RENAISSANCE
pas à ces passe-temps et appelez les choses par leur vrai nom.... Vous disiez donc que vous terminez un petit hôtel, près de la Bastille, dont vous êtes satisfait. Le peut-on visiter ? — Oui, certes, Épergos, mon ami, on peut le visiter. J'y ai mis mes soins, et le seigneur s'est gardé d'iceux inconvénients, laissant liberté et pouvoir à l'architecte de choisir les maîtres maçons et ouvriers tel que bon lui semblait. Aussi verrez-vous que l’œuvre a été bien conduite. — Allons donc voir votre hôtel. »
Epergos et l'architecte Philibert tirèrent vers la Bastille, et, passant par la rue Saint-Antoine, ils entrèrent dans une cour fermée par une grille posée sur un bahut. L'hôtel était en retraite de cette grille de dix toises environ, isolé et entouré de jardins qui s’étendaient par-derrière jusqu’à vingt ou trente toises. Philibert avait raison d’être content de son œuvre, car l'aspect de cet hôtel, dès l’entrée, était gracieux et plaisant (fig. 100). Le rez-de-chaussée, relevé de deux toises environ au-dessus du sol des jardins, était précédé d'un perron divisé en deux degrés latéralement, avec quelques marches en avant. Les paliers des deux degrés arrivaient sous deux pavillons reliés à un portique construit en retraite, de manière à laisser une terrasse entre ces deux pavillons. Au-dessus de ce portique, s’élevait le premier étage, orné de belles caryatides aux angles et sur les trumeaux. Les façades latérales, ainsi que celle postérieure, étaient fort simples. Le tout était bien bâti, en belles pierres de taille et couvert de toits en ardoises avec grandes lucarnes de pierre sur les deux faces principales au centre, et autres plus petites couvertes de plomb.
Quand Épergos eut complimenté son ami sur cette façade heureusement mouvementée, on entra d’abord dans l’étage inférieur au niveau du sol de la cour. Cet étage voûté (fig. 101) était en grande partie destiné aux offices et cuisines; cependant la porte A, percée entre les deux degrés,
était réservée aux maîtres qui pouvaient aller prendre le frais, en été, dans la galerie B et dans ce que Philibert ap-
pelait la Grotte C, lieu obscur, orné de niches. Les gens de service entraient par la porte latérale D pour se rendre à la cuisine E et aux offices F G H. En I étaient des celliers. L escalier central montait aux appartements et descendait
aussi aux caves. Le rez-de-chaussée relevé contenait, outre les portiques servant de vestibules, deux antichambres K, une grande salle L et une grande chambre M avec garderobe N.
Le premier étage était distribué à peu près de la même manière, si ce n’est que le portique donnait une jolie galerie, et les deux pavillons, des cabinets fort gais. Dans les combles étaient les chambres pour les gens. Des deux côtés de l’entrée de la cour s’élevaient une écurie et des communs pour le service.
« Je m’émerveille, dit Épergos à Philibert, lorsqu’ils eurent visité le logis et pendant qu’ils se promenaient dans le petit jardin qu’on plantait, comme chaque nation conserve ses habitudes à travers les siècles. Les Florentins, Romains, Milanais, Vénitiens, prétendent reprendre les formules de l’habitation des anciens, et chacune de ces populations conserve invariablement les mêmes dispositions intérieures des habitations élevées depuis des siècles. Tous leurs efforts pour revenir à l’art antique ne tendent à autre chose qu’à adopter certains ordres , certains détails d’architecture empruntés à cette antiquité et qu’ils plaquent sur les façades comme un vêtement d’emprunt. Vous faites exactement de même ici, mon excellent ami. Votre joli hôtel est un hôtel français, disposé comme le sont ceux élevés il y a cent ou deux cents ans. Seulement, au lieu d’arcs au tiers point, vous avez mis des arcades plein cintre à vos portiques; à la place de ces contre-forts gothiques qui renforçaient les trumeaux, vous avez placé un ordre dorique romain avec des caryatides au-dessus. Au lieu de combles pyramidaux sur vos pavillons, vous avez élevé des coupolettes carrées surmontées de lanternons. C’est un habit à la mode du temps, mais le corps n’a changé ni de forme ni de structure. Remarquez que je n’émets pas un blâme, c’est une observation. Si vous alliez à Venise, vous verriez que les palais
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qu’on y élève aujourd’hui sont, comme plans, comme structure, comme disposition intérieure, exactement ceux qu’on y élevait jadis; seulement les architectes font ce que vous faites ici, ils remplacent l’enveloppe gothique par une enveloppe empruntée à des formes décoratives de l’antiquité. Il en est de même à Florence, à Rome et par toute l’Italie. Vous tous, là-bas comme ici, essayez de parler latin, mais les idées, les besoins que vous exprimez avec ce latin plus ou moins pur, ne sont point du tout les idées et les besoins qu’exprimaient les anciens; ce sont les vôtres, ni plus ni moins. C’est pourquoi je n’attache pas à cette défroque que vous empruntez à l’art antique, l’importance que vous semblez y mettre. J’ai feuilleté quelques-uns des livres publiés depuis peu et dans lesquels vous prétendez restaurer, d’après des ruines, les édifices publics ou privés de l’antiquité. Cela m’intéresse étrangement de voir ces constructions antiques transformées par vous autres, de la meilleure foi du monde, en constructions de votre époque. Pourquoi alors ne pas rester tout bonnement ce que vous êtes et ce que les siècles vous ont fait en suivant votre propre nature et en tâchant de perfectionner vos connaissances ? Pourquoi ce retour un peu puéril vers des formes qui ne sont nullement d’accord avec vos besoins et vos mœurs ? Non que je prétende qu’il faille négliger l’étude des lois, des lettres, des arts de l'antiquité; c’est un bien acquis qu’on a trop longtemps laissé en oubli et qu’il est utile et bon de connaître, dont il faut se servir ; mais il me semble qu’il faudrait s’en servir, non pour le substituer à celui que vous possédez déjà, mais pour l’accroître. Je ne prends qu’un exemple afin d’expliquer ma pensée.
« Vous avez inventé en France, il y a de cela plus de trois cents ans, un système de voûtes supérieur à ce que les Romains ont fait, en ce qu’il permet une liberté absolue dans son emploi, système léger, facile à appliquer partout, ap-
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proprié à la nature des matériaux que notre pays possède en abondance.
« Eh bien ! vous l’abandonnez ce système, qui était un perfectionnement, une découverte utile, pour retourner à la voûte antique romaine, dont la construction n’est raisonnable qu’autant qu’on emploie les procédés adoptés par les Romains, ce que vous ne faites pas, et qui sont loin de laisser à l’architecte une liberté complète. Pourquoi cela? A quoi bon? » Doxi était venu rejoindre Épergos et Philibert pendant ce discours. « Oui, dit-il, les peuples se lassent à la fin de ces prétendus perfectionnements : en s’avançant, ils ne trouvent que ténèbres de plus en plus épaisses et reviennent sur leurs pas pour retrouver la lumière. Il est bien temps, car nous tombons dans l’obscurité î »
Épergos ne voulait pas engager une discussion avec son compagnon en ce moment-, aussi s’adressant de nouveau à Philibert : « Quoi que j’aie dit, ami, je trouve votre hôtel charmant et ne puis que féliciter le seigneur qui a le bonheur de le posséder. — Un huguenot! » dit Doxi entre ses dents. Épergos ne fit pas semblant d’avoir entendu, et, après quelques propos flatteurs pour l’architecte, les deux compagnons le quittèrent.
Quand Épergos et Doxi furent seuls, s’en allant le long de l’arsenal : « En vérité, dit le premier, tu es un singulier homme. Je t’ai vu affilié aux mystères des Égyptiens, et ne voyant rien au delà des rites pieux de ce peuple, repoussant comme un crime toute autre manière de rendre hommage à l’ordre divin de l’univers. Puis les Assyriens, à leur tour, ont été pour toi les véritables interprètes des choses divines. Puis, après avoir admis je ne sais quelles autres idées, tu t'es pris d’un amour fanatique pour le paganisme, tel que le comprenaient les Romains, pensant que rien n’était et ne serait supérieur à cette alliance du prêtre et du magistrat. Tu considérais les chrétiens comme de misérables in-
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trigants ou des fous, tendant à la désorganisation de la société. Gela a passé; alors le bouddhisme est devenu ta foi, il fallait convertir la terre au bouddhisme.
« Revenu parmi les chrétiens, le fanatisme s’est empare de toi, et à la maxime du Christ : « Aimez-vous les uns autres » , tu as substitué celle : « Aime-moi ou je te tue. »
« Aujourd’hui tu en veux à ceux de la religion, aux huguenots comme tu les appelles; il ne te suffit pas d’avoir contribué jadis à faire brûler de pauvres diables d’hérétiques par centaines. Et tu viens me dire que les peuples veulent revenir sur leurs pas ; mais toi-même, puisque tu prétends que les ténèbres s’épaississent à mesure qu’on marche en avant, pourquoi ne reviens-tu pas au culte d’Isis et d’Osiris? — Le jour de la justice est proche, répondit Doxi, et il est inutile de répondre à des questions oiseuses; je n’ai pas le pouvoir d’empêcher l’esprit du mal, l’esprit d’orgueil, d’envahir peu à peu le monde, mais mon devoir est d’arrêter ce mal dans la mesure de mes forces. Je dois combattre avec les armes dont on se sert et non avec celles qui sont rouillées et hors de service. D’ailleurs, on n’arrive à la vérité que par un long chemin; mais, quand on l’a jointe enfin, c'est à ses côtés qu’il faut marcher, non devant elle ; car c'est alors qu’on s’égare dans les ténèbres. — La métaphore ne prouve pas grand’chose. Le plus clair de tout ceci, c’est que tu te mets toujours du côté du plus fort, dans l’espoir de retarder la marche naturelle des choses de ce monde, afin de conserver la place que tu as su te faire ; puis, quand arrive le moment où malgré tes efforts le progrès s’est accompli, la transformation s’est faite, aux prix de mille maux et de luttes cruelles, tu abandonnes un beau matin ces principes que tu déclarais immuables, la dernière expression de la vérité, pour prendre rang parmi les défenseurs d’un nouvel ordre de choses, que tu considères de nouveau comme immuable. Cela est peut-être habile ; est-ce
parfaitement honnête? Je laisse à ta conscience le soin de décider. — Ma conscience me dit que l’esprit du mal est persistant, qu’il veille, prend mille formes et séduit les hommes en leur présentant sans cesse de nouveaux horizons pleins de promesses trompeuses. Je me tiens au centre de la résistance, là où est ce centre, ce n’est pas moi qui marque son point, je ne puis que m’y placer. — Soit.... encore une métaphore. Je vois que tu es en disposition de nous faire de bonne besogne. Du moins épargne mon ami Philibert. — Est-il huguenot? — Ma foi, je n’en sais rien; mais, par affection pour moi, admets qu’il ne l’est pas! *