CHAPITRE PREMIER
Bonaparte et le Directoire. — Préparatifs de Texpédition.
(An VI. — 1798.)
La situation de la république avait changé; une seule campagne venait de replacer la France à la tété des nations ; et la ligue des rois de FEurope^ vaincue à Montenotte , à M illésimOfà Castiglione, terrassée, après une lutte de trois jours , aux champs d^Arcole , avait été
obligée de subir le traité de Campo-Formio ; la révolution était sanctionnée par des signatures royales; la monarchie et la démocratie venaient , pour ainsi dire , de contracter ensemble. L^enthousiasme que ce triomphe fit éclater dans les diverses parties de la France ne peut se décrire ; ce fut une commotion électrique qui frappa au même instant tous les cœurs : la nation en masse se leva spontané-* ment pour saluer le héros vengeur de la patrie.
Il était noble et touchant ce spectacle d^un peuple entier pressé autour de celui qui avait conquis la victoire et sauvé la liberté! Bonaparte était alors à peine âgé de vingt-huit ans ; au sortir de Pécole , il avait battu les vieux généraux de PEurope; la routine militaire avait pâli devant les conceptions de son génie ; il entrait dans la carrière , et du premier pas il avait atteint le but.
Au milieu de Tivressè universelle , le Directoire paraissait inquiet , soucieux; il ordonnait
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des réjouissances , et tremblait ; seul il ue prenait point dé part aux fêtes préparées par ses soins. Eh ! comment ce goufernement , abandonné de Topinion , aurait-il envisagé avec calme Thomme nouveau qui nïarchait poussé par la faveur publique ? Il sentait toute sa faiblesse en face de ce géant ; une élévation si rapide était le présage de sa chute.
De-là , des dehors de confiance et des démêlés secrets : les directeurs soupçonnaient Bonaparte dVmbition, celui-ci les accusait d^in* gratitude ; Taigreur se mêla aux discussions , et quelquefois même la menace.
On dit que le projet de la conquête de PEgypte naquit de cet état d^hostilité; une expé-dition lointaine délivrait le gouvernement de ses craintes , en même temps qu^elle ouvrait à Inactivité du général une vaste carrière ; mais ce n'est là qu^une conjecture , et il est certain que, long-temps avant ^Bonaparte avait tourne son attention vers cette contrée. Durant les
négociations de Campo-Formio , il avait fait Tenir de Milan tous les livres de la bibliothèque Ambroisienne relatifs à FOrient, et Ton remar* qua que les marges étaient surchargées de notes aux pages qui traitent particulièrement de PÉgypte. Peut-être pressentait - il déjà les embarras de sa position , et voulait - il , en cherchant la victoire sous d^autres climats y rassurer le Directoire , sans laisser . reposer Padmiration des Français ; son ambition s^immolait à la nécessité du présent dans Tintérèt de Favenir.
Quoi quMl en soit ^ lorsqu^il communiqua son plan aux chefs du pouvoir , ils s^empressèrent de Fadopter. A la vérité, Bonaparte fit ressortir avec chaleur tous les avantages de Fentreprise : la possession de FÉgypte procurait à la France une riche colonie , servait dVntrepôt au commerce de FInde , et portait un coup mortel aux relations des Anglais avec cette partie du monde. Les sciences et les
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beaux-arls ne devaient pas moins en profiter que la politique : nous allions être maîtres de la contrée qui fut le berceau des connaissances humaines.
Le gouvei^nement se hâta de donner des ordres pour rassembler dans le golfe de Lyon toutes les troupes nécessaires à rembarquement; le 5 mars 1798 (i5 ventôse an VI),. Bonaparte reçut lui-même la lettre suivante :
<( Vous trouverez ci-jointes , général , les ex- » péditions des arrêtés pris par le Directoire >i exécutif, pour remplir promptement le n grand objet de Farmement de la Méditer^ *» ranée; vous êtes chargé en chef de leur » exécution. Vous voudrez bien prendre les n moyens les plus prompts et les plus sûrs.
» Les ministres de la guerre , de là marine et » des finances sont prévenus de se conformer » aux instructions que vous leur transmettrez )» sur ce point important dont votre patrio- )» tisme a le secret , et dont le Directoire ne
» pouvait mieux confier Pexécution qu^à Totre » génie et à votre amour pour la vraie gloire.
» Signé : Reveillerb-Lepeaux ^ )» Merlin y P. Barras. »
Jamais Bonaparte ne déploya plus de vigi* lance et de talent que dans les soins qu^il ap*porta aux préparatifs de Pexpeditionj il se multipliait par son infatigable activité : de PariS) ses ordres dirigeaient tous les mouvemens de Famiée vers les ports de la Méditerranée; noti**seulement il pourvoyait dWance aux moindres besoins des troupes de terre, mais encore il s^occupait des plus petits détails de la flotte qui devait les transporter, et en même temps il adressait des notes au gouvernement, des instruclions aux généraux sous ses ordres, et organisait un corps de savanis et id^'artistes destinés à explorer les antiquités de FEgypte ; il écrivait pa^r jour plus ^de TÎngt dépéebes.
En moins dé deux mois, trente-six mille hommes de toutes les armes se trouvèrent réunis dans différens ports de France et dltalie, prêts à s'embarquer au premier signal:
Toulon était le centre de ces préparatifs immenses. Parmi le» généraux subordonnés à Boiiiapartê , oa remarquait ceux qui compo*salent Tètat-^major général deTarmëe : Berthîer, DesaiX) Kléber,Menôu, Bon, Régnier ^ Vàubc^is, du Muy, Dumas, Lannes, Murât, Verdier, Damas , Lanussé 9 Vial, Zayonscheck, ^amppn , Mire^ur, Lecleïc et Davoust. Le général Caffarelli Dufalga commandait Varme du génie; Dommartin, Fartillerie. Le service de santé était sotis la direction de Larrey et de Desgenettes.
Cette réunion extraordinaire de troupes ne laissait pas que de donner lieu à bien des conjectures : quoiqu'i^n grand nombre d^agens connussent le but de tant d'apprêts , le secret avait été gardé avec une fidélité rare ; Fa venir
était couvert d'un voile impénétrable. On croyait en Angleterre que la mission de cette escadre était de débloquer les vaisseaux ren« fermés à Cadix; en France on pensait que toutes ces forces devaient être destinées à opérer une descente sur le territoire britannique. Mais Pincertitude renaissait à Taspect de ce corps nombreux de savans qui étaient comme attachés à Tarmée ; plusieurs membres de rinstîtut national accompagnaient Pexpéditioii; et des hommes déjà distingués leur étaient adjoints : Monge, Denon^ Costaz^ Fourier, BerthoUet, Geoffroi , Dolomieu , et d'*autres que nous aurons occasion de nommer, devaient exploitei^ les mines fécondes que TEgypt.e offre à Pastronomie , à la physique , à la chimie, à la botanique, à Farchéologie , à toutes les sciences; pour ce qui est de Thistoire, Bonaparte allait leur en faire.
d'égyp-te.