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LA GAULE SOUS LES MÉROVINGIENS ET LES CARLOV1NGIENS

De l’empire de Rome, il ne restait plus dans les Gaules, que le souvenir. Cette vaste et belle contrée avait été envahie par les pleuplades venues du nord-est, qui se présentant d’abord comme les alliées de l’empire, s’étaient peu à peu établies de gré ou de force dans les bassins de la Meuse, de la Marne, de l’Oise, de la Seine, dans le pays des Sénonais, puis sur la Loire et dans les provinces méridionales.

Ces nouveaux venus n’apportaient avec eux que des traditions d’art fort vagues, et une industrie très-inférieure à celle des Gaulois. Dans l’espace de deux siècles, mélangés aux populations de la Gaule, ils s’étaient convertis au christianisme, et n’en continuaient pas moins entre eux les luttes incessantes, qui avaient ensanglanté les derniers temps de l’empire.

Divisés en tribus attachées à des chefs, ces barbares toutefois, suivant les habitudes conservées chez eux depuis des siècles, ne s’étaient pas établis dans les villes gallo-romaines, mais dans les campagnes, formant ainsi des groupes

isolés, indépendants et ne reconnaissant d’abord d’autre autorité que celle des chefs qu ils s’etaient choisis.

Les anciennes villœ romaines convenaient à ce genre d’existence, aussi furent-elles occupées, et ces barbares s’emparèrent du sol qui les entourait, en cherchant à accroître leur part, au détriment des voisins plus faibles.

Il advint ainsi que quelques-uns d’entre eux acquirent une prépondérance marquée, et s’érigèrent en petits souverains guerroyant pour leur compte avec leurs leudes, leurs fidèles et les colons ou cultivateurs du sol qu’ils s’étaient appropriés. Cependant l’unité gallo-romaine était assez compacte pour que les nouveaux possesseurs du sol fussent obligés de compter avec elle. Ce morcellement était antipathique à la nation, et, les plus habiles parmi les chefs francs, s’appuyant sur ces traditions, finirent par se faire proclamer rois par leurs pairs. Si, au point de vue politique, la Gaule put ainsi ressaisir une partie de l’organisation romaine, les chefs qui la gouvernaient ne changèrent pas leurs habitudes, et vécurent presque toujours en dehors des grands centres de population. Le pouvoir, que s’étaient ainsi arrogé ces premiers rois, était sans cesse contesté, et ne se transmettait que difficilement.

Dagobert sut, le premier, vers 63o, en s’appuyant sur la classe des hommes libres et sur le peuple attaché aux souvenirs de l’époque prospère de l’empire, attaquer et vaincre les grands leudes, et put se considérer comme souverain.

C’est à cette époque qu'Epergos et Doxi abordèrent sur le territoire des Francs. Doxi avait eu le temps d’oublier sa haine contre le christianisme. Les traditions mythiques aryennes, dont les Scandinaves n’avaient conservé qu’un débris grossier, lui semblaient ne plus pouvoir fournir une carrière durable.

D’un autre côté, la confusion qui régnait dans les Gaules

parmi les populations demeurées gallo-romaines et les nouveaux dominateurs, la ruine de cette administration de l’empire si fort admirée jadis par lui, apportèrent dans son esprit une nouvelle lumière. En reconnaissant l’énergie avec laquelle quelques évêques de la Gaule luttaient pour maintenir, au milieu de cette société décomposée, les restes des libertés civiles, du droit, de la morale et de la civilisation, Doxi n’hésita pas, il se fit chrétien et chrétien fervent. Bientôt , il apporta dans ses nouvelles convictions la passion quelque peu intolérante qui était dans sa nature.

Epergos, comme toujours, se contenta d’observer, ne croyant à rien de fixe et ne voyant, dans tout état de l’humanité, qu’une transition vers une situation pire ou meilleure. Nos deux compagnons étaient plus que jamais loin de s’entendre. Doxi ne voyait de salut pour la société que dans l’établissement d'un régime théocratique, et s’élevait contre les obstacles qu’opposaient à ce régime et le caractère des chefs guerriers et l’esprit romanisé du peuple. Epergos ne cessait de le railler à ce sujet en lui démontrant par des exemples répétés chaque jour, que les évêques avaient d’autant plus d’influence sur les populations et sur les grands, qu’il se renfermaient dans leurs fonctions pastorales et ne prétendaient pas au pouvoir. D’ailleurs ces grands leudes francs et Dagobert lui-même, tout chrétiens qu’ils étaient, ne suivaient guère les préceptes de la morale du Christ.

Ils avaient des esclaves et autant de femmes qu’ils pouvaient en nourrir, étalaient un faste barbare, et s’ils donnaient d’une main aux monastères et aux églises, ils pillaient de l’autre églises et monastères.

La cour du roi présentait un étrange spectacle ; on y voyait de saints personnages et des courtisanes, des esclaves favoris et des leudes ruinés vivant aux dépens du prince,

des ambassadeurs et des gens sans aveu prêts à tous les

crimes. La dévotion et l’orgie y avaient part égale, et on passait de l’église aux banquets.

Dagobert séjournait habituellement dans ses villœ, tantôt dans l’une, tantôt dans l’autre, jusqu’à ce que les provisions amassées dans ces grands centres agricoles fussent consommées. Doxi, plein d’un zèle de néophyte, avait été distingué par Eligius, homme de sens, habile orfèvre, chrétien sincère, possédant la confiance du roi, qu'il ne quittait pas. Les connaissances d’Épergos avaient également été goûtées par Eligius, curieux de toutes choses tenant à l’art et à l’industrie.

Nos deux compagnons furent donc invités à se rendre dans l’une de ces villæ royales, afin de passer quelques jours auprès d’Eligius qui voulait les présenter à Dagobert, comme des personnages distingués pouvant l’instruire sur l’état des contrées du Nord.

Cette villa (figure 92), située sur les rampes d’un coteau, non loin des bords de l’Oise, était entourée de bois giboyeux dans lesquels le roi et sa cour allaient souvent chasser. Malgré son étendue, l’aspect extérieur de cette demeure était très-simple, et rappelait les établissements gallo-romains analogues. L’entrée principale, fermée d’une palissade, se composait d’une petite cour avec deux bâtiments contenant la porterie et quelques pièces d’attente pour les étrangers. De là, on pénétrait dans une seconde cour plus vaste, entourée de portiques bas, faits de charpente, donnant sur les logements des personnes directement attachées au prince. A l’angle de cette cour est une tour carrée à quatre étages. C’est la demeure particulière du roi. Le dernier étage ne consiste qu’en une plate-forme couverte, d’où la vue s’étend au loin. Du rez-de-chaussée de cette tour, on communique à la grande salle par un portique qui donne sui une troisième cour. C’est dans cette salle que se tiennent les assemblées et les banquets répétés. A côté, et réunie par une galerie, est une immense cuisine. Sur l’autre flanc, un portique qui donne sur la cour des écuries, plus basses, pos-

sédant une entrée spéciale, et, au fond, un bâtiment affecté aux étrangers, avec entrée particulière.

La construction de ces bâtiments est faite de petites pierres taillées et réunies par du mortier. Tous les combles sont en charpentes couvertes de tuiles romaines. Les intérieurs sont revêtus d’enduits peints et de grossiers lambris, les charpentes sont également coloriées.

A quelque distance est une grande chapelle, puis les habitations des colons, basses, couvertes de chaume et d’aspect pauvre. Cette villa est une des plus petites que possède le roi, et cependant elle peut loger de deux à trois cents personnes, tant maîtres qu’esclaves et serviteurs, car ceux-ci couchent habituellement sous les portiques.

En l’absence du roi qui était en chasse, Eligius fit voir aux deux compagnons les locaux de la villa. Cette visite excita chez eux plus de curiosité que d’admiration, car elle ne leur montrait rien de nouveau.

Ces constructions rappelaient grossièrement les habitations romaines des champs, et les ornements qui les décoraient à l’intérieur offraient un singulier mélange de luxe et de pauvreté. A côté d’étoffes d’Orient d’une richesse inouïe qui couvraient les lits et des bancs, on voyait des murs revêtus de peintures barbares exécutées par les mains les plus inhabiles. Les boiseries, les meubles étaient le produit de pillages ou les dépouilles de quelques anciens édifices, et mettaient en présence les œuvres délicates de l’art et celles dues à une fabrication primitive.

Eligius tenait fort à faire remarquer à ses invités certains meubles revêtus par lui de lames d’or et d’argent, et qu’il considérait comme fort beaux; mais Épergos sentait les éloges s’arrêter dans sa gorge, et Doxi ne disait mot, pensant que cet or eût été employé plus fructueusement à soulager bien des misères. Toutefois Eligius, qui était bon homme, ne s’offensa pas de la froideur de ses hôtes, tout en

se réserva it de connaître plus tard leur sentiment. L’occasion s'en présenta lorsqu'ils furent à table. En effet, Épergos, s’adressant à Eligius, parla ainsi : « Tu es un homme trop éclairé, Eligius, pour ne pas satisfaire ma curiosité sur un point.... Comment est-il arrivé que les arts de Rome, qui, dans les Gaules, avaient atteint une grande perfection, aient ainsi décliné?... Car toi-même reconnais que parmi les objets déposés dans cette villa , il n’en est pas qui puissent

rivaliser avec ceux que vous a légués l’empire Tu m’as

fait voir des chapitaux et des fûts de colonnes provenant d’un monument païen, et tu admirais la pureté du travail.... Pourquoi ne pouvez- vous faire aussi bien? Pourquoi les ustensiles, les meubles que tu nous a montrés, sont-ils grossiers, si on les compare à ceux que nous ont transmis ces païens et dont nous possédons encore des exemples? — Hélas! répondit Eligius, j'ai travaillé depuis mon enfance dans l’espoir d’atteindre à cette perfection des arts romains, et je n’ai pu obtenir que des résultats imparfaits. Les écoles nous font défaut; les désastres subis par la Gaule ont détourné les hommes de la pratique des arts. Pendant longtemps, chacun n’avait d’autre souci quê de conserver sa vie. Et pourquoi donc aurait-on élevé des monuments, fabriqué des meubles ou des bijoux? Dès qu’une demeure conservait une apparence de luxe, elle était pillée et dévastée. Ainsi les ar tistes, les artisans anciens, sont morts sans avoir l’occasion de transmettre leur art ou leur métier à la jeunesse. Celleci, ignorante, ne connaissant d’autre état que celui de la guerre, et Dieu sait quelle guerre ! est retombée dans un état de barbarie égal à l’ignorance des peuplades qui envahissent notre sol. C’est depuis peu que nous avons pu nous livrer de nouveau aux arts de la paix. Les chefs francs ont l’amour du luxe; ils prétendent rivaliser avec la pompe des empereurs d’Orient. Il leur faut des vêtements précieux, des meubles et des joyaux enrichis d’or et de pierreries, et ils

croient, s’ils sont couverts d’or au point de ne pouvoir marcher, montrer leur puissance et leur amour pour les belles choses. — Mais toi, Eligius, tu ne saurais être séduit par ce luxe apparent et grossier, et puisque tu as l’oreille du roi, comment n’essayes-tu pas de lui faire comprendre combien il sied à la richesse d’être simple dans ses vêtements, dans ses demeures, et combien la grandeur d’un prince consiste dans la perfection des arts pratiqués par ses sujets. — Si tu demeurais quelque temps parmi nous, Épergos, tu connaîtrais l’étendue des maux qui rongent la Gaule, et tu te demanderais, comme je me le suis demandé souvent, si ce peuple soumis à tant de misères n’est pas prédestiné...., puisqu’il vit encore après toutes ces hontes et ces désastres. L’espoir de voir la Gaule se relever un jour me soutient au miiieu des épreuves auxquelles nous sommes soumis, et moi tout le premier. Je vois ici mille choses répréhensibles et criminelles. Ces chrétiens de nom se livrent à des actes qu'eussent réprouvés les païens } la violence, la ruse, la trahison régnent dans les cours, parmi ces chefs francs qui devraient donner au peuple l’exemple de la sagesse, de la retenue et du respect pour les choses sacrées. Tous, malgré les décrets de l’Église, prennent plusieurs femmes, réduisent des populations en esclavage, et ne mettent aucun frein à leurs passions-, prodigues et avares, luxurieux et dévots, sans foi et saisis de crainte en présence d’un signe funeste, on les voit tour à tour arrogants et humbles, ivres ou repentants.... Que veux-tu! sorti du peuple, j’aime le peuple, et je ferme les yeux sur tant de violences et de crimes pour tenter de le soulager quand l’occasion se présente. Ce que je puis faire est peu de chose, assurément -, mais, si peu que ce soit, Dieu m’en sait gré, puisqu’il voit que je ne puis faire davantage, et que tous mes efforts tendent à profiter des mouvements généreux que j’épie chez nos maîtres. Car il ne faudrait pas croire que ces hommes sont inaccessibles aux bons senti-

ments; s’ils naissent parmi eux, ils s’y abandonnent avec la même passion qu’ils mettent à poursuivre le mal. Le roi, au milieu de tant de perversité, laisse percer souvent les éclairs d’une âme grande et faite pour gouverner. Dieu m’est témoin que je préférerais mille fois la retraite au rôle que je remplis à la cour*, mais si, du milieu de cet amas de corruption, je puis parfois extraire une perle fine, je suis récompensé de ma patience, que beaucoup considèrent comme une condescendance coupable.... Ceux qui ont voulu, pleins de zèle pour la cause de Dieu et de la justice, se faire les censeurs amers des moeurs de nos maîtres- n’ont eu que la vaine satisfaction de décharger leur cœur de ce qui l’oppressait*, proscrits honteusement, persécutés, mis à mort même, ils ont été des martyrs peut-être, mais n’ont pas brisé une chaîne ou soulagé une misère; j’ai cru qu’il était plus utile d’agir autrement. Je ferme donc les yeux sur le mal et saisis toute occasion de faire un peu de bien. — Tu n’en jouis pas moins, objecta Doxi, des biens et des avantages que procure la confiance du prince et le rang que tu occupes auprès de lui? — Tu parles comme un néophyte, reprit Eligius, et tu n’as jamais vécu à la cour, et, qui plus est, à la cour d’un roi franc. Sache donc que nul état n’est plus rude; pour celui qui poursuit le bien, les splendeurs, les plaisirs de la cour sont voilés de tristesse, les mets les plus délicats sont amers, le sommeil est entremêlé de rêves pénibles, et les marques de faveur mêmes du prince, nous enveloppent d’épines. Certes celui qui ne poursuit que des projets ambitieux, qui cherche à supplanter des rivaux, qui triomphe de leur humiliation, qui voit ses biens s’accroître par la volonté du maître, a peut-être des jours d’ivresse trop souvent suivis de cruelles déceptions; mais pour celui qui veut conserver la pureté et l’indépendance de son âme, qui emploie cette faveur du prince, non pour augmenter ses richesses au détriment du bien de ses rivaux, mais pour obte-

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nir justice et soulager des infortunes; pour celui-là, il n’est ni repos ni joie, le bien qu’il fait n'est jamais complet, car il faut l’arraclier d’entre mille mains avides qui en retiennent des lambeaux. Si l’on veut poursuivre sa tâche et faire prévaloir ce qu’on croit équitable, c’est par la souplesse qu’il convient d’obtenir la plus légère faveur. A la cour, si chacun trouve tout simple qu’on sollicite impudemment pour soi-même, la défiance et la haine s’attachent à celui qui demande de réparer une injustice, puisque toute injustice réparée démasque un coupable qui le plus souvent est là, près du prince, et invente mille calomnies pour vous perdre.... Si j’avais un ennemi, Doxi, je l’amènerais à la cour et m’efforcerais de lui faire obtenir la faveur du prince.... »

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