‹ Histoire de l'expansion coloniale des peuples européensChapitre 119 sur 173 · CONQUETE DES PHILIPPINES · texte numérisé non relu

CONQUETE DES PHILIPPINES

du monde à les persuader de leurs intentions pacifiques. Cependant les missionnaires augustins réussirent à convertir un certain nombre d'indigènes, entre autres le roi Tupas, qui donna sa fille en mariage à un noble castillan.

Tandis que se poursuivait ainsi l'évangélisation, qui pour les Espagnols était le corollaire de toute colonisation, Legaspi explorait les îles voisines. Il découvrit l'ile de Panay et aborda à celle de Luçon, où il pensa fonder un établissement. Mais, après une victoire remportée sur les indigènes, le mauvais temps le força à se rembarquer et l'entreprise fut remise à une époque ultérieure.

Legaspi reçut bientôt des dépêches du roi lui donnant l'ordre de prendre possession des îles Philippines en son nom (2 1 juin 1569). Il prit alors les mesures nécessaires pour fonder une ville à Cebu ; il distribua des terres à tous ceux qui en firent la demande avant une date déterminée. Cinquante Espagnols furent les premiers habitants de la nouvelle cité, qui fut organisée sur le modèle des autres établissements de ce genre; elle fut baptisée du nom de Ciudad del Santo Nombre de Dios (i). On construisit un petit fort pour la protéger contre toute attaque de l'extérieur. Legaspi fit appareiller alors pour se rendre à Luçon. Il quitta Cebu le 15 avril 1570. En cours de route, il confia à un religieux, le frère Alonso Ximenez, et à quelques soldats le soin de prendre possession de l'île Masbate. Il s'empara lui-même de l'île de Mindoro, où il imposa aux indigènes un tribut annuel, qu'il étendit ensuite à toutes les autres dépendances. Arrivé à Luçon, il ne rencontra aucune résistance et, désirant procéder à la conversion des habitants, il invita quelques chefs à lui rendre visite. Il les exhorta à accepter la religion chrétienne, afin de cimenter l'alliance qu'il venait de conclure avec eux. Sur une baie superbe, il fit construire la ville de Manille, future capitale de l'archipel.

La conquête de Luçon fut poursuivie par le capitaine Juan de Salcedo, neveu de Legaspi ; il parcourut les contrées de la Laguna et de Camarines, puis celles du nord de l'île, Zambales, Pangasinan et les deux territoires d'Ilocos. La hâte qu'il

(1) J. MoNTERo, Historia gênerai de Filipinas, t. I (1895), p. 29.

3l8 LES GRANDES PHASES DE L'eXPANSION

mit à la conquête de l'île, prouve que la soumission n'en était que nominale (i). Dès le mois de septembre 1572, Salcedo retourna à Manille, où il apprit la mort de son parent et protecteur Legaspi, survenue le mois précédent. Comme le dit Montero, Legaspi n'a pu que jeter les premiers fondements de la colonisation des Philippines (2 ).

Le champ de l'influence espagnole s'agrandit bientôt, mais elle resta toute superficielle et se restreignit aux zones côtières des îles principales. D'ailleurs les Espagnols eurent à se défendre à un moment donné contre les Chinois. En 1574, le pirate Li-ma-hong apparut à la tête de 62 jonques dans les eaux de Manille. Il attaqua la ville à deux reprises, mais fut repoussé grâce à la vaillance des défenseurs.

L'activité coloniale des Espagnols aux Philippines se concentra tout entière dans l'évangélisation des indigènes. Outre les Augustins qui accompagnaient Legaspi, on vit arriver successivement les Franciscains en 1577, les Dominicains en 1587 et les Récollets en 1606. Les missionnaires ne trouvèrent dans la plupart des îles aucune dynastie, aucune caste religieuse assez puissante pour s'opposer à leurs efforts. Mais ils rencontrèrent une vive résistance de la part des Mahométans établis dans la grande île de Mindanao. Pedro de Acuiïa de Figueroa avait essayé d'opérer la conquête de l'île; il avait même reçu de la couronne la concession du territoire de cette île pour un certain nombre d'années. Il ne réussit qu'à s'emparer d'une partie de Mindanao. La population mahométane fit un retour offensif et força les garnisons espagnoles à quitter les forts qu'elles occupaient. Alliés aux habitants de Jolo, ceux de Mindanao poursuivirent les Espagnols sur mer et leur infligèrent des pertes considérables.

(i) Les principaux documents relatifs à la colonisation des Philippines se trouvent dans la Coleccion de documentos ineditos relatives al desciibrimiento..., t. II et III et dans Blair et Robertson, The Philippine Islands (i4ç3-iSo3). Cleveland, igo3 (les huit premiers volumes de cet ouvrage en cours de publication comprennent les documents de i^gS à i5g3).

(2) Les Philippines se trouvaient dans la sphère d'influence portugaise. Ce n'esi qu'en 1750 que le Portugal renonça officiellement à cet archipel ainsi qu'à celui des Mariannes.

l'empire colonial a la fin du XVI^ SIECLE 319

Pendant ce temps les Espagnols eurent à soutenir la guerre contre les Hollandais. Ce ne fut qu'au prix de grands sacrifices et de pénibles efforts que l'Espagne garda les positions acquises aux Philippines et elle dut bientôt renoncer à l'espoir d'enlever au Portugal les fameuses îles à épices. Les Philippines perdirent dès lors toute valeur et ce ne fut pas tant le gouvernement espagnol que l'Église d'Espagne qui tint à les garder.

A la fin du XVP siècle, l'empire colonial espagnol avait presque atteint sa plus grande extension (i). Il ne fut guère l'objet d'attaques de la part de puissances étrangères. Dans les Antilles qui n'avaient été que faiblement colonisées, il y eut bien quelques tentatives de corsaires et de flibustiers étrangers, mais elles n'entamèrent pas le domaine de la colonisation espagnole. Les Antilles étaient d'ailleurs peu estimées à cause du manque presque complet de produits précieux (2). Si elles furent si souvent visitées par les corsaires, c'est qu'elles offraient de grandes facilités pour le commerce de contrebande avec les colonies continentales de l'Espagne, notamment pour la traite illicite des esclaves.

Philippe II dut renforcer sa marine pour défendre son empire

(ij En iSyô, Juan Lopez de Velasco, cosmographe et historien attaché au Conseil des Indes, publia une description du domaine colonial de la Castille : Geografia y descripcion iiniversal de las Indias (éditée par Zaragoza). Les renseignements qu'il donne sont très intéressants : il énumère environ deux cents cités ou villes, dont une centaine dans l'Amérique du Sud, et il estime la population générale des établissements espagnols, y compris les fermes et les plantations, à environ 160.000 habitants dont prés de 4.000 encomenderos ou détenteurs de commanderies. Il y avait dans les Indes espagnoles huit à neuf mille villages d'Indiens : environ un million cinq cent mille de ceux-ci payaient le tribut. Comme les Indiens astreints au paiement du tribut étaient tous ceux âgés de i5 à 60 ans, on peut évaluer la population des Indiens plus ou moins soumis à près de 5 millions. — Les renseignements de Velasco sont puisés à des sources officielles, rapports de gouverneurs, etc., et se rapportent à l'année 074.

(2) Le nombre des colons y était peu considérable: en 1574, il n'y avait à Espagnola qu'un millier d'Espagnols répartis en dix établissements; la ville de Saint-Domingue ne comptait que 1200 Espagnols alors que quelques années auparavant il y en avait plus de 1700. Cuba n'avait que 240 Espagnols, répartis en sept villes et une cité ; la population espagnole à Santiago était descendue d'un millier aune trentaine d'habitants. Porto-Rico et la Jamaïque avaient vu le nombre des colons également diminuer. (Velasco, Geografia y descripcion... de las Indias, pp. 94 à 134.)

colonial. Les incursions de corsaires devinrent de plus en plus fréquentes. En 1568, J. Hawkins et F. Drake s'emparèrent de Vera-Cruz et livrèrent un combat à la flotte espagnole commandée par le vice-roi, Martin Enriquez de Almansa. Celui-ci ne réussit à débarquer que grâce à la ruse et il parvint alors à vaincre ses ennemis. En 1572, Drake tenta vainement de s'emparer de Nombre de Dios et de Panama et dut se contenter de piller les côtes. Mais c'est surtout à partir de 1585, lorsque la guerre éclata entre Philippe II et Elisabeth, que les attaques des corsaires anglais devinrent plus dangereuses. Cette année même, Drake dirigea une flotte de 23 navires, montée par 2.500 hommes, vers les Indes occidentales : il pilla entre autres les villes de Saint-Domingue et Cartagena, détruisit l'établissement de San Augustin en Floride et s'en retourna avec un immense butin enlevé aux flottes et aux établissements espagnols. De pareilles expéditions se renouvelèrent presque tous les ans jusqu'à la mort d'Elisabeth (1603). Raleigh fit quelques tentatives pour installer des établissements en Guyane (1595, 1597 et 1616) : il essaya même de pénétrer à l'intérieur de ce pays. Mais il échoua. L'empire colonial de l'Espagne ne fut donc pas entamé avant le XVIP siècle. En dehors des îles Philippines, il ne s'étendait que dans les Indes occidentales. Les Indes orientales restèrent le domaine de la colonisation portugaise, même pendant l'annexion du Portugal à l'Espagne (1580-1640).

Page 1