CHAPITRE PREMIER
Sujet de l'ouvrage, — La race grecque : marche de son développement historique. — Le roi Philippe et sa politique. — La Ligue corinthienne de 338. — Le royaume des Perses jusqu'à Darius III.
Le nom d'Alexandre marque dans l'histoire du monde la fm d'une période et le début d'une ère nouvelle.
Les combats livrés durant deux siècles entre les Hellènes et les Perses, la première grande lutte entre l'Orient et l'Occident que connaisse l'histoire, Alexandre y met lin par l'anéantissement de l'empire des Perses, par ses conquêtes qu'il pousse jusqu'au désert africain et au delà de l'Iaxarte et de llndus, par l'extension de la puissance et de la civilisation des Grecs sur les races épuisées et à bout de culture, par le commencement de l'hellénisme.
L'histoire ne connaît aucun autre événement d'une nature aussi surprenante. Jamais, ni avant ni depuis, un aussi petit peuple n'était arrivé à renverser si rapidement, si complètement la puissance d'un royaume aussi gigantesque, et à fonder sur ses ruines de nouvelles formes de gouvernement et des nationalités nouvelles.
Où donc le petit monde grec a-t-il puisé l'audace nécessaire à une telle entreprise, la force pour de telles victoires, les moyens de produire de tels résultats ? Comment se fait-il que l'empire des Perses, lui qui avait conquis tant de royaumes, tant de pays, et avait su les maîtriser pendant deux siècles, lui qui naguère encore, et depuis deux générations, tenait les Hellènes assujettis à la puissance asiatique, lui qui avait joué le rôle d'arbitre suprême, aussi bien sur les îles que sur le
4 LA HACK r.RKCOUK (I, ]
conliiicnl, cominiiiiL S(» l"ail-il qu'il sc^ soit écroiilù au premier choc (les Macédoniens ?
La coinpl(Me opposition (pii, sous tous les rapports, existait entre les deux organismes nous fournit, au moins en partie, l'explication de ces événements. Cette opposition, déterminée à l'avance par les conditions géographiques, s'était accrue peu à peu avec le développement historique ; elle était mure pour la solution définitive lorsqu'Alcxandre partit en guerre contre Darius.
Par rapport aux vieilles nations policées de FAsic, c'est un peuple jeune que les Hellènes ; ce n'est que petit à petit que les tribus apparentées par la langue se sont groupées sous ce nom : l'heureuse formation d'une unité nationale, l'infructueuse recherche d'une unité politique est toute leur histoire.
Jusqu'au jour où ce nom générique passa dans l'usage, nous n'avons sur leur passé que des renseignements incertains et légendaires. Ils se croient autochtones dans la péninsule couverte de montagnes qui étend ses côtes sinueuses depuis le Scardos et les sources de l'Axios vers le sud jusqu'au Ténare. Ils font mention d'un certain roi Pélasgos, qui a régné dans Argos, et dont le royaume comprenait Dodone et la Thessalie ainsi que les versants du Pinde, la Péonie et tout le pays jusqu'aux « ondes limpides du Strymon ». Toute la Grèce, disent-ils, se nomma d'abord Pélasgie.
Les tribus du Nord restèrent dans leurs montagnes et leurs vallées, gardant leurs mœurs d'agriculteurs et de bergers. Elles conservèrent cet antique esprit religieux qui, sans donner des noms particuliers aux divinités, les nommait simplement « Puissances » parce qu'uelles peuvent tout » , et qui reconnaissait l'action et la preuve de leur sévère gouvernement dans les alternatives du jour et de la nuit, de la vie et de la mort, ainsi que dans les phénomènes de la Nature.
La misère domestique, et peut-être aussi le besoin de mouvement, conduisit d'autres tribus sur les plages voisines et de l'autre côté de la mer, soit pour chercher quelque profit dans la guerre et la piraterie, soit pour demander au hasard et à la violence une patrie nouvelle. Alors, en effet, tout était aban-
I, 1] LES ORIGINES DE l'iITSTOIRE GRECQUE ^
donné ;i la force brutale, et Tindépendancc complète et hardie était la condition du succès des entreprises et de la certitude du gain. Pour ces dernières tribus, l'idée de la divinité se transforma : les dieux ne furent plus ces puissances vivant et agissant paisiblement dans la nature ; il leur fallait des divinités en rapport avec leur vie maintenant toute pleine de mouvement, puissances de Fénergique vouloir, de Taction hardie, de la main violente. Ils se transformèrent, aussi bien au dedans qu'au dehors; ils devinrent les Hellènes. Les uns se contentèrent de descendre des montagnes vers les plaines de la Thessalie, de la Béotie et du Péloponnèse, et d'y rester: les autres se sentirent attirés par la mer Egée avec ses belles îles, par les rivages qui la bornent à Forient avec leurs immenses plaines fertiles, derrière lesquelles les montagnes s'échelonnent jusqu'au plateau central de l'Asie Mineure, et l'impulsion croissante entraînait toujours à leur suite une multitude nouvelle.
En Grèce, lorsque les « rois», avec leurs «hétseres » ou compagnons d'armes , s'étaient avancés dans les vallées et les plaines circonvoisines et en avaient chassé ou soumis les anciens habitants, il se développait dans ces contrées un Etat formé par les hétseres. Puis bientôt ceux-ci éliminaient la royauté primitive ou la réduisaient à un vain titre, pour assurer au gouvernement aristocratique une plus grande cohésion et une plus grande stabilité. De même les émigrants, expulsés ou sortis volontairement de leur pays, afin de s'implanter plus solidement et de s'étendre avec plus de tranquillité à l'étranger et au milieu des étrangers, cherchèrent bientôt et trouvèrent des formes sociales plus libres, des allures plus expéditives, une vie plus intense et mieux entendue. C'est ainsi qu'ils devancèrent de bien loin leur pays d'origine pour la richesse, les agréments de la vie et l'éclat des arts.
Les chants des Homérides sont un legs de cette époque agitée, de ces migrations de peuples par lesquelles les Hellènes s'initiaient à leur existence historique dans le cercle étroit et pourtant si riche de leur ancienne et de leur nouvelle patrie.
Cette mer, avec ses îles et sa ceinture de côtes, était main-
6 KXi'ANsiON i)i: i.\ iwri; ciuxoiF': [I, 1
teiiaiil Iciii- inoinJc. Los in(Milaij;iU'S l'i'uloiironl ilopiiis le voisiii.'mc (le rilcllrspoiiL iiis(jir;ï rislliinc, depuis rislhine jiisciu'aiix contreforls du Téimre. Sur la nier cllc-mr'me, (iVllù're, la Crète, Rhodes, dossinenl la clôture, qui reprend sur les cules de Carie avec des massifs de montagnes i)lus imposants, et se continue en riches vallées, en plaines fertiles et en pontes s'inclinant vers la mer jusqu'au sommet neigeux de rida et jusqu'à rilellospont.
C'est dans ce cercle étroit (|ue, pendant des siècles, s'est agitée la vie hellénique, brillant d'un merveilleux éclat, chez ceux-là surtout qui se sentaient unis par le nom d'Ioniens. (( Celui qui les voit là », dit le chantre aveugle de Chios, en parlant des fêtes ioniques de Délos, « hommes à l'imposante stature, femmes à la laille déliée, avec leurs vaisseaux rapides et leurs innombrables richesses, pourrait croire qu'ils ne sont soumis ni à la vieillesse, ni à la mort ». Grâce aux essaims sans cesse renouvelés qui partaient de chez eux et bientôt aussi des autres tribus établies sur les côtes, dans les îles, ou restées dans la mère patrie, on vil s'épanouir de nouvelles cités grecques sur les bords Me la Propontide, dans le Pont et jusqu'aux bouches du Tanaïs et au pied du Caucase. Une nouvelle Grèce prit naissance en Sicile et dans l'Italie méridionale; sur la côte africaine, les Hellènes s'établirent aux bords de la Syrte ; sur les plages des Alpes maritimes et jusqu'aux Pyrénées, on vit croître des cités helléniques. Ainsi de tous côtés, aussi loin que pouvaient aborder leurs rapides vaisseaux, les Hellènes s'emparaient de toutes les positions, comme si le monde leur eut appartenu. Réunis partout en petites sociétés, ils montraient la plus grande habileté à s'accommoder avec les peuples qui les environnaient, quels que fussent d'ailleurs le langage et les costumes de ceux-ci, imitant et s'appropriant, selon la position ou les mœurs de leur cité, tout ce qu'ils trouvaient de conforme à leur génie, au milieu de cette prodigieuse variété de dialectes, de cultes et d'industries. Une rivalité perpétuelle régnait entre eux, entre les colons et les villes de la mère patrie, et pourtant lorsque, de près ou de loin, le torrent humain qui se précipitait aux fêtes olympiques les réunissait, on l(is voyait s'etforçant d'obtenir le prix dans les mêmes luttes,
I, 1] l'âge héroïque 7
sacrifiant aux mômes autels, s'enthnusiasmant aux mêmes hymnes.
Parmi les chants qui, en milh' légendes et sous les mythes les plus variés, leur représentaient leur propre image dans le récit des aventures, des entreprises et des luttes de leurs ancêtres, les plus heaux et ceux qu'ils préféraient étaient les chants qui racontaient leurs expéditions en Orient. Leur pensée se tournait toujours de ce côté. C'est en Orient que Zeus va ravir la fille du roi des Sidoniens, dont il donne le nom à l'Europe; c'est vers l'Orient que s'enfuit lo pour chercher les caresses du dieu hellénique, que la jalousie d'Héra lui interdit dans sa patrie ; c'est en Orient qu'Hellé, cherchant la paix, veut fuir sur le hélierà la toison d'or; mais les flots l'engloutissent avant qu'elle ait atteint la rive opposée, et les Argonautes s'élancent pour aller ravir aux forêts de Colcliide la riche toison. C'est la première g-rande expédition qui mène les héros en Orient; mais avec les héros revient Médée, la magicienne, qui porte la haine et le meurtre dans les palais des rois de IHellade, jusqu'à ce que, méprisée et repoussée par le héros d'Athènes, elle prenne la fuite et retourne dans sa patrie médique.
Une seconde lutte héroïque succède à l'expédition des Argonautes : c'est la guerre contre Thèhes, triste exemple des haines et des guerres fratricides qui devaient désoler l'Hellade. Dans un aveuglement fatal, Laïos a engendré un fils malgré l'oracle du dieu. Œdipe incertain a consulté le dieu sur ses parents et son pays, et tandis qu'il cherche une terre étrangère, il revient dans sa patrie, frappe mortellement son père, vit dans l'inceste avec sa mère et commande dans la ville, pour qui il eût mieux valu que l'énigme du Sphinx homicide n'eût jamais été expliquée. Puis, connaissant son crime, il éteint lui-même la lumière de ses yeux et se maudit lui, sa race, sa ville. Alors le destin se hâte d'accomplir sa malédiction, jusqu'à ce que le frère ait frappé le frère, jusqu'à ce que les Epigones aient vengé la mort de leurs pères et qu'un amas de ruines ait couvert ces lieux témoins d'un triple et quadruple meurtre.
Ainsi finissent dans le sang et les forfaits les temps hé-
8 l'aOK HÉUOÏQrE [T, 1
rtVMjiios. Los lils do princos, après avoir soupiré pour la Ix'lhi llôlriio, soni niainUMiaiil assis au foyor conjugal, cnlourés do lours oiifanls ; ils no comballonl plus conlro les i^oants ni coniro lo crinio. Mais voici que rolonlisscnl los cris dos horauls d'Agamomnon ; c'osl conlro l'Oriont qu'ils appollcnt aux arnios, au nom du sornionl lail par los prolondauLs. En elîet, lo lils du roi do Troie, que Monolas a reçu dans son palais comme un hôlc, a ravi son épouse convoitée par tant d'adorateurs. D'Aulis, les princes do la Grèce, et avec eux leurs hé- UiM'es et leurs peuples, se précipitent contre l'Asie. Pendant de longues années, ils combatlcnt et ils soulïront ; le superbe Acbille voit tomber son ami et n'a plus do repos avant d'avoir frappé Hector, le meurtrier de Patroclo, et de l'avoir traîné autour des murs de la ville. Mais bientôt la flèche de Paris l'atteint lui-mome, et alors, d'après Toracle divin, la chute de Troie approche. La cité expie dans une effroyable catastrophe le crime de l'hospitalité violée. Les aventuriers ont atteint leur but, mais la patrie est perdue pour eux ; les uns trouvent la mort dans les flots d'une mer orageuse ; d'autres sont emportés sur les terres lointaines des Barbares ; d'autres enfin succombent dans les embûches sanglantes qui les attendent chez eux, à leur foyer. Le temps des héros est passé ; maintenant commence le monde vulgaire avec des hommes tels qu'ils sont maintenant.
Yoilà ce que contiennent les légendes, les enseignements et pressentiments des vieux âges. C'est quand les chants des Homérides se turent devant des chants nouveaux qu'ils commencèrent à s'accomplir.
Jamais encore les Hellènes n'avaient eu à se mesurer avec des ennemis puissants. Chaque ville s'était contentée, pour sa part, de se défendre contre le danger qui pouvait la menacer ou d'éviter adroitement le péril. Les Grecs étaient bien comme un seul peuple sous le rap])ortdu langage, des mœurs, des fêtes religieuses ou des solennités des jeux, mais en politique ils n'offraient que des villes en nombre infini et des Etats juxtaposés, sans lien de cohésion. Toutefois l'aristocratie dorienne de Sparte, après avoir assujetti les anciens habitants de la vallée de l'Eurotas, conquis les pays voisins d'Argos et
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d'Arcadie et réduit à la condition d'hilotes les Doriens deMcssénie, avait enfin réuni presque toules les villes du Péloponnèse en une confédération dans laquelle chaque cité conserva ou se refit une aristocratie analogue à celle de Sparte. Maîtresse du Péloponnèse, ennemie du mouvement qui déjà commençait à fermenter dans les dernières classes des populations soumises, et se glorifiant d'avoir en maint endroit brisé la tyrannie qui avait grandi çà et là à l'ombre de cette agitation naissante, Sparte était regardée comme la véritable gardienne de la race hellénique et comme la puissance qui menait le monde hellénique.
Vers cette époque, un contre-courant dangereux commença à heurter ce monde débordant des Hellènes, qui ne cessait de reculer ses frontières. Les Carthaginois apparurent sur la Syrte pour s'opposer au progrès des Cyrénéens; ils occupèrent la Sardaigne et s'unirent aux Etrusques pour chasser de Corse les Phocéens. Les villes ioniennes, que rien n'unissait, alTaiblies au contraire presque toutes par des discordes intestines, ne pouvaient plus se défendre contre le roi de Lydie : chacune traita séparément avec lui et acheta par un tribut la demi-liberté qu'il leur laissa. Déjà surgissait dans l'extrême Orient Cyrus, avec son peuple des Perses; il s'appropriait la royauté médique et fondait la puissance des « Mèdes et Perses ». Victorieuses surl'Halys, les armées de ces derniers marchèrent vers Sardes et détruisirent l'empire lydien. En vain les cités helléniques d'Asie se tournèrent-elles vers Sparte pour demander du secours, ^en vain essayèrent-elles de résister aux Perses'; l'une après l'autre, elles durent courber la tête, et les iles voisines elles-mêmes se soumirent. Toutes furent obligées de payer tribut, de fournir des soldats : avec la coopération du Grand-Roi, une tyrannie d'une nouvelle espèce, celle de despotes étrangers, s'éleva dans la plupart de ces villes ; dans d'autres l'aristocratie, sous la protection des Perses, rétablit sa puissance sur le démos ; elles rivalisèrent de zèle dans la servitude ; six cents vaisseaux helléniques suivirent le Grand-Roi dans son expédition contre les Scythes, expédition dans laquelle les Perses soumirent également tout le nord de la Propontide et les côtes jusqu'au Strymon.
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Conibion rlail pm^^iid l'ahaisscnifiildo ros villos ionionncs, ii;i«;iiî'n' si lioros cl. si licuionscs I l'illcs ne piironl le supporter loii^lmijts cl se l'évollrrciil, soiitcmK'S seulement par les vaisseaux d'Érélrie et d'Alhènes, (pii bientôt l'etonrnèrent chez eux.
L'expédition des Ioniens contre Sardes échoua, et la puissance des Perses s'étendit de nouveau sur terre et sur mer ; puis vinrent la défaite dans la baie de Milet, la destruction de cette ville, le châtiment terrible des rebelles et l'asservissement complet.
Le plus beau tiers des possessions grecques était dévasté ; la déportation, la fuite en masse en avaient fait un désert ; les Hottes phéniciennes du Grand-Roi dominaient la mer Egée ; déjà les Carthaginois, après s'être emparés de la pointe occidentale de la Sicile, commençaient à s'avancer, et les Hellènes d'Italie laissaient tout faire, absorbés qu'ils étaient par leurs propres discordes ; entre Sybaris et Crotone, la guerre, qui se termina par la ruine delà première, était allumée ; et pendant ce temps les Étrusques, s'avançant vers le Sud, avaient déjà conquis la Campanie ; l'énergie de la race grecque en Italie commençait à se paralyser.
On voyait bien, dans le monde hellénique, doi^i venait la faute. Au temps de la lutte contre le roi de Lydie, Thaïes avait conjuré toutes les villes ioniennes de s'unir en un seul État, de façon que chaque ville ne fût plus qu'une commune de cet État. Lorsque la conquête perse commença, Bias de Priène recommanda à tous les Ioniens d'émigrer en commun, d'aller s'établir dans l'extrême Occident, et d'y exécuter ce que Thaïes avait conseillé.
Mais tout le développement qui s'était produit jusqu'à ce jour dans le monde hellénique, ce qu'il y avait de plus spontané dans sa force et son épanouissement tenait à la complète liberté de mouvements qui avait permis à une race mobile de s'étendre de tous côtés, de pousser partout et sans cesse de nouveaux rejetons ; on le devait à ce particularisme infiniment vivace qui animait toutes les communes, petites et minuscules, et qui, aussi dédaigneux que suffisant, toujours préoccupé exclusivement des avantages immédiats et personnels,