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LA SYRIE SEPTENTRIONALE

Plus de trois siècles s’étaient écoulés et l’empire de Rome avait établi son siège à Byzance, au sein de ces populations grecques, phrygiennes, bithyniennes et lydiennes, autrefois reléguées aux confins des possessions romaines, alors devenues le cœur du colosse. Rome croyait n’avoir plus rien à craindre des Germains d’au delà du Danube, mais les provinces de l’Orient étaient sans cesse menacées par les couches épaisses de barbares qui occupaient toutes les contrées au nord du Pont-Euxin. Byzance était la clef de l’Asie Mineure, de l’Arménie, de la Mésopotamie , de la Palestine et le bas Danube formait une ligne facile à défendre. L’empire croyait donc assurer à tout jamais sa puissance en abandonnant Rome pour s’établir sur les rives du Bosphore.

Depuis l’installation des empereurs à Byzance, le commerce, autrefois déjà si actif entre le golfe Persique et les côtes de la mer Egée, s’était prodigieusement développé. Des caravanes parcouraient sans cesse la longue route qui, remontant le Tigre, passait à Hatræ, àTharrana,à Édessa,

à Hiéropolis, à Antioche et sur les bords du golfe Issicus. Là les marchandises étaient embarquées sur des navires qui les transportaient à Constantinople. D’autres caravanes, venant de l’Arabie ou de l’Egypte, traversaient la Palestine, passaient à Damas, à Emesa, à Chalcis pour arriver de même à Antioche. Or la contrée située entre le haut Euphrate, c'est-à-dire entre Hiéropolis, Chalcis et Antioche, est aride, car un seul petit cours d’eau, le Chalcis, qui débouche dans un lac près de la ville du même nom, arrose ce pays pendant quelques mois. A la fin de l’été, il demeure presque à sec. Cependant pour subvenir aux besoins des nombreuses caravanes qui traversaient la contrée, beaucoup de petites bourgades s’étaient élevées sur ce sol ingrat et prospéraient, car elles s’approvisionnaient par Antioche et vendaient cher leurs denrées aux marchands voyageurs. La culture était à peu près nulle dans cette partie de la Syrie septentrionale, et c’est à peine si de maigres troupeaux trouvaient un peu d’herbe pendant l’hiver et le printemps.

La population était syriaque et surtout grecque, et c’était cette langue que l’on parlait depuis Antioche jusqu’à l’Euphrate supérieur.

Doxi considérait les chrétiens comme des perturbateurs de l’empire, et applaudissait aux persécutions dont ils avaient été l’objet sous quelques empereurs; blâmant ceux-ci de ne pas détruire une fois pour toutes une secte abominable, suivant lui, et qui ne tendait à rien moins qu’à conduire la société romaine à sa fin. Quand il sut que Constantin abandonnait le paganisme, il crut que le monde occidental touchait au plus effroyable cataclysme social qu’on eût vu ; et le cœur plein d’amertume il retourna dans sa chère Egypte, espérant que là du moins, les peuples ne se laisseraient point entraîner vers l’abîme. Son désappointement fut grand et Alexandrie lui sembla pire qu’Athènes. De l’ancien ordre de choses politique et religieux qu’il avait

tant admiré, il ne restait plus trace. Les Grecs tenaient le dé, mais à côté d’eux, s'élevaient des sectes religieuses et philosophiques innombrables. Tout était mis en discussion et ce peuple lui parut frappé de vertige. Épergos se plut à Alexandrie, et, quand Doxi manifesta l’intention de retourner en Asie, il eut grand’peine à se décider à l’accompagner. Toutefois les désappointements de son compagnon l’amusaient et il ne voulut pas le laisser seul. Tous deux prirent la route de Babylone et, pendant le chemin, Doxi avait tout le temps de discourir sur la chute prochaine des sociétés occidentales et sur l’avenir majestueux réservé aux peuples qui savaient conserver les principes d’autorité, de respect pour les traditions et qui ne passaient pas leur temps à entretenir des discussions oiseuses à propos de tout. « Mais, répondait Épergos, je crois me souvenir que, pendant que nous étions chez les Ninivites, à l’époque de leur splendeur, tu m’accusais de pousser ces gens-là vers l’application de choses nouvelles alors. Tu dois te rappeler une visite que nous fîmes au palais d’un roi. Il s^agissait de voûtes et tu n’avais pas de peine à me démontrer qu’en élevant ces gigantesques constructions, au prix de la vie de milliers d’humains, c’était abuser du pouvoir dévolu à quelques hommes sur leurs semblables. — Je n’approuvais pas plus ces choses alors que je ne les approuve aujourd’hui*, mais en face du débordement des idées nouvelles en Occident, de l’esprit de vertige qui semble s’être emparé de ces peuples et des calamités qui en sont la conséquence, je trouve que le principe incontesté de l’autorité, que le respect absolu de la tradition, sont encore préférables à cet amour du changement qui s’est emparé du monde occidental, et dont ces Grecs détestables ont été les premiers fauteurs. — Alors ton admiration actuelle pour ces Asiatiques est relative? — Certes, de deux maux, on choisit le moindre. — Soit ; te souviens-tu aussi que tu me demandais un soir, pendant que je regardais,

dans ce même palais, les colosses, taureaux à têtes humaines qui ornaient les portes, ce que me disaient ces monstres, et que je ne répondis à cette question que plus tard. — Je crois me rappeler ceci. — Je complète aujourd’hui cette réponse-, les colosses me disaient encore : « Nous sommes « de pierre, nous sommes forts et durables, mais qu’est cette « puissance en présence des monceaux d'argile qui nous en- « tourent et nous dominent? Nous sommes un caillou à « côté d’une montagne de terre que le temps doit prompte- « ment réduire en poussière. Notre force et notre durée ne « pourront empêcher la ruine immense, irrémédiable de ce « que nous semblons porter. »

Cependant plus ils avançaient, plus le pays était désert. On eût pu croire que les nomades qui, avant l’empire des Assyriens, parcouraient seuls ces vastes plaines, étaient revenus prendre possession de la contrée. Parfois, quelques bourgs à demi ruinés, des villages déserts, des champs sans culture.

Babylone n’existait plus que de nom, et la place de cette immense cité, la plus grande qui fut et sera jamais probablement, n’était marquée que par des monceaux d’argile entremêlés de terre cuite. Une grosse bourgade misérable et à peine habitée occupait seule la millième partie de la surface entourée jadis de ces remparts qui faisaient l’admiration du monde.

Le spectacle était si navrant, qu’Epergos n’eut pas le courage de railler son compagnon de sa déconvenue !

Doxi, sombre, silencieux, voulut repartir le lendemain de leur arrivée -, ce à quoi Épergos ne mit pas obstacle. Ils se dirigèrent donc, en remontant l’Euphrate, vers Palmyre. Mais cette cité qu’ils avaient vue si brillante sous Dioclétien, lorsque cet empereur y fit construire d’immenses édifices, était singulièrement déchue de sa splendeur, et, seules, les caravanes qui s’y rendaient de Séleucie à Damas ou à An-

tioche y entretenaient un peu de vie. On se dirigea donc vers cette dernière ville.

« Ce que nous venons de voir depuis plusieurs mois, dit Épergos, pendant qu’ils cheminaient à travers des contrées presque désertes, devrait, mon ami, te convaincre de cette vérité : que la liberté seule est féconde, qu’elle seule élève et moralise les hommes. Avons-nous vu jamais nation s’élever, acquérir une grande énergie morale sous le despotisme? Qu’est devenue l’Égypte, malgré la sagesse et la régularité de son gouvernement théocratique ? le réceptacle de tout ce qu’il y a de corruption dans le monde connu ; qu’est devenu l’empire des Assyriens et celui des Perses ? presque un désert. Nous avons visité Rome dans tout son éclat quand, lasse des guerres civiles et des brigues, elle remettait la gestion de la République entre les mains d’un empereur. Qu’est-elle devenue et que deviendra-t-elle avec ce corps difforme et devant les entreprises de plus en plus audacieuses des barbares? » A ce discours, Doxi ne répondit que par monosyllabes et son compagnon ne parvenait pas à le distraire.

Tant ils cheminèrent, qu’ils arrivèrent un soir dans le gros bourg d’Androna, dont les maisons bien bâties, propres, rectangulaires, toutes couvertes par des terrasses, étaient faites à peu près sur le même modèle. La plupart des habitants de ce bourg, comme de tous les centres habités de la Syrie septentrionale, logent les étrangers et leur fournissent des vivres, car le pays ne produit absolument rien, est totalement privé de cours d’eau, si bien, que de vastes citernes recueillent l’eau du ciel pendant la saison pluvieuse qui dure deux mois environ.

C’est la provision pour le reste de l'année. La maison dans laquelle s’arrêtèrent les deux compagnons était une des plus vastes. En voici le plan, ligure 74.

On entre dans une cour assez spacieuse A, au fond de laquelle est une grande salle B. Les chambres des maîtres

sont en G. En D sont les salles destinées à divers usages et à la conservation des provisions. La cuisine est en O, et en K un escalier monte à d’étage supérieur qui s’élève sur les

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bâtiments jusqu’à la ligne a b seulement. La grande salle occupe la hauteur du rez-de-chaussée et du premier étage.

Les etrangers admis dans l’habitation ont leur entrée en G et jouissent de la salie E, ainsi eue des chambres P qui

servent de dortoirs. En L est l’écurie couverte avec la place pour les bêtes en F et des mangeoires entre les piliers. Les

chevaux entrent par la porte H.

En I est un escalier qui conduit sur la terrasse recouvrant récurie. En Y est une tour qui permet de découvrir la cam-

pagne ; on monte à la terrasse supérieure de cette tour pai des échelles de bois.

Mais la structure de ces habitations offre cela de particulier qu’elle est entièrement faite de grandes pierres, les bois de charpente faisant absolument défaut dans la contrée. C’est ce qui explique la disposition du plan, ne présentant

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que des salles étroites ou coupées par un ou plusieurs arcs plein cintre qui reçoivent les grandes dalles formant plancher et couverture1.

La figure 75, qui donne la coupe perspective faite sur la grande salle et la salle E du plan, explique ce mode de construction. On a dit que la grande salle prenait la hauteur du rez-de-chaussée et du premier étage ; aussi les dalles A qui forment son plafond portent la terrasse faite de cailloux et d argile battue.

En B, on voit la pièce qui, au premier étage, surmonte la salle E du plan.

Des armoires sont réservées dans les murs de la plupart des chambres, car les meubles ne se composent que de bancs très-bas et larges recouverts de matelas le long des murs, avec nattes attachées à ces murs et formant dossier; de quelques petites tables et des ustensiles en poterie ou bronze les plus nécessaires. Le bois est si rare dans cette contrée que les portes sont souvent faites de dalles de pierre roulant sur des pivots.

La figure 76 présente la vue extérieure de cette habitation.

Un Grec en est le propriétaire ; il est affable, beau parleur et reçoit ses hôtes avec une politesse empressée. Lorsque les chevaux sont mis à l’écurie, les serviteurs vont chercher de l’eau à la citerne établie sous la cour et à laquelle on descend par une rampe de l’escalier K. Cette citerne est exactement construite comme les salles, c’est-à-dire au moyen d’un mur longitudinal central, sur lequel reposent les arcs qui portent des dalles et le bétonnage grossier composant l’aire. Toutes les eaux tombent dans la citerne par des rigoles de pierre.

1. Les lignes doubles qui coupent les salles indiquent le plan de ces arcs, portant les plafonds de pierre.

Le pays étant très-chaud pendant huit pu neuf mois de l’année, ces maisons, toutes faites de pierre, préservent parfaitement les habitants des ardeurs du soleil et conservent

une température égale pendant la saison pluvieuse et variable

En examinant cette demeure, Épergos ne put s’empêcher de remarquer la disposition du plan qui rappelait, en petit, celle des habitations ninivites qu'il avait autrefois visitées. Gela n’ avait nul rapport avec les demeures des Grecs et ce-

pendant la plupart de ces habitations, plus ou moins vastes, mais toutes conçues sur le même plan, étaient habitées par des Grecs. Au centre du bourg était une basilique chrétienne, car le pays était chrétien depuis plus d’un siècle ; et non loin de l’église, un couvent de moines possédant aussi sa chapelle. Épergos désira visiter cet établissement et son hôte voulut l’accompagner. Quant à Doxi, plus sombre que jamais, prétextant la fatigue, il demeura dans la maison. L’idée de se trouver en pays chrétien, lui était insupportable.... Mais où se réfugier ? Le monde semblait se transformer, ou plutôt, pour lui, se jeter dans un inconnu plein de périls et de ruines.

Le couvent ne différait guère soit comme plan, soit comme aspect, des grandes maisons de la ville, si ce n'est que le premier étage était divisé en cellules, qu’une chapelle remplaçait la grande salle et que les cours étaient plus vastes.

Ces moines recevaient les voyageurs trop pauvres pour payer leur gîte et leur nourriture. Ils avaient fait bâtir à cet effet un logis spécial, et vivaient des dons que leur faisaient les riches habitants de la contrée ou même les caravanes, lorsqu’elles revenaient satisfaites des produits de leur négoce.

Epergos, accompagné de son hôte, put constater l’affabilité et le degré d’instruction de ces habitants, entourés de déserts et vivant sur une terre si ingrate. Bien que ces demeures fussent très-simples, elles étaient commodes, et le luxe, dans les plus riches d'entre elles, ne consistait qu’en des étoffes admirablement tissées et en ustensiles d’un charmant travail qu’apportaient les caravanes venant de la Perse. L’esclavage se maintenait parmi ces populations en dépit de la loi chrétienne, mais il faut dire qu’il consistait plutôt en une domesticité imposée sans rigueurs, et que ces esclaves faisaient partie de la famille. La seule distraction extérieure que pouvaient se permettre les habitants de ces

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villes et villages, dépourvus de jardins et jalonnés sur le chemin des caravanes, était la chasse aux oiseaux de passage à l’automne et au printemps, des carnassiers et des gazelles.

Bien entendu, ces chasses se faisaient à cheval, car il n’y avait que les pauvres gens qui allassent à pied. Quant aux transports, les chameaux et les ânes en avaient la charge.

La vie n’était donc pas oisive, car le passage continuel des caravanes, la nécessité de les faire subsister, le négoce, répandaient dans ces bourgades une animation constante. Mais il y avait des ombres à ce tableau ! Apres au gain, petits et grands exploitaient, autant que faire se pouvait, les voyageurs. Souples et obséquieux en présence de ceux dont ils espéraient tirer profit, ils étaient durs et impitoyables pour ceux qui ne pouvaient payer les services qu’ils sollicitaient. Les plus riches se livraient à une usure effrénée, et le christianisme n’avait guère modifié ces habitudes. Puis la plupart des Grecs établis dans cette contrée n’y venaient que pour s’enrichir le plus promptement possible. Dès qu'ils avaient amassé de grosses sommes, ils allaient finir leurs jours soit à Byzance, soit sur le littoral asiatique de la mer Égée. Les conditions de prospérité du pays ne pouvaient donc se modifier et se bornaient à une exploitation des caravanes sur deux ou trois lignes. En dehors de ces lignes, c’étaient le désert et l’abandon.

Après s’être reposés trois jours , les deux compagnons prirent congé de leur hôte qui leur fit très-bien payer l’hospitalité accordée, puis ils suivirent leur route vers le nord.

En se rapprochant d’Antioche, le pays prenait peu à peu lin aspect moins dépouillé.

On apercevait parfois des oliviers, de la vigne sur les rampes des coteaux -, quelques habitations champêtres destinées à une maigre exploitation, des troupeaux dans les

fonds où poussait une herbe dure, rare et surtout des arbustes épineux.

Bientôt ils arrivèrent près de Chalcis, dans une contrée relativement riante. Sur la gauche, à l’horizon, une longue chaîne de montagnes bleues se découpait sur le ciel *, et des jardins étagés sur les rampes, de hautes collines vers la droite, indiquaient une culture attentive.

De petits murs de pierres sèches retenaient les terres et empêchaient aussi les pluies torrentielles de l’hiver de raviner les pentes. Ces eaux, recueillies dans des citernes et des bassins, permettaient d’arroser avec parcimonie ces jardins pendant la saison chaude. Quelques maisons blanches avec leurs toits de brique, jetaient des touches éclatantes au milieu du rideau vert pâle des oliviers, coupé par ces innombrables petits murs formant ainsi comme les degrés d’un immense escalier.

Epergos et Doxi s’arrêtèrent dans un gros village situé à deux heures de marche de Chalcis ; car leur hôte leur avait donné une lettre d’introduction pour un de ses amis qui demeurait là, en les engageant à ne pas séjourner dans la ville où ils seraient fort mal logés en ce moment, à cause d’un grand marché qui s’y tenait. En effet, Chalcis est le nœud de toutes les routes qui du sud, de l’est et du nordest, se rendent à Antioche.

Les maisons du village n’étaient pas, comme celles d’Androna, couvertes en terrasses. Les combles, faits de charpente, supportaient de la tuile, et dans chaque habitation, un petit jardin planté d’oliviers, d’orangers, de vignes, de figuiers et de grenadiers, donnait à ces demeures un aspect gai qui contrastait avec l’aridité des bourgades que nos deux voyageurs venaient de quitter.

La maison de Théagènes, mieux disposée que celle du riche propriétaire d’Androna, se composait d’une entrée cintrée A, formant porche sur la voie publique, figure 77,

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