II. Infanterie
Hoplites.
Pézéteeres macédoniens 6 taœes. . . 9000 hommes.
(chaque taxe ayant environ 3 loches à 500 h.).
Alliés helléniques » loches . . 4000 »
Mercenaires helléniques w loches . . 6000 »
Peltastes.
Hypaspistes macédoniens (hétœres), (5) taxes. . . 3000 »
Alhés helléniques » loches . . 1000 »
Mercenaires helléniques » loches . . 1000 »
Acontistes thraces (4) taxes. . . 4000 »
9000' Infanterie légère.
Archers macédoniens 500 ^)
Archers crétois 500 >)
Acontistes agrianes 1000 »
Total . . 30000^
L'effectif total de l'armée — cavalerie et infanterie — est donc de 35,200 hommes, auxquels il faut ajouter le petit bataillon des paaO/.xo'i Tiaîos? (a(o[xaT09uXaxî;), formant une annexe du corps des hypaspistes.
1711 l'aumkk d'aliix.v.nuui-: [II. I
droite; ensuite les contiiif'cnts hellénicjues <ï cheval, jniis lu cavalerie thcssalienne, enfin les troupes légères de cette aile, les cavaliers odryses d'Agathon, aux(|uels on adjoif^nit aussi dans les années suivantes une seconde division d'aicliers. La lii^ne de bataille a son centre entre la Iroisièine et la(jualriènie j)halange; c'est de ce point qu'on compte les deux « ailes », dont la droite, ordinairement destinée à l'attaque, est conduite par le roi, tandis [que la gauche est sous les ordres de l*arménion.
L'armée d'Alexandre se distingue principalement par deux particularités.
Dans les armées grecques, le nombre des cavaliers avait toujours étéminime. Dans les batailles d'Épaminondas, la proportion de la cavalerie à l'infanterie s'élève à 1/10 ; dans l'armée d'Alexandre, la proportion est presque doublée, elle est de 1/6. Déjà à Chéronée, Alexandre, à la tète de la cavalerie massée à l'aile gauche, avait changé en une brillante victoire une bataille presque perdue. Pour lutter contre les armées du Grand-Roi, dont les cavaliers asiatiques formaient le nerf, Alexandre renforça celte arme qu'il destinait particulièrement au rôle offensif; il s'agissait de frapper l'ennemi au point vitar.
Il est à remarquer que l'étrier et le fer à cheval étaient inconnus des Grecs et des Macédoniens ; il en était certainement de même dans la cavalerie asiatique, sans quoi cela eût suffi pour lui assurer la supériorité. Quand on songe aux fatigues inouïes, aux longues marches en hiver sur le verglas des routes de montagne qu'Alexandre imposa aux chevaux de sa cavalerie dans ses dernières expéditions, on doit se souvenir que les chevaux n'avaient pas de fers. Ce n'était pas non plus un minime surcroît de fatigue pour les cavaliers que de se tenir à cheval sans selie ni étriers, avec une simple couverture fortement sanglée. Dans le combat, l'absence d'étriers
1) Malheui-euseiuent, nos sources ne nous donnent aucun renseignement sur rorganisalion tactique de la cavalerie d'Alexandre : nous ne savons même pas si elle marchait au combat sur trois, quatre rangs ou plus de profondeur : nous ignorons de même si, une l'ois engagée, elle avait une manière quelconque de renforcer ou d'éparpiller ses lignes.
334] l'aumée d'alexanuiœ 177
devait être pour le cavalier une difficulté que nous avons peine à nous représenter; obligé d'être toujours assis, sans jamais pouvoir se dresser sur les étriers pour lancer ou abattre le coup, le cavalier n'avait, pour ainsi dire, à sa disposition que la force de la moitié supérieure de son corps, et il fallait compter d'autant plus sur la violence du choc brisant en masse compacte. Il semble que l'instruction du cavalier devait avoir surtout pour but de l'habituer à se mouvoir librement sur son cheval, souplesse dont il est peut-être encore possible de reconnaître quelques traces dans les statues de ce temps K
Une autre particularité plus caractéristique encore de cette armée, c'est qu'elle n'avait pas seulement des officiers, mais un véritable corps d'ofhcicrs. De même que, dans les temps modernes, le cjymnasium illustre de chevalerie fondé par Gustave-Adolphe fut une véritable « académie d'exercices équestres », ainsi la Gby^.y.'zoAx/Ja^ le corps des « enfants royaux », était une école préparatoire militaire et scientifique pour les jeunes nobles macédoniens. C'est de là que sortaient les (( hétaeres »de la cavalerie, les officiers deshypaspistes, des pézétœres, des sarissopkores, etc., pour arriver ensuite jusqu'aux plus hauts grades, ainsi qu'on peut encore reconnaître cet avancement à de nombreux exemples. Ceux qui occupent le grade le plus élevé, ou du moins qui approchent le plus du roi sont les sept « Gardes du corps »et , paraît-il, ceux qui portent le nom dMiétaeres, dans le sens slrict du mot" ; les uns et les
*) La statue de bronze provenant d'Herculanum {Mus. Borbon.t III, tav. 43) qui représente un cavalier combattant — lequel cavalier doit être sinon Alexandre, au moins un des vingt-cinq hétseres tombés à la bataille du Granique (Arrian., I, 16, 5) — montre le cavalier la main droite levée pour porter le coup d'épée, la jambe droite raidie en arrière sur la croupe du cheval, la gauche allongée en avant : c'est une attitude qui, à supposer qu'elle soit possible, est plutôt celle d'un voltigeur que d'un cavalier formé à l'école ordinaire.
2) Quand Arrien (III, 9, 3. 11,6, 8, etc.) parle des hétœres convoqués avec d'autres officiers supérieurs et au premier rang — ou même tout seuls (sv T(o (TuXXoyw Ttov £Taîptov. Arrian., Il, 25, 2) — il est impossible qu'il entende par là les centaines d'hétœres incorporés dans la cavalerie. Le même auteur dit ailleurs (I, 25, 4) que le roi, auvayaywv toù? çc),ouç,leur soumet une question, et il continue en disant : xa\ loÔY.ei rotç Ixaipotç, etc. : on ne voit pas bien si ces hétxres, dans le sens restreint du mot, portaient officiellement le titre de çîXot, comme ce fut plus tard l'usage dans les cours hellénistiques.
178 i/aumki: d'alkxanjjiuc |||, 1
aiilros sont constamment à la disposition du roi pour le conscillor, le servir, j)orter ses ordres. L'ollicier le plus élevé après le roi est le vieux Parménion ; il est à l'armée ce qu'Anlipalcr est en Macédoine, mais nous n'examinerons pas ici s'il avait un titre particulier. Viennent ensuite, sans qu'on sache dans quel ordre *, les « hipparques » des diiïérenls corps do cavalerie, les «stratèges «des phalanges, des hypaspistes, des contingents de la Ligue hellénique, des mercenaires ; puis probahlement les «ilarques» delà cavalerie, les u chiliarques » des hypaspistes, les « taxiarques » des pézéta3res et ainsi de suite. Si occasionnellement les « hégémons » des alliés ou des mercenaires sont appelés au conseil de guerre -, il semble bien qu'on désigne sous ce nom les commandants comme Sitalcès, qui conduisait les acontistes thraces, Altalc, qui marchait à la tête des Agrianes, Agathon etAriston, qui commandaient la cavalerie péonienne et odryse, ou peut-être aussi les chefs des contingents helléniques et des bataillons de mercenaires grecs \
Telle était l'armée d'Alexandre \ Son père l'avait organisée,
*) Il faut remarquer cependant que Perdiccas, qui dans les premières années de la guerre est stratège d'une phalange, a dans la campagne de l'Inde une hipparchie (Arria.n., V, 12, 2, etc.). Seulement, Cœnos, stratège d'une phalange, a une « hipparchie » par-dessus le marché (Arrlan., V, 16, 3).
2) Arrian., III, 9. 3.
^) On ne peut plus savoir si les mercenaires helléniques nommaient euxmêmes leurs officiers dans les grades inférieurs ; si, par exemple, l'Éléen Alcias, qui recruta et conduisit à l'armée 150 cavaliers éléens (Arrian., I, 29, 4), resta le chef de sa troupe. Il faut remarquer que Jason de Phères avait déjà parmi ses mercenaires des hommes qui recevaient double, triple, quadruple solde (Xenoph., Hellen., VI, 1, 6), et qui, par conséquent, étaient des officiers de ces mêmes mercenaires.
*) Il resterait à élucider encore quantité de questions techniques auxquelles les matériaux dont nous disposons ne permettent pas de donner une réponse : mais il est bon de se rendre compte des lacunes que présente l'état actuel de nos connaissances. On voit par le combat de Pèlion que l'armée emmenait avec elle de TarLillerie de campagne. Les attelages nécessaires pour les machines, pour les voitures de bagages et de vivres, augmentaient déjà la masse des chevaux auxquels il fallait songer : en outre, d'après une ordonnance du roi Philippe (Frointin., IV, 1,6), chaque cavalier devait n'avoir avec lui qu'un écuyer, mais enfin cet écuyer devait naturellement être aussi monté. Or, un homme du métier me fait remarquer que, si l'on compte comme aujourd'hui par cheval et par jour quatre mesures
334] ' l'armée d'alexandre 179
l'avait formée par une discipline sévère et de nombreuses campagnes ; en unissant étroitement la cavalerie thessalienne avec celle de Macédoine, il avait créé un corps de cavalerie tel que le monde hellénique n'en avait point encore vu. Mais Philippe n'était pas parvenu à tirer tout le parti possible de sa supériorité militaire, à manier d'une main parfaitement libre sa propre force et, pourrait-on dire, à en avoir conscience. A Chéronée, où il conduisait les cavaliers macédoniens de l'aile droite, il ne rompit pas la ligne des ennemis qui fonçaient sur lui; il laissa laphalange elle-même se retirer, bien qu'elle le fît en bon ordre ; ce fut Alexandre qui, à la tête de la cavalerie thessalienne, refoula l'attaque énergique de l'ennemi et décida du succès de la journée. Déjà dans cette bataille, mais plus encore dans les combats de l'année 335, Alexandre avait montré qu'il savait, par sa hardiesse, sa promptitude, son action toujours décisive, employer Tirrésistible force ofïensive de cette armée, en même temps qu'il en était lui-même le général, le premier soldat et, dans le sens le plus complet du mot, le champion d'avant-garde. Si quelque chose pouvait enflammer l'émulation de ses officiers et de ses troupes, c'était de le voir payer de sa personne comme il faisait et s'élancer, au moment de la charge décisive, à la tête de ses bataillons contre l'ennemi. Gomme nombre, son armée
d'avoine ou d'orge et si l'on emporte du fourrage pour trois jours — dans les marches à l'intérieur de l'Asie, il en fallait le double — le second cheval ne pouvait guère porter, outre l'écuyer, vingt-quatre mesures de grain et des masses de foin par-dessus le marché. Il fallait donc un cheval de main ou bête de somme, qui portait en même temps le bagage de l'hétaere. A coup sûr, la cavalerie thessalienne faisait comme celle des Macédoniens : étant donné que chacune comptait 3,000 combattants, on arrive déjà à un total de 9,000 chevaux. Nous ignorons comment l'on s'y prenait avec les cavaliers hellènes, les sarissophores et les Péoniens. D'après le même passage de Frontin, il était alloué un portefaix pour dix phalangites : il en allait probablement de même chez les alliés et les mercenaires. Naturellement, il fallait au quartier général du roi une chancellerie, une intendance, un économat, etc. On apprend, à propos d'autre chose, que Harpale, un des amis d'Alexandre bannis en 337, impropre au service militaire à cause de sa constitution, était chargé de gérer la cassette royale; qu'un autre personnage du même monde, le Mitylénien Laomédon, oxt ôîyXwCTaoç V iç xà pap^aptxà Ypà[jL[xaTa (Arrian., III, 6, 6), avait été constitué le gardien des prisonniers barbares. Il est probable que la ^olgùmt^ OspaTîeîa dont parle Arrien (IV, 16,6) était un lazaret ou hôpital militaire, etc.
ISO i/ioMiMnio i)i;s pkrses * [II, I
ùlait pt'lilo; mais avec rorganisation qu'olk; avait, l'inslruclion que chaque arme possédait dans tout ce qui tenail à la lactique, conduite enfin par un Alexandre, elle marchait vers l'Asie avec toute la supériorité morale que donne la certitude de la victoire.
L'empire des Perses n'était pas outillé pour la résistance : son étendue même, la manière dont étaient assemblés les peuples qu'il dominait, l'organisation défectueuse de son administration et de son armée, rendaient sa chute inévitable.
Si Ton considère l'état dans lequel se trouvait l'empire des Perses à cette époque, lorsque Darius III monta sur le trône ', on reconnaît facilement que le moment était venu où tout allait se disloquer et périr. La cause n'en était pas la corruption des mœurs de la cour, de la race dominante, ni des peuples assujettis; cette corruption, perpétuelle compagne du despotisme, ne fait jamais tort à la puissance despotique. L'empire des Osmanlis en a été la preuve pendant assez longtemps ; nous y voyons en effet une puissance qui, malgré les licencieux désordres de la cour et du harem, au milieu des cabales et des turpitudes des grands, des changements de souverain obtenus par la violence, des cruautés contre nature exercées envers des partis la veille encore tout-puissants, réussit à étendre de plus en plus de tous côtés ses succès diplomatiques et militaires. Ce qui fit le malheur de la Perse, ce fut d'avoir été entre les mains d'une suite de souverains trop faibles, qui ne surent pas serrer les rênes de leur puissance d'une main aussi ferme qu'il le fallait pour soutenir l'empire. lien résulta qu'on vit disparaître la crainte parmi
*) D'après le Canon des Rois, le règne d'Ârsès finit dans le courant de l'an 413 de l'ère de Nabonassar, c'est-à-dire avant le mois de décembre 336. et, suivant Diodore (XVIJ, 6), Codomannos ou Darius III monta sur le trône vers le temps (nôp\ aÙToùç toÙç -/pévo'jç) où Alexandre succéda à son père. En dépit des observations de Mordtmaisx (in Zeitschr. der deutschen Morgenl. Gesellschaft, XIX [1865], p. 411), on a maintenu dans le texte le nom de Codomannos. 11 ne se trouve que dans Justin (X, 3, 3) : mais, si cet auteur l'emploie, c'est qu'il l'a trouvé dans ses sources. Dire que ce nom est inadmissible, parce qu'il conduit à une racine sémitique (gad) et qu'un Achéménide n'aurait certainement pas porté un nom sémitique — c'est là le raisonnement de Mordtmann — me paraît être une conclusion trop précipitée.
334] i/empire des perses 181
les peuples, l'obéissance chez les satrapes, dans Tempire la seule unité qui le maintenait debout. Parmi les peuples, qui partout encore avaient conservé leur ancienne religion, leurs lois, leurs mœurs, et en partie leurs princes indigènes, prévalut le désir de l'indépendance ; les satrapes, administrateurs trop puissants de territoires vastes et éloignés, se mirent à rêver une puissance souveraine ; le peuple dominant, qui dans la possession et dans l'habitude du pouvoir avait oublié les conditions de son établissement et de sa durée, devenait de plus en plus indifférent envers le Grand-Roi et envers la race des Achéménides. Pendant les cent années d'inaction qui suivirent l'expédition de Xerxès en Europe, il s'était développé dans les contrées helléniques un art militaire particulier, avec lequel l'Asie avait évité de se mesurer et avait désappris à lutter ; l'expédition des Dix-Mille avait montré que cet art était plus puissant que les masses énormes dont étaient formées les armées de Perse ; c'est en cet art qu'avaient confiance les satrapes, lorsqu'ils se révoltaient ; c'est à lui encore que s'adressa le roi Ochos lorsqu'il entreprit son expédition pour réduire l'Egypte soulevée, de telle sorte que le royaume fondé par la victoire des armes perses était obligé pour se soutenir d'entretenir des mercenaires grecs.
I II est vrai qu'Ochos avait, une fois de plus, rétabli extérieurement l'unité de l'empire et avait su faire respecter sa puissance avec la rigueur sanguinaire que le despotisme exige ; mais il était trop tard : Ochos lui-même tomba dans l'inaction et la faiblesse ; les satrapes gardèrent leur trop puissante position, et les peuples, particulièrement ceux des satrapies occidentales, en sentant l'oppression peser de nouveau sur eux, n'oublièrent pas qu^ils avaient été sur le point d'y mettre fin. Après de nouvelles et sanglantes révolutions, le trône était enfin échu à Darius. Pour sauver l'empire, il aurait fallu qu'il fût énergique au lieu d'être vertueux, impitoyable au lieu d'être généreux, despote au lieu d'être doux ; il avait gagné le respect des Perses; les satrapes lui étaient dévoués ; mais le salut n'était pas là : il était aimé, mais il n'était pas craint, et l'avenir devait bientôt montrer combien il y avait d'hommes, parmi les grands du royaume, qui faisaient passer
d82 L'KMPini: des persks (II, \
leur propre .ivnnlago avant la volonté et la faveur d'un maître dans lequel ils pouvaient tout admirer, excepté la grandeur du souverain.
L'empire de Darius s'étendait depuis l'indus jusqu'à la mer Hellénique, depuis l'Iaxarte jusqu'au désert de Libye : sa domination, ou plutôt celle de ses satrapes, ne variait pas selon le caractère des différents peuples qu'il gouvernait; nulle part elle n'était nationale, nulle part elle n'était alTermie par une organisation puisant sa vitalité en elle-même et solidement enracinée ; elle se bornait à un arbitraire capricieux, à une oppression constante, à une sorte d'hérédité des charges publiques, ainsi que la coutume s'en était introduite pendant de longues années d'un gouvernement faible, contrairement à l'esprit d'un régime monarchique; de telle sorte qu'il ne restait plus guère au Grand-Roi d'autre autorité sur ses sujets que la force des armes ou celle qu'on voulait bien lui accorder par considération personnelle. Les nationalités qui s'étaient solidement maintenues dans tous les pays de Tempire des Perses ne faisaient que rendre le colosse vermoulu encore plus incapable de résistance. Les peuples d'Iran, d'Ariane, des contrées de la Bactriane, étaient certainement belliqueux; ils s'accommodaient d'une domination quelle qu elle fut, tant qu'elle les conduisait à la guerre et au butin ; les cavaliers de l'Hyrcanie, de la Bactriane, de la Sogdiane, formaient les troupes permanentes des satrapes dans la majeure partie des provinces; mais c'est en vain qu'on eût cherché chez eux un attachement particulier à la cause des Perses, et ces peuples dont l'attaque était si redoutable jadis dans les armées de Gyrus, de Gambyse, de Darius, étaient incapables d'une résistance sérieuse et opiniâtres, surtout lorsqu'ils! avaient à lutter contre la bravoure et l'habileté militaire des Grecs. Les peuples de l'Ouest, qu'on ne retenait dans la soumission qu'avec peine et trop souvent au prix d'exécutions sanglantes, étaient certainement prêts à faire défection aux Perses dès qu'un ennemi victorieux s'approcherait de leurs frontières. G'est à peine si l'on parvenait à maintenir dans la dépendance les Perses des côtes de FAsie- Mineure, au moyen d'oligarchies ou de tyrannies dont l'existence dépendait de la puissance des satrapes et de l'empire,
3 34] i/empiue des perses i83
et les peuples de l'intérieur de la péninsule, constamment opprimés depuis deux siècles, n'avaient ni l'énergie, ni la volonté de lutter au profit de la Perse ; ils n'avaient même pas pris part aux précédentes révoltes des satrapes d'Asie-Mineure ; ils étaient mous, indolents, sans souci ni souvenir de leur passé. On pouvait en dire autant des habitants des deux Spies, en deçà et au delà de l'Euphrate. La servitude continuée pendant de longs siècles avait courbé le front de ces peuples ; ils supportaient le joug; ils acceptaient avec résignation leur sort, quel qu'il fût. Sur les côtes de Phénicie seulement s'était conservée la vie active d'autrefois, mais cette vitalité était plutôt pour les Perses un danger qu'un motif de confiance ; la jalousie de Tyr contre Sidon et son propre intérêt pouvaient seuls maintenir cette ville dans la fidélité aux Perses ; enfin rÉgypte n'avait jamais ni abandonné, ni renié sa haine contre Tétranger ; les dévastations d'Ochos avaient bien pu la paralyser, mais non pas la gagner. Toutes ces contrées, que le royaume des Perses avait conquises pour son malheur, pouvaient être considérées comme perdues, dès la première attaque venue de l'Occident.
C'est pourquoi la politique perse, depuis longtemps, n'avait pas eu de plus grand souci que celui d'entretenir la jalousie parmi les États helléniques, d'affaiblir ceux qui étaient puissants, d'exciter et de protéger ceux qui étaientfaibles, et d'empêcher, en employant systématiquement la corruption et l'excitation à la haine, une action commune des Hellènes à laquelle les Perses n'étaient pas capables de résister. Ce système avait réussi pendant longtemps, jusqu'au moment où les rois de Macédoine, marchant en avant d'un pas rapide et assuré, menacèrent de rendre tous ces efforts inutiles. Après la bataille de Chéronée, après la fondation de la Ligue hellénique qui en avait été la suite, on devait savoir à la cour de Suse ce qui aller arriver.
Enfin Darius, qui monta sur le trône vers le temps où Philippe fut assassiné, commença par prendre des mesures contre les troupes qui avaient déjà traversé l'Hellespont, et confia au Rhodien Memnon, frère de Mentor, les mercenaires grecs disponibles, avec ordre de marcher contre les Macé-
184 l*i:mpire des peuses [II, 1
donicMis et (le proléger les frontières du royaume. Il était facile (le voir qu'on pouvait bien arrêter ainsi un simple corps de troupes, mais non pas l'armée gréco-macédonienne à laquelle il servait d'avant-i^ardo et qui déjà se préparait à passer en Asie. 11 était également impossible qu'avant l'arrivée de celle-ci on put lever, réunir et envoyer en Asie-Mineure une armée perse; il sembla plus facile et plus prudent de couper le mal dans sa racine. On noua donc des relations à la cour de Alacédoine, et Pbilippe fut assassiné, ainsi qu'Alexandre le déclare dans une lettre qu'il écrivit plus tard à Darius *, avec la connivence et conformément à la volonté du Grand-Roi. Il semblait qu'on eût fait échouer d'un seul coup l'entreprise redoutée; les troubles qui éclatèrent en Thessalie, en Grèce^ en Thrace, en lUyrie, firent évanouir les dernières craintes, et lorsqu'Attale, à la tète de ses troupes et déjà en relation avec les hommes d'Etat influents d'Athènes, se déclara opposé à l'avènement au trône d'Alexandre, il sembla que les intrigues perses avaient encore une fois triomphé. Déjà Memnon s'était avancé contre Magnésie et, par ses manœuvres habiles, avait infligé des pertes sensibles à Parménion et à Attale qui avaient occupé cette ville. Cependant, Alexandre avait mis ordre aux affaires de Macédoine et rétabli la tranquillité en Grèce ; Attale avait été mis à mort et ses troupes étaient promptement rentrées dans le devoir ; Parménion, avec une partie de l'armée, s'était emparé de Gryneion, puis s'était avancé surPitane, tandis qu'avec l'autre partie, Calas, fils d'Harpalos-, cherchait à s'établir fortement dans l'intérieur de la Troade. L'expédition contre les Thraces, les Triballes et les Illyriens, à laquelle Alexandre dut se résoudre, procura un nouveau délai à la cour de Perse. Sans doute on en profita pour lever l'armée de l'empire et réunir
^) Arrian., II, 14, 5.
2) C'est le même Calas qui se trouve déjà mentionné comme chef de la cavalerie thessalienne : naturellement, il ne fut investi de ce commandement qu'après le printemps de 334. Son père Harpalos n'est pas celui qui figure dans le grand procès à Athènes (324/3), mais celui que nomme Démosthène dans son discours Contre Aristocrate (§ 149), à propos d'un incident de l'an 367.
334] l'avant-garde macédonienne 185
les forces navales des côtes ; mais on dut d'abord attendre pour savoir si Ton pouvait compter sur la défection et le soulèvement de la Grèce, et ce que pourrait faire Memnon avec les forces restreintes dont il disposait.
Cyzique était le point le plus important pour protéger l'Asie contre une invasion par l'Hellespont. Cette ville, bâtie surune île qu'un bras de mer peu profond séparait seul de la terre ferme, avait été, depuis une dizaine d'années, entourée de fortes murailles et pourvue d'arsenaux pour deux cents trirèmes. Cette populeuse ville libre offrait à quiconque l'occupait ou s'appuyait sur elle une position commandant la Propontide, le littoral asiatique jusqu'à Lampsaque et l'entrée orientale de l'Hellespont. Elle était hostile aux Perses, et ces dispositions furent d'une grande importance pour le corps d'armée macédonien qui se trouvait en Asie. Memnon chercha à s'en emparer par un coup de main ; à la tête de cinq mille mercenaires grecs, il sortit de ses possessions situées dans la Bithynie occidentale \ se dirigea sur Cyzique à marches forcées, et il s'en fallut de peu qu'il ne s'emparât de cette ville. Les habitants, en effet, croyant voir arriver l'armée de Calas, avaient laissé ouvertes les portes de la ville. Yoyant qu'il avait manqué son but, Memnon saccagea le territoire de Cyzique, puis se dirigea à la hâte vers TÉolide où Parménion assiégeait Pitane. L'apparition de Memnon fit lever le siège. Continuant sa marche, il se dirigea rapidement vers la Troade, où il trouva Calas déjà fort avant dans le pays. Lampsaque^ qui lui appartenait aussi, lui offrait un excellent point d'appui pour ses mouvements; d'ailleurs ses troupes étaient supérieures en nombre ; il remporta l'avantage dans un combat, et Calas fut contraint de se retirer près de l'Hellespont et de se retrancher dans la forte position deRhœteon ^
*) D'après Arrien (I, 17, 8), il esta croire que ri x<^pa yi Méjxvwvo? se trouvait à l'E. de Dascylion et s'étendait jusqu'au Pont-Euxin. II est moins prudent d'admettre qu'il partit de Lampsaque. La ville cependant lui appartenait (xupte'jcraç Aa[X"]/àxo'j [Aristot.], OEcoïi., II, 30), ce qui n'est pas inconciliable avec le fait que l'on a frappé à Lampsaque des monnaies de Spithridate (Sni0P sur une pièce d'argent du Cabinet de Berlin). Cf. H. Droysen in von Sallets Numism. Zeitung, II, p. 313.
') PoLY^N., V, 44 : passage où XâXxa; o MaxsSwv est naturellement Calas.
I8() l/AVANT-r.ARI)K MACI^:r)ONIKNNE |II, 1
On ne sait au jiisLe si Calas conserva du moins celte place ; en tout cas, Parménion lui-même était peu de temps après à la cour de Pella. Il est possible que le roi l'ait rappelé, pensant qu'après sa campagne du Nord il sulTisait de conserver les points qui couvraient le passage en Asie, a(in qu'ils servissent, pour ainsi dire, de tète de pont; et eneiïel^ lorsqu'on aurait la flotte sur les côtés, un petit nombre de troupes à Rbœteon et peut-être aussi à Abydos, seraient suffisantes pour assurer le passage*. En ce cas, il est d'autant plus surprenant que Memnon, qui était un excellent général, n'ait pas travaillé avec plus d'ardeur à faire évacuer toute la côte; aussi les satrapes lui reprochèrent-ils plus tard d'avoir cherché à prolonger la guerre, afin de se rendre nécessaire : peut-être eut-il cette pensée, peut-être aussi la jalousie des satrapes lui enleva- t-elle les moyens d'en faire davantage.
Au printemps de 334, la flotte du Grand-Roi était prête à mettre à la voile. L'ordre fut envoyé aux satrapes et aux commandants en Asie-Mineure de s'avancer sur la côte et de faire face aux Macédoniens sur le seuil de l'Asie. Ce fut dans la plaine de Zéleia que se réunit ce corps de troupes, au nombre de 20,000 cavaliers perses, bactriens, mèdes, hyrcaniens et paphlagoniens, et d'autant de Grecs ^ ; il formait une armée assez brave et assez nombreuse, ainsi qu'elle le montra bientôt, pour barrer la route à l'ennemi, pourvu qu'elle fut bien dirig"ée. Mais le Grand-Roi n'avait pas nommé de général en chef ; c'était le conseil des généraux qui devait statuer sur la marche des opérations. En dehors de Memnon, ces généraux étaient Arsitès, gouverneur de la Phrygie d'Hellespont, dont le territoire était le premier menacé, Spithridate, satrape de
1) Étant donnée la discipline macédonienne, il est inadmissible que Parménion et Calas aient repassé THellespont sans ordres, d'autant plus qu'immédiatement après (334) ils sont investis l'un et l'autre d'un commandement supérieur.
2) C'est ce que dit Arrien (I, 14, 4). Au contraire, Diodore (XVII, 19) parle de 10.000 cavaliers et de 100.000 fantassins; Justin (XI, 6, 11) va jusqu'à 600.000 hommes. Le (ruXXoyoç mentionné par Arrien (I, 13, 10), comparé avec les a-Alôyoïç analogues tenus à Zariaspa (IV, 1, 5 : 7, 3) et à Ecbatane (IV, 7, 3), permet de constater que, dans les pays d'Asie-Mineure, les magnats feudataires sont convoqués avec leurs hommes d'armes.