‹ Histoire de l'hellénisme (volume 2)Chapitre 185 sur 457 · OL. cxv, 4] eubiène livré a antigone · texte numérisé non relu

OL. cxv, 4] eubiène livré a antigone

d'avoir perdu leurs trésors et de coucher une nuit sans leurs femmes. Teutamas augmenta encore leur exaspération : finalement, ils envoyèrent dire à Antigone qu'ils étaient disposés à accepter toute espèce de conditions, s'il leur rendait leur bien. Antigone leur fit répondre qu'il leur rendrait le tout intact et ne leur demandait rien que de lui livrer Eumène. A Tinstigation de Teutamas, la proposition fut acceptée, et Ton prit aussitôt ses mesures. Tout d'abord, quelques-uns, sans éveiller les soupçons, cherchèrent à s'occuper auprès de la personne du général, dans le dessein de surveiller tous ses mouvomeûts. D'autres se joignirent à eux, venant se plaindre d'avoir perdu leurs femmes et leurs biens; d'autres, au contraire, les encourageaient et assuraient au général que bientôt tout serait reconquis ; d'autres enfin abreuvaient d'insultes ceux qui avaient fait perdre la bataille et les appelaient des traîtres. Ainsi l'attroupement augmentait, et les cris devenaient plus sauvages et plus menaçants. Eumène pressentait un malheur. La fuite paraissait être sa seule ressource; il sentait qu'il n'avait plus qu'un moment devant lui. Il voulut s'éloigner avec quelques compagnons ; mais alors les plus proches s'élancent sur lui, lui arrachent son épée, lui lient les mains avec sa ceinture et l'entraînent. Déjà le désordre est à son comble dans le camp. Chacun des satrapes et des chefs agit à sa guise. Peucestas passe à l'ennemi avec ses 10,000 Perses; d'autres se préparent à suivre son exemple ou à se dérober par une fuite rapide*.

Nicanor, envoyé par Antigone, vmt s'assurer de la personne d'Eiunène et prendre toutes les dispositions nécessaires. Quand on lui amena le stratège les mains liées^ celui-ci demanda à passer entre les rangs des Macédoniens, disant qu'il voulait leur parler, non pas pour implorer leur pitié ni pour changer leurs sentiments, mais pour leur communiquer une chose utile. On accéda à son désir. Il se plaça sur uno éminence, tendit ses mains liées et dit : « 0 les plus infâmes des

*) D*après Polyœnos, les Macédoniens auraient commencé à passer du côté d' Antigone : Peucestas les aurait suivis avec ses Perses, et, à la fin, Eumène aurait été pris et livré.

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Macédoniens, Antig^one aurait-il seulement pu rêver de gagner sur vous des trophées comme ceux que vous lui livrez, à votre plus grande honte, en lui remettant votre général prisonnier? N*était-ce pas déjà assez lâche de votre part, alors que vous étiez vainqueurs, de vous avouer battus, tout cela pourvus bagages, comme si la victoire était attachée à de vains trésors et non pas aux armes? Et maintenant, vous allez jusqu'à livrer votre général comme rançon de ces bagages! On m'entraîne, moi, vainqueur de nos ennemis, non pas terrassé dans la lutte, mais trahi par les miens. Eh bien ! je vous en conjure, au nom de Zeus, le dieu des batailles, et des divinités qui vengent le parjure, tuez-moi vous-mêmes ici de vos propres mains; car, si je suis assassiné là-bas, ce sera tout de même votre œuvre! Anligone ne vous en blâmera pas : il veut avoir Eumène mort et non pas vivant. Si vous me refusez vos coups, détachez-moi seulement un bras ; il me suffira pour accomplir l'acte. Si vous n'osez me confier une épée., jetez-moi tout lié sous les pieds des animaux, pour qu'ils m'écrasent. Si vous le faites, je vous pardonne le crime que vous avez commis sur moi, et je vous déclare les^ plus justes et les plus équitables des camarades * ! »

Ces paroles d 'Eumène firent une grande impression sur les troupes : elles pleuraient et se lamentaient tout haut, plaignant Findigne sort de leur général. Les argyraspides s'écrièrent qu'il fallait l'emmener et ne plus tenir compte de son bavardage; après tout, s'il arrivait malheur à un coquin de Chersonésien', qui exposait les Macédoniens à mille guerres, ce n'était pas à beaucoup près aussi regrettable que si les meilleurs soldats d'Alexandre et de Philippe étaient dépouillés, après une vie de fatigues et à un âge avancé, du fruit de leurs labeurs, s'il leur fallait mendier leur pain à la porte des étrangers et laisser leurs femmes passer une troisième nuit chez les ennemis. C'est avec ces cris qu'ils pous-

*) C'est ainsi que Plutarque {Eumen.y 17) rapporte ces paroles, et il ne les a certainement pas inventées; il les donne à peu près telles qu'il les trouvait dans Hiéronyme. Le discours est plus ampoulé dans Justin (XIV, 4), comme on devait sV attendre, vu la source d'où il est tiré.

•) Et XepfovYiafxiriç 5)e6po; oi|iw|eTai (Plut., Eumen,y 18).

31 6: OL. cxv, 4] dispersion de l'armée alliée 281

sèrent le général plus loin et Tentraînèrent hors du camp. Toute la multitude qui se trouvait dans le camp les suivit, de lelle sorte qu'Antigone, craignant des désordres, sévit obligé d'envoyer dix éléphants et quelques troupes de cavalerie mëde et parthe pour disperser la foule. C'est ainsi qu'Ëumène fut conduit au camp d'Antigone et mis en lieu sûr.

Les auteurs ne nous disent pas et nous n'avons pas d'indications suffisantes pour deviner comment l'armée des alliés se dispersa. L'intention des chefs qui avaient conspiré avant la bataille était qu'Eumène devait gagner d'abord la victoire, après quoi on se débarrasserait de lui. Il va de soi que, dans ces conventions entre coquins, personne ne se fie à son voisin, et que chacun cherche en trompant à prévenir la tromperie. Ëudémos et Pbaedimos méritèrent le premier prix de trahison, en dénonçant le complot à celui que l'on trahissait. La conduite de Peucestas^ une fois l'action engagée, ne permet guère de douter* que c'est bien à dessein qu'il fit perdre aux conjurés la victoire qu'Eumène devait encore remporter; il a dû offrir ses services de traître à Antigone avant le combat. La cause des conjurés était déjà perdue avant qu'Eumène, malgré leur trahison, remportât la victoire. Il l'aurait conservée, en dépit des traîtres, si les argyraspides ne s'étaient pas laissés séduire par Teutamas, et ceux-ci auraient regagné tout ce qu'ils avaient perdu s'ils avaient recommencé la lutte, comme Eumène le voulait. Mais alors Antigène serait resté le supérieur de Teutamas comme devant : Teutamas engagea ses hommes à parlementer avec l'ennemi, pour se débarrasser de celui qui était le premier à lui barrer le chemin. Il est tout à fait invraisemblable qu'Antigone ait conclu une capitulation quelconque avec ses adversaires ; U parait plutôt qu'une fois sûr de l'arrivée des argyraspides, il se posa en vainqueur visà-vis des autres troupes et de leurs chefs. La première chose qu'il fit, ce fut de saisir Antigène et de le faire exécuter. Eudémos de l'Inde, Cébalinos et d'autres chefs furent également exécutés. D'autres se sauvèrent par la fuite. La retraite des autres satrapes ne semble pas non plus avoir été la conséquence d'une convention formelle (sans quoi Antigone n'aurait pas eu besoin plus tard de les confirmer dans leurs satra-

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