‹ Histoire de l'habitation humaineChapitre 46 sur 46 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

C'était le mois passé, huit personnes se réunissaient chez Brébant pour fêter la promotion d’un des convives au grade de capitaine de vaisseau. Outre le capitaine, la réunion des amis comprenait Épergos, Doxi, un journaliste, un directeur d’une administration de l’État, un architecte, un ingénieur et un peintre.

La conversation s’engagea bientôt sur les campagnes futures du capitaine et sur les contrées où son service allait le porter. Chacun disait son mot, et, sur ces contrées éloignées, les anecdotes plus ou moins authentiques, les appréciations plus ou moins exactes abondaient.

Souvent Épergos émettait quelques doutes ou essayait de rétablir des faits exagérés : « Épergos est terrible, dit le peintre, et met sur toute chose un glacis gris. Pour Dieu, laisse-nous croire à la vivacité des contrastes, autrement il n’y a plus d’art possible.

L’Ingénieur. Ce n’est pas à Épergos qu’il faut s’en prendre, si la rapidité des voyages, l’éparpillement de la science et des découvertes du siècle jettent sur tous les coins du

globe une teinte uniforme, et si les Japonais font des bateaux à vapeur, des chemins de fer et allument du gaz dans leurs villes -, si les Persans portent des paletots tout comme nous et si l’infanterie du Grand-Seigneur est armée de fusils à aiguille.

Le Peintre. Du moins laissez-nous croire encore à ces contrastes -, permettez à notre imagination de s’y complaire, ne tuez pas en nous le sentiment du pittoresque par la peinture de la réalité brutale.

Doxi. Autrefois le bien et le mal étaient inégalement répartis sur la terre. Ici était la vérité, là l’erreur; aujourd’hui on a changé cela : la vérité et l’erreur sont si bien mêlées et font si bon ménage même, qu’il n’en sort que des fruits bâtards, nourriture malsaine et pauvre, de laquelle même on ne saurait extraire les sucs vivifiants tant ils sont délayés dans un milieu empoisonné.

Le Directeur. Doxi a bien un peu raison; aussi le rôle d’un gouvernement est de rechercher ces sucs nourriciers, afin de les donner seuls au peuple.

Le Journaliste. La difficulté, mon bon, est de les distiller ces sucs nourriciers, et je n’aime pas beaucoup voir le gouvernement se faire distillateur, car s’il se trompe, nous sommes certains d’être empoisonnés.

L’Architecte. Pour Dieu, ne parlons pas politique; avec ces journalistes on en arrive toujours là. Dis-nous, Epergos, toi qui as tout vu, qui a visité tant de pays, que te semblent ces monuments du Cambodge dont on vient de placer des échantillons dans le palais de Compiègne et dont j’ai eu des photographies entre les mains? Les as-tu examinés, ces photographies et ces objets?

Épergos. Mieux que cela, j’ai visité ces monuments sur place.... Il y a longtemps, il est vrai.

L’Architecte. Eh bien ! à quelle civilisation cela appartient-il i II me semble y trouver des influences hindoues.

histoire de l’habitation.

chinoises, mongoles, et au total cela ressemble plus à un art de décadence qu’à un art primitif?

Épergos. Tes appréciations sont exactes, mais il serait bien long de suivre la filière de ces arts de l’Orient.

Le Capitaine. Épergos répond toujours ainsi et semble redouter de nous éclairer*, cependant je suis témoin qu’il en sait long sur toutes ces questions appartenant aux vieilles civilisations et me souviens, qu’avant de partir pour un de mes derniers voyages en Cochinchine, il m’a donné des indications d’une telle précision sur de vieux monuments, que j’ai pu exactement les trouver aux points indiqués*, seulement ils étaient en ruine, ce qu’ignorait sans doute notre ami, puisqu’il m’avait décrit des salles, des plafonds, dont on ne retrouvait plus que les débris. L’étrange, c’est que dans le pays on m’assura que ces édifices étaient ruinés depuis plus de deux siècles.

Épergos. Il n’y a rien que de très-naturel en tout ceci : on rétablit par la pensée une chose dont on ne voit que les fragments, et plus tard cette impression résultant du travail du cerveau demeure, tandis que le souvenir de la réalité s’efface.

L’Architecte. Je ne me tiens pas pour satisfait, Épergos. Tu as vu les monuments du Cambodge, du royaume de Siam, ces monuments immenses perdus aujourd’hui au milieu des forêts, ces monuments qui accusent un état florissant, très-peuplé, désert en partie aujourd’hui.

« Qu’était cette civilisation? Raconte-nous au moins ton voyage en ces pays ?

Épergos. Le twoî, comme dit un ancien, est insupportable, et je n’ai pas l’envie de jouer ici le rôle de ces correspondants envoyés au loin par un journal et qui n’entretiennent les lecteurs que de ce qui leur est advenu, des dangers qu’ils ont couru et des repas qu’ils ont faits. Je dis que ta question, mon ami, m’entraînerait à faire une conférence

très-longue et probablement ennuyeuse, sur ces arts de l’extrême Orient. D’ailleurs les arts du Cambodge sont un détail presque insignifiant au milieu du vaste continent oriental qui a vu naître et disparaître tant de civilisations.

Le Capitaine. Passons sur les détails si tu veux, d’autant qu’il faudrait rester ici quarante-huit heures, admettant qu’il te plût de parler pendant tout ce temps-là. Mais des questions générales, tu peux bien nous dire deux mots, puisque toi-même m’as répété cent fois quand je t’interrogeais à propos de mes voyages futurs : « C’est toujours la même chose, le monde n’est pas si varié que tu crois* il y a dans l’ordre moral et matériel, touchant l'humanité, trois ou quatre principes qui se représentent partout et toujours indépendamment des temps, des milieux, des circonstances. »

Epergos. Eh bien ! si c’est toujours la même chose, vous en savez tous autant que je puis en savoir.

L’Ingénieur. Allons, Doxi, aide-nous donc à faire parler Epergos, puisque tu ne l’as jamais quitté, ou parle à sa place.

Doxi. Je crois que le mieux est de se taire sur ces matières qui touchent au passé des hommes, car j’ai toujours vu que l’étude de l’histoire, de ce qu’on appelle les civilisations, a rendu pire l’espèce humaine au lieu de l’améliorer.

L’Ingénieur. Comment, pire ! parce que cette étude lui enseigne à comparer, à raisonner, à éviter les écueils sur lesquels d’autres ont péri ?

Doxi. Peut-être. Il devrait suffire de lire un livre, s’il contient la vérité.

Tous. Bravo ! Doxi !

L’Architecte. Parlons sérieusement, car quoiqu’en dise Doxi, je ne lui crois pas l’envie de procéder devant nos bibliothèques, comme les premiers chrétiens à Alexandrie.

Le Journaliste. On ne sait pas, on ne sait pas : ces con-

HISTOIRE DE l’h ABIT ATI O N.

servateurs ont de terribles dispositions à supprimer ce qui les gêne-, et, si je deviens ministre de l’instruction publique, je ne nommerai pas Doxi conservateur de la Bibliothèque Nationale.

L’Architecte. La question préalable ! ou nous barbottons dans la politique. Épergos, dis-nous seulement si tu crois que les hommes ont d’abord construit en bois, en pierre ou en terre? Cela ne touche qu’à des généralités, c’est bien simple.

Épergos. Pas si simple que tu crois. Si des hommes naissent sur un territoire boisé, ils se serviront naturellement de bois pour se faire des abris; mais s’ils se trouvent au milieu d’une contrée où le bois est rare et où la pierre ou le limon abonde, ils essayeront de se faire des demeures avec ces matières.

« Mais si des hommes nés sur un territoire très-boisé et ayant, par suite, pris Thabitude de construire en bois, se transportent sur un territoire dépourvu de ces grands végétaux, ils sont assez embarrassés. Il leur faut cependant des maisons. Alors, tout en se servant de matériaux nouveaux, pour eux mis à leur portée, ils ont une disposition à conserver les formes et apparences données par leurs constructions de bois.

Or, soit facultés naturelles, soit conséquence des milieux dans lesquels les diverses races humaines se sont trouvées tout d’abord établies....

Doxi. Bon, le voilà avec ses races !

Tous. N’interrompez pas l’orateur! A bas l’interrupteur !

Épergos. Il est arrivé que ces races ont adopté certains procédés de construction, procédés dont les éléments premiers se retrouvent à travers les siècles et apparaissent encore aujourd’hui aussi bien que les racines de chacune des langues parlées par ces races primitives. Et pour m’ap-

puyer sur des exemples : les Aryas, sortis d’une contrée montagneuse et boisée qui s’étend du haut Indus au Brahmapoutra et s’enfonce au nord dans le haut Thibet et jusqu’à l’Altaï, vers son extrémité occidentale, se sont évidemment servis des bois que ces montagnes leur fournissaient en abondance pour élever leurs demeures.

Quand ils ont quitté ces altitudes pour descendre d’abord dans l’Indoustan, puis vers l’ancienne Médie et la Perse, puis vers le Pont-Euxin*, puis toujours inclinant à l’Occident, vers notre Europe, tantôt ils ont trouvé des pays boisés, alors ils continuaient à construire d’après leurs méthodes premières, tantôt ils ont occupé des contrées peu abondantes en bois, alors ils ont construit — ou fait construire, ce qui est plus exact, — avec du pisé ou de la pierre*, mais ces demeures reproduisent, dans cent détails, l’apparence de la structure de bois. Témoin ces monuments de l’Inde, d’une époque relativement récente puisqu’ils ne datent que du commencement du bouddhisme et qui, bien qtfiélevés en pierre ou même taillés dans le roc, figurent des ouvrages ‘de charpenterie.

« Les édifices du Cambodge dont parlait tout à l’heure notre ami, lesquels sont postérieurs au commencement du christianisme, quoique bâtis entièrement de grès, même les combles, conservent ces apparences de structure de bois, d’une manière si frappante, qu’à distance on les prendrait pour des édifices de charpenterie.

« Est-ce à dire que ces constructions du Cambodge, non plus que beaucoup d’autres de cette classe, sont dûs a la race aryenne? Certes non. Ceux du Cambodge proviendraient, d’après les figures nombreuses sculptées sur leurs parois, de la race Mongole*, mais d’où la race mongole avaitelle reçu ces influences ?

« Des traditions aryennes, et c’est pourquoi cet art de seconde main, mélangé dans ses détails de produits très-di-

vers, manifeste tous les signes d’un art de décadence. Il n’en est jamais ainsi des produits purs ou à peu près purs de cette race des Aryas*, ils ne se noient pas dans une quan-

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tité d apports confus, ils se conservent à travers les âges. Vous serez peut-être surpris si je vous dis que les chalets de montagnes de la Suisse sont exactement pareils aux chalets que 1 on voit sur les rampes de l’Himalaya et dans les vallées de Kachmyr. Rien cependant n’est plus exact. Cette

HISTOIRE DE I.’h AB ITATION.

construction, cette apparence que vous donne le croquis que j’ai justement dans cet album (fig. 102), vous les trouvez sur ces deux points du globe qui n’ont entre eux nulle relation.

« Il y a des milliers d’années que les chalets suisses, comme ceux du Thibet et de la vallée de Kachmyr, sont construits suivant les mêmes procédés par des tronçons d’une même race séparés depuis des siècles. On a parlé beaucoup depuis peu de quelques découvertes récentes, des habitations lacustres. Ces habitations lacustres, c’est-à-dire élevées dans les eaux calmes des lacs, mais assez distantes des rives pour que leur isolement au milieu des eaux fût une sûreté, sont dues à une circonstance particulière, non à une race plutôt qu’à une autre. Il y a des habitations lacustres élevées par les Jaunes, les Chinois, les Touraniens, il y en a et il y en avait qui étaient élevées par des Aryas. Les unes comme les autres conservent, bien que construites dans des conditions identiques, les procédés de structure qui appartiennent aux Aryas et aux Touraniens.

« Voici encore un croquis (fig. io3), qui montre quelquesunes de ces habitations élevées en Birmanie et presque entièrement faites de bambous, car cette contrée en produit en quantité.

« Là, l’influence des Aryas et des Jaunes, — car si les castes élevées appartiennent aux descendants des Aryas, le peuple est de sang touranien, — se fait sentir à la fois; combinaisons de charpente qui appartiennent aux Aryas, emploi de ces nattes, de ces ouvrages de bambous dans les constructions qui appartiennent plus spécialement aux Jaunes. Les habitations lacustres du lac de Bienne devaient fort ressembler à celles-là, sauf les bambous qui étaient remplacés par des troncs d’arbre ou même des branchages entrelacés et du limon. J’avais donc raison quand je disais à notre ami le capitaine que c est toujours la même chose.

ou pour être plus correct, que Ton retrouve toujours chez tous les peuples, les éléments qui trahissent leur origine.

« Voilà les Sémites, qui eux, à leur berceau, ne construisent pas avec du bois puisqu’il a plu au Créateur de les

placer dans des contrées où le bois de construction a toujours été rare. Il leur faut employer la pierre, ou, ce qui est plus facile, le limon des rivières. -Il en est même, parmi eux, qui n’ont ni limon, ni bois, ni pierre propre à bâtir. Ils habitent sous des tentes; cependant les herbages, bien-

HISTOIRE DE l’hAB IT ATION.

tôt mangés sur un point par les troupeaux, venant à manquer, il leur faut chercher sans cesse de nouveaux pâturages' qui semblent fuir devant eux*, depuis le commencement du monde ils transportent ainsi leurs tentes d’un lieu à un autre.

« Est-ce à dire que ces hommes soient incapables de concevoir un autre abri que celui fourni par quelques peaux ou de grossières étoffes de laine, cousues ensemble. Non, certes, et la preuve, c’est que quand ces pasteurs ont pu s’établir quelque part, comme en Égypte, comme en Syrie dans les temps les plus éloignés, ils ont bâti et fait bâtir, non comme l’ont fait les Aryas, mais comme faisaient leurs frères sémites.

« Maintenant, si les principes sont invariables, si les traces des origines sont indélébiles, les conséquences produites par le mélange de ces origines sont variables à l’infini, et il faut dire que la qualité esthétique est d’autant plus faible que ces mélanges sont plus confus.

« Je n’aime guère les formules qui, en ces questions, peuvent fausser les idées. Aussi je ne vous donne celles-ci que comme un exposé très-sommaire qui rendra mes explications plus claires en leur prêtant la précision d’une opération chimique. Les Aryas, livrés à eux-mêmes, construisent toujours de la même manière et ont une affection si prononcée pour la structure de bois, qu’ils cherchent de préférence les contrées boisées et considèrent ces grands végétaux comme sacrés. Tous les peuples d’origine âryenne aiment les forêts, s’y plaisent, y vivent et ont des bois consacrés. Les Jaunes, livrés à eux-mêmes, et venus probablement à l’origine sur de vastes territoires arrosés, marécageux, construisent en roseaux ; ils obtiennent de bonne heure des chaux, de la brique, des émaux, des peintures, des matières agglutinantes, toutes choses qui exigent un développement industriel primitif, mais qu’ils perfectionnent

rapidement. Les Sémites, ou vivent forcément sous la tente ou dans la grotte naturelle ou creusée, ou se font des grottes avec de l’argile, c’est-à-dire qu’ils élèvent des masses concrètes de limon ou d’argile, des tumuli creux dans lesquels ils sont à l’abri de la chaleur et des insectes, car ils sont venus dans des contrées chaudes, peu garnies de bois et où les cours d’eau sont rares. Ce sont eux qui les premiers ont inconsciemment donné les éléments de la voûte.

« Je néglige certaines races, ou qui sont restées à un état d’infériorité évidente, ou qui ne sont pas nettement accusées *, car il est bien entendu que la nature n’admet pas ces classifications tranchées, commodes pour nous autres, mais dont elle ne se soucie guère.

« Il ne serait pas correct cependant de négliger ce qu’on appelle les Chamites , race puissante, divisée en d'eux groupes, noir et blanc, mais qui paraît avoir eu de tout temps une aptitude particulière pour les ouvrages de pierre ; de pierre sans l’appoint du mortier, de pierres superposées, jointives, taillées. Mélangée de bonne heure aux Sémites, cette race a su donner à ce mélange un caractère particulier, l’amour des constructions colossales, surprenantes, des matériaux indestructibles.

« C’est ce qui explique comment, dans certaines contrées de l’Afrique et de la Syrie, Égypte et Phénicie, on voyait., à côté de la hutte d’argile, de limon du peuple, ces édifices grandioses élevés à l’aide de moyens d’une puissance qui nous étonne.

« Si donc, ces éléments étant connus, nous les mélangeons, suivant des proportions différentes, nous obtenons des résultats différents, mais dans lesquels cependant chacun de ces éléments se laisse deviner en si petite dose qu’il soit.

« Ainsi quand les Aryas se trouvent en conctact avec les Sémites déjà mélangés de Chamites, il en résulte un art trèscomplet. Le sens moral de l’Arya lui fait repousser ces exa-

gérations, aimées des Chamites, mais à la structure de bois il substitue la structure de pierre et il emploie les formes qui conviennent à cette dernière, bien qu’on reconnaisse la trace de la première. C’est ce phénomène que nous présente, à sa plus haute expression, l’art grec. Le Grec, qui connaît parfaitement la chaux et qui l’emploie pour faire des enduits, ne met pas le mortier en œuvre avec la pierre de taille, celle-ci est posée jointive, à l’instar des constructions phéniciennes ; mais, à ces constructions faites suivant le procédé phénicien, il donne des formes qui rappellent la structure de bois. Il en résulte un art qui est merveilleux dans ses produits, mais dans la composition duquel on ne reconnaît pas moins les origines d’où il est sorti.

« Allons en Egypte- là, si les produits sont divers, et se perdent dans un passé obscur, on peut cependant les démêler et en déduire les éléments qui ont dû les composer. On trouve à la fois : la structure sémitique, une influence aryenne, un élément chamite très-prononcé.

« Passons-nous à Rome? la structure présente des origines non moins diverses, mais qui restent pour ainsi dire juxtaposées sans se mélanger étroitement. Le Romain fait des voûtes que n’admettaient pas les Grecs et que construisaient les Étrusques-, il emploie le mortier dans ses constructions, mais avec la brique, le blocage, le moellon, jamais avec la pierre de taille. Il emploie celle-ci, comme l’emploient les Grecs, c’est-a-dire à joints vifs, et cela jusqu’à la fin de l’empire.

« Il y a dans le Romain un apport phénicien, c’est-à-dire étrusque, c’est-à-dire sémite, mélangé de chamite, un apport aryen incontestable-, car lui aussi, construit en bois à son heure, aime les forêts et les vénère.

« Peut-être même y a-t-il dans son affaire quelques atomes de sang jaune, car il aime la structure agglutinée, il emploie les mortiers à profusion.

« Mais voyez comme cette influence des races est indélébile? Regadez ces cottages anglais, c’est toujours la maison de l’ârya, non-seulement comme structure, mais comme disposition des locaux. Vous y voyez perpétuellement la salle (Hall) où se réunit la famille, parloir, lieu d’assemblée, puis cette séparation de la vie intérieure avec la vie publique, gynécée des Grecs, nursery de l’Anglais, c’est à bien peu de choses près le même lieu, car il ne faut pas confondre le gynécée avec le harem , l’un est le lieu sacré de la famille, l’autre une sorte de volière fermée aux regards étrangers. Allez en Suède, en Danemark, vous trouverez dans l’habitation privée ces dispositions, qui datent des temps primitifs de la race des Aryas, la salle et le lieu réservé à la vie de famille -, lieu inviolable. Dans vos anciens châteaux français, vous reproduisiez la même disposition, tant que les influences gallo-romaines n’ont pas repris le dessus sur les influences indo-germaniques, de ce qu’on appelle les Francs. Comme structure, le vrai cottage de l’Anglais est encore la maison de charpente de l’Arya et même, s’il le bâtit en pierre, les formes rappellent la structure de bois. De même, si vous allez à Damas, au Caire, à Ispahan aussi bien qu’en Algérie ou à Tunis et même en Espagne, vous retrouvez un seul plan adopté dès une haute antiquité, et suivi jusqu’à présent. La cour, entourée de portiques, 1 o. patio avec ses chambrettes, puis la salle haute s’ouvrant sur ce patio avec ses divans et ne recevant que des jours voilés, lieu frais et tranquille où Ton se réunit. Eh bien ! cette disposition se trouvait à l’état rudimentaire, et se voit encore dans quelques cités à peine habitées de la Syrie méridionale :

« Une cour simplement entourée de murs, avec portiques formés de nattes posées sur des roseaux, et un abri au fond l.

i. Vov. la figure 46.

« Rien ne ressemblait plus aux rues de la Rome moderne que les rues de la Rome antique.

« Visitons-nous la Chine? Il vous est facile de constater que les maisons construites il y a quatre cents ans étaient identiquement pareilles à celles qu’on y bâtit aujourd’hui, puisqu’il existe des représentations fidèles de ces habitations ; et, si vous remontez plus haut ou plus loin, vous retrouverez toujours la même structure, par cette raison qu’elle résulte d’un procédé rudimentaire qui n’est ni la conséquence d’un mélange, ni une déduction.

« Allons-nous au Mexique et dans le Yucatan? Oh ! là, dans ces grands édifices d’Uxmal, de Chichen-Itza, d’Isamal, de Palenqué et deMitla, les mélanges sont manifestes. On trouve la trace d’origines transportées là de seconde main, la structure de bois caractérisée, mais simulée en pierre, même inconsciemment; les procédés d’agglutinage, c’est-à-dire les blocages avec mortier; la pierre taillée en dépit de ses propriétés et des conditions de pose ; la trace de l’ornementation empruntée aux tissus, aux passementeries, par conséquent un art déjà bien vieux, en pleine décadence et avec ces formes décrépites, une singulière barbarie primitive dans les plans, dans les dispositions qui touchent aux habitudes. D’où l’on peut conclure que les peuplades qui ont construit ces monuments sont le produit d’origines très-diverses, ou un produit inférieur ayant reçu des influences de races puissantes et depuis longtemps adonnées aux arts, mais n’ayant subi qu’imparfaitement et grossièrement ces influences, les ayant mal digérées pour ainsi dire, et surtout étant hors d’état de les coordonner et de choisir celles qui s’approprieraient au climat et aux conditions dans lesquelles les circonstances les plaçaient.

« Mais je ne veux pas vous fatiguer par une énumération de toutes les conséquences des origines, dont je vous ai montré les points saillants. Il faut toujours conclure.

HISTOIRE DE l’hA BITATION.

« Il est donc certain que, pendant des milliers d’années, ces origines se sont rapprochées, séparées, confondues Longtemps il a été facile de les distinguer, parce que les mélanges étaient récents ou très-simples. Plus le monde a marché et plus ces mélanges ont été étendus et compliqués. Cependant l’analyse peut toujours permettre de retrouver ces origines, si complexe que soit la combinaison, de même qu’on peut toujours reconnaître l’origine d’une langue par ses racines, et la reconstituer du moment qu’on a mis la main sur quelques-unes de ces racines. Ce siècle-ci a fait de grands pas dans la voie analytique; il lui en reste plus encore à faire. La conséquence, pour l’objet en question, c’est-à-dire touchant l’habitation de l’homme, sera de faire connaître à chacun les éléments propres à sa race ou aux races dont il est issu, ce qui lui permettra de se loger mieux suivant sa nature et ses aptitudes.

« Le mouvement de la renaissance qui a été pour l’Europe une véritable révolution, en remettant sous ses yeux tout un passé qu’elle ignorait ou ne connaissait que très-imparfaitement; ce mouvement, par l’enthousiasme qu’il a excité en faveur de l’antiquité, chez tous les esprits élevés, a détourné un moment cette partie du globe de sa voie. On trouvait l’antiquité si belle, si complète, qu'on voulait s’y arrêter, contracter avec elle une indissoluble union; et d’abord on se reprit d’amour pour sa forme.

« Ainsi négligea-t-on tout un travail considérable qui avait été fait pendant le moyen âge, et voulut-on le considérer comme bon à jeter au panier. C’était une erreur, et de plus, ce n’était pas possible. Il n’est pas plus donné à une époque qu’à un homme ou à un corps, si puissant qu’on le suppose, de biffer une page du livre de l’humanité que de soustraire une des strates de la couche terrestre, sous le prétexte qu’elle est grossière. Ce qui est acquis, est acquis.

HISTOIRE DE l’ H A B I T AT I ON.

« Mais cet enthousiasme pour l’antiquité produit aujourd’hui des fruits plus sérieux. Il fait tout fouiller, tout scruter, tout analyser, tout classer ; on a vu bientôt qu’on ne peut pas étudier une antiquité coupée dans l’inventaire humain, que toutes les époques s’enchaînent et se transforment par une série de transitions et d’influences; de même qu’en géologie on ne peut étudier un terrain, sans savoir ce qu’il y a au-dessous et au-dessus. Ces amateurs passionnés des formes grecque et romaine, — car ils les confondaient dans leur amour naïf, bien qu’elles soient aussi différentes dans leur principe que dans leurs expressions, — ont pu égarer l’Europe pendant deux ou trois siècles. — Qu’est cela dans la vie de l’humanité ! — et on s’est mis partout à faire du néo-grec ou du néo-romain, qui ferait bien rire les Grecs et les Romains, sans se soucier des origines, des aptitudes des peuples, du climat, des matériaux, des conditions nouvelles faites à la société. A Paris comme à Rome, à Madrid comme à Saint-Pétersbourg, à Vienne comme à Stockholm, on a fait des palais prétendus romains ou grecs.

« Cependant des générations de chercheurs se sont élevées, et n’ont pas eu trop de peine à démontrer que l’humanité n’est pas ainsi faite tout d’une pièce et que, si une maison de Pompéi est charmante sous le ciel de Naples, et pour des gens qui vivaient il y a deux mille ans, ce n’est pas une raison pour qu’elle convienne à notre temps et à notre climat. Il y a donc une tendance prononcée vers une réaction^ Chacun cherche déjà et cherchera davantage à savoir d’où il vient, quel il est, et par suite, à adopter ces formes originelles qui conviennent au génie et aux besoins de sa race. Ce mouvement est très-prononcé déjà en Angleterre, en Allemagne, en Suède, en Russie; il s’accentuera de jour en jour. Aux yeux de Doxi, je sais bien que c’est là le comble du désordre moral, lui qui a toujours rêvé l’unité de l’autorité et qui n’a jamais voulu admettre que les hommes aient

des aptitudes différentes en raison de leurs origines diverses -, mais je crois, au contraire, qu’il y a dans l’épanouissement de ces idées une source nouvelle de prospérité et de grandeur pour l’humanité.

« Le philosophe a dit à l’homme : « Connais-toi toi- « même, » et c’est, en effet, le commencement de toute sagesse. Il est temps de dire à l’humanité : « Recherche tes « origines, tu connaîtras tes aptitudes et tu pourras marte cher dans la véritable voie de tes destinées.... »

« Si j’admettais la métempsycose, dit en sortant le journaliste à l’architecte, je croirais qu’on a oublié, à chaque période de l’existence d’Épergos, de le tremper dans le Léthé! »

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