‹ Histoire de l'habitation humaineChapitre 28 sur 46 · GREGE · texte numérisé non relu

GREGE

triclinion de la maison ATHÉNIENNE (p. 194).

HISTOIRE DE l’h ABIT ATION.

encore de ce perdreau cuit dans la lie de vieux vin, cela est digne des dieux ! — Par Bacchus, dit Do xi, attention à ta tête, Épergos. — Laisse, laisse, Doxi, mes idées sont aussi limpides que cet air qui nous permet de voir d’ici les sentinelles sur les remparts de l’acropole. — Eh ! reprit un des philosophes , peut-on jamais affirmer que l’on voit un objet ? — Il me semble du moins. — Oui, il te semble, Épergos, mon ami, mais tu conviendras que tout ce que l’on voit n’est qu’une apparence, rien ne prouve que cela existe réellement. As-tu seulement la certitude de ta propre existence ? — Par tous les dieux! voilà une coupe pleine, je bois ce qu’elle contient, cela me fait grand bien et grand

plaisir, et la coupe est vide, donc

— Donc, c’est ton esprit qui éprouve ce plaisir et qui suppose ce bien, rien de plus.... — Bon, dit l’autre philosophe, voilà Distasis parti.... Donnez-lui à boire ou nous allons tomber dans le néant, et, tout à l’heure, il n’y aura plus ici ni maison, ni lits, ni jardin, ni rien que lui tout seul, et encore !... Eh, ami ! laisse-moi vivre d’apparences, si tout est apparence, le mot ne fait rien à la chose. — Cela fait beaucoup, au contraire, car si tout est une apparence qui réside seulement dans notre âme, un produit de notre esprit, il n’y a que l’esprit. — Oui, cela est bon à dire quand on a bien dîné ; mais, d’ici à vingt-quatre heures, si tu ne trouvais pas une apparence de tasse de vin et de tranche de jambon pour refaire ton apparence de corps, je voudrais bien savoir ce que deviendrait ton esprit? N’est-il pas plus vrai de dire que l’âme n’est que l’harmonie établie par nos organes fonctionnant régulièrement. Si tu as la fièvre, ton esprit juge-t-il de la même façon les choses que si tu es en santé ? Et une apparence de pierre qui tombe sur ton apparence de crâne n’envoie-t elle pas promener ton esprit ? — Promener où ? — Qui sait ! dans l’apparence du corps d’une grenouille, peut-être !... Tiens ! ne te fâches

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pas, bois avec moi à Chrémyle. Bon! dit Épergos, si nous laissons nos deux philosophes s engager sur ce terrain, où irons-nous ? L’un veut nous persuader qu il n est qu une âme dans le monde, et l’autre que les âmes passent leur temps à changer de peau. Gardons, s il vous plaît, notre bon sens, et tenons-nous-en à ce que nous voyons clairement.... Voilà un beau plafond, que cela est doux à l’œil et qu’il est bon d’être ainsi au frais tandis que cette ouverture nous laisse voir l’horizon tout brûlant de lumière et nous envoie les parfums du jardin ; puisses-tu, Chrémyle, jouir longtemps de ces biens et en faire jouir tes amis ! » Mais, s’adressant à l’architecte : « Dis-nous donc, Eicos, puisque tu étais en veine de bien faire, pourquoi n’as-tu pas construit en marbre les entablements des portiques sous lesquels nous nous promenions tout à l’heure ? — Eh ! reprit Eicos, Chrémyle trouvait déjà qu’en faisant élever des colonnes de marbre, je dépensais trop d’argent et que je le ruinais. — Cependant, pour vos temples, continua Epergos, chez tous les Doriens, vous faites porter des entablements de pierre sur les colonnes de même matière, et ces entablements ne diffèrent pas sensiblement, comme aspect, de ceux que tu as fait faire ici avec du bois. En bonne logique, est-il convenable de donner des formes semblables à des parties d’architecture faites de matières différentes? J’ai vu chez les Mèdes et dans l’Ionie que les matériaux employés imposaient la forme adoptée par l’architecture. Ce n’est pas une critique que je fais ici de tes portiques, qui sont charmants, mais je serais aise de t’entendre sur un pareil sujet. — Tu en sais plus long que moi sur ce chapitre, Épergos, mais tu veux me faire discourir, et la matière étant ardue, je risquerais fort de vous ennuyer. — Non point, dirent les convives, il y a toujours quelque chose de bon à tirer d’une discussion entre gens experts; parle donc. — Fais-moi apporter une tablette, Chrémyle,

car je ne saurais m’expliquer sans l’aide d’un dessin. » Un des esclaves ayant apporté un de ces tableaux peints en blanc sur lesquels les négociants établissent leurs comptes et un morceau de pierre noire, Eicos traça dessus, en quelques instants, les deux diagrammes (fig. 67) -, puis, ayant fait tenir ce tableau par l’esclave, de manière que chacun pût le voir, il parla ainsi : « Ceux qui ont médité sur l’architecture adoptée par les Doriens savent peut-être à quelles origines diverses ils ont été puiser les éléments de leur architecture. Épergos, qui a tant vu de pays, sait mieux que moi ce qu’il en est. Les uns prétendent que les premiers édifices des Doriens étaient primitivement construits en bois et que les formes de l’ordre adopté par eux ne sont qu’un dérivé de ces premières bâtisses. Pour moi, je n’en crois rien, car ce que j’ai vu sur les côtes de l’Asie, où l’on construisait presque tout en bois il y a peu de temps encore, ne ressemble pas à ce que nous faisions ici jadis. J’admets, au contraire, que la nécessité où les Doriens se sont trouvés d’employer la pierre dans les contrées où ils se sont établis, contrées qui ne sont pas riches en bois de charpente , a commandé les formes de certaines parties importantes de l’ordre composé par eux. Ainsi, par exemple, il est évident que l’on ne saurait donner à un chapiteau de bois la forme A du chapiteau dorique. Si on veut poser un chapeau de bois sur un poteau pour porter une poutre et la soulager, on ‘le coupe ainsi que je le trace en B; et, en effet, ceux qui ont visité la Lycie, la Carie, ont pu voir des chapiteaux de bois ayant cette forme, et, par imitation, des chapiteaux de pierre qui l’ont conservée. Pour décorer les extrémités du chapiteau, on y a sculpté des volutes -, et c’est là qu’il faut voir l’origine du chapiteau ionique. Mais il est bien évident que le chapiteau dorique, avec son échine courbe et son abaque carré, n’a nul rapport avec la forme qu’on peut tirer d’un morceau de bois.

« Qu’originairement on ait fait souvent des architraves de bois comme nous en faisons encore dans nos constructions privées, il n’y a rien là que de très-naturel. Mais, toutefois, vous remarquerez que les entre-colonnements de l’ordre dorique, dans nos monuments les plus anciens, sont trèsétroits et que, s’ils ont si peu de largeur, ça été pour ne pas donner une trop grande portée à des linteaux ou architraves de pierre. Si ces architraves eussent été faites de bois, on n’aurait pas eu besoin de tant rapprocher les colonnes et de donner une si forte saillie aux échines des chapiteaux ; et nous voyons précisément que plus on remonte aux temps éloignés et plus ces chapiteaux doriques prennent de saillie sur le fût de la colonne, afin de soulager d’autant les architraves, qu’alors on ne taillait guère que dans des pierres assez tendres, tandis que dès qu’on a employé des pierres plus dures, comme le marbre, par exemple, on a élargi les entre-colonnements et diminué la saillie de l’échine du chapiteau. Bien plus, si nous n’employons ni la pierre ni le marbre pour faire les architraves, mais le bois, nous faisons les entre-colonnements plus larges, ainsi que vous l’avez vu ici dans les cours.

« Ceci dit, passons à la frise. Quelques-uns ont de même prétendu que les triglyphes qui décorent habituellement la frise de l’ordre dorique représentent les bouts des solives de bois qui, originairement, posaient sur l’architrave. Rien n’est moins démontré. D’abord, dans nos plus anciens monuments doriques, il y a des triglyphes dans la frise sous les frontons, comme il y en a sur les frises latérales. Or, si les solives portaient sur les architraves latérales, elles ne pouvaient en même temps porter sur les architraves de face ; donc leurs extrémités ne s’y seraient pas montrées. On dira que c’est là une imitation, une tradition; je n’en crois rien. Je reviens toujours à nos plus anciens édifices; eh bien! dans ceux-ci, nous voyons souvent que les triglyphes sont

des dés de pierre qui portent la corniche, à l’aplomb de chaque colonne, au milieu de Pentre-colonnement et sur les angles, tandis que les métopes, c’est-à-dire les espaces laissés entre ces triglyphes, restent vides.

« La corniche, elle, est évidemment la conséquence de la saillie de la charpente, par conséquent, sa forme a pu être en partie donnée par l’emploi principal du bois. Mais il faut dire que cette forme originelle a été singulièrement appropriée à l’emploi de la pierre, et cela depuis bien longtemps.

« Mais — et c’est en ceci que les Athéniens montrent la souplesse de leur génie, — sans mentir aux formes que la matière doit commander, on peut composer un entablement dorique, à quelques détails près, aussi bien avec de la charpente qu’avec de la pierre et ces deux tracés vous en donnent la preuve.

ce Prenons d’abord la structure de pierre : sur le chapiteau A, des architraves B sont posées, en deux parties, car, si l’une des pierres est défectueuse, il y a chance pour que l'autre ne le soit pas. Ces architraves portent d’une colonne à l’autre, les joints étant à l’aplomb des axes de ces colonnes. Mais alors, ainsi que je le disais, les entre-colonnements doivent être assez étroits pour que ces architraves de pierre n’aient pas une portée trop longue. C’est pourquoi, si nous employons cette matière, nous ne donnons pas plus de deux diamètres (pris au milieu de la colonne) entre chacune d’elles, tandis que si nous adoptons l’entablement de bois, ces entre-colonnements peuvent être beaucoup plus larges. Donc, les architraves étant en place, nous posons, au droit de chaque colonne et au milieu de chaque entre-colonnement, un dé de pierre auquel on a donné le nom de triglyphe, parce qu’il est d’usage de sculpter trois rainures verticales sur la face extérieure de ces dés afin d’accuser leur fonction de support. Car vous observerez que lorsqu’on

HISTOIRE DE l’ H ABI TAT1 ON.

veut donner à un style ou support vertical une apparence rigide, comme pour les colonnes, par exemple, on répète la ligne verticale au moyen de cannelures, de traits, de rainures, c’est là une question d’art. Sur ces triglyphes, qui forment ainsi sur l’architrave autant de pilettes, on place la corniche D, dont la saillie et le profil éloignent les gouttières E des parements.

« Gela étant fait, on peut remplir ou laisser vides les espaces entre les triglyphes, puis poser en arrière une assise G dont la saillie reçoit le plafond de bois H, composé de poutrelles que l’on revêt de peintures ou de terre cuite, poutrelles qui portent les solives I, entre lesquelles on place des panneaux de terre cuite émaillée ou de bois. La corniche reçoit les assises de pierre J K, sur lesquelles s’appuient les chevrons L de la charpente. Sur ces chevrons sont embrevés les pannettes M, qui servent à supporter les tuiles et à les empêcher de glisser. Vous voyez que cette structure est très-simple, que chaque partie remplit une fonction et que, si rien ne manque, il n’est aucun membre que l’on puisse retrancher comme inutile. Il paraît donc que tout, ici, a été combiné en raison de la matière mise en œuvre : la pierre.

« Voulons-nous construire en bois, par économie ou bien parce qu’il est nécessairs d’obtenir de larges entre-colonnements et une structure légère? Sur le chapiteau A, de pierre ou de marbre, nous posons les deux poitraux P de bois, qui forment l’architrave, puis les deux filets-listels N. A l’aplomb de chaque colonne, nous posons la poutre O, dont l’extrémité O' forme triglyphe ou support de la corniche. Sur ces triglyphes nous plaçons le filet Q, qui reçoit les chevrons R, lesquels débordent, saillent, reçoivent à leur extrémité une planche S qui fait la face du larmier, un filet supérieur T propre à recevoir les gouttières de terre cuite, puis, le dessous du larmier. Entre les triglyphes, — qui, dans

ce cas, ne se montrent qu’au droit des colonnes et non entre elles, — on peut embrever les madriers V composant la frise. C’est ainsi qu’a été fait l’entablement du portique de la grande cour de la maison où nous sommes \ Tous les bois, bien aérés et laissant toujours des vides entre eux, ne peuvent s’échauffer ni pourrir, par conséquent. Ici, comme dans la structure de pierre, il n’est pas une pièce inutile. Les poitraux de bois sont soulagés dans leur portée et n’ont d’autre effet que d’étrésillonner les colonnes. Ces bois étant soigneusement peints, garantis de la pluie et aérés, peuvent se conserver pendant des siècles.

« Vous voyez donc que la forme donnée à l’entablement de l’ordre dorique se prête, avec quelques variantes peu importantes, à la structure de pierre, aussi bien qu’à celle de bois et sans qu’il soit besoin, si on emploie l’une ou l’autre, de fausser soit la forme, soit la structure.

« Je ne vous dissimulerai pas que certains architectes emploient un procédé mixte, notamment dans la grande Grèce où j’ai pu le constater, c’est-à-dire que sur les architraves de bois, ils ne craignent pas de poser des frises et corniches de pierre, mais cela est défectueux et est considéré comme une mauvaise construction. Le bois, qui est élastique, léger et compressible dans le sens du fil, ne saurait être propre à porter la pierre qui est compacte, sans élasticité et lourde.

« Je le répète, on ne saurait guère admettre que la structure de bois ait inspiré la structure de pierre dans la composition de l’ordre dorique; et je croirais plutôt que le contraire s’est produit; d’autant que plus on remonte dans les temps anciens et plus les entablements de l’ordre dorique s’éloignent de la structure de bois pour se conformer à celle imposée par l’emploi de la pierre. Toutefois on doit

i. Voy. figure 65.

reconnaître que nos architectes ont habilement su faire concorder la forme avec la structure dans l’un ou l’autre cas. — Par Athénée ! dit Chrémyle, Eicos nous montre qu’il connaît son art ! qu’on lui verse à boire, il doit avoir soif-, je ne regrette pas de lui avoir fait faire des entablements de bois sur les colonnes de mes portiques puisqu’il explique si bien qu’ils y sont à leur place. Mais, voyez le traître, il ne me disait pas tout cela lorsqu’il s’agissait de les établir, il me soutenait que c’était une honte de placer ces charpentes peintes sur des colonnes de marbre ! — Il est évident que cela eût été mieux de continuer avec les matériaux de marbre, reprit Eicos. — Oui. . . . certes, mais m’assurais-tu contre les délateurs qui commençaient à croasser comme des grenouilles après la pluie, quand ils voyaient charrier ici ces colonnes de marbres ; qu’eussent-ils dit si, après les colonnes, les attelages de bœufs avaient amené ces entablements ! — Permets encore, dit Epergos, que je t’adresse une question : J’ai vu chez les Mèdes, et autrefois en Assyrie, et encore chez les Tyrrhéniens et même chez les Etrusques, des voûtes faites de brique crue ou cuite, et aussi de pierre -, j’ai souvent ici recommandé ce genre de construction qui a l’avantage de mettre les bâtiments à l’abri de l’incendie et qui préserve si bien les intérieurs du chaud et du froid ; les Hellènes comme les Doriens de la Sicile et de la grande Grèce ont vu maintes fois des voûtes chez les peuples leurs voisins; pourquoi ne les veulent-ils adopter? — A cela, répondit Eicos, il y a deux raisons principales ; la première, c’est que les Grecs n’aiment point à prendre les usages des barbares ou, s’ils les adoptent, c’est en leur faisant subir des translormations profondes. La seconde, c’est que les artisans grecs tiennent à se faire honneur de leur travail, et que les voûtes exigent un labeur grossier qui ne leur plaît pas. Qu’elles soient construites en brique ou en pierre, il faut appeler, pour les élever, un grand concours de manœuvres,

une masse d’ouvriers, faire des murs épais, bander les berceaux et remplir les reins. Or tu observeras que nous n’employons pas la chaux, le mortier pour maçonner, ainsi que cela est pratiqué en Médie et en Égypte; mais seulement pour faire des enduits. On ne saurait élever des voûtes sans mortier.

« On pourrait certes assujétir des esclaves à ces travaux, qui demandent plus de sueurs que d’intelligence, mais nous répugnons à. cela.

« Nos ouvriers sont organisés en corporations jalouses qui n’aiment pas voir les barbares travailler aux œuvres qu’euxmêmes façonnent avec orgueil. Aussi n’emploie-t-on les esclaves qu’aux charrois, aux travaux de force, au montage des matériaux sur le tas. Nos charpentiers et tailleurs de pierre, nos sculpteurs et peintres, sont des hommes libres, pourvus de plus, d’un amour-propre excessif ; ils veulent que leur travail soit apprécié, et j’ai vu maintes fois de simples ouvriers amener des amis le long d’un édifice nouvellement achevé, pour leur montrer les pierres qu’ils avaient taillées ou les bois qu’ils avaient assemblés.

« Les chapiteaux du portique de cette demeure ont été tournés et taillés par quatre ouvriers habiles; si par hasard l’un d’eux est appelé dans la maison, soyez assurés qu’il jettera un regard d'amour sur les morceaux travaillés par lui. Il sait bien s’ils sont placés au côté droit ou au côté gauche.

« C’est grâce à cet amour-propre, parfois insupportable, que nous pouvons obtenir des ouvrages dont l’exécution est irréprochable. Il suffit de dire à un de nos ouvriers que le travail de son camarade est plus soigné que le sien, pour qu’il se surpasse. Mais aussi pouvons-nous difficilement obtenir des ouvrages passables s’ils sont destinés à être cachés; c’est à qui ne s’en chargera pas. Dans ce cas, il faut avoir recours aux esclaves. C’est pourquoi aussi vous ne voyez pas chez nous de ces énormes édifices tels que ceux

d’Égypte. On ne trouverait personne pour tailler les pierres des couronnements, dont le travail, à cause de la hauteur où elles sont placées, ne peut être apprécié que par les oiseaux.— Il y a là, dit Épergos, après un moment de silence, matière à réflexion.... Je comprends votre affaire.... et cela m’explique des résistances dont je ne saisissais pas le motif. . . . Vous aimez si bien les arts que vous tenez à posséder leurs diverses expressions sous la main. Si vos édifices sont petits, comparativement à ceux de beaucoup d’autres peuples, c’est que vous voulez jouir de toutes leurs parties d’un coup d’œil, embrasser leur ensemble facilement. On ne trouve pas dans l’Hellade de ces palais tels que ceux de Babylone, qu’on ne saurait visiter en un jour tant ils sont vastes. — Tu dis vrai. Non-seulement nous n’avons point de goût pour les édifices trop vastes et qui, se composant de beaucoup de parties juxtaposées, ne possèdent pas les qualités d’unité que nous exigeons de toute œuvre d’art; mais tu observeras que les Grecs, contrairement à d’autres peuples, évitent dans leurs constructions, la multiplicité des motifs architectoniques. Temple, édifice public ou maison, la sobriété est la loi suprême, et c’est plutôt par la judicieuse disposition de la structure, l’étude des proportions, que ces édifices cherchent à plaire, que par la profusion des ornements et l’accumulation de ces détails surprenants auxquels les barbares sont sensibles. Il ne faut pas oublier que nous sommes un peuple libre, jaloux et ombrageux à l’excès, enclin à la critique, économe de ses deniers. Il faut donc que tout citoyen, assez heureux pour posséder de grands biens, n’en fasse point étalage en public et ne froisse pas les sentiments démocratiques de la nation par un luxe apparent. Athènes possède beaucoup de citoyens, comme notre hôte, qui pourraient afficher leur richesse ; à quoi cela servirait-il, je vous prie? sinon à exciter l’envie et les soupçons malveillants. Si un étranger parcourt les rues d’Athènes, il

pourrait croire que tous ses habitants vivent dans des demeures à peu près semblables. Et, pour ne citer qu’un exemple, la maison de Cliton, qui est voisine de celle-ci, présente sur la voie publique une entrée à peu près pareille à celle de Chrémyle. Cependant Cliton n’est qu’un pauvre hère, vivant de pois chiches. Les demeures des Athéniens ne se distinguent entre elles que par le plus ou moins de richesse ou de pauvreté des intérieurs, dans lesquels ne sont admis que les intimes. Puis nous ne possédons ni les trésors ni les bras dont disposent les rois d’Égypte et la Perse-, nous n’avons pas des armées d’esclaves ou une plèbe asservie à nos ordres ; il nous serait impossible d’égaler ou de dépasser en étendue et en richesse les monuments de ces contrées. Les Grecs ont donc cherché dans la beauté et le choix de la forme, cette supériorité qu’on leur accorde dans les œuvres d’art. — Et que dis-tu de l’emploi des nombres, si cher aux Égyptiens? — En cela, les Égyptiens ont été nos maîtres, et les traditions s’accordent à dire que nous leur avons pris les méthodes en usage chez nous, depuis longtemps déjà. — Ainsi vous vous servez de ces méthodes dans la composition de vos édifices ? — Certes, cela est imposé dans nos écoles. L’ordre dorique, par exemple, qui joue un rôle si important dans la plupart de nos constructions, est soumis à des règles établies sur certains rapports de nombre. Mais, outre que je vous fatiguerais si j’entrais dans des détails à ce sujet, ce sont là des mystères que nos corporations ne nous permettent pas de révéler à ceux qui ne sont point initiés. — Tu es bon, avec tes mystères, Eicos, dit un des philosophes -, chacun les connaît ou peut les connaître en mesurant un édifice ; puisque alors il est facile de découvrir ces rapports de nombres. — Ce n’est pas si aisé que tu le crois, reprit Eicos ; car il faut savoir sur quels points ces rapports sont établis. Ainsi, par exemple, tu n’ignores pas qu’un fût de colonne est plus large à sa base

que sous réchine du chapiteau ? Eh bien ! si la hauteur de la colonne doit avoir un certain nombre de fois soh diamètre, est-ce au pied, au milieu, à l’extrémité supérieure ou au tiers ou au quart du fût que tu prendras ce diamètre, ce module, dis? Tu ne réponds pas.... Si j’ajoute encore que, dans certains es s, ce module sera pris au pied, et, dans d’autres, au milieu ou au tiers du fût; comment pourraistu découvrir la méthode adoptée par l’architecte d’un tel édifice, ou à quels longs tâtonnements faudra-t-il te livrer pour résoudre la question? Tu as grand’peine à connaître un enfant qui, dans sa simplicité, ne te cache pas sa pensée, qui est devant toi comme un rouleau ouvert, qui obéit à tous ses instincts, que tu ne quittes pas. Tu le crois doux et affectueux et un jour tu t’aperçois qu’il est cruel et que sa feinte douceur est de l’hypocrisie. Tu le crois emporté, et, en telle circonstance il te surprend par sa patience.... Et tu voudrais savoir, une mesure à la main, comment a été constitué un édifice qui, lui, ne dit rien, ne subit et ne manifeste aucune impression; mais qui, dans toute sa composition, renferme les calculs, les pensées, les sentiments d’un homme que, peut-être, tu n’as jamais vu ! — A merveille, Eicos ! dit Ghrémyle, écrase ce philosophe qui prétend découvrir les mystères de ton art ! Une couronne à Eicos vainqueur ! — Eh ! attendez donc, je n’ai point encore répondu à notre architecte qui, comme ses confrères, prétend faire de son art le sanctuaire des mystères les plus redoutables, le centre des émanations intellectuelles les plus élevées. Que dis-tu, Eicos, de cette pomme de Thessalie ? — Elle est belle assurément, et sa pellicule purpurine a l’éclat brillant dont se couvrent les joues de nos jeunes campagnardes lorsqu’elles pressent le pas pour arriver à l’heure du marché. — Tu conviendras que ce fruit est merveilleusement composé pour satisfaire le goût, l’odorat, la vue et le toucher ; qu’il est proportionné dans son

ensemble et ses parties ? Qui a produit cette pulpe savoureuse si finement vêtue ? — Un pommier probablement. Bien-, or crois-tu que le pommier ait savamment calculé la relation des diamètres de cette pomme, la tension de sa peau douce et luisante, le nombre et la disposition de ses pépins ?

— Voudrais-tu en venir à me comparer à un pommier ?

— Pourquoi non : Vous, architectes, vous élevez des édifices qui nous charment parce que vous avez été plantés, cultivés et greffés à cette fin, comme un prunier produit des prunes, un médecin fait de la médecine et un armurier des armes. Vous n’êtes les uns comme les autres que des intermédiaires de rintelligence supérieure, et si tes productions sont meilleures que celles de ton confrère, c’est que tu as été mieux planté, cultivé et greffé. Mais si le pommier s’avisait de tirer vanité des pommes qu’il produit, on lui rirait aux branches. — Voilà qui va bien, dit Epergos en riant -, ainsi, Eicos, comme nous tous qui pensons, agissons et produisons, nous ne sommes que des organismes inconscients.

— Que sais-tu, continua le philosophe, si les végétaux sont inconscients. Tu vois ou crois voir, comme disait Distasis, qu’ils ne se meuvent, tu n’entends pas leur voix-, qu’est-ce que cela prouve? Tout au plus l’imperfection de ton entendement. L’âme du monde réside en tout, elle est égale en valeur partout, et ne fait que se manifester de différentes façons -, ce qui vit n’est qu’une enveloppe fragile dont il lui plaît de se vêtir pour arriver à une fin. — Et quelle est cette fin? objecta Distasis. — Eh mais! la vie, la perpétuité de la vie-, c’est quelque chose, il me semble ! La dose de l’âme du monde répartie à chaque être, nous morts, rentre dans le magasin commun pour être de nouveau employée, suivant le besoin et suivant sa qualité, car nous avons pu faire que cette dose soit pire ou meilleure qu’elle n’était quand elle nous a été confiée — Quand je dis nous, j’entends parler

du pommier aussi bien que de l’homme, du chien ou du rat.

« Eicos est un architecte excellent ; il admet qu’il a acquis, de sa naissance à ce jour, le talent qui nous charme. Mais qui nous assure que la dose de l’âme du monde dont est pourvu Eicos, notre convive, n’a pas commencé par occuper le corps d’une abeille, laquelle, à force de travail, s'est distinguée parmi son espèce, et a su faire des cellules plus régulières que n’étaient celles de ses compagnes? L’abeille sait-elle ce qu’est un hexagone? Et pourquoi fait-elle toujours des cellules hexagonales?

« Aujourd’hui Eicos nous parle des mystères auxquels sont initiés les architectes, de la loi des nombres et des tracés géométriques. M’est avis que ces lois ont été faites après coup, comme si l’abeille s’amusait aujourd’hui à décrire les propriétés de l'hexagone et comment il est composé de six triangles équilatéraux réunis aux sommets. Je découvre l’âme du monde dans le travail de l’abeille, comme je la découvre dans toute œuvre d’art et dans toute production naturelle. Distasis se croit seul l’intelligence évoquant un monde qui n’existe pas réellement*, moi, je vois l’intelligence partout, perpétuant la vie au sein de la matière qui existe, mais serait inerte sans elle. Et, pour en revenir à notre point de départ, je ferai à notre ami Eicos une question, s’il le permet? — Fais. — Est-ce l'homme qui a inventé les nombres ou les nombres existaient-ils avant l’homme ? Est-ce l’homme qui a inventé le cercle ou le cercle existait-il avant l’homme ? — Les nombres, répondit Eicos, sont, comme la géométrie est*, l’homme n’a fait que connaître les uns et appliquer l’autre à ses besoins, ses arts et son industrie. — Bon ; alors si les nombres, si la géométrie existaient, les conséquences existaient aussi, car le nombre douze pouvait se diviser par deux, par trois et par quatre sans qu’il fût besoin de l’homme pour constater le fait*, donc toutes les lois d’harmonie des

ik

HISTOIRE DE l’ H A BI T ATI ON.

nombres existaient, et ce que vous considérez comme des mystères, vous, architectes, ne sont que des emprunts faits à un trésor commun, par les parcelles de 1 ame du monde qu occupent vos corps d architectes. Tout cela est subtile et ne m’importe guère, reprit Eicos. Ce que je puis dire, c’est que la dose de Pâme du monde qui m’est dévolue a parfois grand’peine à se tirer d’embarras, s’il s’agit de satisfaire, à l’aide des moyens qui nous sont donnés, aux fantaisies de mes clients et à ce que j’exige de moi-même. Je ne crois pas que le pommier, ni même les abeilles aient ces soucis. Je ne te remercie pas moins de m’avoir donné pour origine le corps d’une de ces utiles travailleuses de l’Hymète, car il ne me plaisait guère d’avoir commencé par résider dans le tronc d’un pommier. Mais, par Bacchus! à boire! je meurs de soif ! » Passant ainsi d’un sujet à l’autre, l’entretien tantôt sérieux, tantôt badin, se prolongea jusqu’au coucher du soleil.

Puis les convives allèrent au jardin respirer l’air frais et embaumé du soir. A la nuit close, chacun, précédé d’un esclave portant un falot, regagna son logis.

« Voilà de grands fous, dit Doxi à son compagnon, lorsqu’ils furent seuls dans la rue. — Oui, reprit Epergos, fous d’idées, fous de discussions, fous de recherches, fous de critiques et d’examen de toutes choses. C’est, de par tous les dieux, une bonne folie, et nos Perses ne remuent pas, en une année, dans toute la ville de Babylone, autant d’idées qu’on en a mis ce soir sur le tapis chez Chrémyle. — Assurément, et ils auraient le bon esprit de ne le point souffrir. — C’est ton avis? — Certes! est-il une société humaine qui puisse résister à ce torrent d’extravagances, à cette liberté de tout dire, de discuter sur toute chose, sans que les magistrats de la cité tentent de réprimer une pareille licence de la pensée? — Bah! laisse faire, Doxi; ces gens-là, avec leur petit territoire et leur ville qui ferait tout au plus un des quar-

tiers de Babylone, vivront plus longtemps dans la mémoire des hommes que tous tes Perses et tes Égyptiens réunis. — ■ Oui, peut-être, pour pervertir leur esprit et les détourner de la sagesse. Que sont ces philosophes tant prisés à Athènes, qui ne tiennent compte ni des dieux, ni des traditions sacrées, qui mettent à chaque instant en question les éternelles vérités, les croyances lés plus respectables? des esprits de ténèbres, des dissolvants, des.... — Allons, interrompit Épergos, ce n’est pas à moi qu’il faut chanter cette gamme trop vieillie. Voilà quelques milliers d’années déjà que tu répètes la même chose, et le monde des humains, dont tu prédis sans cesse la fin, vit toujours, se développe et marche. — Il marche, certes, sur des amas de ruines. — Mais, mon brave Doxi, la forêt qui pousse ne vit-elle pas des débris qui s’accumulent au pied des jeunes arbres, et ceux-ci ne sont-iis pas d’autant plus vigoureux que ces détritus sont plus anciens et plus épais? — Tu contemples avec plaisir cette pourriture, toi ? — Non, mais je jette les yeux sur les rejetons vigoureux qui sortent de son sein.

HISTOIRE DE l’H A B I T AT ION.

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