partie. Essai de Vastey, pag
circonstances les favorisaient; une maladie qui avait détruit l’armée et la flotte, la saison des pluies, dans laquelle on entrait, et qui est favorable pour eux, quand ils font la guerre; un asile assuré dans leurs triples montagnes, où leurs ennemis entreprendraient vainement de les poursuivre , alors même qu'ils recevraient des forces aussi nombreuses que celles qu'ils avaient perdues. C'était, par conséquent, le moment de courir aux armes, et de lever l’'étendard de la liberté.
Ils s’y exhortaient mutuellement par de touchans discours. « Croient-ils trouver en nous « des esclaves? Que ne nous ont-ils laissés er- « rans dans nos forêts ; la terre d’Afrique
« notre patrie, était-elle lasse de nous porter?
« Nos rivières avaient-elles été taries? Nos trou-
« peaux, nos champs, la chasse et la pêche « ne suffisaient-ils pas à nos besoins? Nous n'en « avons connu d’autres qu’au prix de notre « liberté. Ils ont trompé notre innocence par « des donsempoisonnés!Nos pieds n’étaient-ils
« pas accoutumés à marcher nus sur des sables
« brülans, et nos crânes ne bravaient-ils pas « les feux de la zône torride? Notre peau don- « née par la nature pour vivre près du soleil,
« remplaçait les vêtemens fabriqués par le
« luxe. La liqueur limpide de nos fontaines
« n’était-elle pas préférable aux liqueurs qui « causent de brutales fureurs? Jouir des doux « épanchemens de l'amitié, du sourire naïf de
« nos enfans, des caresses d’une mère , qui du- :
ranttroisans nous avaitnourris de son lait; ne
tourmenter ni notre destinée, ni celle d’au- |
ES
trui; passer notre vie sans crainte ni desirs,
« comme un fleuve d’un cours uniforme et
tranquille ; tels étaient ces biens précieux
ravis par la cruelle industrie de nos enne- « mis ». Ainsi s’exhalaient leurs regrets sur la . ,* . » . S vie sauvage qu’ils menaient en Afrique (1).
Ensuite ils parlaient de leur servitude. L'un montrait un bras mutilé par un maitre barbare,
l’autre le bas de sa jambe rongé par les anneaux
(1) Chanlatte, cri de la nature, pag. 16, 17, 18; édit.
de 1810 , au Cap.
d’une chaîne; d’autres les traces du fouet. Des femmes découvraient leurs mamelles brülées par le fer; ces mamelles dont le lait avaitnourri les enfans de leurs maïtres. Mais à côté des cicatrices de la servitude , avec quel orgueil ne voyaient-ils pas celles de la liberté? La pitié du ciel nous a donné une nouvelle patrie sur cette terre d’exil, d'abjection, d’opprobre et de douleur. Périsse quiconque voudrait nous arracher ce présent du ciel! La guerre était plus encore dans leurs regards tristes, dans leur démarche consternée , que dans leurs discours.
Bientôt l’étendard de la révolte est levé de toutes parts par des hommes dont Pobscurité inquiétait peu. Mais les guerres civiles sont fécondes en grands capitaines. De tout temps il y a eu dans les montagnes de Saint-Domingue des tribus d’Africains indomptés, qui avaient secoué le joug de l'esclavage. A la tête d’une de ces tribus se trouvait Lamour de Rance, homme adroit, agile et sauvage, vivant de
rien, ayant le corps à moitié nu, ne portant
pour marque du commandement, que des épaulettés attachées avec une corde. Sa fuite était singulière ; à l'aide des lianes, se suspendant en l'air, il descendait des rochers à pic, et s’enfonçait dans des précipices impénétrables; Toussaint lui-même lavait poursuivi vainement dans ces retraites qui ne sont habitées que par les bêtes féroces. Ce chef ne reconnaissait d'autre autorité que celle de la simple nature, s’inquiétant peu de la république ou de la monarchie. Il n'avait fait que passer sous l'obéissance. Son costume, son langage, ses mœurs, son caractère, sa manière de faire la guerre furent au Cap, où il ne fit que se montrer, un objet de curiosité pour l’armée francaise. (1)
Sans doute on ne pouvait faire une plus grande insulte à ce guerrier sauvage, que de lui demander ses armes, protectrices de sa vie
libre et vagabonde. Il vengea cet outrage, en
promenant successivement le fer et le flam-
(1x) Notes d’une personne de l'expédition.
LIVRE TROISIÈME. 145 beau sur les montagnes voisines du Port-au- Prince, dans la plaine de Léogane où il mit en cendre plus de cent manufactures, et dans les campagnes du Petit-Goave; il entraînait avec lui les cultivateurs, et exerçait sur les blancs des cruautés à la manière des barbares.
La révolte ainsi commencéesur les frontières de l’ouest et du sud, se communique à d’autres pays; Sans-Souci s’insurge à Vallière, Noël au Dondon, Sylla à Plaisance. Ils occupent la chaine des montagnes qui séparent le nord de l’ouest, et qui furent le premier théâtre de la guerre à l'arrivée de la flotte. Plus loin, Macaya soulève tout le pays autour du Port-de- Paix. Une bande de ces insurgés ayant fait de nuit une descente à l'ile de la Tortue, y répandit le trouble, la sédition et l’épouvante.
La plus redoutable de ces révoltes était conduite par Charles Belair, qui s'était fait un rempart des montagnes des Cahos, retentissant de la gloire récente de Toussaint. Il l’'avait vu arrêter et trainer en exil; Toussaint
était pour lui un ami tendre, et sa douleur était inconsolable. Il ne resta plus dans la fidélité, quand il vit la paix souillée par une suite de perfidies, d’exils , de violences et de supplices arbitraires.
A mesure que le bruit de ces insurrections se répandait dans les villes du Cap et du Port-au-Prince, la consternation allait toujours croissant ; on ne s’abordait plus que pour se demander d’un air inquiet, des nouvelles. Les uns disaient qu'ils avaient vu en feu les montagnes qui dominent le Port-au-Prince ; les autres que Lamour de Rance avait mis en cendre , les manufactures des campagnes de Léogane; d’autres que leurs frères, leurs femmes ou leurs enfans avaient été massacrés avec un rafinement incroyable de cruauté. On rapportait en méme temps que l'insurrection était d'autant plus dangereuse, qu’elle s’étendait sur la chaîne des montagnes du nord, qu'elle avait gagné le Port-de-Paix et l’ile de la Tortue, qu'il n'y avait pas de révolte plus redoutable
que celle de Charles Belair , parce qu’elle était
LIVRE TROISIÈME. 147 dirigée par un chef puissant , et qu’elle avait son siège au cœur du pays.
Quelque grands que fussent ces maux, on se plaisait à les exagérer par des cris de douleur et desexclamations, selon la coutume des esprits frappés par le malheur. « Le ciel n’est « donc pas las de nous persécuter , disaient les
«colons , n’avons-nôus pas assez souffert du- « rant dix ans d’exil et de misère ? serons-nous « encore massacrés ou mis en fuite par nos fé- « roces esclaves? Fut-il jamais exemple d’une « pareille suite de revers et d’infortunes? Ne « sommes-nous pas les plus malheureux des « hommes? Nos esclaves n’allument devant nos « yeux, que des torches incendiaires; et deux « fois de suite, nous avons vu nos habitations «et nos villes brülées. » Alors ils invoquaient l'appui des chefs noirs, qui étaient restés atta-
chés à leur parti, et qui ne leur répondaient
que par un silence farouche, ou ce qui était
pire par la dissimulation; mais se laissant tou-
jours emporter par la vengeance, ils environ- | naient de leurs conseils pernicieux, le capi-
taine de l’expédition qui, loin d'employer les voies de la douceur et de la clémence, ne fit usage que des armes et des supplices.
On vit alors dans les villes, dresser des échafauds, qui furent baignés du sang des noirs; mais ce qui excitait le plus la compassion, c’est qu’on y faisait monter des femmes et des enfans, qui n'avaient commis d'autre crime, que d’avoir des frères, des péres, ou des époux au nombre des révoltés; on les accusait d’intelligences avec eux, il n’en fallait pas davantage pour les conduire à la mort. Le Portau-Prince épouvanté des dévastation sdeLamour de Rance, devint surtout le théâtre de nombreuses exécutions (1). Tous marchaient à la -mort avec un visage calme, etle cœur rempli de résignation. Des enfans nés dans les camps de la liberté et nourris au berceau dans la haine de la servitude , montraient dans les supplices
un orgueil accompagné de grâces enfantines.
(1) Mémoires de Lacroix, chap. 18, pag. 219, t. 2.
Essais de Vastey, pag. 28.