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Monographies militaires

Ce genre populaire, qui, en tant qu'il participe aux Mémoires, n'appartient que partiellement à l'histoire, ne resta pas non plus sans influence sur l'historiographie. Les historiens cultivés se sont livrés en Espagne avec plus d'empressement qu'ailleurs à des monographies sur l'histoire des guerres. Ils n'ont pu, pas plus que les mémorialistes de France, se soustraire en le faisant aux influences de l'humanisme.

a. — Avila.

Luis de Avila y Zûniga, né à Plasencia ; chambellan de Charles-Quint et grand-commandeur d'Alcântara, fit à la suite de son maître sa campagne contre la ligue de Smalcalde, dans les années 1546 et 1547. Il rédigea là-dessus Comentario de laguerrade Alemania hecha por Carlos V... en cl ano de 1546 y 1547. f^ édition, Madrid 1548. L'édition la plus commode est dans les Historiadores de sucesos particulares I {Biblioteca de Aut. Esp., 21 ; 1852). Cf. Ranke Deutsche Geschichte, VI, 79 s.:

P. Schweizer, Der Donaufeldzug von 1546 dans Mitteil. des Instit. f. ôsterr. Geschichtsforsch. XXIX, 89.

Le genre des Mémoires fit d'abord alliance avec l'historiographie officieuse.

Louis de Avila était un écrivain très bien doué, clair, d'une précision militaire qui rend les faits palpables ; mais son travail historique fut exclusivement subordonné à des intérêts de publicité. Il fut le porte-voix de l'empereur, et si peu indépendant que ses Commentaires de la guerre d Allemagne s'accordent souvent mot pour mot avec les notes autobiographiques de Charles-Quint. Ce qui pourrait être interprété désavantageusement pour l'empereur est supprimé ; ce qui peut le faire apparaître comme un capitaine consommé, est grossi et l'importance des faits exagérée.

A la même époque, Martin Garcia Cerezeda de Cordoue écrivit plus impartialement et sans caractère officieux sur les guerres de l'empereur (1521 à 1545) qu'il avait faites comme arquebusier. Son Tratado a été publié 1873 à 1876 par G. Cruzada Villaamil pour la Soc. de bibliôfilos espanole:.

h. — Mendoza.

Diego Hurtado de Mendoza, né 1503 à Grenade, diplomate et militaire en activité d'abord en Italie, à partir de 1554 en Espagne, mis de côté après l'avènement de Philippe II et banni de la Cour par le Roi 1568, mort 1575 à Madrid, composa à Grenade, où il fut forcé de résider de 1569 à 1575, sa Guerra de Granada, histoire du soulèvement des Maures dans les années 1568 à 1571. f*^ édition (mutilée). Lisbonne 1627. Plus complète. Valence 1776. Depuis, entre autres dans les Historiadores de sucesos particulares I (1852). Foulché-Delbosc prépare une édition critique d'après les manuscrits. Cf. Morel-Fatio, L'Espagne au XVI® et au XVW^ siècle (1878), 1 ss. : Foulché-Delbosc dans la Revue hispanique, I (1894), 101 ss. ; II (1895), 208 ss. XXIII (1910), 310 ss. (renseignements biographiques).

Tout autre est l'ouvrage qui suivit, VHistoire de la guerre de Grenade, de Mendoza.

Mendoza s'efforça de décrire en style classique une histoire de guerre appartenant au passé le plus récent, et dont il avait été presque le témoin oculaire. Il a ôté lui-même par là de la valeur à son travail.

Mendoza avait une bonne tête, une connaissance pratique approfondie des affaires militaires et plus encore de l'administration. Il se

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sentait indépendant vis-à-vis du gouvernement. Homme de qualité, à qui l'on devait des ménagements, il était tombé en disgrâce auprès de Philippe II et avait été acculé à une position frondeuse. Personne ne pouvait être moins enclin que lui à tourner l'histoire du soulèvement des Maures en panégyrique ofiîcieux. Aussi son ouvrage a-t-il quelque chose de l'esprit de Guichardin : il est plein d'accusations amères et de jugements d'une dureté impitoyable. C'est un penseur politique avisé et expérimenté qui a tenu la plume et intrépidement exprimé son opinion. On peut hardiment le placer pour le plan à côté de l'Histoire d'Italie : si les faits ne sont pas aussi habilement choisis et si les grandes lignes du récit ne sont pas assez en relief, en revanche une plus grande place est réservée aux problèmes de l'administration et de l'organisation militaire.

Malheureusement la tendance classique de l'auteur a empêché tous ces germes de se développer librement. Guichardin n'avait fait que dans les dehors des concessions à l'historiographie humaniste. Mendoza revêtit le texte entier, jusqu'à ses propres réflexions, du costume antique. Suivant le goût rococo du temps, il s'attacha non à Tite-Live, mais à Salluste et plus encore à Tacite : mais cela ne change pas le caractère de son imitation. Le style est d'un maniérisme insupportable, les phrases sont démembrées, si bien qu'on croit lire une mauvaise traduction de Tacite ; et dans les raisonnements comme dans le récit s'entremêlent de la façon la plus choquante ce qui appartient à l'auteur et ce qui lui vient d'ailleurs, le moderne et l'antique. A côté de remarques intelligentes, on trouve des clichés de la rhétorique des Anciens, à côté de traits justes et précis, des peintures qui ne sont que des pastiches de l'antiquité, avec des réminiscences verbales de Tacite. Mendoza nous communique, comme son modèle romain, des détails romanesques insignifiants ; il se débarrasse par des observations insuffisantes et trop courtes de problèmes importants de la politique intérieure et de la stratégie, sur lesquels il aurait eu parfaitement son mot à dire. La conséquence, c'est que souvent le lecteur perd tout à fait le fil de la narration.

c. — Mdrmol.

Luis del Mârmol Carvajal. né vers 1520 a Grenade, mort après 1600, soldat, prit part à l'expédition de Charles-Quint contre Tunis (1535),

passa les vingt-deux années suivantes au Nord de l'Afrique, en partie au service de l'empereur, en partie comme prisonnier de guerre; son frère Juan Vâsquez del Màrmol fut secrétaire du Conseil de Castille. II a écrit : Historia del rebeliôn y castigo de los MoiHscos de Granada. C'est le même sujet que chez Mendoza : il y a ajouté une introduction sur l'histoire des Maures depuis les rois catholiques, f^ édition, Malaga 1600; réimprimé dans les Historiadores de sucesos particulares, I (1852).

Marmol ne dit nulle part directement que son ouvrage soit une réplique à l'histoire de Mendoza ; il ne nomme pas son devancier, ce qui était d'autant plus facile que le livre de ce dernier n'était pas encore imprimé. L'intention polémique n'en est pas moins à peu près certaine. L'époque de la publication, les relations étroites de l'auteur avec la Cour (cf. la dédicace), des concordances de mots avec Mendoza, tout semble parler pour cette hypothèse.

Le fait que l'ouvrage de Mendoza ne put pas être imprimé d'abord ne prouve rien contre l'hypothèse. L'Histoire de la guérite de Grenade avait été rapidement connue. Un étranger comme De Thou a pu en avoir communication en manuscrit (Dùntzer, De Thou, p. 73) et le poète J. Rufo Gutiérrez s'en est servi pour les quatorze premiers chants de son Austriada [loSk:) . (Fitzmaurice-Kelly, Li^^era^ure espagnole, \i90i, p. 200). Cf. en outre Fouché-Delbosc Revue hispanique, I, 107.

Le gouvernement espagnol ne pouvait guère laisser sans réponse l'histoire de Mendoza. Elle renfermait à son adresse tant d'amères réflexions et de remarques critiques, la politique et la stratégie officielle y étaient si peu ménagées et l'écrivain de qualité paraissait si bien informé, que le prestige de ce gouvernement était sérieusement compromis. Il servait de peu que l'impression n'en fût pas autorisée ; des copies manuscrites le répandirent promptement. Le meilleur parti à prendre parut être de suivre la critique fâcheuse sur son propre terrain et de faire publier un exposé apologétique de la guerre de Grenade.

L'auteur le mieux désigné pour cet écrit polémique parut être le Grenadin Mârmol, vieux soldat, qui avait d'étroites relations avec la Cour et qui avait déjà traité Tancienne histoire du royaume de Grenade dans un ouvrage antérieur, la description de l'Afrique, Descripcion gênerai de Affrica (c'est-à-dire le Nord de l'Afrique), Grenade et Malaga, 1573 à 1599.

Mârmol était à tous égards bien préparé pour sa tâche. Il était aussi cultivé que Mendoza et affranchi de ses prétentions classiques (les discours même, chez lui, restent concrets). Il avait pu, durant son long séjour dans le Nord de l'Afrique, se familiariser complète-

ment avec la lan£i;uc et la civilisation arabe; sa connaissance de la vie de Fez lui ouvrait des jours importants sur la situation de l'Islamisme à Grenade. En matière militaire, il était beaucoup plus connaisseur encore que Mendoza.

Mais sa position oflicielle l'empêcha de développer tous ces dons. Mendoza avait critiqué sans embarras les plus hauts fonctionnaires de IKtat et cherché à mettre à nu les racines de la révolte ; Mârmol ne peut incriminer que des subordonnés, et tout au plus concéder des fautes dans l'exécution; les hauts dignitaires sont au-dessus de tout blâme. Il n'a plus les mains libres vis-à-vis de son sujet. On aimerait assez échanger contre la concision affectée de Mendoza son ton de chroniqueur bon enfant, si son style diffus ne devait pas servir à détourner les yeux du lecteur des points décisifs. Mendoza avait par exemple fait la brève remarque que Don Juan d'Autriche, à son entrée dans Grenade, « avait reçu tous les honneurs possibles, à l'exception de ceux qui sont réservés au roi » (1. II, p. 90 dans l'édition des Historiadores) : Mârmol, au contraire, décrit cette entrée avec le même détail qu'un chroniqueur flamand du xv^ siècle, sans noter l'essentiel, c'est-à-dire la qualité des honneurs prodigués au prince. Naturellement il biffe la remarque faite ensuite par Mendoza, que « la flatterie avait donné au prince le titre d'Altesse, bien que le roi lui ait expressément reconnu seulement celui d'Excellence ». La narration est ainsi devenue plus abondante; bien des chapitres se lisent comme des extraits d'un journal de campagnes. De la forme de Tacite, Mârmol revient au genre des Mémoires militaires.

A Mendoza se rattache Melo dans son Histoire du soulèvement de la Catalogne. Comme écrivain, il laisse son modèle bien loin derrière lui. Il évite le pastiche de l'antiquité; sa peinture des événements de Catalogne pendant l'année 1640 est extraordinairement vivante, impressive et libre à un point surprenant de préoccupation de parti. Son ouvrage est peut-être un des meilleurs récits d'histoire contemporaine qui ait été jamais écrit. Quant à des vues générales, il n'en laisse entrevoir aucune.

Francesco Manuel de Melo (Mello), 1611 à 1667, de Lisbonne, soldat, mis en prison après la défection du Portugal 1640, quitte l'Espagne, exilé au Brésil 1644, plus tard rentre à Lisbonne. Il prit part à la soumission de la Catalogne 1640 aux côtés du Marquis de los Vêlez, envoyé comme général par Philippe IV, Le Marquis le désigna pour historio-

graphe de la campagne, ce qui lui permit de se procurer des informations exactes. Son Historia de los movimientos y separaciôn de Catalufia (de 1633 au commencement de 1641 ; la narration proprement dite ne commence qu'à l'année 1640) parut d'abord sous un pseudonyme, Lisbonne 1645; réimprimé entre autres dans les Historiadores de sucesos particulares, I (1852). Cf. Archiva historico portuguez, YII (1909).

L'Expediciôn de los Catalanes y Aragoneses de Francisco de Moncada, par contre, n'est qu'un remaniement superficiel, avec la rhétorique humaniste, des chapitres cxciv àccxLiiide Ramon Muntaner, qui racontent les destinées de la Compagnie de Roger de Flor : au texte du chroniqueur catalan sont ajoutées quelques notes tirées de Zurita et d'historiens byzantins. C'est avant tout la nature romanesque du sujet qui invita l'auteur à le choisir ; d'ailleurs l'histoire de la Compagnie se prêtait à un hymme à la bravoure aragonaise.

Don Francisco de Moncada, comte d'Osona, né vers 1586 à Valence, vice-roi de Flandre, ambassadeur du roi d'Espagne à la cour impériale, etc., mort 1635 dans le duché de Clève, fit paraître 1623 à Barcelone son Expediciôn de los Catalanes y Aragoneses contra Turcos y Griegos. Réimprimé entre autres dans les Historiadores de sucesos particulares, 1 (1852).

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