LES SARRASINS
En 827, les Musulmans s’emparèrent de la Sicile, et l’empire de Constantinople perdit ainsi un des plus beaux fleurons de sa couronne.
Ces Sarrasins, comme on les appelait alors, loin de dévaster le pays et de saccager les villes, apportèrent dans cette île un état de civilisation avancé, et surent y développer diverses industries qui enrichirent la contrée , notamment la fabrication de ces belles étoffes tissées de soie d’or et d’argent, qui alors se vendaient dans tout l’Occident. Ils divisèrent l’île en trois vais administrés par des cadis, sous le gouvernement d’un chef suprême qui résidait soit à Messine, soit à Palerme.
L’art grec et l’art romain en Sicile étaient tombés, sous les derniers empereurs d’Orient, aux derniers degrés de la décadence. Les Sarrasins firent renaître ces arts, mais en leur donnant une direction nouvelle, et sans imiter en rien les débris des monuments antiques qui existaient encore sur ce territoire. Ils apportaient avec eux des méthodes de bâtir adoptées alors en Égypte et sur les côtes de l’Afrique qui étaient en leur pouvoir depuis trois siècles.
Palerme, Messine, Catane sortaient de l’abandon où le gouvernement des empereurs d’Orient les avait laissés tomber. Les murailles antiques étaient réparées, des routes étaient ouvertes, des aqueducs amenaient les eaux des montagnes dans ces cités, et des palais somptueux, des mosquées remplaçaient les ruines provoquées par les dévastations des Vandales, le temps et Fincurie des peuples livrés aux dissensions. Toutefois la population des campagnes et des villes même conservait ses habitudes, sa religion, sans que le gouvernement des Aglabites et des Fatimites, qui leur succédèrent, y mît obstacle.
Contrairement aux coutumes des chrétiens de cette époque, les musulmans ne persécutaient pas les populations pour cause de religion, et se contentaient d’exiger d’elles une soumission absolue à l’autorité, et l’impôt. Elles pouvaient d'ailleurs conserver leur culte, à la condition de pas le mani lester hors des temples.
On voyait donc dans les villes à la fois des constructions sarrasinoises et des églises et habitations chrétiennes. Il y avait ainsi comme deux peuples juxtaposés, vivant chacun à sa mode, adonnés à l’industrie et au commerce, sous une autorité arbitraire, mais sage et prudente, ne pensant pas qu’il y eût intérêt à obliger les gens à croire à tel ou tel dogme, du moment qu’ils remplissaient leurs devoirs civils et vivaient paisiblement.
Epergos et Doxi visitèrent cette île vers io5o. Elle était en pleine prospérité et excitait la convoitise de ces terribles Normands, installés déjà en Italie, où ils faisaient la guerre tantôt pour le compte des autres, tantôt dans leur propre intérêt, dès l’an io35.
Depuis l’époque de leur entretien avec Eligius, nos deux compagnons avaient traversé bien des aventures, et, pour ne parler que des principales, sous le règne de l’empereur Charlemagne, Épergos avait été chargé de missions impor-
HISTOIRE DE l’ H A B IT ATION.
tantes en Orient et en Espagne par ce prince, qui prisait fort ses connaissances étendues. Il avait dû rapporter à la cour de l’empereur des manuscrits grecs et arabes, et les traduire, afin de répandre ainsi dans les monastères l’étude des sciences cultivées chez les Orientaux, et enseigner dans ces établissements la géométrie, l’art de conduire les eaux, d’améliorer les terres, de cultiver les arbres fruitiers, de bâtir et de peindre. Ainsi , pendant presque toute la durée du règne de Charlemagne, Épergos avait eu l’occasion d’employer son temps, et n’avait eu avec son compagnon Doxi que des relations peu fréquentes , celui-ci s’étant retiré dans un couvent et désapprouvant les nouveautés introduites par l’empereur. « Le christianisme, lui disait Doxi, quand par hasard ils se trouvaient ensemble, a eu la fortune d’arriver sur la terre au moment où l’empire romain, menaçant ruine, succombait sous les coups des barbares. C’est bien là ce qui montre son origine toute divine. Dieu indiquait ainsi clairement qu’il repousse comme une déviation de la voie tracée par lui à l’humanité ces civilisations tant admirées par toi et qui aboutissent toutes à la plus abjecte corruption. Son Fils n’a-t-il pas dit : « Heureux les pauvres d’esprit! » Le champ était libre; l’homme primitif débordait comme un fleuve puissant, et inondait toutes les terres semées d’ivraie. « Voilà ma loi, « simple, compréhensible pour toutes les intelligences », disait le Christ, et son Père jetait bientôt sur le vieux monde les natures primitives qui pouvaient seules l’accepter et la suivre. N’est-ce pas aller contre les décrets de la Providence, contre ses intentions manifestes de chercher à renouer les fils brisés de la prétendue science des anciens, conservée chez des peuples évidemment suscités par l’esprit du mal? L’empereur va combattre les infidèles, et il leur demande les éléments d’orgueil et de savoir qui ont perdu les hommes. Et toi qui sais où cette vaine science a
conduit, non-seulement tu obéis aux ordres du prince, mais tu les provoques ; c’est mal. Lflnquiétude de Satan te domine! — Allons! mon bon Doxi, ne te fâche pas. Si je suis voué à Satan, qui d’ailleurs ne m’a jamais fait l’honneur de me manifester ses intentions, tu sais qu’il en est ainsi depuis longtemps; que prétends-tu? Toi tu es né pour arrêter la machine terrestre, moi, pour l’aider dans sa marche; à quoi bon discuter? Au revoir; je m’en vais à Bagdad! »
Plus tard, Épergos avait assisté à l’invasion des Normands sur le sol des Francs; il avait revu de près ces hommes rudes, cauteleux, rapaces et avides, sans foi; il avait retrouvé en eux ces Scandinaves doués d’une énergie puissante et tenace, et à Doxi, qui se lamentait alors sur l’incendie des couvents, sur le pillage des villes, il répondait : « Mais, ami Doxi, de quoi donc te plains-tu? N’est-ce pas un dernier flot de ce fleuve de barbares suscité par la Providence qui envahit le sol cultivé de nouveau par nous? Vos couvents étaient trop riches. Nous avions trop profité des enseignements que voulait répandre le grand empereur Karle sur l’Occident. Tu le blâmais alors, cet empereur, de m’envoyer en Orient chercher les débris des civilisations antiques et de l’école d’Alexandrie. Probablement avais -tu raison, puisque voilà des hommes primitifs qui viennent bouleverser notre ouvrage, avec la permission de Dieu, sans aucun doute. Observe comme ton entendement a parfois des lacunes, mon vieux camarade. Tu dis aujourd’hui que ces Normands sont vomis par l’enfer, parce qu’ils te chassent de ton couvent et détruisent ce que nous avions pu faire, disais-tu, sur l’instigation de Satan ! »
Quand la discussion entre les deux compagnons prenait ce tour, Doxi ne manquait jamais d’accabler Épergos d’injures et celui-ci quittait la partie, sifflotant sur l’ongle de son pouce.
Établis définitivement sur le sol des Francs, ces Normands s’étaient montrés d’autres hommes.
Du moment que la terre était à eux, ils se gardaient de la laisser en friche, ils la faisaient cultiver avec soin , élevaient des bestiaux et des chevaux, bâtissaient de bonnes forteresses pour protéger le pays, nouaient des relations commerciales avec leurs voisins, amassaient des trésors qu’ils savaient employer utilement et, s’étant convertis au christianisme , se firent les défenseurs zélés de l’Eglise , en tant qu’elle ne gênait pas leurs intérêts. Bientôt la province qu’ils occupaient fut une des plus riches de la France et des mieux administrées, mais la population augmentant toujours, il fallut chercher fortune ailleurs. Il n’y avait pas assez de terre en Normandie pour nourrir tant de gens, d’autant qu’ils avaient bon appétit. N’ayant rien perdu de leur énergie, mais vivant à l’étroit sur le sol qu’ils s’étaient fait donner dans les Gaules, ils essayèrent de dépasser leurs limites, et se heurtèrent à des populations également pressées ; puis à ce jeu, on pouvait perdre autant que gagner. En gens avisés et pratiques, sachant calculer les chances, ils demeurèrent donc relativement en paix sur leurs frontières, mais envoyèrent ceux d’entre eux, qui ne pouvaient vivre sur le sol, guerroyer au loin. C’est ainsi que des partisans s’en allèrent en Italie, louèrent leurs bras aux divers compétiteurs qui se disputaient le pays, puis finirent par se battre pour leur propre compte et s’installèrent dans l’Apulie.
Il n’est besoin de dire que Doxi s’était réconcilié avec eux du jour où, au lieu de piller les couvents des autres, ils se mirent à en bâtir pour leurs moines.
Nos deux compagnons avaient vu les Normands en Italie, ils savaient comme ils se comportaient, là comme ailleurs ; employant la ruse et la force suivant l’occasion pour arriver à leurs fins, grands pillards du bien des autres quand ils n’avaient pas l’espoir d’en tirer profit autrement, mais trèsconservateurs de ces biens quand ils pouvaient espérer les exploiter. Ils savaient que leur désir était de s’emparer quel-
HISTOIRE DE l’h ABIT ATI ON.
que jour de la Sicile; car ce pays fertile pouvait satisfaire leur vaste appétit.
Epergos, qui n’avait cessé de maintenir des relations avec les musulmans, avait des lettres pour un des plus riches habitants de Palerme nommé Moafa. C’était un homme juste, fort estimé et qui était déjà vieux. Il habitait un palais non loin des murs de la ville, dans un lieu charmant.
Cette demeure se composait d’un gros logis à plusieurs
étages, solidement bâti de pierres de taille et tout entouré de jardins. Suivant l’usage, des bâtisses légères, élevées à quelque distance du palais, renfermaient les serviteurs, les cuisines, les bains, des ecuries et des portiques pour recevoir les étrangers, avec quelques cellules y attenant.
La figure 93 présente le rez-de-chaussée de ce plan du paais. Une large ouverture A donne entrée dans un vestibule ong B, aux extrémités duquel sont disposés deux pièces, une pour le serviteur qui doit être sans cesse aux ordres des
personnes qui entrent ou qui sortent, l’autre qui sert d’antichambre aux pièces dans lesquelles le maître reçoit les étrangers. En regard, deux salles sont destinées au logement des familiers. Au centre est une vaste salle, ouverte sur le dehors, voûtée, avec quatre enfoncements. Dans celui du milieu est disposée une fontaine de marbre, laissant couler une nappe d’eau qui se répand dans un canal central coupé de petits bassins carrés.
Dans les deux enfoncements latéraux sont des divans et deux portes qui communiquent avec les pièces latérales. Le service peut se faire par le couloir postérieur, entre ces deux parties du palais. Deux beaux escaliers montent au premier étage, qui n’occupe que les deux extrémités du bâtiment} car la voûte de la salle centrale s’élève jusque sous le sol du deuxième étage. Ce premier étage est occupé par les femmes. Le deuxième étage présente la même distribution que le rezde-chaussée, si ce n’est que la grande salle centrale s’ouvre par ses deux bouts, sur la campagne. C’est là que demeure le maître. Au-dessus sont encore quelques petites chambres pour les serviteurs, puis une terrasse d’où la vue est admirable.
De ce point élevé, la ville, avec ses monuments crénelés, avec les minarets de ses mosquées couverts de mosaïques à fonds d’or, se détache sur l’azur de la mer. A gauche, s’élève la montagne abrupte qui forme promontoire et dont les roches d’un blanc safrané semblent émerger d’un jardin d’oliviers, de palmiers, de figuiers.
A l’opposite de la mer, s’ouvre le fond de la vallée, couvert de la riche verdure des orangers et des citronniers et terminée par une couronne de sommets déchirés. De distance en distance, de hautes piles de maçonneries indiquent le parcours des sources répandues dans toutes les habitations et amenées jusqu’au faîte des édifices au moyen de ces syphons de maçonnerie habilement espacés pour maintenir l'eau à un niveau élevé.
Les jardins qui entourent le palais, dont la figure 94 présente l’aspect extérieur du côté de l’entrée, sont plantés avec art et coupés d’une multitude de petits canaux de marbre dans lesquels coule une eau claire et fraîche.
La masse imposante du palais, dorée par le soleil et vue à travers la verdure, est d’un aspect saisissant. La construction simple, dépourvue de toute sculpture, mais savamment combinée, est seulement décorée à sa partie supérieure par un large bandeau, servant de balustrade, couvert extérieurement d’une belle inscripton en relief et par un crénelage dont la dentelure, brillante de lumière, fait ressortir l’éclat azuré du ciel.
Introduits dans les jardins, sur l’ordre du maître, et en attendant qu’ils pussent être reçus, Epergos et Doxi ne se lassaient pas d’admirer l’ordre, le calme riant de cette demeure qui contrastait si fort avec ce qu’ils venaient de voir en Occident. Doxi surtout ne manquait pas d’exalter la grave sérénité de ces lieux si propres à la méditation et qui semblaient refléter des existences d'une régularité parfaite.
Suivant son habitude, il ne manquait pas, en s’appuyant sur cet:e impression, de critiquer amèrement les mœurs turbulentes de ces Occidentaux qu’il venait de quitter et au milieu desquels il n’était pas possible, même aux religieux cloîtrés, de vivre tranquilles. « Eh bien ! lui dit Epergos, quand il eut fini son rapprochement entre ces coutumes opposées, fais-toi musulman ! » Doxi se tut, mais jeta un regard oblique sur son compagnon. Un esclave noir apparut bientôt au seuil de l’entrée du palais et fit signe aux deux compagnons d’entrer.
Ceux-ci laissèrent leurs chaussures dans le vestibule, et mettant des babouches qu’on leur présentait, furent introduits dans la grande salle centrale (fig. g5).
Au-dessus de la fontaine, sur un fond d’or, une mosaïque délicate décore la grande niche.