Winckelmann
Johann Joachim Winckelmann, né 1717 à Stendal, d'abord co-recteur à Seehausen, 1748 au service du comte Bûnau (ci-dessus p. 394) qu'il aida pour la préparation des parties non pubUées de la Reichsgeschichte, se transporte au bout de sept ans à Dresde, obtient 1755 par l'entremise du nonce Archinto une mission qui le conduite Rome, où il passe le reste de sa vie, assassiné 1768 à Trieste. 11 a écrit Geschichte der Kunst des Altertums Dresde 1764 {Anmerkungen 1767). Se trouve aussi dans Sàmmtliche Werhe édition Fernow et aut. 1808 ss. et édition Eiselein 1825 ss. Qu'il nous suffise de citer ici sur Winckelmann le livre classique de C. Justi (l'« édit. 1866 à 1872 ; 2^ 1898).
Son opposition au rationalisme et à l'histoire archéologique de l'art. — Peu d'historiens sont aussi isolés dans leur temps que
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Winckelmann. Il connaissait bien les grands historiens français du Rationalisme. Mais ce qu'il leur emprunta n'a rien de commun avec le fond général de son œuvre. Il n'aurait peut-être pas écrit sans Montesquieu ses remarques au sujet de l'influence du climat sur l'art grec. Mais on se tromperait en voulant voir dans ces réflexions la valeur de la Kunstgeschichte. Winckelmann y a donné plus qu'une imitation de Montesquieu. Il a considérablement affiné la méthode du maître. Mais ces remarques initiales n'ont qu'une faible liaison avec l'histoire elle-même. Si son Histoire de Vart dans V antiquité a provoqué dans une des branches de l'historiographie une véritable révolution, la cause en est ailleurs.
La difl"érence entre la nouvelle tendance et l'ancienne ne peut être mieux marquée que par les propres termes de Winckelmann. Dans la Préface de son ouvrage il dit qu il veut écrire une histoire de Vart, que jusqu'alors on n'avait donné que l'histoire des artistes^.
C'était quelque chose de tout nouveau. Nous avons exposé plus haut (p. 111 ss.) que l'historiographie humaniste ne concevait l'histoire de l'art, des lettres et des sciences que sous la forme d'une série de biographies. Les périodes suivantes n'avaient pas abandonné ce point de vue. Même là où, par des raisons naturelles, on s'étendait sur les œuvres plus que sur la biographie de leurs auteurs, comme dans l'histoire de la dogmatique ou de la philosophie, on se bornait à appondre l'un à l'autre des extraits des différents systèmes. Winckelmann fut le premier qui fit d'un sujet abstrait le thème de l'histoire.
Les historiens antérieurs n'avaient considéré l'art, la littérature, etc., que dans leurs manifestations particulières et concrètes. Winckelmann écrivit une histoire de l'art même, d'un concept. Il fit suivre à une abstraction un développement régulier. Il montra l'art se modifiant lui-même sans que les artistes créateurs eussent conscience de ces transformations. On n'avait encore dit pareille chose que de l'Etat; on peut penser à Machiavel, qui avait parlé d'un circuit des formes politiques. Mais même alors les penseurs n'avaient en vue que des organisations concrètes, non pas de simples changements (de style) qu'il est réservé à la spéculation de découvrir.
1. L'expression de Kunstgeschichte a été forgée par Winckelmann. Cf. Geiger. Das Wort Geschichte und seine Zusammensetzungen (Diss. de Fribourg 1908) p. 57.
Des théories pareilles n'avaient jamais trouvé accès dans l'histoire ; jamais l'idée que pour lel^ choses de l'esprit aussi on pouvait parler d'un développement régulier, n'avait été réalisée par un historien à propos dun matériel déterminé de faits. C'est ce que n'avait pas fait non plus la vieille et grossière conception anthropomorphique représentant la littérature et les langues comme devant traverser, ainsi que les hommes, l'âge de l'enfance, la floraison de la jeunesse et le déclin de la vieillesse. On avait employé cette formule dans des histoires de la littérature et de l'art (voir ci-dessus p. 116 s.) mais sans jamais les prendre au sérieux.
On comprend déjà combien les vues de Winckelmann s'écartaient non seulement de l'ancienne conception, mais du Rationalisme. A une époque qui rapportait volontiers des transformations historiques à des actes conscients de la volonté, il faisait voir un développement inconscient de l'art. A une époque qui jetait un regard fier sur le passé et dans son optimisme croyait à la possibilité d'un progrès indéfini, Winckelmann montrait que les arts plastiques, dans l'antiquité et dans les temps modernes, s'étaient développés dans une marche régulière, dont l'aboutissement n'était pas du tout la perfection, mais la décadence. A une époque où l'art en général passait pour un simple agrément de la vie, un homme en parlait avec la ferveur d'un croyant. Il n'est pas étonnant que son influence fût plus sensible au xix^ siècle que de son temps; ses inspirations n'ont été vraiment recueillies que par les esthètes de l'époque suivante, pour qui l'art était appelé à remplacer la religion.
Sa conception de rhistoire de l'art. — Winckelmann, comme historien, a commis de nombreuses erreurs. Les recherches modernes ont laissé peu de ses constructions debout. Mais quoi qu'on puisse lui reprocher, comparé à ses devanciers, il marque sous tous les rapports un progrès. D'abord en érudition et en critique. Il a non seulement égalé les Bénédictins (Montfaucon) pour le soin dans le travail — éloge qu'on pourrait faire de Gibbon — mais il les a surpassés. Il les battait avec leurs propres armes. Il remontait plus sévèrement aux documents et se montrait plus critique vis-à-vis des faux et des restaurations contraires à l'histoire. A la place d'un travail fait d'après des sources écrites et littéraires ou sur des repro-