LES DEMEURES DES ÉGYPTIENS SOUS LES TROIS PREMIÈRES DYNASTIES
Epergos ne s’était guère trompé -, toutefois les modifications apportées dans le système de construction des habitations des bords du bas Nil étaient lentes, indécises, car personne n’osait innover en quoi que ce fût.
Sous le règne des premiers monarques, cette vallée privilégiée devint un centre de productions agricoles et industrielles qui attirait déjà de nombreux étrangers. Le commerce était florissant et les richesses s’accumulaient entre les mains de ces heureux habitants. Les rois s’étaient peu à peu entourés d’une cour nombreuse, composée en grande partie de fonctionnaires, auxquels incombait la charge d’administrer le pays. Les actes de tous les citoyens étaient réglés par des lois ^ la principale occupation du monarque était de se faire rendre un compte exact de toute chose. La configuration du pays se prêtait merveilleusement à ce gouvernement paternel. Le Nil, dont la vallée a peu de largeur au-dessus du Delta , était l’artère naturelle qui facilitait les voyages, les transports et la surveillance
sur toute la contrée. En effet, à cent quatre-vingt mille pas au sud, à partir de la mer, la vallée se rétrécit déplus en plus jusqu’à sept cent mille pas environ, où commence la contrée habitée par les noirs. Là elle devient très-étroite et le cours du fleuve est encombré de rochers. C’est au point où les collines calcaires se rapprochent, au sommet du Delta, que les premiers rois établirent leur résidence. Ainsi pouvaient-ils facilement surveiller le Delta et tout le haut cours du fleuve *,'car, de ce point, si l’on veut franchir les collines sur l’une ou l’autre rive, on ne trouve que le désert, et le fleuve est comme une large voie toujours navigable dont les bords, favorables à la culture et habitables, par conséquent, ont très-peu d’étendue. Ces bords se couvrirent bientôt de villages, car les habitants de la partie étroite de la vallée cessèrent de demeurer dans des cavernes pour se rapprocher du fleuve. La pierre brute et le limon leur servirent pour élever ces habitations. Mais il arriva un jour qu’un violent tremblement de terre jeta l’effroi parmi les populations et fit écrouler beaucoup de ces maisons. Celles dont les parois étaient épaisses résistèrent assez bien, mais la plupart de celles dont les murs étaient légers furent détruites ou profondément lézardées. Ce phénomène ne se fit guère sentir dans le Delta même, mais eut des effets terribles dans les parties hautes de la vallée.
Les Égyptiens , ayant un grand respect pour les morts et croyant à l’immortalité des âmes de tous les êtres animés, ensevelissent leurs parents, après avoir soustrait leurs dépouilles à la corruption par des préparations particulières, dans des cavernes naturelles ou creusées et encore sous des amas de pierres et de briques crues, afin qu’on ne puisse violer leur sépulture.
Ils donnent à ces amas le nom de Pi-rcima , qui veut dire Hauteur , ou de Pi-re-mi , suivant d’autres, ce qui signifie Splendeur du soleil.
Ces amas sont établis sur une base quadrangulaire, comme toute construction égyptienne, et s’élèvent plus ou moins haut, suivant la surface de cette base et l’inclinaison des faces. Or, après le tremblement de terre dont nous venons de parler, les plus savants parmi les Égyptiens ayant constaté que ces pyramides, fussent-elles creuses, avec parois relativement minces, n’avaient soiiffert aucune altération, se réunirent pour savoir s’il ne conviendrait pas de donner aux habitations futures la forme de ces édifices.
Épergos et Doxi f urent consultés.
Doxi se contenta de dire que, si le sol de la terre était secoué, l’homme n’avait pas la puissance de se soustraire à ce phénomène et devait se résigner à en subir les conséquences en suppliant les dieux, toutefois, de les rendre moins terribles. Épergos ayant observé que les Égyptiens possédaient, en géométrie, des connaissances assez étendues, prit un morceau de charbon et traça sur le mur la figure 3 o ci-dessus } puis il dit : « Si le solide A est posé sur un sol horizontal a b , il se tient debout par sa propre masse, mais si ce sol s’incline suivant c d , toute la partie B du solide doit se détacher et tomber. — Si, au contraire,
le solide G est posé sur un sol horizontal a' b\ et si ce sol s incline, suivant c' d\ aucune partie de ce solide ne peut se détacher puisque toutes restent en dedans de la verticale V O. Voilà pourquoi vos pyramides sont restées debout pendant que vos maisons croulaient.
« Mais ces tremblements de terre, ainsi que j’ai pu le constater ailleurs, secouent le sol plutôt qu’ils ne le dénivellent, ou du moins ce dénivellement est peu sensible ; donc il suffira que vous donniez aux murs de vos maisons une légère inclinaison pour les maintenir debout, en cas
d’oscillations de la terre. Mais il n’est pas nécessaire que vous les terminiez en pointe comme le sont vos pyramides *, car, supposez la partie X de la pyramide supprimée, la partie c' ci' e f \ qui restera, ne sera pas moins solide. » L’assemblée écoutait Épergos avec attention. Quand il eut terminé, un vieillard qui passait pour un des plus savants dans la nation et qui observait les astres afin de prévoir les époques favorables aux divers travaux de la culture, se leva, et s’approchant lentement de la muraille sur laquelle Épergos avait tracé les linéaments qu’on vient de voir, prit à son tour le charbon, traça la figure 3i et dit : « Tes
raisons sont bonnes, Épergos, mais les maisons, non plus que nos pyramides, ne sont faites d’un seul morceau y les unes et les autres sont composées de matériaux qui n’ont entre eux qu’une cohésion limitée. Si donc la maison A est inclinée suivant la ligne ab, par suite d’une commotion du sol, bien que la ligne de ne sorte pas de la verticale, les matériaux e, sollicités par la pression, pourront glisser, et ainsi toute la bâtisse se disloquera. Mais si nous posons les couches de brique ou les assises de pierre conformément au tracé D, en prenant comme centre des segments de cercle le point E, rencontre des deux lignes inclinées qui forment les parois des murailles, les pierres d’angles seront à peine sollicitées par la pression et ne pourront glisser, puisqu’elles ne seront pas sur un plan incliné. » Epergos, en signe de respect, abaissa ses mains devant lui à la hauteur des genoux et inclina la tête*, le vieillard alla retrouver sa place au milieu d’un murmure flatteur. Il fut décidé qu’après dix jours l’assemblée se réunirait encore, apporterait les nouvelles lumières que la réflexion pourrait faire naître parmi ses membres et qu’on rédigerait alors le décret à soumettre à la sanction royale.
Au bout de dix jours, en effet, les membres de l’assemblée réunis déclarèrent qu’ils n’avaient rien à ajouter à ce qui avait été dit précédemment. Epergos seul fit observer que si on construisait des habitations sur un plan circulaire en inclinant les lits d’assises vers l’intérieur au lieu d’adopter des plans quadrangulaires, alors la solidité serait absolue et qu’il n’y aurait de point faible sur aucune partie du pourtour de la bâtisse. Cette ouverture fut accueillie par une clameur, et l’un des plus respectés parmi les membres de l’assemblée se levant, dit : « La demeure de l’homme doit regarder les quatre points du ciel ; cela est consacré. Il convient qu’elle ait sa face et ses côtés, ce que ne saurait posséder une demeure circulaire. Elle doit avoir ses angles,
et ces angles doivent être droits. Épergos a parlé légèrement. — Certes! » répondit l’assemblée tout d’une voix.
Le décret royal qui fut promulgué d’après l’avis de l’assemblée portait en substance : que les parois des demeures à élever devraient être inclinées suivant un certain angle donné parles inspecteurs des bâtiments; que, si ces maisons étaient élevées sur soubassement de pierre, les assises devraient être posées suivant la portion de cercle donnée par un rayon égal à l’un des côtés du triangle dont le sommet serait la rencontre des lignes inclinées des parois; qu’il en serait de même pour les constructions de briques crues ; que, d’ailleurs, la forme ancienne et consacrée de ces maisons soit en plan, soit en élévation, ne devrait être modifiée d’aucune façon.
Les premières maisons qui furent élevées après ce décret présentèrent donc leurs soubassements construits ainsi que l’indique la figure 32, et les gabarits de roseaux étaient toujours employés pour guider les maçons.
Toutefois les ouvriers habitués à mettre en œuvre la brique crue, le pisé et les roseaux dans leurs bâtisses, n’étaient point très-habiles à tailler la pierre; ils n’avaient encore que des outils de cuivre qui s’émoussaient promptement, bien qu’on les trempât. Pour fendre les pierres dans la carrière, ayant observé que les calcaires se présentent naturellement par lits, ils dégageaient la surface horizontale extérieure; puis, au moyen de poinçons de cuivre, ils creusaient de distance en distance, sur une même ligne, suivant la dimension qu'ils voulaient donner au bloc à extraire, des trous oblongs étroits et de la profondeur de quatre à cinq doigts. Cela fait, ils enfonçaient dans ces trous des coins de bois bien séchés; ils mouillaient régulièrement ces coins qui, en gonflant, faisaient fendre la pierre suivant la ligne tracée par les entailles.
A l’aide de leviers de bois durcis au feu, ils faisaient alors
sortir le bloc de sa place. Ces blocs, en raison de la nature litée de la pierre, présentaient ainsi des parallélipipèdes dont ils régularisaient les faces et qu’ils assemblaient. Comme ce peuple est patient et laborieux, il parvint cependant à tailler régulièrement tous ces blocs, à les polir même à 1 aide de
pierres dures, à y creuser des traits, des figures*, car, de même que toute chose est réglée dans la manière de vivre sur les bords du Nil, toute construction, tout objet doit mentionner les motifs en vue desquels ces constructions ou objets ont été établis et le nom de ceux pour qui on les établit. De telle sorte que rien ne demeure ignoré. Celui qui connaît les figures au moyen desquelles iis traduisent les faits,
les dates, les noms des choses sur la pierre, le bois, la terre cuite ou le métal, peut ainsi savoir tout ce qui touche à la vie présente et passée de ce peuple.
Gela fut ainsi réglé par les rois des trois premières dynasties qui régnèrent l’espace de sept cent soixante-neuf ans, et comme pendant ce temps les habitants de la vallée du Nil ne cessèrent de travailler et de perfectionner toute chose, ils arrivèrent à un développement prodigieux dans les^ arts, les sciences, l’industrie et l’agriculture.
Si le menu peuple construisait toujours des maisons de terre et de roseaux, ceux qui s’étaient enrichis et qui occupaient des fonctions dans l’Etat ne se contentaient plus de logis aussi simples, et peu durables. Ils commençaient à faire employer des blocs de pierre, de la brique crue enduite avec soin et des bois de charpente équarris et débités en planches. Cependant les formes consacrées primitivement devaient être maintenues, et en changeant la nature des matériaux, ceux qui bâtissaient conservaient scrupuleusement l’apparence de l’ancienne demeure.
On y ajoutait toutefois des portiques*, les salles étaient plus nombreuses, les dépendances plus importantes.
Originairement les habitants faisaient cuire leurs aliments en plein air, mais alors on commençait à disposer des locaux propres à cet objet toujours en dehors du logis, d’autant que les familles prenaient habituellement leurs repas sous des arbres et des bannes d’étoffe.
Les animaux domestiques entouraient les maîtres pendant ces repas, et on voyait ainsi, aux environs des petites tables sur lesquelles étaient disposés les mets, des antilopes, des chats, des chiens, des oies, des échassiers, vivant entre eux dans la meilleure intelligence et récréant leurs maîtres par leurs sollicitations et leurs habitudes familières. Chaque habitation était entourée d’un jardin clos de murs de brique crue plus ou moins vaste, suivant la richesse du proprié-
taire. Ces jardins étaient entretenus avec un soin extrême et contenaient des plantes rares disposées dans des caisses afin de pouvoir les soustraire à l’ardeur trop vive du soleil ou les abriter du vent du désert qui, lorsqu’il soufflait, desséchait les feuilles et les fleurs en quelques instants. Les jardins et demeures, toujours placés sur les bords du fleuve ou de canaux, possédaient un manège faisant mouvoir une roue
à chapelet versant l’eau dans des rigoles qui allaient, en se divisant, arroser les plantations. Ces machines hydrauliques étaient mues par des esclaves ou par des ânes. t 11 taut parler d’abord des maisons les plus simples. Voici l’une d’elles, figure 33, qui se compose d’un petit jardin A avec chambre pour les provisions en B, latrines en C, pigeonniers en D, poulailler en E et four en F pour cuire les aliments. L’habitation comprend une salle G, ouverte sur
la cour, et deux pièces avec lits H et I. Un escalier extérieur de bois permet de monter sur la terrasse.
La figure 34 donne la vue cavalière de cette habitation. Quatre perches fixées à des attaches réservées dans la muraille permettent de placer une banne sur la terrasse cen-
traie disposée en contre-bas, afin d’être à l’abri du vent. C’est là que le soir la famille aime à se réunir pour jouir de la fraîcheur.
Nous avons dit que les Égyptiens étaient experts en la science de géométrie et des nombres. En effet, la terre étant, dans la vallée que le Nil arrose et inonde périodiquement, d’une fertilité prodigieuse et la population qui habite cette
vallée très-nombreuse, il parut important, de toute ancienneté, de ne laisser en friche aucune partie du sol. Ce territoire fut donc partagé en lots avec le plus grand soin, de telle sorte que chaque habitant eût en propriété la quantité de terre qu’il pouvait cultiver ou faire cultiver. Ainsi les anciens prêtres qui gouvernaient avant les rois conservaientils scrupuleusement, tracés sur des feuilles de papyrus, les héritages de chacun, afin d’eviter les contestations et empiétements. Pour tracer ces plans cadastraux, il fallut avoir recours à des opérations géométriques que la nécessité fit peu à peu perfectionner, et on arriva bientôt à reconnaître que le triangle était la figure qui permettait de relever exactement une étendue de territoire, d’en apprécier les dimensions et les accidents, tels que cours d’eaux, parties inondées ou sèches, sablonneuses, rocheuses ou limoneuses. Aussi le triangle fut-il considéré comme la figure sacrée, particulièrement le triangle rectangle, dont la base se divise en quatre, le côté en trois et l’hypothénuse en cinq parties égales entre elles ; si bien que cette figure dût servir aux architectes pour construire les palais et les temples.
Le triangle équilatéral et le rectangle furent également considérés comme des figures parfaites, et c’est pourquoi l’assemblée dont il a été fait mention plus haut ne crut pas devoir tenir compte des observations d'Épergos. Quant aux idées religieuses attachées à ces figures, on doit s’abstenir d’en parler. Ce sont des mystères connus seulement des pretres; qu’il suffise de dire que le côté du triangle droit divisé en trois représente Osiris, la base divisée en quatre, Isis, et l’hypothénuse, Orus, composé des deux; le carré de trois donnant 9, le carre de quatre 16 et le carré de cinq 2 5, c est-à-dire égal à 9 -t- 16. Ce triangle étant donc ainsi la figure parfaite, ne pouvait produire, si on l’employait dans le tracé des édifices, que des résultats excellents; c’est pourquoi il fut prescrit, ainsi que le triangle équilatéral.
HISTOIRE DE l’II ABITATION.
Quant à la méthode à adopter pour utiliser le triangle parfait dans les constructions, voici comment, après de longues recherches, les prêtres procédèrent :
Soit ABC (fig. 35) ce triangle parfait dont la base a quatre parties, le côté trois et l’hypoténuse cinq. Sur le milieu de la base AB, ils élevèrent la perpendiculaire DE, en lui donnant comme longueur fet moitié de l’hypothénuse (2 1/2);
ils réunirent alors les points AE, BE, et obtinrent ainsi un triangle qu’ils considérèrent comme la figure stable par excellence. Inscrivant le triangle ABC dans un cercle, ils menèrent du point B une perpendiculaire B F sur l’hypothénuse qu’ils prolongèrent en H jusqu'à la périphérie du cercle. Puis du point de rencontre F, ils abaissèrent une perpendiculaire sur le côté CB. Ensuite, ils divisèrent chacune des parties de la base en 12, ce qui donna sur la longueur de cette base 48. Chaque partie de la perpendiculaire
BC, de même divisée en 12, donna 36. Les deux parties de la perpendiculaire DE, divisées également, donnèrent 3o. L’hypothénuse donna 60. Or 60 = 5x 12; 3o=2Xi2 + 6 (moitié de 12); 36=3X12-, 48 = 4X12. Ils obtinrent ainsi des divisions proportionnelles par 4, par 3, par 5 et par 21/2. Non contents de ce premier résultat, ils divisèrent chacune des parties de la base en 100 et obtinrent 400 divisions. Opérant de même pour la ligne DE, 2 5o. La corde B H leur donna 480 divisions égales à celles-ci. La longueur partielle de l’hypothénuse AF, 32 o; celle F G, 180. La perpendiculaire F K, 1 44 ou 1 2 X 1 2 . Ainsi la figure fournissait-elle des divisions décimales et duodécimales. Or, quand il s’agit de proportions à donner à des constructions, le système duodécimal a l’avantage de se diviser par moitiés, par quarts, par tiers et par sixièmes, et le système décimal par dixièmes. Le mélange des deux systèmes donnait des rapports utiles. Ainsi la base AB, divisée par le système duodécimal en 48 parties, est en rapport proportionnel avec la corde B H divisée par le système décimal en 480.
Les constructeurs se servirent donc de cette sorte d’étalon de proportions dans leurs bâtisses, avec îaculté d’employer le triangle équilatéral ainsi qu’on va le voir.
Il convient d’examiner le palais d’un nomarque, c’est-àdire d’un gouverneur de province, sous le roi Cerphérès, qui monta sur le trône sept cent quarante-quatre ans après Ménès-, palais contemporain de la petite maison dont nous venons de parler.
Le programme posé par ce nomarque à son architecte était celui-ci : deux entrées dans le palais, l’une publique, 1 autre pour les habitants. Du côté de l’entrée publique, une cour avec portiques donnant accès dans une salle vaste, à ciel ouvert dans la partie médiane. Du côté de l’entrée privée, une première cour vaste, avec logements pour les serviteurs des deux côtés ^ cuisine et citerne. Puis une se-
conde cour avec portiques et salles ouvertes à chaque extrémité. Entrées pour les chambres, rangées des deux côtés de la grande salle, mais sans communication directe avec celle-ci.
Deux cours latérales avec magasins pour toutes sortes de