‹ Histoire de l'expédition d'Egypte et de SyrieChapitre 31 sur 32 · FIN · texte numérisé non relu

FIN

Le Moniteur du mois de frimaire , an VII 9 contrent sur l'Egypte une pièce très-curieuse , que nous n'avons pas cru devoir incorporer àxoAX Histoire de V Expédition, parce que plusieurs raisons prouvent jusqu'à l'évidence qu'elle n'est point authentique; mais, comme elle est pleine d'intérêt et qu'elle reproduit parfaitement les moeurs superstitieuses de la contrée et la politique de Bonaparte ) nous pensons être agréables au public , en l'insérant ici dans son intégrité : la rareté de ce morceau est un motif de plus qui nous détermine à le transcrire.

« Entrevue de Bonaparte,memhre de f Institut nationai, général en chef de Vannée d^ Orient, et de plusieurs muphtis et imans ^ dans V intérieur de la grande pyra^ mide, dite Pyramide de Chéops,

Ce jourdliui , a 5 thermidor de l'an YI de la république française , une et indivisible j répondant au a8 de la lune de Méharem , l'an del'liégyre iai3y le général en chef ^ accompagné de plusieurs officiers de l'état-major de l'armée et de plusieurs membres de l'Institut national , s'est

SgO NOTE,

transporté à la grande pyramide , dite de Chéops, dans. Tintérieur de laquelle il était attendu par plusieurs muphtis et imans, chargés de lui en montrer la construction intérieure. A neuf heures du matin il est arrivé avec sa suite , sur la croupe des montagnes de Gizeh y au nord-ouest de Memphis. Après avoir visité les cinq pyramides inférieures * , U s'est arrêté avec une attention particulière à la pyramide de Chéops , dont les membres de l'Institut ont à Finstant déterminé, par des mesures trigo-r nométriques , la hauteur perpendiculaire.

Cette hauteur s'est trouvée être d'environ i55 mètres ( plus de 465 pieds ) , ce qui est près du double de celle 4es monumens les plus élevés de l'Europe ^»

Le général et sa suite , ayant pénétré dans l'intérieur de la pyramide , ont trouvé d'abord un canal de cent pieds

I L*auteur de Y Expédition d'Egypte ^ daas son septième cha-. pitre, n*a parlé que de quatre pyramides, quoique ces monumens soient en plus grand nombre : il a cru devoir négliger les moins importantes. Au même lieu, se trouve aussi le fameux Sphinx dont tous les voyageurs ont donné la description.

a Cette assertion n'est pas exacte : la flèche de Strasbourg, qui est le monument de l'Europe le plus élevé, a 4^8 pieds 4 pouces, ou a peu près i38 mèti?es de hauteur y compris la croix. Saint- Pierre de Rome, au-dessus de la croix, a 4^1 pieds d'élévation, ou à peu près i36 mètres. On vçit donc qu'il n'y a que 17 mètres de diflTérence entre la pyramide de Chéops et la flèche de Strasbourg. Voyez à ce sujet les mesures des principaux édifices de rEurope , consignées dans les voyages d'Italie , par M . de Lalande, édition de 1789, tome 4? page 60 et suivantes.

de long et de trois pieds de large , qui les a conduits par une pente rapide vers les salles qui servaient de tombeau au Pharaon qui érigea ce monument. Un second canal fort dégradé , et remontant vers le sommet de la pyramide , les a menés successivement sur deux plates-formes , et de-là à une galerie voûtée , de la longueur de 1 1 8 pieds, aboutissant au vestibule du tombeau. C'est une salle voûtée y d'environ 17 pieds de lopg, sur 1 5 de large, dans un des murs de laquelle on remarque la place d'une momie, qu'on croit avoir été l'épouse du Pharaon.

On voit , dans cette salle , la trace des fouilles faites avec violence par les ordres d'un calife arabe , qui fit ouvrir la pyramide , et qui croyait que ces lieux recelaient un trésor. L'effet des mêmes tentatives se remarque dans une seconde salle perpendiculaire à la première ^ et plus haute de cent pieds , où l'on croit qu'était le corps du Pharaon..

Cette dernière salle , à laquelle le général est enfin parvenu, est à voûte plate, et longue de trente-deux pieds , sur seize de large et dix-neuf de haut. On ignore ce que les Arabes spoliateurs découvrirent dans ce sanctuaire dé la pyramide ; le général n'y a trouvé qu'une caisse de granit , d'environ huit pieds de long , sur quatre d'épaisseur , qui renfermait sans doute la momie du Pharaon. Il s'est assis sur le bloc de granit , a fait asseoir à ses côtés les muphtis et imans , Suleiman , Ibrahim et Muhamed, et il a eu avec eux, en présence de sa suite , la conversation suivante :

Bonaparte. Dieu est grand, et ses œuvres sont merveil-

leuses : voici un grand ouvrage de main d'hommes! Quel était le but de celui^qui fit construire cette pyramide?

SuLEiMAN. C'était un puissant roi d'Égjpte , dont on croit que le nom était Ghéops. Il voulait empêcher que des sacrilèges ne vinssent troubler le repos de sa cendre.

B. Le grand Cyrus se fit enterrer en plein iair pour que son corps retournât aux élémens. Penses-tu qu'il ne fit pas mieux? le penses-tu?

S. ( s'inelinant, ) Gloire à Dieu, à qui toute gloire est

due.

B. Honneur â Allah ! Quel est le calife qui a fait ou-< vrir cette pyramide et troubler la cendre des morts ?

MuHAMBD. On croit que c'est le commandeur des eroyans, Mahmoud, qui régnait il y a plusieurs siècles , à Bagdad ; d'autres disent le renommé Aaron - Raschild ( Dieu lui fasse paix ) , qui croyait y trouver des trésors ; mais quand on fut entré par ses ordres dans cette salle , la tradition porte qu'on n'y trouva que des momies , et sur le mur 9 cette inscription en lettres d'or : « L'impie commettra l'iniquité sans fruit y mais non sans remords. »

B. Le pain dérobé par le méchant remplit sa bouche de gravier.

M. ( s'inchnant. ) C^est le propos de la sagesse.

B. Gloire à Allah! il n'y a point d'autre Dieu que Dieu^ Mohamed est son prophète, et je suis de ses amis .

S. Salut de paix sur l'envoyé de Dieu; salut aussi sur toi, invincible général , favori de Mohamed.

B. Muphti, je te remercie. Le divin Coran fait les dé-.

NOTK. 3g3

lices de mon esprit et l'attention de mes yeux ; j'aime le prophète, et je compte, avant qu'il soit peu, aller voir et honorer son tombeau dans la ville sacrée ; mais ma mission est auparavant d'exterminer les Mameloucks.

Ibrahim. Que les anges de la victoire balaient la poussière sur ton chemin , et te couvrent de leurs ailes. Le Mamelouck a mérité la mort.

B. Il a été frappé et livré aux anges noirs , Moukir et Quarkir. Dieu, de qui tout dépend, a ordonné que sa domination fut détruite.

S. Il étendit la main de la rapine sur les terres , les moissons , les chevaux de T'Ëgypte...

B. Et sur les esclaves les plus belles , très-saint muphti. Allah a desséché sa main. Si l'Egypte est sa ferme, qu'il montre le bail que Dieu lui a fait; mais Dieu est juste et miséricordieux pour le peuple.

Ib. O le plus vaillant entre les enfans d'Issa ' ! Allah t'a fait suivre de l'ange exterminateur pour délivrer sa terre d^Égypte.

B. Cette terre était livrée à vingt-quatre oppresseurs rebelles au grand-sultan , notre allié ( que Dieu l'entoure de gloire ) , et à dix mille esclaves venus du Caucase et de la Géorgie. Adriel , ange de la mort , a soufflé sur eux, nous sommes venus , et ils ont disparu.

M. Noble successeur de Scander * , honneur à tes

^ Jésus-Christ.

3 Alex^ndrÇi.

armes invincibles , et à la foudre inattendue qui sort du milieu de tes guerriers à cheval * I

B. Crois- tu que cette foudre soit une œuvre des enfans des hommes? le crois-tu? Allah l'a fait mettre en mes mains par le génie de la guerre.

M. Nous reconnaissons , à tes œuvres , Allah qui t'envoie; serais-tu vainqueur , si Allah ne Tavait permis? Le Delta et tous les pays voisins retentissent de tes miracles.

B. Un char céleste montera , par mes ordres , jusqu'au séjour des nuées , et la foudre descendra vers la terre le long d'un fil de métal, dès que je l'aurai commandé.

S. Et le grand serpent, sorti du pied delà colonne de Pompée , le jour de ton entrée triomphante à Scandérieh* , et qui est resté desséché sur le soc de la colonne , n'est-ce pas encore un prodige opéré par ta main?

B. Lumières des fidèles , vous êtes destinés à voir eneore de plus grandes merveilles , car les jours de la génération sont venus.

Ib. La divine unité te regarde d'un œil de prédilection, adorateur d'Jssa , et te rend le soutien des en fans du prophète.

B. Mohamed n'a-t-il pas dit : Tout homme qui adore Dieu , et qui fait de bonnes œuvres, quelle que soit sa religion, sera sauvé? »

ScLEiMAN, MuHAMED, Ibbahim (^ensemble, en s'iticli" nant. ) Il Ta dit.

^ L'artillerie volaDte qui a beaucoup étonné les Mameloucks. ^ Alexandrie.

B. £t si j'ai tempéré , par ordre d'en haut , Torgueil du vicaire d'Issa , en diminuant ses possessions terrestres , pour lui amasser des trésors célestes , dites , n'était-ce pas pour rendre gloire à Dieu , dont la miséricorde est infinie ?

M. (J*M/i air interdit.^ Le muphti de Rome était riche et puissant ; mais nous ne sommes que de pauvres muphtis.

B. Je le sais : soyez sans crainte ; vous avez été pesés dans la balance de Baltazar , et vous avez été trouvés lé-<^ gers. Cette pyramide ne renfermait donc aucun trésor qui vous fut connu ?

S. ( les mains sur V estomac, ) Aucun , seigneur. Nous le jurons par la cité de la Mecque.

B. Malheur et trois fois malheur à ceux qui recherchent les richesses périssables, et qui convoitent l'or et l'argent semblables à la boue !

S. Tu as épargné le vicaire d'Issa , et tu l'as traité avec clémence et bonté.

B. C'est un vieillard que j'honore (que Dieu accomplisse ses désirs y quand ils seront réglés par la raison et la vérité î ) mais il a le tort de condamner au feu étemel tous les Musulmans , et Allah défend à tous l'intolérance.

Ib. Gloire à Allah et à son prophète qui t'a envoyé au milieu de nous pour réchauffer la foi des faibles , et rouvrir aux fidèles les portes du septième ciel.

B. Vous l'avez dit , très-zélés muphtis , soyez fidèles a Allah y le souverain maître des sept cieux merveilleux , h Mohamed y son visir, qui parcourut tous ces cieux dans

une nuit. Soyez amis des Francs , et Allali , Mohamed et I les Francs vous récompenseroiit.

Ib. Que le prophète lui-même te fasse asseoir à sa gauche ^ le jour de la résurrection , après le troisième son de la trompette.

6. Que celui-là écoute qui a des oreilles pour entendre. L'heure de la résurrection politique est arrivée pour tous les peuples qui gémissaient sous l'oppression. Muphtis , imans , muUahs , derviches , kalenders , instruisez le peuple d'ftgypte , encouragez-le à se joindre à nous pour achever d'anéantir les beys et les Mameloucks. Favorisez le commerce des Francs dans vos contrées, et leurs entreprises pour parvenir d'ici à l'ancien pays de Brama. Offirez-leur des entrepôts dans vos ports , et éloignez de vous les insulaires d'Albion ^ maudits entre les enfans d'Tssa ; telle est la volonté de Mohamed. Les trésors , l'industrie et l'amitié des Francs, seront votre partage , en attendant que vous montiez au septième ciel , et qu'assis aux côtés des houris aux yeux noirs, toujours jeunes et toujours pucelles, vous vous reposiez à l'ombre du Laba^ dont les branches o£friront d'elles-mêmes aux vrais Musulmans tout ce qu'ils pourront désirer. ->

S. (^s* inclinant, ) Tu as parlé comme le plus docte des mullahs. Nous ajoutons foi à tes paroles ; nous servirons ta cause , et Dieu nous entend.

B. Dieu est grand et ses œuvres sont merveilleuses. Salut de paix sur vous , très-saints muphtis.

Le général est alors ressorti avec sa suite de la pyramide de Chéops , et il est retourné au Caire , laissant les autres membres de l'Institut national occupés à terminer leurs observations. »

Page 1