Les Mémoires militaires
Les ouvrages dont nous avons parlé jusqu'ici étaient des ramifications et des rejetons de l'historiographie humaniste italienne. Son influence ne s'y est pas épuisée. Elle s'est étendue à un genre national particulier, les Mémoires militaires.
La supériorité militaire de l'infanterie espagnole au xvi* siècle a laissé des traces dans l'historiographie. Il n'est pas de pays où autant qu'en Espagne des soldats aient composé des relations d'une valeur littéraire. La littérature historique italienne n'offre rien d'analogue. Quelques officiers vénitiens seulement ont raconté aussi leurs campagnes ; mais la racaille qui se pressait autour des condottieri n'avait ni goût ni aptitude pour des travaux littéraires. L'armée espagnole était d'une autre espèce. Institution nationale, elle embrassait les meilleures forces de la nation. Et puis la prose espagnole, avant l'humanisme déjà, avait adopté une forme esthétique populaire, de sorte que des gens qui n'étaient pas des lettrés de profession pouvaient raconter leurs aventures en un langage poli. Aussi l'Espagne a-t-elle vu, entre le milieu du xvi^ siècle et le milieu du xvii*, une véritable floraison de Mémoires militaires.
Une chose favorisa encore cette floraison : c'était la seule branche de la production historique qui ne risquât guère un conflit avec la censure théologique. Les auteurs s'intéressaient à de tout autres affaires qu'à des discussions dogmatiques. Ils ne doutaient évidemment pas que leur cause ni que leur foi fût la bonne. Mais ils n'avaient pas de raisons pour s'occuper de théories religieuses ou
politiques. Des problèmes militaires techniques avaient plus d'importance pour eux. Aussi gardaient-ils, tant qu'il ne s'agissait pas des désaccords fondamentaux entre les parties belligérantes, l'indépendance de leur jugement et n'hésitaient pas à reconnaître les avantages militaires de l'adversaire. Ils avaient moins d'étroitesse zélote que les civils façonnés par l'école. Ils avaient pour les observations géographiques et ethnographiques le regard net et perçant du militaire. Des Italiens comme Davila s'étaient élevés au-dessus de l'historiographie confessionnelle en réduisant les luttes religieuses à un jeu d'intrigues politiques : les Espagnols étaient objectifs, parce qu'ils jugeaient uniquement en soldats.
Beaucoup de ces ouvrages appartiennent à l'historiographie parce que, pareillement à plusieurs Mémoires français, ils ne se bornent pas à raconter la vie de l'auteur, mais cherchent à lui donner sa place dans l'enchaînement historique, parce qu'ils veulent décrire une guerre, toute une campagne, et pas seulement la part personnelle qu'y a prise tel ou tel officier.
On peut faire commencer cette littérature de Mémoires militaires à l'histoire du grand capitaine Gonsalve de Cordoue, vu que c'est cet ouvrage, semble-t-il, qui a rendu le genre populaire en Espagne. La Crônica del Grau Capitdn par un anonyme n'appartient pas proprement au genre. Son auteur n'est pas Gonsalve lui-même, c'est un inconnu de Séville. Mais cet anonyme paraît avoir fait les campagnes d'Italie de son héros dans son entourage et se met tout à fait à son point de vue, quoiqu'il ait utilisé quelques notices littéraires de mains étrangères. (Sa Chronique restée manuscrite a été publiée dans la Nueva Biblioteca de Autores Espanolès. X, 1908 par A. Rodriguez Villa faisant suite à une nouvelle édition de la Crônica del Gran Capitan plus connue, qui fut imprimée déjà plusieurs fois au cours du xvi*^ siècle). Son ouvrage est composé d'une façon analogue à la biographie attrayante et bien connue deBayard [Histoire... des faits... du bon chevalier sanspaour et sans reprouche, Paris 1527; nouv. édit. pour la Soc. de l'Hist. de France, 1878, par J. Roman) dont l'auteur se cache sous la désignation de loyal serviteur (probablement Jacques de Mailles, dont on atteste, 1523, la présence comme membre de la compagnie de Bayard). Seulement, les ouvrages espagnols semblent avoir eu une beaucoup plus grande influence que le français sur la littérature nationale des Mémoires.
A cette littérature appartiennent complètement les excellents Comentarios de lo sucedido en los Paises-Bajos desde et ano de 1567 hasta el de 1577 (r« édit. Madrid 1592; réimp. dans les Historiadores de sucesos particulares, II 1853, dans la Bibliot. de Aut. Esp. et 1860-1863 pour la Société Historique Belge), que nous devons au commandant de cavalerie Ber-
nardino de Mendoza. Cet ouvrage, qui ne rappelle l'antiquité que par son titre, se distingue par la précision dans les données militaires aussi bien que par sa véracité et sa simplicité. C'est le produit d'une culture accomplie. Il ne fait aucune concession à la littérature, dans le mauvais sens du mot.
Du même genre sont les annales de Las Guerras de los Estados-Bajos desde cl ano de 1588 hasta el rfe 1599 (Anvers db25 ; réimp. dans les Historiodores de sucesos particiilares II) écrites par CàrlosCoLOMA (1573 à 1637 ; né à Alicante, soldat, combat en Flandre 1588 à 1599, revêtu de hautes charges militaires, dans un âge plus avancé ambassadeur en Angleterre, gouverneur militaire du Cambrésis et de Milan). Il avait une forte éducation humaniste (on a de lui une traduction de Tacite en espagnol. Douai 1629) ; mais il n'accorda quand même à l'historiographie ancienne aucune influence sur son travail, et les fleurs de rhétorique sont absentes de sa narration. Son but était, d'après ce que dit sa préface, de mettre convenablement en lumière les mérites des troupes espagnoles, trop peu appréciés par les historiens d'autres nations.
C'est pareillement une excellente relation que celle de Francisco de Ibarra (soldat, d'abord en Flandre, prend part sous Spinola, comme commandant d'une compagnie de lanciers 1620 à la campagne de l'Armée du Palatinat, succomba à Fleurus 1622) sur la Guerra del Palatinado, (1620-21) 1'"^ édition par iMorel-Fatio dans l'Espagne au XVI'^etau XVW^ siècle (1878). 328 ss. Plus que d'autres mémorialistes Ibarra accorde son attention aux affaires politiques. Sa relation a été fortement exploitée par Matias de Novoa (mort 1652) pour l'Histoire de Philippe III {Col. de Docum. inéd., 60 et 61), autrefois attribuée à Bernabé de Vibanco.