APPEND. UI, 2] COLONIES SUR LA CÔTE ARABIQUE
ner leur attention vers TArabie. Nous savons qu'Ariston fut envoyé par le roi Ptolémée (probablement Ptolémée Philadelphe) irpbç xaTaoxoicyjv ttj; cw; oïXÊavoO iraptjxoudYî; 'Apaêîa;, et, dans les renseignements tirés d'Agatharchide, on ajoute que le même Arîston donna au cap Posidion le nom qu*il portait à cause d'un temple de Poséidon bâti par lui en ce lieu* : ce cap doit être Ras-Mohammed, la pointe méridionale de la péninsule du Sinaï. Il est question ensuite de l'île des Phoques et des pirates qui ont été pourchassés par les Lagides '. Il y a au moins une colonie qu'on peut citer ici en toute sécurité. JosèpheMit : 'AaiwYra^apo; ou ir6ppw AlXavîi; ikSXswç, r, vOv BspevtxTj xaXeîtat ; c'est, il est vrai, le seul témoignage que nous ayons pour cette Bérénice, car celui de Pomponius Mêla* n*est qu'une demi-preuve, attendu que la position indiquée par lui (inter HeroopolUimm et Slrobilum, conduirait à un autre endroit; mais cependant, il indique clairement l'angle du golfe, et, en tout cas, ce n'est que plus tard qu'il parle de Bérénice en Troglodytie. — On ne rencontre pas d'autres noms hellénistiques sur la côte J
d'Arabie : ce n'est que juste au nord de la passe Bab-el-Mandeb que nous trouvons dans Ptolémée un port de Sosippos; d'après ce que disait Agatharchide, on voit que des peuples commerçants, actifs et prospères, habitaient tout le long de cette côte. Il est d'autant plus intéressant de voir que bon nombre d'îles semées le long du littoral, et que Ptolémée, suivant son habitude, éloigne trop de la côte, portaient des noms de personnages grecs- La première qu'on rencontre en venant du nord est l'île de Timagène : Agatharchide, du moins dans ce que nous avons de lui, ne cite pas ce nom, mais il connaît bien le groupe d*îles auquel celle-ci appartient, et il attire l'attention sur l'île d'Isis, qui possède, dit-il **, des ruines antiques : il décrit les tourbillons furieux de la mer, tels qu'on les a revus et observés de nos jours près de ces îles, depuis Marabét jusqu'à Hassani ^ : l'île d'Hassani est la plus méridionale de cette série de récifs de coraux. Ensuite Diodore ajoute, toujours d'après Agatharchide, que les Banizomènes habitaient sur la côte en face : Upbv 8' àyKoTaxov iSputai, Tt(jLci(i.6vov Otio tjcxvtwv 'Apaêwv -ïrepiTTitepov . U s'agit de Médinah (r'IaOpiitTta d'Etienne de Byzance), qui est située dans l'intérieur des terres, à 20 milles environ de la côte qui fait face à l'île de Timagène : c'est l'endroit où la côte se rapproche le plus de la ville, qui naturellement devait être d'autant plus importante, au point de vue des relations, qu'elle était sainte et vénéréede toutes les tribus. — Une deuxième île analogue est celle de Polybios. Ptolémée la place par 21^ 40' de latitude : mais Mannert a démontré que l'estimation des degrés les abaisse ici de 30' trop au sud : nous devons par conséquent chercher l'île de Polybios vers 229 10', Là, en effet, au nord de l'abrupte Ras-el-Hatba, se trouve l'îlede Haram : on arrive à reconnaître en cet endroit la description, embellie, il e^«l vrai, que fait Agatharchide du port de Charmouthas; l'auteur n*a gard«»
1) DiODOH., III, 42. — 2) DioDOR.^ ibid. — keXjôvxo; axolo-j (Strab., XVl. p. iTl). — 3) Joseph., Ant, Jud, Vlll, 6, 4. — 4) Pompon. Mkl.^ III, 8, 7. — :») ap. DioDOR., III, V'î. - 6) Voy. I« s notires dn iu«*moirede BtUMixis p. -*.
772 LE5 COLONIES DES SUCCESSEURS [aPPEND. UI, 2
d'oublier l'île bien arrosée et fertile située dans le port, qui lui-même a place pour 2,000 vaisseaux. De là, il y a environ 15 milles à faire dans la direction du sud-est pour arriver à La Mecque, dont le port, Djidda, était connu des anciens sous le nom de ©îiêat ii6Xi; (Ptolémée), la Deben(etnon pas Dedeben) d'Agatharchide. — Enfin, Ptolémée cite encore Tîle de Socrate sous le parallèle de lô» 40'; ce doit être l'île de Kotoumbal, la plus septentrionale de l'archipel de Gousr-Farsan, qui se prolonge au loin dans la direction du sud.
Me voici parvenu au terme de l'aperçu que je me proposais d'esquisser Si incomplet qu'il soit, il nous fournit tout au moins quelques éléments pour résoudre la question qui nous préoccupait.
Nous allons clore le recensement des colonies d'Alexandre par un coup d'œil sommaire sur la disposition générale qu'on peut encore jusqu'à un certain point y reconnaître. L'œuvre a-t-el!e été continuée suivant son plan ou tout au moins dans son esprit ?
Déjà, une vingtaine d'années après la mort d'Alexandre, la région de rindus, qu'il avait peuplée de si nombreuses colonies, était abandonnée : bientôt le lien qui attachait la Bactriane et l'Arie à l'empire des Séleucides se relâcha à son tour ; vers 250 se forma dans le pays intermédiaire entre l'Orient et l'Occident, aux portes Caspiennes, une souveraineté barbare qui rompit complètement ces attaches; l'immense agrégat de domaines continentaux, qui, une fois la succession d'Alexandre tombée en déshérence, était échu à Séleucos, se réduisit de plus en plus au groupe de provinces qui se trouvent dans les bassins connexes de l'Kuphrate et du Tigre. C'est là que depuis lors s'entassèrent en rangs d'autant plus serrés les colonies hellénistiques ; rien que dans la Haute-Syrie, entre le Taurus, l'Euphrate et le Liban, nous avons pu compter encore plus de quarante villes.
Les Lagides avaient eu en partage cette portion du grand empire où Alexandre n'avait guère fait que poser les premiers fondements d'un nouvel ordre de choses et inaugurer les premiers essais d'hellénisation. Nous avons cru reconnaître que, dans cette voie aussi, les Lagides s'écartent notablement du système adopté par les Séleucides : sobres de fondations urbaines dans le pays qui formait comme le noyau de leur puissance, ils tournèrent, tandis que les provinces orientales se détachaient de l'empire des Séleucides, leur curiosité d'explorateurs et leur activité colonisatrice vers le sud ; ils créèrent et trouvèrent les voies d'un trafic de jour en jour plus intense, les sources d'une prospérité matérielle toujours croissante, précisément là où ils semblaient ne pouvoir être jamais menacés d'une agression hostile.
Ce point de vue vaut la peine qu'on s'y arrête un instant. Les Lagides ont ouvert et utilisé les premiers, avec un succès sans exemple, la voie que la nature a tracée elle-même au commerce international, cette voie qui fera de nouveau valoir son privilf>ge dès que la corruption des mœurs orientales
APPEND. m] CONCLUSION 773
et la diplomatie égoïste des puissances occidentales cesseront de rivaliser d'aveuglement ^ Ce fut une des plus grandes conceptions de Napoléon que de faire échec, par Fexpédition d'Egypte, à l'orgueilleuse domination de l'Angleterre sur les mers; si elle avait réussi, la France aurait gagné sur l'Angleterre une avance qui pouvait la dédommager de toutes les défaites subies depuis la journée de La Hogue. L'Angleterre comprenait bien l'importance du bassin du Nil, mais, lorsqu'enfin on fut arrivé au moment d'occuper le Delta, il n'y avait plus au gouvernail l'opiniâtre énergie de Pitt, L'attentat consommé avec succès sur la flotte danoise put paraître un dédommagement pour la retraite peu honorable qu'on avait faite en abandonnant Alexandrie ; mais on avait perdu la tête de pont du côté de l'Inde, et c'est bien peu de chose en comparaison que la prise de possession opérée en sourdine d'Aden, la Gibraltar arabe. On arrivera de plus en plus à se convaincre que c'est seulement par la prise de possession de TÉgypte que l'Angleterre peut se mettre en état de contrebalancer les influences continentales de la Russie en Asie. La route de TEuphrate n'est, ni au point de vue commercial ni au point de vue politique, une compensation pour la mer Rouge; si, au moment où le tzar jugera à propos de mettre fin à la comédie qui se joue sur les rives du Bosphore, l'Angleterre n'est pas maîtresse de l'isthme de Suez, l'Orient aussi bien que rOccidenl se trouveront exposés au péril le plus extrême. Ce qui fait l'importance de cette région de Suez, c'est que là se trouvent les entailles les plus profondes laites par les eaux de la mer entre les plus grandes masses continentales du globe; c'est que , là, la mer Rouge, le port indiqué pour toutes les côtes de l'Océan Indien jusqu'à l'Australie et la Chine, s'approche à quelques milles du bassin de la Méditerranée, le port de tout l'Occident. Dans l'antiquité hellénistique, l'importance de la mer Rouge, des Bouches duNil, de la communication par le canal entre le fleuve et la mer, ne pouvait pas s'affirmer comme aujourd'hui, avec l'extension énorme que font présumer les découvertes transatlantiques, le développement du trafic et les progrès de Fart nautique durant les
derniers siècles; mais pourtant l'irruption de l'hellénisme dans la mer Rouge ^
désormais ouverte a dû être l'événement le plus considérable après l'expédition conquérante d'Alexandre, au point de vue de la transformation de
l'équilibre extérieur : elle a dû être, quant à ses résultats, aussi surprenante ^ ^
et d'effet aussi durable que l'a été, seize siècles plu^ tard, l'ouverture de la voie maritime par le cap de Bonne-Espérance, qui porta un coup mortel au négoce italien comme à celui de la Hanse, avec cette diCférence que les effets et les progrès de ce système commercial des Lagides se dérobent presque complètement à notre observation. On voudra bien reconnaître dans les fondations et annexions énumérées ci-dessus les vestiges tout au moins du plan poursuivi par eux. Sans doute, la mer Rouge n'est rien moins que
i) Les réflexions qui suivent ont été laissées telles qu'elles avaient été écrites eu 1842. Ou c'a pas jugé à propos de tenir compte de ce qui s'est passé depuis .
774 CONCLUSION [appexd. m
favorable pour la navigation; des bas-fonds, des tourbillons, des récifs, des rades peu sûres, des ports d'accès difficile, sont des obstacles que la précaution et l'assiduité de la civilisation peut seule surmonter; mais, pour prendre un exemple tout près dé nous, est-ce que la mer du Nord, avec sa côte du Jutland presque complètement dépourvue de ports, avec ses rives plates dans le sud, les bancs de sables qui Tencombrent, les labyrinthes par lesquels elle communique avec les fleuves allemands, — pour ne rien dire de la douane des villes et des vaines élucubrations des commissions de navigatioa fluviale allemandes, — est-ce que la mer du Nord, dis-je, offre des difQcuUés moindres ?
J'aborde maintenant un autre ordre de considérations ; je vais me livrer, si l'on veut, à une fantaisie statistique; car, en l'absence complète de toute espèce de données directrices, la fantaisie peut seule essayer de représenter les conditions et les effets des entreprises de colonisation qui caractérisent le siècle écoulé depuis la bataille d'issos jusqu'à la deuxième guerre puoique. Comment une telle consommation d'hommes de langue grecque a-t-elle été possible? De quelle façon de si grandes colonisations, accomplies en un teoips relativement si court, ont-elles agi sur les pays qui fournissaient les colons ? Comment a-t-il été possible de créer de toutes pièces des établissements qui ont pris racine si vite? Si l'on songe que, une dizaine d'années après Alexandre, les colonies grecques de l'Inde tombèrent sous la domination de Tschandragoupta et subsistèrent cependant; qu'elles servirent même plus tard de points d'appui à une restauration de royaumes grecs dans ces régions ; que l'élément grec resta prépondérant en Bactriane et en Ariane, et fit même des conquêtes dans les régions d'alentour, bien que l'empire desParthes, s'intercalant entre l'Orient et l'Occident, rendît à .peu près impossible un nouvel afflux de colons venaat d'Occident ; que, même sous les Barbares de nationalité parthique, au milieu de races étrangères, les cités ainsi fondées continuèrent à prospérer; que les contrées du Tigre, de l'Eupbrate, furent en majeure partie grécisées, et que la Syrie le fut pour ainsi dire tout entière, sans parler de l'Asie-Mineure; que TÉgypte a pu coloniser la côte d'Abyssinie assez à fond pour que,jusque bien avant dans l'ère chrétienne, l'élément grec ait pu s'y maintenir à côté de l'élémeDl indigène ou tenir tête à la poussée de l'élément arabe ; en vérité, quand on songe à tout cela, on est bien forcé d'avouer que la race grecque a fait preuve, en matière de colonisation, d'une virtuosité dont aucun peuple en aucun temps n'a jamais approché, même de loin. Les Romains eux-mêmes n'ont pas colonisé avec une rapidité aussi sûre et sur une aussi large échelle ; ils ne sont pas parvenus, là où ils rencontraient des civilisations déjà affinées, à imposer leur idiome avec leur domination, au lieu que l'hellénisation paraissait s'implanter sur le sol d'une façon d'autant plus décisive que les peuples auxquels elle s'attaquait étaient à un degré de civilisation plus élevé. Il faut réserver pour plus tard l'étude approfondie des réactions ethnologiques, de la lutte des vieux idiomes indigènes contre la langue hellénistique, lutte qui n'est nulle part plus intéressante que dans le domaine des dialectes syriens.
APPEND. m] CONCLUSTOX 775
La colonisation hellénistique n'est pas bornée au premier siècle qui vient après Alexandre, mais c'est dans ce laps de temps qu'elle a fait ses plus rapides progrès et pris sa plus grande extension. Il faut bien se rappeler que ce n'est pas la Grèce et la Macédoine seules qui ont fourni les colons pour tous ces établissements ; sans parler des mélanges ethniques, les côtes du Pont, le littoral occidental de l' Asie-Mineure, la Pentapole, les Iles, la race grecque d'Italie el de Sicile, ont aussi fourni de larges appoints. Ces contrées se sont-elles dépeuplées pour remplir le Midi et l'Orient? Là-dessus, je ine permettrai de renvoyer aux excellentes discussions que l'on trouve dans l'ouvrage de Heoewisch, Il se peut qu'au premier moment ces courants nouveaux aient agi mécaniquement sur la densité de la population, mais les lois naturelles qui régissent les sociétés humaines montrent que l'émigration n'a pu être la raison de la dépopulation croissante que l'on croit avoir constatée dans certaines régions occupées par la race grecque en Europe. Athènes après Démosthène s'affaissa, comme Lûbeck depuis l'établissement de filatures mieux outillées ; le déplacement des centres de gravité politiques, commerciaux, intellectuel s, dans un monde indéfiniment élargi amenèrent la décadence de la Grèce et purent occasionner une émigration prolongée : en tout cas, jamais hommes de race grecque ne furent vendus aux puissances colonisantes comme les fidèles sujets de certains princes allemands le furent au siècle dernier par leurs maîtres. Pour les anciennes villes du littoral d'Asie-Mineure, on peut affirmer qu'une nouvelle ère de prospérité s'ouvrit pour elles à partir d'Alexandre. Les lieux d'embauchage pour l'émigration les mieux fournis ont dû être en Sicile et en Italie ; la coïncidence de la guerre de Pyrrhos, de la première guerre punique, avec les rapides progrès de la colonisation, paraît significative. Cependant, je n'insiste pas davantage sur ces questions, puisque nous n'avons pas les moindres données pour asseoir des calculs plus précis. Seulement, on est en droit de présupposer partout des rapports infiniment plus vastes et plus importants * que ce qu'on trouve consigné dans les misérables débris de tradition parvenus jusqu'à nous. [Pour quiconque ne parvient pas à retrouver dans un fait isolé la pyramide de conditions dont il est^^le point culminant, à reconnaître dans des indications fortuites le réseau de connexités et de présuppositions auquel elles appartiennent, pour celui qui ne voit autre chose dans l'histoire qu'une mosaïque de passages tirés de leurs auteurs respectifs, pour celuilà, l'histoire reste muette, inféconde ; ce n'est plus qu'un squelette.
On a fait observer plus haut avec quelle rapidité ces colonies prirent racine, avec quelle vigueur elles se maintinrent, même au milieu des conjonctures les plus difficiles. Quelle était la source de cette vitalité ? A mon sens, il n'y a pas seulement un intérêt scientifique à soulever cette question ; elle est d'autant plus importante pour une des tâches les plus grandioses du temps présent que l'on a moins bien compris et préparé jusqu'ici les moyens nécessaires pour la mener à bien. Je n'ai pas à faire ici le tableau des désolantes monstruosités dues aux systèmes de colonisation où se sont essayées depuis trois siècles les nations chrétiennes de l'Europe. Engendrés par l'or-
776 CONCLUSION [append. Uï
gueil catholique des Espagnols et le néfaste système monarchico-mercantile (la Charles-Quint — la manière anglaise elle-même, y compris la doctrine Tjècemment inventée des contrées semi-coloniales, est loin de feire exception ici — ces essais ont tous le même vice fondamental, c'est que les colonies sont censées n'exister que pour la mère-patrie, et doivent lui rester assujetties. Rien de plus caractéristique sous ce rapport que le mot de Lord Cbatham au début de la guerre d'Amérique : « 11 n'y a pas de mendiant dans les rues de Londres qui ne parle avec orgueil de nos sujets d'Amérique »• Ce que l'on veut, en pareil cas, c'est refuser autant que possible à des colonies de cette espèce toute indépendance, politique, commerciale, industrielle ; c'est tirer d'elles tout l'avantage possible, ne pas dépenser pour encourager leur essor plus que n'exige l'intérêt de la cupide mère-patrie ; la mère-patrie fabrique pour elles et entretient ses armateurs à leurs dépens ; la mèrepatrie transporte seule leurs produits* sur ses vaisseaux et fait les prix à son propre bénéfice, tandis que les producteurs en ont une part aussi petite que possible. La Russie fait exception sous ce rapport, en ce sens qu'elle renonce au concept de la mère-patrie et se -contente, dans la vaste étendue de ses possessions, d'accroître la population, d'encourager l'agriculture, et de convertir les divers peuples à la nationalité russe et à la religion grecque, tendances qui, à un certain point de vue, ne sont pas sans analogie avec le développement du système romain. Les colonies hellénistiques paraissent avoir eu, pour la plupart, un caractère différent de l'un et de l'autre procédé, car le fondateur de ce système réelleiûent grandiose partait de la suppression de toute différence entre vainqueurs et vaincus, du principe de l'égalisation et de la fusion effective. 11 y a ici deux traits qui s'accusent d'une façon particulière, l'un analogue au tempérament des anciennes colonies grecques, l'autre dû au changement survenu dans le caractère de l'époque.
Les anciennes colonies grecques étaient plus ou moins exclusivement envoyées par une métropole déterminée, ou sorties spontanément de son sein;, elles gardaient avec elle certains rapports de piété filiale, une certaine communauté d'institutions juridiques et religieuses, etc., mais, au point de vue politique, elles étaient indépendantes vis-à-vis d'elle : c'étaient des cités libres et autonomes, ov yàp ÈidTÛSoOXot, àXX' tiz\ tw â{io?oi toi; Xetirot&ivotc tTvai exfcl|x- TTovxac. Dans les fondations nouvelles, ces liens assez lâches qui unissaient les colonies à une métropole se trouvèrent supprimés, la plupart du temps. La bourgeoisie, abstraction faite des éléments non grecs, était évidemment un mélange de colons appartenant à différentes tribus grecques ; ni en matière religieuse, ni en fait d'institutions communales, on ne pouvait transporter là les formes en usage dans un lieu déterminé : plus on procédait librement, rationnellement, en se plaçant à un point de vue général, plus il était facile de s'accommoder aux conditions locales de la nouvelle patrie à laquelle on se dévouait sans arrière-pensée, de s'assimiler aux non-Grecs que l'on accueillait dans le corps des citoyens, plus aussi on pouvait maintenir sans effort la langue et la culture de la race grecque, et surtout le noyau résistant de l'organisme grec, d'ailleurs si élastique, c'est-à-dire la bourgeoisie dans une
APPEND. ni] CONCLUSION 777
cité limitée elle-même à une ville. Nous avons cru constater que le caractère des fondations hellénistiques était précisément d'être des cités, d'avoir possédé, sinon la souveraineté qu'avaient gardée ou revendiquée les petites républiques urbaines de l'âge antérieur, du moins l'indépendance communale avec des droits analogues aux privilèges des villes impériales libres, le droit de porter les armes, de battre monnaie, de s'administrer elles-mêmes, te pouvoir judiciaire, etc. Alexandre a certainement doté ses colonies de tous ces avantages : quant aux Lagides^ ils paraissent avoir accordé, en Egypte du moins, des privilèges moins brillants. En revanche, dans l'empire des Séleucides, la plus grande partie des nouvelles villes semblent avoir été d'autant plus richement pourvues de libertés rappelant tout à fait celles des villes impériales ; car enfin, certaines d'entre elles, Séleucie sur le Tigre notamment, ont pu, lorsque l'empire s'affaissa, se maintenir en possession d'une indépendance toute républicaine, et, en général — les villes d'Asie-Mineure en offrent de nombreux exemples — de cette condition de villes impériales, pour ainsi dire, à l'indépendance complète, la transition était excessivement facile. Une bourgeoisie ainsi organisée et maîtresse d'elle-même était seule en mesure de répondre aux intentions des fondateurs : la germanisation de certains pays slaves montre, par une série d'exemples éclatants, ce qu'on pouvait attendre de colonies jouissant de l'autonomie communale.
Je ne m'imagine pas avoir expliqué de cette façon toutes les particularités des phénomènes en question : le rapport qu'il y a eu, au sein de la race grecque, entre le développement intellectuel et le développement ethnique est, en fin de compte, le point le plus essentiel. Mais cette culture elle-même avait besoin d'un véhicule, d'une forme arrêtée dans laquelle elle pût s'installer et en vertu de laquelle elle pût agir, et c'est justement ce que lui a fourni, à mon sens, 1^ commune urbaine.
Quoi qu'il en soit, assez d'aphorismes. Puissent ces réflexions servir à rappeler au lecteur que, de ce côté aussi, il y a dans les événements de l'époque hellénistique plus qu'un aliment pour les loisirs laborieux de l'érudition. Ce n'est pas à dire que cette époque doive prendre à nos yeux un intérêt plus vif en raison de l'utilité que pourrait avoir de nos jours son exemple : il suffit, pour sa justification historique, qu'elle nous permette d'indiquer à quelles grandes missions a collaboré l'humanité, avec quelles forces, avec quel succès elle l'a fait; nous arrivons à nous mettre en rapport direct et vivant avec elle, conçue comme réalité présente, dès que nous pouvons lui assigner sa place dans l'ensemble de l'évolution historique, son rôle dans la tâche historique commune à toute l'humanité.
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Averiisfiemenf i