CHAPITRE I
bsurrections des proTÎnces de Damîette et de Mansoanh. — Blit- Ghamar, Mit-èl-Khouly , SonbAL — Hassan-ToubAr , cheyk des Arabes du lac Menxaléb. — Négociations. — Leur inutilité. — Attaque combinée de Bédouins et d^Aiabes du lac. —^ Prise de Damiette. — Retraite. — Combat d'êi-Ghoarab. — Conquête du lac Menzaléb par le général Andréossy. »- Prise du bourg Men» adéh par le général Damas. — Reconnaissance du lac ^ TOmîs, Tounab » San, Péluse , ailles antiques , etc. — Damiette. — Retour d*Andréos8y à Damiette et son départ pour le Kaire.
Tenue en respect par la présence de Bonaparte , l'Egypte-Moyenne était libre d'opérations militaires ; mais la guerre se perpétuait aux deux extrémités de la conquête , au nord
et au midi. Pendant que Desaix refoulait vers 4'Ethiopie les cavaliers de Mourad , la sédition renaissait au sein du Delta et dans les contrées orientales de la Basse-Egypte.
Les provinces de Damiette et de Mansourail , toutes deux littorales du lac Menzaléh , servaient de théâtre principal à ces escarmouches de partisans. Là, venues par centaines de l'isthme de Suez , refluaient les tribus de Bédouins qui peuplent cette lisière du Désert. Elles semblaient faire assaut entre elles à qui égorgerait le pAus de nos soldats , et surprendrait le plus de caravanes et de convois. Enhardis par l'impunité, les fellahs habitans du pays se ralliaient à ces hordes nomades , et signalaient par des massacres leurs insurrections imprévues. Les percepteurs qui , sur la foi des divans, se présentaient aux portes des villages, soit pour exiger le miri, soit pour séquestrer les biens des Mamlouks , étaient tous bâtonnés ou fusillés. De faibles escortes essayaient bien parfois de les défendre, mais elles tombaient à leur tour victimes du nombre.
Ainsi à Mit-4jîfaamar, à Mit-él-Khouly et à Sonbât, les insurgés avaient arrêté des barques
et immolé ceux qui les montai^it. De tous côtés Pesprit de révolte allait se propageant , et il était urgent de porter remède à cette tendance contagieuse.
Mais vainement eût-on décimé une ou deux tribus, vainement eût-on frappé de confiscation leurs bestiaux et leurs richesses : toutes ces mesures incomplètes n'auraient conduit qu'à des demi-résultats , et le mal demeurait entier tant qu^on ne le tranchait pas dans sa racine.
En efiet, quoique ces hordes nomades parussent agir sans solidarité, et chacune poiir son compte, il était évident néanmoins que leurs attaques combinées partaient d'une impulsion commune. Le terrain qu'elles avaient choiâ pour leurs excursions trahissait d'ailleurs, aux yeux des moins clairvoyans, ce plan de guerre fëdérative.
La province de Mansourah, théâtre de ces désordres, confinait au lac Menzaléh, vaste étendue d'eau qui se déploie entre Damiette et l'antique Péluse. Les bords du lac , et les îles dont il est semé, étaient peuplés d'une vigoureuse race d'hommes , patiente , laborieuse , et plus fortement trempée que le commun des
Égyptiens. Riches du produit de leur pèche , ces însijlaires possédaient cinq à six cents embbarcations qui les rendaient maîtres de la nayigation du lac.
Cette population maritipie reconnaissait l'autorité de quarante che&, qui à leur tour subordonnaient leurs pouvoirs au patronage de Hassan -Toubâr y cheyk de Menzaléh et maître suprême de la contrée. Cet homme , puissant parmi les siens, devait cette position à ses richesses immenses, à l'ancienneté de sa famille , qui comptait quatre à dnq générations de cheyks. Entoivé d'une parenté nombreuse y soutenu par une foule de serviteurs à gages , Hassan-Toubâr avait su en outre se ménager l'appui des Bédouins , auxquels il donnait à cultiver des terres riveraines. Aussi l'autorité de ce cheyk était si bien assise dans le pays , que les Mamlouks eux-mêmes , après plusieurs tentatives infructueuses, s'étaient vus forcés de le laisser maître chez lui* C'était à peine si Mourad-Bey avait pu obtenir de ce petit potentat une légère redevance qui représentait le fermage de la pêche du lac.
Vainqueurs des Mamlouks^ les Français avaient à leur tour trouvé Hassan-Toubâr
dàn» les mêmes dispositions. Impatient de toute espèce de joug, il studoyait les insurrections des provinces littorales y et organisait de son côté sa résistance maritime.
Dans les pr^^ers jours de leur arrirée , les généraux républicains ^î commandaient aux environs évitèrent de heurter de front l'autorité du ckeyk arabe. Dugua, gouverneur de MansQurah, et Tial, qui avait pris ses cantonnemens à îDamiette , éloignés tous les deux du guartierHgénéral , n'ayant sous leurs ordres que peu de troupes, ne crurent pas possible de soumettre violemm^it un honune qui avait bravé naguère toutes les forces des Mamlouks. On chercha donc à biaiser ; on voulut gagner par la douceur celm qu'on ne pouvait encore réduire par les armes. Bonaparte luimême, partageant cette opinion, envoya du Kaire des présens qui devaient être offerts en son nom à Hassan-Toubâr ; mais Tial ayant écrit au cheyk pour Pinvitw à venir les chercher à Pamiette , ce dernier craignit un piège , et , après avoir répondu qu'il s'y rendrait , il n'effectua pas sa promesse.
Toutefois rien n'avait fiât présumer jusqu'alors qu'Hassan -Toubâr dût prendre une atti-
tude agressive. Il fit même, dans le courant de thermidor (août), plusieurs démarches qui indiquaient des intentions de neutralité. Mais peu de temps après, soit de son propre mouyement, soit par suite des suggestions d'Ibrahim-Bey, il oublia son rôle passif, et précipita le moment de sa chute par une attaque volontaire.
A joui* convenu , les Arabes des provinces riveraines du lac «'avancèrent à marches forcées ver^ Damiette , pendant qu'Hassan-Toubar mettait à la voile avec cent cinquante djermes armées. En quatre heures , cette flottille , servie par le vent , vint aborder au village de £jafr-él-Nossarah , situé à une denû-Ueue de Damiette. Là, Bédouins et pédbeurs, venus par terre ou par eau , se réunissent armés de fusils , de lances ou de piques , et courant vers Damiette , y surprennent le général Yial avec une partie de la iS** demi-brigade. Les gardes avancées tombent percées de coups, et c'en était fait de tout ce détachement si la soif du pillage n'était venue faire diversion à l'attaque. Avec leur idée fixe de butin, les Arabes se jetèrent dans les maisons avant que la victoire leur fut acquise. Le trésor public fiit leur pre^
uûère proie, mais la caisse qui le contenait étant cerclée en fer et Tissée , ils perdirent un temps précieux à délibérer s'ils devaient l'emporter ou l'ouyrir. Pendant ces délais, revenus de leur première alerte, les soldats français s'étaient ralliés , et se pr^araient à une vigou-> reuse résistance. De leur côté , les habitans de Damiette, presque tous d'origine grecque, songèrent à se défendre eux-mêmes contre des assaillans avides de butin. Retranchés dans leui^s * habitations, ils fidsaient justice à coups de tromblons des groupes ennemis qui menaçttent d'en forcer les portes. Ainsi se paasa la nuit du 528 au 29 fructidor (i4 au i5 septembre) ; mais à la pointe du jour, le général Yial sentit que la lutte devenait trop inégale. Déjà il avait fidt préparer ses barques pour repasser le Nil, lorsqu'un renfort venu à propos de Mansourah lui permit de reprendre l'offensivç. Dès ce moment tout changea de fiice. En moins de deux heures les Arabes, chassés de la ville, forent acculés sur les rives du lac , et le plus grand nombre se jeta précipitamment dans les djermes qui les attendaient. Une colonne seule ayant pris la direction d'él-Ghoarah, put se retrandier dans ce village, situé à une portée de
canon de Damiette.Cette manœuvre prolongea la lutte. En effet,. él-Oioarak devint bientôt le quartier -général des rebelles; des renforts nombreux y arriverait par le lac Menzaléh , et un pareil voisinage tenait constanunent en éveil la garnison française. Heureusement qu'un nombreux détachement de la a5^ demibrigade vint rendre possible un assaut décisif. Il eut Heu le 4* jour compl&nentaire (ao sep- ' tembre). Yial mardia vers él-C!hoarah au travers des terres , et le général Andréossy se dirigea dans les canaux ayant quelques centaines d'hommes à bord de sa flottille. A la pcnnte du jour, on se trouva an face du village insurgé , au pied duquel se déployaient douze à quinze cents hommes environ, rangés sur. une seule ligne , et appuyés d'un côté au lac et de l'autre au Nil : en arrière s'étendait un bois de palmiers. A la première vue des colonnes françaises,i'ennemi fit une décharge à toute distance. Le général Yial n'en tint pas compte, et défendit qu'on y ripostât; mais combinant son mouvement de manière à cerner les insurgés , il détadia vers le bois une compagnie de grenadiers de la a5* demi-brigade. En tournant cette position, il mettait l'ennemi entre deux feux et lui coupait
la retraite vers ses djermes. Ce mouyement n'échappa point aux Arabes : prévoyant quel résultat il pouvait avoir, ils se replièrent précipitanunent sur les bords du lac, et là, poursuivis pai* la baïonnette des colonnes ou par la mousqpeterie des tirailleurs, ils se jetèrent les uns dans le lac, les canaux, ou les xîzières voisines, les autres dans él-Cboarab, qui résistait encore^ Pour compléter sa victoire, Yial fit marcher au pas de charge sur le village. Une portion de ses soldats perça par le grand chemin , l'autre gagna l'extrémité des retranchemens, d'où l'ennemi fiit chassé et culbuté sur le Nil. De son côté, le général Andréossj, que le courant avait retardé, venait d'embarquer ses sol<}ats sur les canaux au moment même où les Arabes, acculés jusqu'au fleuve, se sauvaient à la nage pour éviter le feu des tirailleurs. On débarqua, on se réunit, et, dans une attaque combinée, le village d'él-Ghoarah fut emporté , pillé , puis livré aux flammes. Trois drapeaux , deux pièces de canon , quelques djermes, devinrent le firuit de cette expédition. Trois cents Arabes payèrent de leur vie une attaque téméraire : les Français comptèrent à peine une douzaine de morts, et vingt à trente
blessés. A la suite de cette affaire , de nombreuses colonnes mobiles balayèrent en tous sens les provinces de Mansourah et de Damiette, pour j extirper les derniers gM:*mes d'insurrection.
Après une agression aussi inattendue , il n'était plus permis de s'aveugler sur les causes qui l'avaient provoquée. Aux yeux même des plus incrédules, Hassan-Toubâr était visiblement la tête et le bras de ce complot. Quel qu'en Sii le motif, le fait de sa cooptation à l'attaque de Damiette était trop patent pour que la vengeance n'en réagit pas contre lui.
Informé des événemens qui venaient d'avoir lieu , Bonaparte vit clairement quel homme il fallait frapper pour soumettre le pays. Ses instructions au général Dugua, qui commandait en chef dans la ]H*ovince de Mansourah, résumaient les mesures à prendre : oc Mettes tout y> en usage, écrivait-il , pour assurer la tran- » quilUté des provinces orientales, Faites pas- )> ser dans le lac Menzaléh quatre ou cinq » djermes^ armées de canon , que vous avez à » Pamiette ; et si vou$ le pouvez, faites-y pash 1» ser aussi une chaloupe canonnière ; enfin , 9 armez le plus de bateaux que vous pourrez
)i pour être entièrement maître du lac. Soit par » terre y soit par le canal , il faut absolument y) parvenir à él-Menzalâi. Tâchez d'avoir Hasj> san-Toubâr dans vos mains, et pour cela em^ y> ployez la ruse , s'il le faut ; et si jamais vous » le tenez , envoyez-le moi au Kaire. Sur*ley> champ , je le répète , faites partir une forte » colonne pour s'emparer d'él-Menzaléh ; faiy> tes-en partir une autre pour accompagner le » général Andréossy et s'emparer de toutes les ^ lies. Mbn intention est qu'on fasse tout ce qui y> est nécessaire pour rester souverainement » maître du lac f et dussiez-vous y &ire mary> cher toute votre division, il faut que le gêné- » rai Andréossy arrive à Péluse. Rédigez des » proclamations et répandez-les dans le pays ; 3> âdtes au besoin des ekemples sévères : il est » urg^dt que vos deux provinces se tien- » nent enfin tranquilles , et pour cela il faut y> le désarmement , des tètes coupées et des » otages. D
A des ordres aussi positif , on ne pouvait réffmàre que par un appel auK arvies. Vaine^ ment essaya -t-* on encore auprès du dbeyk arabe quelques démarches pacifiques : Hassaur Touber promit beaucoup , protesta de son dé-
Touemeat, o0rit de payer tribut; mais il se refusa constamment à laisser entrer les troupes françaises dans ses possessions.
C'était là le fond de la ijuestion , et pom^ la vider on se mit en campagne. Toujours jaloux de rendre ses conquêtes profitables au monde savant, Bonaparte chargea ie général Andréossj de doubles instructions, les unes relatives au but militaire de l'expédition, les autres se rattachant à un but scientifique. C'est dans cette dernière intention ' qu'il lui recommanda de faire une réconnaissance complète du lac Menzdiéh et des iles qui le couvrent.
Mieux que personne , Andréossj étût capable de répondre à la pensée du Général. Chef de l'équipage de pont à l'armée d'Italie, il avait fait preuve en diverses occasions d'un courage réfléchi et d'une haute capacité. Sur-le-champ il organisa sa flottille, composée de seize djermes , dont trois armées ; il s'adjoignit Fèvre jeune, ingénieur des pont^ et diaussées; Pottier et Bouchaiii, élèves de l'école poljrtedmique; le chef de bataillon des pontonniers Tirlet , et le capitaine du génie Sabattier. Toutes ces dispositions étaient prises , et deux cents hommes
distribués sur les djermes, lorsqu'amya l'ordre du départ.
Ce fiit le la vendémiaire an TU (3 octobre 1798) et vers les deux' heures du matin, que la flottille pilotée par les Reis du Nil , se laissa dériver au courant du fleuve. A sept heures le Boghaz était franchi , et le général, à la tête de cent hommes , mettait pied à terre pour traverser la digue qui sépare le lac de la mer, tandis que les djérmes faisaient la même route par eau. A trois heures et demie, tout le monde se trouva réuni au hameau de Dybéh , placé à la bouche même du lac. Là , ce i&it à peine si l'on put trouver quelques jarres d'eau pour étancher la soif des soldats.
Le lendemain la flottille remit à la voile, c^iglant dans les eaux du lac , et faisant route entre les Mes et le continent de Damiette. Déjà Ton était arrivé par le travers de la pointe de Matarjéh, déjà les minarets de Menzalâi se détachaient des sables de la presqu'île, lorsque l'armement français aperçut une multitude de voiles blanchissant au sud-est. Abritées derrière les îles, elles grossissaient en nombre à mesure qu'on avançait, et les pilotes, effi^jés à cette vue , firent de leur propre chef un mou-
Vj^ment rétrograde. Il n'en fallait pag davantage pour exalter l'audace de l'ennemi. A l'instant cent djermes arabes se précipitèrent à la poursuite des Français. Le jour baissait , et le général Andréossy se trouvait à cinq lieues de Damiette, sur des parages inconnus, à la merci de pilotes que la vue du danger avait frappés de stupeur et d'impuissance. Trop inférieur en forces , il fit rabattre vers Damiette ; mais déjà les djermes assaillantes avaient donné dans le chenal /et se rangeaient vis-à-vis de la flottille française en ligne parallèle. Il n'était plus possible d'éviter une rencontre : des cris sauvages, partis à la fois de toutes les barques , les sons aigus du buccin et d'instrumens de cuivre , les roulemens d'une espèce de tamtam, servirent de prélude à l'attaque. A ce vacarme inattendu succéda une vive fusillade; mais noi soldats y accoutumés à ce tapage , ne s'en émurent pas. Par une manœuvre habile du général, les djermes françaises venaient de diminuer de voiles : elles se trouvaient alors amarrées les unes aux autres, et organisées pour une résistance compacte« Dans cette position , retentit sur toute la ligne un feu de file bien nourri , appuyé de plusieurs coups de canon. Cette attitude à la-
quelle les Arabes étaient loin de s'attendre , les déconcerta : devenus moins confians, et surpris d'ailleurs par l'obscurité , ils cessèrent de marcher à la hauteur de la flottille , et se contentèrent d'en harceler la queue jusqu'au village d'él-Minyéh. Là pourtant un nouvel élan se révéla parmi eux. Les hurlemens redoublèrent, et en même temps les accords sauvages de leur musique guerrière. Comme pour essayer de tout en un seul jom*, ils appuyèrent ces démonstrations bruyantes par une feinte de débarquement. Sans doute ils espéraient que les Français abandonneraient leurs djermes pour les poursuivre; mais Andréossy devina le pi^e, et fit seulement activer le feu du bord , dans le double but de tenir l'ennemi au large , et d'avertir le général Vial de la présence de la flottille. En effet, une patrouille guidée par la fusillade venait d'arriver à él-Minyéh , lorsque les Arabes se décidèrent à. la retraite.
La flottille française resta mouillée à cette
hauteur pendant quelques jours, sans être inquiétée de nouveau. Seulement le 17 vendémiaire (8 octobre), un nombre de barques plus considérable encore se présenta pour l'at-
taquer; mais le feu des djermes soutenues par une pièce de 8 y leur fit promptement regagner le large.
Quoique Hassan -Toubâr, qui sans doute présidait à tous ces mouvemens hostiles , dût être peu satisfait de leurs résultats , son obstination ne recula pas deT9nt un échec. Le général Dugua, jaloux de gagner au parti français un honune influent dans ces provinces, venait de faire auprès de lui une dernière et pressante démarche pour l'amener à négociation, (c Non , répondit le cheyk au messager » de paix , je ne veux voir les Français ni de » près ni de loin; s'ils me donnent la certitude y> de me laisser tranquille chez moi , au bourg » d'él-Menzaléh, je leur paierai le tribut que » je payais aux Mamlouks ; mais je ne veux » avoir avec ces infidèles aucune communica- » tion. D
Pour mettre fin à des refus aussi obstinés, le général Dugua dirigea une colonne sur le bourg d'él-Menzaléh, résidence habituelle d'Hassan-Toubâr. Le général Damas , chargé de cette expédition, rencontra peu d'obstacles dans sa marche. Une troupe d'insurgés voulut seule s'opposer à son entrée dans le bourg;
mais après une résistance insignifiante y elle se dispersa et livra passage. La flottille qui avait coordonné ses mouvemens à ceux de l'armée de terre , compléta la victoire en donnant la chasse aux djermes ennemies. Hassan-Toubâr, qui commandait en persoime l'attaque maritime , ne put être saisi dans sa résidence d'él- Menzaléh; mais depuis lors fiigitif, croisant le lac en tous sens , il se vit poursuivi par Parme^ ment finançais , d'él-Menzalâi à Matarjéh , de la bouche Pélusiaque à la bouche Mendésienne. Etablis dans les îles et sur les rives du lac, des postes militaires rendirent désormais impossible toute insurrection générale.
Cependant, pour extirper le germe de révolte, il &llait, de toute rigueur, tenir en otage le seul homme qui pût la réorganiser.
Plus tard , lorsque Bonaparte eut arrêté d'une manière définitive sa campagne de Syrie, il né voulut pas laisser sur ses derrières uim embarras pareil. Usant de ruse , il parvint à s'emparer d'Hassan à la suite d'une conférence. Long-temps ce cheyk arabe demeura détenu dans la citadelle du Kaire. Au bout d'un an on se décida néanmoins à lui rendre la liberté, en gardant son fils comme caution.
Mais ce ne fut que douze mois après, et sous le gouverhement de Kléber, qu'il rentra lui et sa famille dans sa résidence d'él-Menzaléh. Pour en finir avec ce personnage épisodique , ajoutons que comblant la mesure de ses tribulations, il périt vers le mois de juin 1800^ empoisonné par une favorite.
Hassan -Toubâr vaincu, Andréossj avait encore la moitié de sa mission à remplir; mais eU<e était devenue moins périlleuse, car désormais le lac él-Menzaléh restait ouvert aux explorations savantest
Dé|à, au milieu de ses mouvemens militaires, ce général avait trouvé le loisir de commencer ses recherches. La profondeur de la rade de Damiette, celles du Bougaféh, du cap Bouya^u, du Boghaz, étaient reconnues au moyen de sondes exactes. Les mêmes opérations avaient été renouvelées à la bouche de Dybéh , au mouillage d'él-Menzaléh et à Mataryéh. Se portant de là vers toutes les stations du lac, Andréossy mouilla le 20 vendémiaire (11 octobre) à l'île de Tounah, le 24 à celle de Tennis, le 26 à la bouche d'Omm-Fâreg, et il arriva le 28 sur les ruines de Tynéh , Péluse et Faramah : il repartit le 29, et se dirigea
clans le canal de Moueys qui baigne la province de Charqyéh , visita San et releva Salahyéh; puis, après avoir terminé la reconnaissance, les sondes et la carte du lac, il rentra à Damiette vers le a brumaire (28 octobre).
Cette tournée scientifique , si féconde en résultats , exige quelques développemens.
Au dire des auteurs anciens, unanimes làdessus, le Nil se jetait autrefois dans la mer par sept embouchures.
Cétait, en allant d'Orient en Ocddent :
1^. La branche Pélusiaque ouBubastique;
2°. La branche Tanitiqueou Saïtique, qui porte aujourd'hui le nom d'Omm-Fâreg;
3°. La branche Mendésienne ou de Dybéh;
4". La branche Phatnitique ou Fhatmétique, qui est celle de Damiette;
5°. La branche Sébennytique ou de Bourlos;
6**. La branche Bolbitine ou de Rosette;
7**. La branche Ganopique ou d'Aboukir.
L'existence de ces sept branches se trouve consignée dans les plus vieux dociunens géo* graphiques, etlespoëtes eux-mêmes l'ont constatée par leurs chants. L'histoire nous enseigne que la branche Pélusiaque était navigable lorsqu' Alexandre pénétra en Egypte : sa flot-
tille venue de Gazah prit cette voie pour remonter le fleuve. Aujourd'hui , non-seulement cette branche est comblée, mais avec elle ont disparu les branches Tanitique , Mendésienne , Sébennytique et Canopique. Les seules embouchures du Nil sont actuellement la Bolbitine et la Phatnitique, ou celles de Rosette et de Damiette.
Était-il possible, dans l'état moderne, de constater, au moyen de recherches géologiques et hydrographiques, comment ces dérivations du Nil s'étaient graduellement effacées?
Tel est le problème que le général Andréossy était appelé à résoudre, et il le fit avec une rare sagacité*
Son premier soin fut de reconnaître dans le lac moderne, au moyen de sondes bien dirigées, l'ancien ht des deux branches disparues. Ainsi un examen minutieux de la bouche de Dybéh, la concordance de sa direction avec le canal d'Achmoun , lui firent retrouver la position probable de la bouche Mendésienne. Mais ses recherches sur la branche Tanitique, mieux servies par le temps et par les localités , prirent un caractère de certitude plus irrécusable. C'est dans la bouche d'Omm-Fàreg qu'Andréossy
reconnut le canal anti<{ue. En allant de cette bouche à San, on passe à droite des îles de Tounah et de Tennis , et Ton pénètre dans le canal de Moueys. L'enti*ée de la bouche a beaucoup d'eau, et le fond y est de vase noire. On mouille à droite des îles de Tennis et de Tounah par seize à vingt décimètres d'eau. La partie de gauche n'est praticable que pour de trèspetites djermes; et la ligne de la limite de la navigation du lac Menzaléh ne passe pas loin de leur direction. Les îlots, les bas-fonds qui se rattachent au sud de ces îles, font soupçonner un continent submergé.
Le canal de Moueys, qui jette ses eaux dans le lac Menzaléh , a depuis San jusqu'au lac , de cinquante à cent vingt mètres de largeur, et de trois à quatre mètres de profondeur. Il communique avec le Nil , et verse pendant l'inondation un volume d'eau considérable , qui pénètre assez loin dans le lac sans pren* dre de salure. Les rives plates de ce canal in> diquent qu'il n'appartient pas aux temps modernes.
Ainsi, en fiadsant concorder ces observations^ en s'assurant de la profondeur du lac Moizaléh dans la ligne qui se prolonge du canal de
Moueys à la bouche d'Omm-Fâreg, en la comparant ensuite aux profondeurs moyennes de ses autres parages, un &it ressort évident , c'est fjue le canal de Moueys est l'ancienne branche Tanitique qui se prolongeait jusqu'à Onmi-Fâ-» reg, et qui avait sur sa rive droite les villes de San et de Tennis.
Ces positions une fois déterminées, il en résulterait que le lac Menzaléh n'existe qu'au détriment des anciennes embouchures du Nil , et qu'à d'autres époques le terrain sur lequel il se déploie était une côte ferme. La nature du fond de son bassin , où l'on trouve partout la vase du Nil , le peu de profondeur de ses eaux, leur &ible salure, seraient au besoin la preuve surabondante de cette assertion.
Mais alors par quel accident graduel ou subit cette terre est-elle devenue lac?
Une explication naturelle se présente pour trancher la difficulté. La branche Phatnitique ou de Damiette ayant été creusée de main d'hommes , au rapport d'Hérodote , ne devait pas, dans le principe, être à beaucoup près aussi considérable qu'on la voit aigourd'hui : il est probable que son volume s'est accru peu à peu aux dépens des branches Félusia<jpe ,.
Taniâque et Meadésàeime, et cela, au point que les deux dernières n'ont plus été en état de £ûre équilibre aux eaux de la met. Cet équilibre une fois ronq>u, la Méditerranée a reflué dans cet espace ouvert. £Ue a dû avoir d'autant moins de peine à le faire^ que le vent de nordouest qui souffle plusieurs mois de l'année siu* les cotes de l'Egypte, élève le niveau de la mer, et détermine le flux des eaux sur les terres. C'est par suite de cette tendance qu'<mt été forniés le lac Menzaléb et le lac Bourlos, où se perd l'anci^me boudie Sébennytique. Maiat^ianty si à cette cause déterminante on ajoute en<x>re la vicieuse administration des eaux ^ le mauvais entretien des canaux et la di^x>sition du terrain, on se r^idra tout-4-&it compte de la fcMmation progressive du lac Menzaléb.
Quoi qu'il en soit de son origine, ce lac s'étend aujourd'bui de la presqu'île de Danûette aux dunes de l'ancienne Péluse. Il est compris entre deux grands golfes découpés diacun en petites baies , et une longue bande de terre basse et peu large qui le sépare de la mer. Les deux gplfes, en se réunissant, rentrant sur euxmêmes, et forment la presqu^e de Menzalâi, à la pomte de laquelle se trouvent les îles de
Mataryéh, les seules qui soient habitées. La plus grande dimension du lac, de Damiette à Péluse , est de vingt lieues environ; sa plus petite est de cinq lieues ; eKe se prolonge de l'île de Mataryéh à la bouche de Dybéh.
Le lac ne communique avec la mer que par deux bouches praticables , celles de Dybéh et d'Omm-Fâreg, dont nous avons parléplushaut. Entre ces deux bouches, il en existe une troisième qui aurait une communication avec la Méditerranée , sans une digue factice formée de deux rangs de pieux, dont l'intervalle est rempli de plantes marines entassées.Une autre bouche semblable, mais comblée, existe audelà d'Omm-Fâreg.'
La langue de terre ' qui sépare le lac de la mer s'étend depuis la bouche de Damiette jusqu'à la bouche Péhisiaque , et ne compte que quatre interruptions sur un développement d'environ vingt lieues : elle est très-basse , infertile, et d'une largeur variable.
Les îles de Mataryéh sont populeuses ; mais leur population n'habite en grande partie que de misérables cabanes , bâties en boue^ ou en briques , et quelquefois avec l'un et l'autre de ces matériaux. Outre les feimnes et les en&ns,
ouze cents hommes j sont occupés à la pèche et à la chasse des oiseaux aquatiques ' • Dans l'île de Myt-el-Mataryéh , les cabanes se montrent péle-méle avec les tombeaux ; elles res-
< Je ne ooniuds point de localité où ae produisent plus de poissons et d*oiseaux d*une chair exquise ; je n*en connais point où se plaisent davantage les poissons littoraux , qiii , analogues à la perche , s'entassent communément à l'embouchure des rivières pour s'y repaître d'un limon gras et animalisé. Leur préférence pour le lac Menzalâi s'explique ficilement par la sécurité qu'ils trouvent à s'établir dans des eaux d'une aussi vaste étendue et à si bas fond.
Les îlots et les attérages d'él-Menzaléh , de Mataryéh et de la bouche Pélusiaqoe, favorisent également la multiplication des oiseaux les plus estimés .4x>mme gibier, tels que divers canards, sarcdles et souchets, des barges, des bécasses, difiërentes espèces de bécassine», mais principalement le grand et magnifique oiseau aux ailes de feu , le flammant , ou phénicoptère. Dans ceilains jours de chasse , on abat de ces oiseaux singuliers une quantité telle que des barques entières %n sont comblées jusqu'aux bords; on arraché toutes les langues, et de là on les dirige sur Damiette. Du temps des empereuis romains , l'Egypte acquittait ime partie de son tribut en langues de flammant : Héliogabale est un de ceux qui se montrèrent le plus friandis d'une semblable redevance. Alors, comme aujourd'hui, les langues de flammant étaient donc arrachées; mais, actuellement, c'est moins pour en faire un aliment recherché que pour en exprimer une huile qui remplace le beurre dans Tassaisonnement des mets.
Le nombre des ilôts écartés , et quelques accidens dans la forme de leur rivage, sont des circonstances qui &vorisent la multiplication des flammans; ces oiseaux sont singulièrement sauvages, et leurs pieds sont si longs qu'ils les obligent à couver assis, les jambes pendantes. GJiorFROT Sautt-Uilaiiix.
semblent plutôt à des tanières qu'à des habitations d'hommes.
Tyrans de leurs voisins , auxquels ils interdisent la pèche du lac , les insulaires de Mataryéh n'ont avec eux aucune communication. Presque toujours nus et le corps dans l'eau , astreints à des travaux pénibles, ils sont vigoureux et détemûnés. Leurs formes sont belles, leur physionomie est mâle et sauvage , leur peau brûlée par le soleil. Privés de toute industrie territoriale , ils ne vivent que de leuipèche. Leur commerce consiste en poissons frais, poissons salés, et en boutargue, mets bien connu des méridionaux , et. qui se fait avec les œufs du poisson nommé mulet. Le reste de la population du lac et de ses terres littorales est mêlé de Bédouins et d'Arabes. Cupides et ignorans , ces hommes ne connaissent point nos divisions de temps , et , se sei> vant à eux-mêmes de gnomon, calculent les heures d'après la projection de leur ombre.
Le lac Menzaléh est très-poissonneux ; l'entrée des bouches est fréquentée par des marsouins. Le fond est d'argile mêlée de sable aux embouchures; de boue noire, dans les canaux <Je Dybéh et d'Omm-Fâreg; de vase tapissée
. de mousse, ou de vase mêlée de coquillages, partout ailleurs- Les eaux du lac ont une saveur moins désagréable que celles de la mer. Elles sont potables pendant l'inondation du Nil , à une assez grande distance de l'embouchure des canaux.
On navigue sur le lac à la voile , à la rame et à la perche : on mouille en s'amarrant à deux perches qu'on enfonce l'une de l'avant, l'autre de l'arrière. Les bateaux pécheurs du lac ont à peu près la même forme que ceux du Nil, c'est-à-dire que leur proue est plus élevée d'environ deux pieds que leur poupe. La quiUe est concave sur sa longueur , à cause de l'échouage assez fi'éqaent dans un bassin qui se trouve avoir tant de bas-fonds.
L'air du lac est très-sain : à l'époque de l'expédition du général Andréossy, il y avait plus de trente ans que les habitans de Mataryéh n'avaient point eu d'accidens de peste dans leurs parages.
Ça et là , on rencontre à fleur d'eau , dans toute l'étendue du lac, diverses îles jadis habi« tées, mais aujourd'hui stériles et incultes.
Le général Andréossy ne voulut pas quitter ces paarages sans avoir relevé les positions onti-
ques ou modernes qui inéritaient quelque attention.
Sa première station fiit à él-Menzaléh, bourgade qui a donné son nom au lac.
El-Menzaléh, peu considérable et à demi ruiné, est situé sur la rive droite du canal d' Achmoun , à trois lieues de Mataryéh et seize de Damiette : sa population peut s'évaluer à huit mille habitans. On j trouve quelques manufactures d'étoffes de soie et de toile à voile à l'usage des pêcheurs du lac.
Non loin de là, gisent les îles de Tennis et de Tounah, les plus importantes de ce petit archipel. Quoique actuellement désertes, il est probable qu'elles ont appartenu à un continent aujourd'hui submergé. Les décombres que l'on y retrouve encore, des débris de tombeaux, et des buttes de ruines, prouvent qu'elles ont été habitées en des siècles antérieurs.
A en juger par l'analogie des noms et par des rapprochemens géographiques, c'était là que se trouvaient les villes de Tennis et de Tounah , autrefois méditerranées.
Tennis , ville romaine , bâtie sm' les. débris d'une cité égyptienne, florissait du temps d'Auguste : une enceinte de murailles, flanquée de
tours, faisait sa défense. Aujourd'hui, llle qui marque son emplacement ne contient que des yestiges insignifians de la yille primitive. Quelques débris de bains , des souterrains voûtés avec art, des fragmens d'une cuve rectangulaire de granit rouge, voilà les seuls monumens recoimaissables au milieu d'un amas de briques brisées , de porcelaines , de poteries et de verreries de toutes couleurs. Les habitans des pays voisins ont épuisé ces ruines en leur empruntant des matériaux pour bâtir leurs habitations.
Touna , Tounah ou Tounéh , était moins considérable que Tennis. En débarquant dans cette nouvelle station , Andréossy trouva à la surface du sol un camée antique sur agathe, représentant une tête d'homme ^ qu'il présuma être celle d'Auguste.
Non loin de ces deux positions antiques, et le long du canal de Moueys , se trouve le petit bourg de San, reste de la Tzoan de la Bible , l'ancienne Tards j qui fiit une ville immense aux jours des Grecs et des Romains. Dans son intérieur, on retrouve encore les débris d'im forum spacieux , ayant la forme d'un parallélogramme : sa grande entrée était du côté du
canal, et de petites issues latérales le coupaient dans tous les sens. Aujourd'hui , San n'est im« portant que par un grand commerce de dattes que les Arabes de Salahiéh viennent livrer en échange de poissons salés.
Mais vers l'extrémité orientale du lac , quelques ruines marquaient la place d'une ville plus célèbre encore dans l'antiquité : c'était Péluse , située entre la mer et les dunes , au milieu d'une plaine rase et stérile. L'extrémité de l'ancienne branche Pélusiaque, réduite à un canal de fange , traverse cette plaine en allant du lac à la mer. Au bord de ce canal, mais assez loin de la plage , s'élève le château de Tynéh , détruit en partie : son origine paraît dater d'une époque antérieure à la conquête de Selym. Faramah est à l'est de Péluse , en gagnant vers la mer. Vainement aujourd'hui chercherait - on a reconnaître , au ^milieu de quelques décombres, cette fameuse Péluse où se liyra la première bataille entre les Perses conquérans et les Egyptiens envahis. Là où se trouvait une ville importante, à peine reste- 1- il quelques colonnes couchées dans la poussière. Quand le général Andréossy visita cette enceinte, rien n'existait plus de la cité ro-
maine qui vit Pompée lâchement assassiné sur la plage, ni de ce boulevard de l'islamisme que nos pieux paladins ruinèrent en un jour d'assaut : de nos jours , un mamelon isolé , couvert de ruines sans nom, couronné d'arbustes étiolés , telle est Péluse.
Tous les villages modernes , échelonnés sur le littoral du lac Menzaléh , sont peuplés d'Arabes indolens et pauvres. La plaine de Péluse , les environs du canal d'Achmoun et de Moueys, n'offrent qu'une série de landes inhabitées. Les presqu'îles de Damiette et de Menzaléh font seules exception : de belles et vertes rizières se déploient dans leurs plaines, fécondées par des canaux d'arrosage.
C'est là que se trouve la ville de Damiette , qu'on peut appeler le chef-Heu de l'Egypte orientale. Située au milieu d'une campagne déhcieuse , sur les rives du Nil , et non loin des bords du lac Menzaléh, elle a le droit de se dire privilégiée de la nature. Sa position à quelques Ueues de la mer est pour elle la source de richesses commerciales , tandis que le temtoire qui l'entoure lui prodigue ses richesses agricoles. Des chrétiens d'Alep et de Damas , des Grecs , des Barbaresques , ont su
conquérir sur Findolence turque le monopole des transactions industrielles. Ce sont eux qui garnissent les okels de pyramides de riz , d'étoffes de l'Inde et de soies du Liban. Par eux, la Syrie , Chypre et Marseille , échangent avec Damiette les produits de leur sol ou de leurs manufactures.
Damiette , plus grande que Rosette , et non moins riante qu'elle, s'arrondit en demi-cercle sur la rive orientale du fleuve. Une population de soixante nulle âmes 3e presse dans ses rues et dans ses bazars. Les maisons, surtout celles qui bordent le fleuve, sont fort élevées. Sur le haut des terrasses qui les terminent s'élèvent de rians belvédères , ouverts à la brise fraîche du nord. Là, au travers des flèches aiguës des minarets, on découvre d'un côté la mer fuyant à l'horizon , de l'autre le lac de Menzaléh , et plus près , autour de soi , le Nil , coulant entre deux nappes de verdure.
Aucun pays sous le ciel ne jouit d'une température plus heureuse que Damiette. Jamais , dans les plus fortes chaleurs , le thermomètre ne s'y élève au-dessus de vingt degrés de chaleur, tandis qu'il monte au Kaire douze degrés plus haut. Nulle part l'ombre n'est aussi frai-
che , nulle part les arbres n'ont une sèye plus vigoureuse. C'est là qu'on troUye en abondance le roseau calamus , dont les Orientaux se serrent pour écrire ; là aussi croit le papyrus, dont les anciens &isfident leur papier; et enfin le lotus , ou nuphar , au large et blanc calice, et balançant sa lige avec orgueil et mollesse. Quant aux arbres, on rencontre aux environs de Damiette toutes les espèces que nous avons déjà citées ; mais elles y sont peutêtre plus belles. Des bois d'orangers , fleuris depuis la plus basse branche jusqu'au sommet , s'élèvent jusqu'à une hauteur de trente pieds; les dattiers, les bananiers, les sycomores, les cassiers, abondent dans toutes leurs variétés.
Les environs de Damiette sont couverts de villages presque tous manu&cturiers. C'est là qu'on &brique les plus belles toiles de l'Egypte. On y fidt surtout des serviettes recherchées , aux extrémités desquelles pendent des firanges de soie.
Voilà quelle est la moderne Damiette ; mais lorsqu'on veut remonter à son origine , il &ut se défier d'une erreur grave dans laquelle sont lombes un grand nombre de géographes et
d'historiens. Trompés par la conformité de nom , ils ont pris la ville actuelle pour la Damiette safrasine, si souvent conquise ou abandonnée par nos paladins. Cette méprise ^ été tellement accréditée , qu'il est utile d'en fidre bonne et définitive justice.
L'ancienne Damiette , la Thamiatis des Grecs , était située à deux lieues au nord de la ville moderne , et sur la même rive du Nil. Elle avait un port sur la Méditerranée, à l'embouchure même du fleuve. Malgré cette position si hem^euse, elle était encore, sous la domination des Grecs du Bas-Empire , peu importante et presque inconnue. Péluse, placée comme elle sur une branche du Nil , l'écrasait par son active concurrence ; mais lorsque cette ville, fréquemment saccagée, vint à déchoir graduellement de sa grandeur, Damiette recueilUt peu à peu les débris de sa puissance commerciale. Toutefois, elle n'était pas devenue encore une place de guerre lorsque, vers l'an 238 de l'hégyre, les empereurs de Constantinople la conquirent sur les Sarrasins. .Reprise par ces derniers, elle se vit ceinte de murs , et depuis lors sa destinée fiit d'être le point de mire de toutes les croisades eurc^)é-
ennes. Quatre fois enlevée aux Musulmans, quatre fois elle retomba en leur pouvoir. Enfin , fatigués d'avoir sur les bras une place qui semblait attirer les plus vaillans soldats de la chrétienté, les kalyfes prirent le parti de la raser de fond en comble , et de la rebâtir plus avant dans les teiTes. Abou-1-fédâ et Maqrizj sont tous les deux si précis dans la mention de cet événement, qu'il se trouve avoir acquis la force d'une vérité mathématique. La nouvelle Damiette s'appela d'abord Menchié f l'emplacement de l'ancienne se trouve marqué dans un village moderne nommé Lesbéh , où l'on retrouve encore quelques traces des fon-dations primitives. Sa destruction, sous les kalyfes , avait été néanmoins si complète , que rien au-dessus du sol ne témoigne aujourd'hui de son existence : la découverte de vastes citernes et d'aqueducs souterrains a pu seule ajouter quelques preuves matérielles aux traditions précises des auteurs romains et arabes. Tels furent les résultats de la mission du général Andréossy. Militaires ou scientifiques, ils répondirent à ce qu'on attendait de lui , et restèrent doublement profitables. L'Institut du Kaire fi.it le premier initié aux détails de ce
Toyage , par la lecture d'un mémoire nourri de fidts et de précieux aperçus.
Mais ce savant ne borna pas là ses recherdies. A peine de retour à Damiette, un ordre de Bonaparte l'appela au Kaire, où il arriva le a nivôse (aa décembre 1798), prêt à tenter de nouvelles explorations.