‹ Histoire de l'historiographie moderneChapitre 261 sur 341 · FREEMAN · texte numérisé non relu

FREEMAN

Pour la biographie, Life and LettersofF. éd. W. R. W. Stephens 1895. La meilleure critique de la méthode de Freeman chez F. Harrison, Tennyson, Ruskin, Mill etc. (1899). Cf. aussi J. Bryce dans Studies in Contemporary Biography 1903.

La critique historique pénétra plus tard encore en Angleterre qu'en France. Freeman est sans doute l'historien qui l'a le mieux préparée.

Freeman n'était pas un esprit critique de taille à rivaliser avec les chefs de l'école de Ranke en Allemagne. Il n'a pas scruté les tendances des récils originaux avec autant de finesse et de précision que le maître, il n'a pas non plus tiré parti comme Mommsen et son école des documents non littéraires. Mais il a fait l'utile travail préliminaire dont se sont acquittés en Allemagne les élèves de Ranke par la publication des Jahrbûcher des Deutschen Reiches, Il s'attachait strictement aux relations de première main. 11 les reproduisait, autant que possible, textuellement, et ne se permettait guère plus que ses modèles de faire un choix dans le matériel de faits accidentellement conservé de la tradition médiévale. Son ouvrage principal, l'Histoire de la conquête normande, ne se distingue des Jahrbûcher au point de vue de la méthode qu'en ce qu'il voulait être non pas seulement un manuel érudit, mais un livre d'exposition historique.

Freeman en effet voulait être plus qu'un savant collectionneur. 11 n'était pas un publiciste de parti, comme on peut le dire de la plupart des anciens historiens anglais. Mais, comme pour eux, politique et histoire étaient pour lui une seule et même chose. Seulement il cherchaità élever ses tendances politiques à la hauteur de la science. Sans être un politique pratiquant, il prenait un vif intérêt à la politique de son pays et de son temps. Son attention n'était pas captivée par les combinaisons politiques, la situation du moment, les problèmes politiques du jour, mais par les grandes questions, les décisions d'une grande portée. 11 avait un intérêt spéculatif pour les problèmes politiques en eux-mêmes, pour la Politique dont avait traité Aristote. Son activité d'historien s'appHquait à l'étude comparative des institutions politiques. History is past polilics and polilics are présent history.

Aussi Harrison n'a-t-il pas eu tort de le comparer à des historiens

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tels que iMachiavcl el Commines (p. 27i). Frcoman se séparait complètement d'eux en ce qu'il abordait sa tâche avec des opinions précon(;ncs et influencées par le sentimenl. Il regardait comme sa vocation de soutenir partout la cause de la liberté, dans le sens anglo-saxon du mot, et de combattre le despotisme. Son regard était troublé par des préjugés de classicisme et de race. Non seulement il se reslreignail à la mince portion du monde qu'embrassait la tradition historique européenne, mais il laissait en dehors une grande partie de l'Europe. Il ne croyait trouver des exemples louables de sagesse politique que dans l'antiquité classique et dans ['Europe teutonne. Il nourrissait un aveugle mépris pour les races latines en général et spécialement pour le Bonapartisme. Son History of Fédéral Government est dirigée contre l'absolutisme centralisateur de iNapoléon; son Histoire de la conquête normande cherche à prouver que même sous les rois normands les institutions anglosaxonnes subsistèrent de fait si ce n'est de nom, c'est-à-dire que tous les avantages qui distinguent la constitution anglaise sont d'origine saxonne.

Freeman avait de nature un sens politique sain. ?^lais il n'a jamais compris qu'on ne saurait porter un jugement utile qu'après avoir examiné dans leurs effets toutes les institutions politiques sans égard à ses sympathies personnelles. Que dirait-on d'un botaniste qui établirait une physiologie des plantes uniquement d'après les végétaux utiles ouïes plantes d'ornement! Combien les jugements de Guichardin, de Machiavel et de Commines avaient été plus exempts de préventions nationales et politiques!

Sans doute, Freeman était plus scrupuleux que Fronde par exemple. Il n'a jamais tendancieusement altéré les rapports des sources. Ses rétlexions sont souvent partiales et superficielles; mais il laissait subsister intacts les témoignages historiques. Le caractère ambigu de ses œuvres d'histoire provient en grande partie de cette circonstance. Ce ne sont pas de purs pamphlets politiques ; trop de détails inutiles y sont accumulés ; ce ne sont pas des travaux de science historique : ils manquent d'impartialité politique. 11 cherchait à tirer une leçon de chaque cas particulier, et il en résulte souvent que la narration est décousue. Des critiques anglais ont été jusqu'à nommer ses livres d'histoire nue série d'essais.

l'école prussienne (droysen) 615

De là vient que sous un certain rapport, Freeman appartenait tout à fait à la vieille école, à celle de Machiavel. 11 ne donnait que l'histoire POLITIQUE. Il passait à côté de l'action des forces économiques ou religieuses. Il excluait par là de l'histoire précisément les puissances qui mettent le plus en lumière la continuité historique. La méthode comparative extérieure, cest-à-dire l'analyse politique telle qu'elle avait régné avant Montesquieu, était à ses yeux la méthode scientifique tout court.

Les travaux de Freeman ont un trait pédagogique prononcé. Ils ont par suite une valeur surtout éducative. Ils sont cause que l'Angleterre vit s'accroître ses prétentions à l'historiographie savante.

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