TRICLINIUM DE LA VILLA ROMAINE (P
plus grande partie de l’année dans sa villa de Lanuvium, s’y livrant à l’étude, à la chasse et y recevant quelques amis choisis. De là, on peut se rendre à Antium, en moins de deux heures, d’où on tire toutes sortes d’approvisionnements nécessaires à la vie ; poissons, épices, denrées de toutes provenances, si bien que la vie est facile et n’exige qu’un personnel d’esclaves assez restreint.
Les relations de Mummius avec des amis qui habitent la Grèce, lui ont permis de réunir dans sa bibliothèque et son musée, des manuscrits, des statues et des tableaux grecs dont il est très-amateur, et une partie de son bien passe à l’acquisition de ces objets d^art.
C’est d’ailleurs une mode parmi l’aristocratie romaine de recueillir ainsi les marbres, tableaux et manuscrits que ne cesse de fournir Athènes et que les Romains payent assez cher.
Mummius a près de lui un affranchi grec précepteur de ses enfants, qui lui tient lieu de secrétaire et prend soin de ses collections.
Cet affranchi, qu’on nomme Caustis, est un garçon d’esprit qui a su se rendre agréable à Mummius, par ses saillies mordantes, à propos de tout; car Mummius, comme la plupart des gens retirés des affaires publiques après y avoir pris part, est enclin à la critique des choses présentes , et aime à s’entourer de ces frondeurs dont les propos ne ménagent pas les heureux du jour.
Caustis, qui souvent est envoyé à Rome pour les affaires de la famille, rapporte à son patron les nouvelles de la grande ville, les propos qui courent parmi les sénateurs, les épigrammes lancées par le bas peuple- et alors ce sont des gorges chaudes pendant des heures.
Mummius évite ainsi, pense-t-il, es humeurs noires que développe la solitude chez les esprits longtemps habitués à la vie active.
Gaustis connaît tout le monde à Rome et est reçu partout, parce qu’il a toujours le soin, tout en flattant celui auquel il s’adresse, de médire des autres, et cela, non sans grâce, avec un tour plaisant dont nul ne saurait se fâcher. Cet s’affranchi s’est fort lié avec Épergos et Doxi, actuellement établis à Rome, et quand ces trois compagnons se rencontrent à la taverne pendant les séjours que Caustis fait à la ville, ce sont des conversations sans fin sur le passé, sur le présent, sur la Grèce et sur Rome. Au fond, Caustis est un pur Grec, et sous son persifflage perpétuel se cache une haine profonde des Romains ; haine , dont peut-être lui-même ne se rend pas un compte exact, mais qui saisit toutes les occasions de faire ressortir les ridicules, les faiblesses, les prétentions et les vices du grand peuple.
Épergos, qui avait deviné les sentiments intimes de son homme, au commencement de leur liaison, après lui avoir laissé un soir épancher toute sa verve, se mit à lui parler sérieusement et à l’entretenir des beaux temps d’Athènes et du génie de ce peuple, de la place qu’il avait conquise dans le domaine de l’intelligence, de son influence dans le monde et enfin de ses fautes, cause de ses malheurs. Caustis, pendant ce discours, pleurait en silence, car Épergos avait sondé profondément la blessure toujours ouverte que le pauvre Grec cachait depuis des années sous un flot de railleries, et depuis lors, ces deux hommes s’étaient liés d’une étroite amitié que l’amertume perpétuelle de Doxi ne faisait que rendre plus vive.
Doxi, passablement désorienté au milieu de ce monde qui marchait toujours, ayant vu tomber successivement ces puissances qu’il avait considérées si longtemps comme les gardiennes de l’ordre dans la direction des affaires humaines : l’empire des Assyriens, celui des Perses, les gouvernements d’Égypte, regardés par lui comme la dernière expression d- la sagesse, s’était pris d’admiration pour les Romains,
dont l’administration régulière, la domination inflexible, mais protectrice, les grands travaux et la force, — car Doxi était toujours disposé à se ranger du côté du plus fort, — lui semblaient enfin la dernière et la seule expression du bien parmi les hommes. Il était donc peu disposé à rire des saillies de Caustis, lorsque celui-ci se mettait à faire ressortir quelques-unes des misères du grand corps romain. Alors c’étaient des discussions interminables, à la suite desquelles la verve de Caustis faisait éclater le rire, malgré les prédictions de Doxi sur le funeste effet de l’esprit critique de ces incorrigibles Grecs.
L'affranchi avait parlé à Mummius de ses deux amis et des bonnes heures qu’ils passaient ensemble, du savoir étendu d’Épergos, et des boutades de Doxi, si bien que le maître eut l’envie de voir ces deux personnages. Ils furent donc invités à venir à la villa.
De Rome, il leur fallait trois heures à peine pour s’y rendre à cheval ; ils y arrivèrent par une belle matinée de printemps en suivant la voie Appienne, bordée de tombeaux jusqu’à mi-chemin d’Albano.
Caustis les introduisit dans les chambres qui leur avaient été préparées au rez-de-chaussée dans le voisinage de la bibliothèque, et vers le milieu du jour , Mummius les reçut avec l’urbanité propre à la société romaine. Il leur fit voir, après la sieste qui suivit le repas, toutes les parties de sa villa , ne leur fit grâce d’aucun détail, et lorsque le jour déclinait, on alla s’asseoir à l’ombre du grand triclinium pour jouir de la vue de la campagne, ravissante de ce côté, et causer en attendant le repas du soir.
« Ainsi donc, dit Mummius, tu estimes, Épergos, que ma villa peut rivaliser avec les habitations des champs que tu as vues dans tes voyages en Grèce et en Italie. — A coup sûr, Mummius, répondit Epergos, tu as fait bâtir une belle demeure, agréable et commode, digne à la fois d’un patricien
et d’un philosophe ami de l’étude, et dans laquelle la vie doit se passer calme et douce, — Et que dis-tu de mon musée, toi qui as parcouru la Grèce, l’Asie et l’Égypte? — Si tu me permets de te répondre avec sincérité, Mummius, je t’avouerai que je n’ai pu encore m’habituer à cet amour pour les collections d’objets d’art qui est si fort à la mode dans la haute société romaine. J’aime à voir les objets d’art à leur place et quand je les trouve réunis ainsi dans une galerie, ma pensée me reporte involontairement vers les monuments auxquels ces objets ont dû être enlevés. — Non point, Épergos, tous ces objets que tu as vus, ou m’ont été donnés, ou ont été achetés par moi ; Caustis peut te dire ce qu’ils m’ont coûté, car c’est lui qui est parvenu à me les faire découvrir ou qui est allé les acheter pour mon compte. — Eh certes! dit Caustis, peut-on accuser Mummius d’arracher des œuvres d’art aux monuments de la Grèce, quand les Athéniens eux-mêmes sont les premiers à les enlever de leur place pour les vendre à Rome ? Si Mummius n’avait pas acheté ces objets, ils auraient été logés chez quelque autre patricien, autant vaut les voir ici qu’ailleurs. — Cela ne détruit pas mon observation, reprit Épergos. Enlevés violemment, soustraits par des mains cupides, et achetés par des amateurs éclairés, le résultat est le même. La place pour laquelle ces objets ont été faits en est privée. Ce qui me charmait en Grèce autrefois, c’était le goût avec lequel les temples, les habitations et les monuments publics étaient ornés.
« Ces édifices, jusque dans les moindres détails, semblaient former un corps si bien constitué qu’on ne pût en rien retrancher ou rien y ajouter sans détruire l’harmonie générale. Voyait-on une statue, on eût pu croire qu’elle s’était dressée d’elle-même à la place qu’elle occupait et qu’il eût été choquant de la remplacer par un autre objet. J’en dirais autant des moindres ornements. On pourrait comparer ces édifices grecs, de tout ordre , à ces arbres de nos vergers
qui produisent les fruits propres à leur espèce ; tandis que les musées me font toujours plus ou moins l’effet d’un fruitier où on range avec soin les plus beaux produits des jardins, dépourvus de la tige qui les portait. Je préfère la vue d’un verger à celle d’un fruitier, voilà tout. Mais cela ne m’empêche pas d’admirer de beaux fruits classés avec ordre sur des tablettes. — Certes, dit Caustis, le tout est de ne pas mettre les citrouilles à côté des amandes. — Tu es sévère, Épergos, reprit Mummius, faut-il cependant laisser perdre ou tomber en des mains indignes tant d’objets précieux qui n’ont plus de destination ; n’est-il pas mieux de les recueillir pour les livrer à l’étude et à l’admiration des connaisseurs ? — Oui, ajouta Caustis, observe donc, Épergos, que les en-r nemis de Rome ont si bien fait, que beaucoup d’objets d’art n’avaient plus d’asile. En se refusant à reconnaître les bienfaits de la puissance de Rome, en prétendant se soustraire à ses lois protectrices , ces ennemis, petits ou grands, ont attiré parfois sur leurs cités de trop justes châtiments. Sitôt l’ordre rétabli, Rome s’empressait de recueillir tant d’objets précieux pour les transmettre aux générations futures. Combien les victoires de Sylla sur les Italiotes, révoltés contre leurs propres intérêts, n’ont-elles pas apporté de richesses à Rome, qui fussent restées ensevelies dans de misérables bourgades, si Rome ne leur avait pas donné la plus splendide hospitalité? Et, pour en revenir à ta comparaison, lequel vaut mieux, ou de laisser pourrir le fruit sur l’arbre, ou de le cueillir à temps pour le conserver et le savourer à loisir? — Je ne sais, dit Épergos, mais les arbres donnent chaque année de nouveaux fruits ; en est-il de même des peuples qui pendant un court moment de leur existence semblent propres à produire des œuvres d’art, après quoi, cette sève abondante et pure se tarit et se corrompt ? — Allons donc ! interrompit Caustis*, prétendras-tu que les Athéniens qui, sous Periclès, bâtissaient le Parthénon et sculptaient
histoire de l’habitation
ses métopes, ses frises et les tympans de ses frontons, ne sont plus capables de produire des œuvres d’art aussi belles? N’ont -ils pas des ateliers qui ne peuvent suffire aux commandes des riches Romains qui réclament des Phidias et les payent au poid de l’or ? Eh bien ! on leur en fournit aujourd’hui, tant qu’ils en veulent, de ces œuvres de Phidias, et les plus habiles connaisseurs s’y trompent. Le riche Licinius n’a-t-il pas une galerie qui en est toute remplie et qu’il considère comme supérieures aux frises du Parthénon ? Or c’est mon ami Xantippe, sculpteur à Athènes, demeurant derrière le théâtre de Bacchus, qui a fait ces basreliefs et qui t’en vendra autant que tu voudras en acheter.
« Ne vas pas dire cela à Licinius, au moins, car il me ferait un mauvais parti ! — Mais, dit Mummius, tu n’ouvres pas la bouche, Doxi; quelle est ton opinion sur les musées? — Je crois, répondit Doxi, que les œuvres d’art sont plus propres à corrompre les hommes qu’à les améliorer, et que les Romains feraient sagement de laisser en Grèce tous ces objets qu’ils recueillent avec passion. Je n’ai pas vu que ces splendeurs de l’art, si fort aimées d’Épergos, aient été utiles aux Athéniens et les aient mis en état de se gouverner sagement. Je n’ai jamais pu rire à ces comédies grecques dans lesquelles les dieux sont bafoués et se livrent à des actions ridicules. Épergos trouvait cela piquant. Jamais pareilles choses n’eussent été tolérées chez les Égyptiens; aussi leurs gouvernements ont-ils duré des milliers d’années, tandis qu’ Athènes n’a su conserver son éclat que pendant un siècle à peine. — Oh ! dit Caustis, si nous entamons le chapitre égyptiaque avec Doxi, nous sommes perdus; Mummius, ne le laisse pas continuer ; il va nous énumérer toutes les dynasties ; il nous démontrera que les successeurs d’Alexandre n’ont rien su faire de bon dans le pays des crocodiles, et que les Grecs ont apporté là le trouble, comme partout où ils passent. — Ce n’est que trop vrai, répliqua Doxi;
l’Égypte a vu commencer son déclin du jour où sa terre a été ouverte aux Grecs, sous la vingt-sixième dynastie. — Quand je vous le disais ! Heureusement que Doxi nous faitgrâce des vingt-cinq premières. — Eh ! Caustis : y a-t-il pour les Grecs occasion d’être fiers d'avoir fondé la trente-deuxième dynastie en Égypte, quand on finit pai Cléopâtre? — Que serait, en effet, devenue l’Égypte, si Octave n’avait mis bon ordre aux extravagances de cette descendante des Ptolémées? reprit Caustis. Puis cela n’a-t-il pas encore été l’occasion d’enrichir nos monuments ; mais ces dépouilles égyptiennes, à ton avis, Doxi, auraient-elles sur Rome l’effet corrupteur que tu accordes aux œuvres de la Grèce, ce serait jouer de malheur si les objets d’art de ce peuple de sages étaient aussi corrupteurs des mœurs que ceux d’un peuple de fous! Allons! Mummius, donne-moi l’ordre de placer tout ton musée dans des chariots pour le jeter à la mer; car je sens, en effet, que tous ces bustes de marbre et de bronze, ces statues et ces bas-reliefs, ces tableaux et ces meubles incrustés d’ivoire nous corrompent jusque dans la moelle des os. — Tu railles, Caustis, suivant ton habitude; mais, je le demande à notre hôte, est-ce en s’occupant de façonner des ouvrages d’art que Rome a conquis le monde? Rome, à son origine, n’était ni plus puissante ni plus grande qu’ Athènes à sa naissance. Rome ne songeait pas à travailler le marbre et à couler des statues de bronze ; tout son peuple ne demeurait pas des journées entières à critiquer ou louer tel édifice dont on enlevait les échafauds et les voiles. Rome n’applaudissait pas des histrions qui se moquaient des dieux et des citoyens les plus respectables. Rome employait ses bras à forger des armes et des socs de charrue; elle n’était pas encombrée de poètes fainéants et de philosophes déraisonnant sur toutes choses. Ses orateurs n’entretenaient le peuple que des intérêts de la République, et ne passaient pas leur temps à discuter sur des sujets qu’il est interdit aux hommes de
histoire de l’habitation.
pénétrer-, aussi Rome a grandi toujours, s’est relevée plus lorte après chaque désastre, a fini par imposer ses lois à tous les peuples connus. Son nom a été respecté partout, et il n’est pas sur la terre de plus beau titre que celui de citoyen romain. Qu’ont donc fait les Athéniens, Caustis, le railleur? L’anarchie n’a cessé de régner chez eux que pour être remplacée par la tyrannie. Un moment, on a pu croire qu’ils deviendraient la tête d’une grande nation. Ce moment a été court. Poussés par des bouffées de vanité, ils ont entrepris des guerres folles, ruineuses -, puis tout leur esprit ne les a pas empêchés d’être dupés par Philippe, d’être protégés par Alexandre. Certes, pendant ce temps-là, ils produisaient des œuvres d’art merveilleuses, ils étaient le centre de la jeunesse amoureuse des choses nouvelles ; on les flattait, on les admirait, et on les traitait comme des enfants gâtés, incapables de se conduire, jusqu’au moment où Rome leur a dit : « Vous troublez le monde; tenez- vous en paix. Pourquoi donc Rome va-t-elle prendre chez ces enfants les jouets qui les ont amusés et qui les ont détournés des choses sérieuses? dis, Mummius? — Me permets-tu de répondre, Mummius? dit Caustis. — Tu es en cause; réponds. — C’est vrai, et je suis battu, répliqua Caustis; les Athéniens sont de grands enfants qui se laissent bercer par des rêves que la réalité fait fondre comme la neige au soleil de mars. Les Macédoniens, et plus tard les Romains, leur ont fait savoir comment on se doit gouverner; ils ont fait taire leurs philosophes, leurs pamphlétaires, leurs orateurs de carrefour qui troublaient le monde de leurs théories, de leurs satires et de leurs clameurs. Tout serait donc pour le mieux si ces gens, qui font si bien la police parmi les peuples, n’étaient pas eux-mêmes bientôt asservis chez eux. Après tout, cela est-il peut-être de ton goût, Doxi, puisque le sénat le trouve bon. C’est si commode de se laisser vivre doucement, en confiant à un dictateur le soin de gérer la
chose publique. A lui seul les soucis, les insomnies, les responsabilités incessantes. C’est un génie, c’est un dieu ou tout au moins un descendant des dieux qui daigne s’occuper de nos intérêts*, qu’avons-nous mieux à faire que de nous laisser guider par sa main divine ! » Mummius sourit, et Caustis continua : « Les Romains ont dit aux Grecs et à bien d’autres peuples : « Finissez vos querelles et vos « discussions*, cela empêche de dormir les gens de bien. Le « monde n’est pas fait pour être troublé par vos clameurs et « vos disputes. Voilà nos légions, nos lois et nos proconsuls « qui vont veiller à ce que vous soyiez sages désormais. » Puis, un beau jour, trois hommes ont dit aux Romains eux-mêmes : « Finissons-en avec ces dissensions intestines, « ces brigues et ces conjurations contre la chose publique, « ces tribuns boute-feux et cette oligarchie remuante et am- « bitieuse. Les dieux vous avaient envoyé Jules, un génie ; « vous l’avez assassiné. Rentrez chez vous et vous tenez en « paix. » Puis ces trois hommes n’ont pu s'entendre, et le plus habile ou le plus heureux des trois a supprimé les deux autres et est resté seul. Si bien que le peuple romain, qui impose ses lois au monde, est sous la main d’un seul homme qui lui impose ses volontés. C’est admirable, puisqu’il est entendu qu’Octave est un demi-dieu. Mais suppose un instant que ce demi-dieu, mortel, hélas! vienne à descendre dans le séjour de Pluton, et qu’un fou prenne sa place. Voilà le peuple romain et toute la terre sous la main d’un insensé; la belle affaire! qu'en dis-tu, Doxi? — Je dis que les dieux désignent les hommes qui doivent gouverner les peuples, et que ton hypothèse n’est pas admissible. — Mais si, par hasard, les dieux oublient de s’occuper de ce qui se passe entre les murailles de Rome le jour où Octave subira la loi commune à tous les humains? — Les dieux n’oublient pas, et tu parles légèrement, Caustis. — Pardon; sage Doxi, ils ont oublié de protéger César et de détourner de sa poi-
histoire de l’habitation.
trine les épées de ses assassins^ cela leur était bien facile cependant. — Tu ne peux pénétrer leurs décrets. — C’est justement parce que je ne peux pénétrer leurs décrets que je puis admettre un empereur insensé après le divin Auguste} peut-être les dieux entendent-ils se passer cette fantaisie, ne fût-ce que pour montrer aux Romains qu il est imprudent de remettre les affaires de la République entre les mains d’un seul et de prétendre gouverner les fous si eux-mêmes sont gouvernés par un insensé ou un pervers. — Bien répondu, Caustis, dit Mummius, qui au fond du cœur conservait le vieux levain républicain} mais laissons ce propos qui nous conduirait trop loin. Dis-moi sincèrement, Epergos, si nos vi U ce te semblent supérieures ou inférieures aux édifices de même nature que l’on bâtit en Grèce. — Il est bien difficile de te répondre, Mummius : d’abord, parçe que les Grecs ne construisent pas des édifices privés de cette importance-, puis, parce que ce qu’ils font aujourd’hui sous l’inspiration romaine et pour des Romains, habituellement, ne diffère pas sensiblement de ce que l’on bâtit en Italie. Autrefois les maisons des plus riches Athéniens étaient, relativement à vos villœ , très-petites, d’une extrême simplicité à l’extérieur, et ne cherchaient à plaire que par la délicatesse de quelques parties des intérieurs. Peu de sculpture, des peintures sobres, exécutées avec soin, une construction sagement entendue et raisonnée, quelques objets d’art d’un goût exquis, mais dont la place était habilement disposée, faisaient la parure de ces demeures. L’Athénien vivait dehors, et ne rentrait chez lui que pour se trouver pendant l’heure des repas avec sa famille et quelques intimes, ou pour passer la nuit. Il n’avait donc pas besoin de ces galeries, de ces vastes cours, de ces grands portiques, de ces salles spacieuses. On ne peut donc comparer les anciennes demeures des Athéniens avec celles-ci. Mais on construit encore, dans l’ancienne Campanie et en Sicile, des maisons
qui rappellent celles de PAttique, si ce n’est que Part y est réparti avec moins de délicatesse. Les Romains aiment le faste et la grandeur; leur goût pour Part proprement dit est une importation; ce goût n’est pas dans leur sang, et la preuve, c’est qu’ils emploient des artistes grecs toutes les fois qu’ils veulent donner à leurs habitations un parfum d’art. Je suis bien certain que tu as pris un Grec, Mummius, pour élever tes portiques, pour agencer les détails de ta villa. — C’est vrai; mais c’est moi qui ai imposé le plan. — Soit; les Romains sont experts en ces questions d’ordonnance générale, de structure même; mais quand ils ont disposé la bâtisse, ils appellent un Grec pour l’orner. Aussi, dans tous vos édifices publics comme dans vos demeures, peut-on toujours distinguer ce qui appartient aux Romains de ce qui est dû à l’intervention de l’artiste grec. Tandis qu’aux temps prospères de PAttique , les monuments aussi bien que les maisons formaient, dans leur ensemble et leurs détails, un tout harmonieux si parfait, qu’il n’était pas possible de séparer la structure de la décoration. — Ainsi, interrompit Caustis, si les Romains n’y prennent garde, les Grecs imposeront leurs arts aux maîtres du monde. — Oh ! que non pas! reprit Épergos; les Grecs n’ont jamais admis les voûtes chez eux, et les Romains n’abandonnent pas ce moyen de structure qui se prête si bien aux grandes dispositions. Les Grecs auront beau prodiguer les ordres et les ornements de leur goût à l’intérieur ou à l’extérieur de ces corps gigantesques qu’élèvent les Romains, ils ne pourront jamais leur enlever la physionomie romaine, le caractère romain. Vois si cette rotonde que bâtit Agrippa pour ses thermes pourra jamais ressembler à un édifice grec, bien que des artistes grecs travaillent au grand portique corinthien qui la précède? Puis, veux-tu, Caustis, que je te dise toute ma pensée? L’art grec ne se peut transplanter ; partout ailleurs que dans l’Attique, il végétera péniblement ou deviendra monstrueux.
L’art vraiment propre à un peuple ne saurait se développer ailleurs que sur le sol où il est éclos, qu’au sein des conditions qui Font produit. As-tu vu les quelques temples grecs que depuis peu on a voulu élever en Égypte? Ils ne sont ni pires ni moins beaux que ceux qu’on bâtit en Grèce, et cependant, en face des monuments égyptiens, rien ne saurait être plus ridicule. Il en serait de même si on s’avisait de bâtir à Rome un temple dans le style de ceux de Thèbes. Laissons les choses à la place où elles sont nées. — Il y a longtemps, Épergos, observa Doxi, que tu n’as dit une parole aussi sensée. — Doucement! je comprends bien ta pensée, et tu voudrais me mettre en contradiction avec moi-même. Je dis : « Laissons les choses à la place où les circonstances « les ont fait naître, mais sachons profiter de ce que ces « choses nous enseignent. » Ainsi les Romains ont trouvé en Asie bien des éléments qui leur ont servi, avec ce qu’ils possédaient déjà de l’Étrurie, pour faire ces belles constructions voûtées que nous admirons; évidemment ils ont eu raison de profiter de ces éléments divers, parce qu’au total, ces éléments ont entre eux des relations intimes ; maïs où j’approuve moins les Romains, c’est quand ils prétendent associer la plate-bande grecque et la voûte asiatique. Il y a là des principes opposés qui jamais ne pourront former l’unité dans une œuvre d’architecture. Si un jour les Grecs devaient imposer un art aux Romains, comme ils ne pourraient plus s’en tenir à la plate-bande qui ne permet que des constructions petites, avec leur esprit porté vers la logique, ne pouvant se passer de la voûte, ils abandonneraient la plate-bande une fois pour toutes, et ils seraient dans la vérité. »
Mummius prenait goût à la conversation de ses hôtes et les retint plusieurs jours dans sa villa . Mais Épergos n’aimait guère demeurer longtemps au même lieu. Il voulait visiter quelques grandes colonies romaines pour voir com-
ment ces vétérans, mêlés à toutes sortes de gens, vivaient au milieu des barbares. Quant à Doxi, son désir était de retourner en Asie, dans ce vaste empire des Perses démembré. On lui avait assuré que là du moins, aucun changement sensible ne s’opérait depuis des siècles. Autant Épergos se trouvait porté vers les choses nouvelles, autant Doxi cherchait ce point fixe, immuable qui lui semblait devoir exister quelque part afin d’éclairer d’une lumière inaltérable les faibles humains. Les deux compagnons prirent donc congé de Mummius et retournèrent à Rome, où Caustis, avec la permission de son patron, les accompagna pour rester quelques heures de plus avec eux au moment de leur départ.
Avant d’aller dîner à la taverne, Caustis voulut faire voir à ses deux amis quelques-uns de ces quartiers de Rome peu fréquentés des étrangers, et qu’ Epergos et Doxi n’avaient pas eu le loisir de parcourir.
« Vous croyez connaître Rome, leur disait l’affranchi, parce que vous avez visité ses temples, ses monuments, son Forum et quelques-unes de ses voies bien percées. Çà, c’est la Rome parée qui se montre aux étrangers. Mais il y a la vieille Rome, dans laquelle le divin Auguste n’a pu faire passer le marteau des démolisseurs. La vieille Rome où restent encore debout quelques grandes maisons de patriciens, qu’ils se gardent bien d’habiter aujourd’hui, mais qu’ils louent ; puis des constructions de tout âge, enchevêtrées et superposées le long de ruelles étroites et tortueuses. Ces amas de bâtisses, sordides pour la plupart, sont habitées par des marchands de toutes nations. On y voit des Juifs, des Egyptiens, des Grecs, des Arméniens, puis des négociants de l’Adriatique. Tout cela trafique, grouille, parle toutes sortes de langages. Les maisons possèdent jusqu’à cinq étages et sont habitées du haut en bas. C’est de ces quartiers que sortaient, sous la République, ces masses
de gens sans aveu, qui à certains jours, se répandaient aux alentours du Forum ou dans le Champ-de-Mars pour faire quelque mauvais coup. »
Les trois amis s’en allèrent donc visiter ces voies qui entourent le théâtre de Pompée et que les édiles, malgré leurs soins, avaient grand peine à maintenir à peu près en état de viabilité. Sur quelques points, les marchandises, accumulées le long des boutiques, barraient presque la rue. Ailleurs, des chariots ne pouvaient passer, et alors c’était des disputes sans trêve. Puis des marchands ambulants criant à tue-tête, qui portaient du poisson ou des fruits. La plupart de ces maisons, construites en bois et en brique, surplombaient sur la voie publique et auraient embrassé leurs voisines d’en face sans les étrésillons de charpente qui les maintenaient debout.
Doxi soupirait en songeant aux rues des villes d’Égypte, dont les maisons basses, n’ayant la plupart qu’un rez-dechaussée, fermées sur le dehors, entremêlées de cours et de petits jardins, avaient une apparence d’ordre et de calme qui contrastait singulièrement avec le brouhaha étourdissant de cette fourmilière humaine. Épergos se souvenait des rues d’Athènes, étroites aussi et remplies de monde, mais bordées de maisons petites, propres, toujours brillantes de vives couleurs au soleil et d’un aspect si gai, même dans les quartiers les plus pauvres.
Et quelle différence entre ces deux populations. Autant Epergos se souvenait des bons moments passés à écouter les lazzi de la populace athénienne, toujours plaisants, imprévus, ces saillies des paysans venant vendre leurs légumes et leurs poules* autant la brutalité de cette populace romaine le choquait. Il comprenait à peine ce que disaient tous ces gens à Pair soucieux qui se coudoyaient, car ils parlaient toutes sortes de langages corrompus. Bientôt harasses, les trois amis entrèrent dans une taverne située à
RUE DE LA ROME ANTIQUE (P. a35).
l’angle d’un des beaux carrefours de ce quartier populeux.
Sur leur droite, s’élevait une de ces grandes maisons à plusieurs étages successivement surélevés, d’aspect assez triste au total, malgré le riche balcon qui passait devant les baies du premier. En face de la taverne, une habitation moins maussade faisait l’angle de la rue (fig. 73).
Pendant les apprêts du repas commandé par l’affranchi, Épergos considérait curieusement cette maison et cherchait à se rendre compte des éléments divers qui la composaient :
« Il paraît, ami, lui dit Caustis, que la maison de Balbus a le don d’attirer ton attention. Car ce que tu as devant les yeux, n’est rien moins que la première habitation de Cornélius Balbus, l’ami de César. Depuis sa haute fortune, je te prie de croire qu’il n’habite plus ce logis. — Mais quel singulier mélange d’architecture, observa Épergos. — Singulier, en effet. Autrefois, à Rome, il était assez d’usage de placer ainsi les premiers degrés des escaliers sur la voie publique, ce qui permettait de donner un porche couvert et un peu élevé au-dessus du sol et sous lequel attendaient les clients. Depuis peu, les édiles ont interdit ces saillies qui embarrassent la circulation.
« Si tu me demandes d’où viennent ces colonnes de pierre qui enferment ce degré, je te répondrai que je n’en sais rien ; mais qu’elles n’ont certes pas été faites pour l’objet qu’elles remplissent. Cela provient de quelque édifice détruit. Tu verras ce fait se renouveler souvent dans les maisons des vieux quartiers qui ont été bouleversés bien des fois.
« Les façades étaient entièrement couvertes de stucs peints -, il n’en reste aujourd’hui que des traces.
« La bâtisse se compose en grande partie de débris recueillis de tous côtés. Tel est ce balcon avec sa balustrade de marbre blanc, si délicatement travaillé, et dont il faut chercher l’origine sur les côtes d’Asie. A côté de cette richesse, remarquez ce troisième étage avec sa loge, construit simplement
HISTOIRE DE l'h ÀBITATION
en pans de bois. Puis, au-dessus, la galerie des galetas supportée par des colonnettes de marbre qui semblent venir de Grèce. Oh ! les Romains ne se gênent pas ! ils prennent partout ce qu’ils croient utile, et il n’est pas une galère marchande qui ne rapporte d’Égypte, de Grèce ou d’Asie, en guise de lest, quelques colonnes ou fragments, fort bien vendus, sur le port, aux bourgeois occupés à se bâtir des maisons. Le maçon arrange cela comme il peut dans la bâtisse et tout le monde y trouve son compte : ceux qui démolissent quelque vieux monument hors d’usage pour en vendre les débris, le marchand qui les achète, le bourgeois qui les paye et le badaud qui les regarde. — Je ne vois en effet que l’artiste, auteur de ce monument détruit, qui puisse se plaindre et aussi peut-être ceux qui l’admiraient. — Bah ! l’artiste est mort depuis longtemps, et ce qu’on admire le plus aujourd’hui, c’est le bon argent comptant. La Grèce elle-même, la Grèce si hère de ses monuments, les vend par fragments et à l’encan, aux brocanteurs romains, et quand, par aventure, un tremblement de terre fait choir un de ces temples anciennement vénérés, vous voyez les municipalités s’empresser, non de les restaurer, mais d’en mettre les débris aux enchères- à défaut de tremblement de terre, on aide au besoin l’édifice à tomber s’il a la vie trop dure. Cela est une branche importante du commerce de la Grèce aujourd’hui, avec les reproductions des chefs-d’œuvre des Phidias, des Praxitèle et de tant d’autres. — Mais les dieux vénérés dans ces temples, que disent-ils de ce commerce? — Épergos, mon doux ami, il n’y a plus guère qu’un dieu, qui est le grand, l’incomparable Plutus. Aristophanès le disait déjà de son temps à Athènes, c’est bien pis aujourd’hui. — Cela est peut-être ainsi à Athènes et je n’en suis pas surpris, dit Doxi; mais Rome sait respecter les dieux et conserve scrupuleusement les rites sacrés. —Sans doute, sans doute, reprit Caustis-, mais il y a des dieux démodés, même à Rome;
HISTOIRE DE l’h ABIT AT ION.
puis le Romain ne se soucie guère de savoir si les colonnes ou les frises qu’il achète pour orner sa demeure, proviennent d’un temple ou d’un portique. » Les trois amis ne se séparèrent qu’à la nuit et chacun tira de son côté.