaître la sentence aux églises principales de la chrétienté, et cette sentence, une fois prononcée selon les règles de la discipline, généralement reçues, toutes les églises traitaient le contrevenant comme anathème jusqu'à ce qu'il ait reçu l'absolution. Enfin l'excommunié était déclaré indigne et exclu de tout commerce avec les membres de l'Eglise. Il n'y avait pas de grandes formalités pour prononcer ou pour lever cette excommunication ; il en est tout autrement de l'excommunication majeure.

Nous suivons toujours, dans cette relation, M. le professeur Fessier (1).

Quand, malgré la défense qui lui en était faite, l'excommunié entrait dans l'église ou même s'il passait devant elle, l'église, à sa vue, se voilait de deuil ; les chants cessaient, l'orgue restait muet, et les cloches, silencieuses ; le sanctuaire se fermait devant lui ; le prêtre quittait l'autel, interrompait son ministère et attendait qu'il fût éloigné pour reprendre le chant de ses cantiques.

« On lisait la sentence de l'excommunication à la

(1) Der Kirchenbaan.

lueur des flambeaux et dans le plus sombre appareil, afin d'inspirer de la terreur aux fidèles. Quand l'officiant ou l'évoque, suivi de douze prêtres en surplis, tenant cbacun une lampe à la main, prononçait les lugubres paroles de l'excommunication, ces douze prêtres renversaientleurs flambeaux et en éteignaient la flamme sous leurs pieds : terrible image de la vie spirituelle qui s'était éteinte dans l'âme du condamné.

» Le condamné perdait, en outre, le droit de recevoir aucun sacrement, excepté celui du repentir, qui lui rouvrait alors les portes de l'église, comme le ferait le baptême à l'égard d'un non-chrétien. S'il mourait anatbème , on ne l'enterrait pas selon le rite de l'Eglise, et il ne pouvait être déposé à côté d'autres croyants. — L'homme frappé d'anathème, comme le suicidé, a une place à part : — aucune prière, aucune messe n'est dite en son honneur. Toute personne qui entretenait des relations avec l'excommunié majeur, était punie de la même peine ».

Pour compléter ces données sur l'excommunication chrétienne, disons que l'excommunication lancée contre un prince, déliait vis-à-vis de lui ses sujets du serment de fidélité, et si les sujets refusaient d'obéir au pape qui avait mis le prince en anatbème, ils étaient frappés de ce même anathème. Dans tout le royaume alors, les prêtres cessaient leur ministère, et toutes les cérémonies religieuses étaient suspendues.

L'excommunication latx sentcntix ou ferendijuris est l'excommunication portée contre une collectivité de personnes sans en désigner nommément aucune. C'est une excommunication en usage dans un cas douteux, où l'on ne peut appliquer ni l'excommunication majeure, ni l'excommunication mineure.

Il nous est impossible de consigner, dans ce travail, les nombreux anatlièmes lancés par l'Eglise catholique; nous rappelons, pour mémoire, la nouvelle levée de boucliers occasionnée par les décrets du mois de mars, et aussi le peu d'effet que produisirent ces anathèmes sur ceux qui en furent l'objet. Ces faits sont trop récents pour que nous nous y arrêtions.

coisrci-.TJSioisr :

Voici tout d'abord les remarquables considérations de Mendelsolin (1) sur l'anathème ; elles ont leur place dans ce travail. Ces considérations sont dictées par une grande âme et inspirées par un noble cœur :

« Le droit d'interdire quelqu'un, dit-il, ainsi que le droit d'exiler un concitoyen, que s'arroge souvent le pouvoir public, sont tous deux foncièrement contraires à l'esprit de la religion.

« Anathématiser, exclure, écarter un frère qui veut élever son cœur avec le mien vers la Divinité, quel droit exorbitant ! La religion ne permet pas de sévir ni de punir de la sorte, et l'on oserait, en son nom, refuser cette consolation à celui qui y est sensible I On prend exemple sur la loi naturelle.

Toute société, affirme-t-on, ayant le droit d'exclure, pourquoi la société religieuse n'aurait-elle pas ce privilège ? A quoi je réponds : la société re-

(1) Voir Jérusalem, 1" chapitre, et aussi sa Préface au salut d'Israël, par Manassé, fils d'Israël.

ligieuse fait exception à la rùt^^e commune. « Kx- « dure un dissident, dit un sage ecclcsiasli(]ue de «c cette ville (Dessau), lui fermer les portes de l'Eglise, « c'est vouloir défendre à un malade l'entrée de la « pharmacie ».

On ne saurait d'avantage excuser l'anallième au point de vue strict de la théologie. Toute société, dit-on encore, a le droit d'exclure un de ses memhres; mais ce principe n'est vrai qu'en faveur des sociétés qui se sont constituées d'elles-mêmes , organisées à leur gré et établi, selon leurs convenances, les statuts et les règles qu'elles voulaient établir. Mais dans une société qui a été formée et organisée par une autorité supérieure à tous ses membres, le droit d'exclusion ne saurait être exercé qu'avec l'assentiment nettement exprimé de Celui (1) qui détient celte autorité supérieure. Un régiment, par exemple, bien que composant également une société, ne se permettrait pas de chasser de ses rangs un soldat, sans l'asentiment particulier du chef de corps.

Les sectes des Pharisiens, desEsséniensetc, étaient des associations librement organisées, qui s'étaient donné tels statuts qui leur convenaient ; elles exerçaient donc un droit incontesté en excluant de leur sein les membres qui ne consentaient pas à se confor-

(1) Dieu.

mer aux règles convenues. Mais le judaïsme, lui, est une société, organisée par Dieu, une société qui a reçu directement et sans intermédiaire, de l'Être souverain, et ses lois et ses normes. « Vous me serez à moi un royaume de pontifes, dit Dieu à Moïse, une nation sainte ; ce sont là les paroles que tu répéteras aux enfants d'Israël (1).

Sans doute, Dieu a donné aux chefs d'Israël et à ses juges, aussi longtemps que ce peuple possédait sott indépendance nationale, le droit et le pouvoir de réprimer le contrevenant, selon la gravité de sa contravention, soit par la ilagellation, soit même par la mort ; mais nulle part il n'a parlé de l'excommunication. Et si cette peine est mentionnée dans le Pentateuque : elle est un droit que Dieu seul s'est réservé. Voici, en effet, ce que nous lisons dans la Sainte-Ecriture (2). « lit si le peuple du pays ferme les « yeux sur le crime de cet homme qui a donné de sa « postérité à Moloch, et ne le fait pas mourir, je tource nerai moi (l'Eternel) ma face contre lui et contre sa « famille, et je re^rawc/iemi, du milieu de leur peuple, € lui et tous ceux qui se prostitueront à Moloch. Et la « personne qui se tournera — pour les consulter — • vers les devins ou les magiciens, pour se prostituer

0) Exode, 19, 6.

(2) Lévit, 20, V. 4,5 et 6.

« derrière eux, je tournerai ma face contre elle et je la « retrancherai du milieu de son peuple. — De peur « qu'il y ait parmi vous (1) un homme ou une femme, « une famille ou une tribu dont le cœur se détourne de « l'Eternel notre Dieu, pour aller adorer les divinités <r de ces nations (païennes) ; de peur qu'il y ait parmi « vous un germe, une racine de fiel et d'amertume, « l'Eternel ne consentira pas à lui pardonner, mais sa « colère s'allumera contre lui, sa jalousie sera éveillée, « et elles tomberont sur sa tête toutes les malédictions a contenues dans ce livre ; et l'Efernel effacera son « nom de dessous les cieux ; et l'Eternel le séparera, « pour son malheur, de toutes les tribus, selon toutes « les malédictions écrites dans le livre de la Thora — Qui donc, dans le Judaïsme, pourrait et voudrait prendre sur soi la terrible responsabdité de se mettre aux lieu et place de l'Eternel ?

Le judaïsme est un Temple saint, dont les principaux éléments constitutifs sont sortis de la main de Dieu. Alors même que cent générations et plus se seraient vouées à son culte et auraient contribué à le parer et à l'embellir, qui oserait ainsi arguer da droit de propriété et pourrait mettre un autre à la porte de ce Temple ? Et quand l'un dit : « Je suis à 6 l'Eternel, quand l'autre s'appelle du nom de Jacob,

(1) Dent., 29, V. 17-19-20.

« quand un troisième écrit de sa main : à VEtemel! « et se fait gloire du nom d'Israël (1), nous devons leur « souhaiter à tous la bienvenue et accueillir indistinctement ceux qui se pressentent au nom de Dieu. Dieu seul, qui sait tout, peut faire le départ. »

Soit, dira t-on, l'exclusion du judaïsme est impossible, mais l'exclusion d'une communauté particulière n'est-elle pas un droit de cette communauté ?

Une communauté, en effet, s^établit dans un endroit déterminé ; elle a le droit de s'organiser à son gré et de poser les règles qui lui conviennent pour son maintien. N'est-elle pas une société comme toute autre société formée par des hommes? Ainsi donc, dit-on, c'est cette communauté particulière qui a la faculté d'exclure de son sein le pécheur et de le mettre en anathème. Cela encore n'est pas légitime. En premier lieu, l'analhème n'a jamais été envisagé de cette façon; il est toujours lancé dans l'intention de considérer comme excommunié, par toutes les communautés, rhomme qui l'aurait simplement été par la communauté où il demeurait. En second lieu, il faut encore remarquer que les établissements, tels que la synagogue, le cimetière et autres, ne sont pas la propriété exclusive d'une certaine communauté, mais doivent être considérés comme établissements de

(2) Isaïe, 44, v. 5.

culte, et, à ce litre , appartenir à tous les partisans de la religion juive (jui veulent en faire usage.. Aussi le Talmud (1) défend-l-il aux communautés d'aliéner jamais leurs synagogues, si ces synagogues peuvent être fréquentées par des personnes étrangères à ces communautés. De quel droit alors une communauté refuserait-elle à un coreligionnaire l'entrée dans son temple et l'enterrement dans son cimetière » 7

Nous désirerions fort nous associer au sentiment si énergiquemeiu affirmé par Mendelsolin ; mais en jetant un regard en arrière et en examinant avec soin le chemin que nous avons parcouru, depuis les premiers âges du Judaïsme jusqu'à nos jours, nous sommes obligé de reconnaître que l'institution de l'anathème était nécessaire et même indispensable dans la société juive, telle que la firent les circonstances malheureuses qu'elle eut à subir.

Dispersion de ses membres aux quatre coins du monde ; oppression physique, morale et religieuse; sectes nombreuses au début, naissance et propagation du christianisme ; velléité, chez les uns, de convertir la religion en une philosophie ; tendance, chez les autres, de donner libre carrière à l'imagination, et de créer ainsi un mystérisme énervant et qui mutile la nature humaine ; relâchement des mœurs

(l)Megilah, 26 a.

et par dessus tout iiidillérence religieuse, chu(jue jour grandissante; voici la situation que trouvèrent les premiers docteurs juifs et leurs successeurs.

En présence de tant d'éléments divers et disparates, se heurtant et se combattant les uns les autres et pouvant aboutir à la ruine du Judaïsme, il était urgent de resserrer plus étroitement les liens de la fraterni'.é Israélite et de grouper autour d'un drapeau unique, la Thora, tous les adeptes de la croyance juive. Les chefs religieux comprennent leur mission et se mettent résolument à l'œuvre pour ne pas laisser se perdre, entre leurs mains, le dépôt qui leur a été confié ; privés de toute arme civile et politique, ils créent l'analhème qui n'a, on l'a vu, qu'une portée religieuse ; ils restent dans le domaine que la Loi religieuse leur a départi et ne font, au reste, que constater, par un arrêt ou par une sentence pubhque, une infraction commise à celle loi religieuse et morale dont ils sont les défenseurs.

D'ailleurs, les avantages qu'ils obtiennent de celle création nouvelle sont immenses ; nous nous bornons à les résumer.

Grâce à leur fermeté virile et inébranlable, Israël voit disparaître et s'évanouir avec le temps, les opinions et les tendances qui divisaient et éparpillaient ses forces devant l'ennemi commun ; il peut lutter avec avantage contre le christianisme, ne pas se

— iGO —

laisser absorber par lui, rester lui-môme et, nous l'avons dit, conserver son dogme de l'Unité de Dieu, pur de tout alliage ; grftce aux rabbins encore, des esprits égarés reviennent à une compréhension plus droite et plus juste de l'Ecriture Sainte ; les droits de la raison sont respectés, mais ceux du cœur ne seront pas négligés ; l'équilibre sera maintenu entre la raison et le cœur ; à la première, la liberté d'examen ; à l'autre, cette nourriture indispensable et fortifiante que donne seul le sentiment religieux. L'anatbème encore a aboli la polygamie chez les juifs, scellé plus intimement l'union conjugale, entravé le divorce, favorisé le faible, protégé la veuve et l'orphelin, et plus que tout cela, rendu Israël inattaquable, fait de lui un corps compact , un faisceau indissoluble et rallié autour de Timmortel dogme du Sinaï, les Israélites insensibles aux influences étrangères, aux séductions des partisans des autres religions. L'existence du peuple juif, on l'a dit et répété partout, est aujourd'hui encore un miracle ; ce miracle, nous sommes fiers de le proclamer, est l'œuvre de nos premiers docteurs qui n'ont pas reculé devant l'application d'une peine qui, par ses services éminents, est digne, sinon de tout notre respect, du moins de toute notre admiration.

Certes, ce beau tableau a aussi ses ombres : nous avons déploré et nous déplorons l'abus qu'on a fait

de l'anathème, nous avons regretté et nous regrettons Texcommunication lancée contre Maimonide et ses ouvrages, l'excommunication dirigée également contre Spinoza ; nous avons jugé, avec la sévérité qu'elle méritait, la conduite de nos chefs religieux d'alors ; nous avons fait remarquer, chaque fois que l'occasion s'en présentait, leur aveugle fanatisme. Mais il faut bien le dire, leur fanatisme est-il plus sévère, plus rigide, et par conséquent plus condamnable que le fanatisme politique, en vigueur aujourd'hui encore, dans presque tous les pays ?

Que font, en effet, les gouvernements despotiques vis-à-vis de l'homme qui n'épouse pas toutes leurs opinions politiques ou qui, par la parole ou par la plume, cherche à saper les institutions existantes ? Ils voient en lui un ennemi dangereux qu'il faut écarter, un obstacle, qu'à tout prix il faut supprimer et anéantir, et alors, armés d'un pouvoir vlont souvent ils abusent étrangement, les représentants de ces gouvernements, sans tenir compte des intérêts, des affections de famille, de l'âge même de celui en qui ils reconnaissent un coupable, mettent celui ci en exil. L'exil, en matière politique, n'est autre chose, à la vérité, que l'anathème dans le domaine religieux ; la cruauté môme de l'exil est plus grande que celle de l'anathème.

On arrache violemment le dissident à sa famille, à

— Krl —

ses afïaires, h son foyer, à sa patrie ; on le transporte dans un climat inclt^ment et malsain, où bien souvent il trouve la mort; trop souvent aussi cet exil entraîne fatalement la ruine d'une famille qui perd, en Texilé, son bras nourricier.

Nous ne nous étendrons pas sur ce sujet de peur d'en trop dire et de donner à ce travail un caractère qu'il n'a pas et ne saurait avoir. Le lecteur suppléera aisément à notre silence.

Ces quelques considérations suffisent à indiquer que l'anatlième religieux n'est pas plus irrationnel, ne l'est même pas autant que l'exil politique; que ce qui s'est fait dans le Judaïsme pour le protéger et le prémunir contre ses ennemis, se pratique également dans d'autres mUieux.

Toute société a le droit et le devoir d'exclure de son sein quiconque gêne sa marche et contrarie ses aspirations; peu importe le caractère, religieux ou laïque de cette société. Mais, pour ce qui regarde la société civile ou laïque, la contradiction est flagrante. Doit-on et peut-on vraiment considérer aujourd'hui comme les ennemis de cette société civile, des hommes qui demain , parce que le gouvernement aura changé de dénomination, de monarchique sera devenu républicain, seront regardés comme les plus chauds partisans et les plus fervents défenseurs d'une société qu'ils étaient accusés de vouloir miner la

veille ■? Dans la société religieuse, rien de semblable. La religion, dans ses dogmes, est wne, im/nwrtt/e dans ses principes; ses ennemis d'un jour seront toujours ses ennemis, à moins qu'ils ne reconnaissent leurs fautes , auquel cas elle leur ouvre largement ses portes. On ne peut donc incriminer nos docteurs qui, unis dans un même sentiment louable, ont usé de rigueur vis-à-vis des récalcitrants, cherclié à les éloigner du reste des fidèles, ou plutôt se sont efforcés, par Tintimidation, à les ramener au milieu d'eux.

Au demeurant, le cœur humain est ainsi fait; qu'il s'agisse d'une société civile ou d'une société religieuse, il s'allie avec qui lui est favorable, repousse qui lui est nuisible, écarte qui lui est antipathique. Aussi, quel que soit le milieu, nous assisterons aux mêmes faits et nous constaterons les mômes errements.

Aujourd'hui cependant, par suite du courant libéral qui sillonne notre époque, on est revenu à une compréhension plus juste de la liberté civile et de la liberté religieuse ; Tanathème n'a plus la même rigueur ni le même sens qu'à l'origine ; il n'isole plus celui qu'il frappe, d'avec ses coreligionnaires ; voici bientôt près d'un siècle qu'il n'a plus été appliqué, en Europe, même pour réprimer de graves délits religieux.

Pourtant on ne saurait, comme le prétend à tort,

croyons-nous, Mendclsohn, refuser ii une communauté d'agir, par tel ou tel moyen en son pouvoir, contre l'un do ses membres qui ne voudrait pas l'aider, dans la mesure de sa fortune, à acquitter les dettes qu'elle aurait contractées dans l'intérêt général, ni contribuer à la soulager de ses charges, quelquefois onéreuses. Des charges, toutes les communautés en ont effectivement. Elles sont tenues de payer leurs fonctionnaires de divers ordres, tels que Rabbin, Ministre-officiant, bedeau, etc.; elles sont tenues de faire les frais du culte qui souvent s'élèvent à des sommes importantes, de satisfaire aux besoins de leurs pauvres ; elles sont tenues enfin d'acquérir un terrain qu'elles affectent et au Temple et au cimetière. De quel droit osera-t-on contester à une communauté, ou à ceux qui en sont les représentants attitrés et élus par la majorité, la faculté de priver des avantages qu'ils accordent à tous les membres de cette communauté, celui qui se refusera à payer sa quote-part ? Ces représentants de la communauté n'ont pas à leur service des lois civiles qui les autorisent à mettre le récalcitrant en demeure d'acquitter cette quote-part ; ils ne peuvent pas s'adresser à la justice; force leur est donc de tenir au réfractaire ce langage : « Puisque tu t'obstines à ne pas nous aider à acquitter les charges qui nous échoient annuellement, tu ne pourras, jusqu'au paiement intégral de ton imposition, bénéficier des avan-

tages que nous faisons à chacun des membres de notre communauté ».

On ne lui interdit pas l'entrée de la Synagogue, mais il ne saurait participer aux honneurs — Milzvuth — du Temple, ni sa famille réclamer pour lui, à son décès, son inhumation dans le cimetière commun, quand celui-ci est la propriété exclusive de la communauté.

Cette punition est ce qu'on appelle la mise du rèfractaire à Vlssour ; le terme, on le voit, a changé et aussi la chose. Vlssour ne comporte plus l'exclusion de celui qui se l'attire, et personne ne songerait à rompre des relations avec le réfractaire , ni ne se ferait scrupule d'en nouer de nouvelles.

En Orient, où la civilisation n'a pas encore pénétré si avant la société juive, l'anathème est toujours en vigueur, comme dans le principe ; mais il suffit du repentir verbal du coupable pour en suspendre les effets, et même dans ce pays, sa durée légale n'est plus de trente jours.

En un mot, si l'anathème a fait un peu de mal, s'il a été, un peu par suite des circonstances, un peu aussi par esprit d'imitation de ce qui se pratiquait dans le christianisme, largement décrété par nos docteurs, le mal est compensé pas le bien qu'il a produit: par lui, la situation du Judaïsme s'est sensiblement améliorée. Ses adeptes sont restés les défenseurs d'une

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idée qui, un moment, semblait à la veille de disparaître de la scène du monde et qui, par la mCûe énergie, par la virile résolution de nos rabbins, subsiste encore dans toute sa pureté et dans toute sa grandeur; cette idée, c'est le monothéisme, l'béritage de Moïse et le patrimoine de la maison de Jacob.

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