V. — Droysen et la fond.\tion de l'école prussienne
Johann Gu.stav Droysen, né 1808 à Treptow, Poméranie, 1829 professeur au gymnase zumGrauen Kloster à Berlin, 1835 professeur-adjoint à l'université de Berlin, 1840 professeur d'histoire à Kiel, 1861 appelé à léna, I8a9 à Berlin ; envoyé 1848 en homme de confiance du gouvernement provisoire de Schleswig-Holstein à la diète de Francfort, élu plus tard à l'Assemblée nationale ; mort 1884 à Berlin. 11 a écrit :
1. Geschichte Alexanders des Grossen 1833 : continué dans Geschichte des Hellenismus {= I Geschichte der Nachfolger Alexanders iS3Q ; II. Geschichte dcr Bildung des hellenistischen Staatensystems (1843). Dans la 2*^ édition (1877- 78) les trois ouvrages parurent sous le titre commun de Geschichte des Hellenismus ; le 2« volume était appelé Geschichte der Diadochen, le 3^ Geschichte der Epigonen.
2. Geschichte der preussischen Politik (inachevé, mené seulement jusqu'à 1756) 1855 à 1886. Cf. aussi Leben des Feldmarschalls Grafen von York von Wartenburg 18'.31 s. et Vorlesungen ilber die Freiheitskriege 1846.
3. Grundrifs der Historik, imprimé comme manuscrit 1858, dans le commerce 1868.
4. Petits écrits et traductions (^mtop/mjie 1835 à 1838). Cf. les Abhandlungen zur neueren Geî<chichte 1876 et Kleine Schriften zur alten Geschichte 1893-94.
Pour la biographie, Vie commencée par G. Droysen le jeune et publiée par R. Hûbner, dont le l"^"" volume a paru en 1910. Cf. enoutreM.Duncker dans les Preuss. Jahrbiicher 54, 141 ss. et séparément (1885) ; F. Meinecke Weltbiirgertum und Nationalstaat (1908) 430 ss. Sur VHistorik : Ch. D. Pflaum, Der Historik in ihrer BedeiUung fur die moderne Geschichtswissenschaft 1907 {Geschichtliche Untersuchimgen éd. Lamprecht v, 2).
Ne pas confondre avec Droysen son fils, qui s'appelait également Gustave et fut aussi historien [Herzog Bernhard von Weimar iSS^ ; Geschichte der Gegenreformalion 1893).
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Le fondateur de l'école prussienne était dans une plus étroite liaison que Ranke avec la doctrine historique spéculative du Romantisme. Il fut d'abord philosophe et partit de la politique de Hegel. Mais sa pensée politique suivit des voies beaucoup plus réalistes que celle de Ranke, et pour la méthode aussi, du moins dans son second grand ouvrage, il fraya la voie aux recherches ultérieures avec une pénétration et une perspicacité bien supérieures.
Ranke cherchait à corriger ce qu'avait d'exclusif la conception du libéralisme en s'élevant au-dessus des consignes des partis et en évitant de juger dogmatiquement aussi bien que de faire servir l'histoire à la politique de presse. Droysen au contraire partait tout comme les libéraux d'un problème de la politique contemporaine (allemande) et voulait comme eux agir sur la poKtique. Son histoire était remplie de l'idée de la nationalité, de l'unité nationale et de sa culture, tout comme celle des libéraux ses antipodes. 11 se distinguait d eux uniquement en ce qu'il concevait ce problème actuel d'une façon beaucoup plus ferme et plus réaliste et surtout reconnaissait bien plus nettement que les libéraux l'importance historique des forces militaires et de leur organisation. On peut dire qu'il prit vis-àvis de l'historiographie libérale la même attitude que Voltaire vis-àvis de l'ancienne histoire ecclésiastique. 11 avait autant de préventions dogmatiques que ses adversaires; ses jugements étaient aussi unilatéraux ; mais il entra dans la voie qui conduisait à une connaissance plus exacte.
Les libéraux canonisaient les institutions anglaises. Sans considérer la situation géographique et économique spéciale de la Grande-Bretagne, ils voyaient dans le constitutionnalisme anglais la panacée pour tous les maux politiques. Droysen généralisa l'exemple de la Prusse. Il doutait que des républiques mollement organisées lussent nées viables. Il ne croyait qu'à des organismes bien dressés pour la guerre, et à ressorts politiques fortement tendus. Non pas qu'il eût adoré la puissance en elle-même. Il ne vénérait pas la force politique comme Machiavel ou comme Ranke lui-même. II l'estimait à cause des bons effets qui lui semblaient en résulter pour la vie entière du peuple. C'est ici qu'il se séparait radicalement des libéraux. Pour ceux-ci le despotisme militaire signifiait la perte de tous les biens intellectuels et moraux les plus nobles. L'esprit de
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contradiction poussa Droysen à soutenir juste le contraire. Selon lui, non seulement la moralité et la culture ne souffrent pas sous un régime militaire, mais elles ne peuvent s'épanouir qu'au sein d'un Etat fort. Gela est encore plus vrai de la nationalité. Les libéraux pensaient que des nations pouvaient subsister et agir comme forces spirituelles sans une sévère organisation politique. Droysen opposait à cette conception de l Allemagne du Sud l'idée que les nationalités qui ne s'appuyaient pas sur un grand Etat militairement^ fort (la Prusse) étaient destinées à périr.
C'est au développement de cette thèse que sont consacrées les deux principales œuvres historiques de Droysen. La première, l'histoire d'Alexandre et de l'Hellénisme, peut-être plus encore que la seconde, l'histoire de la politique prussienne. Droysen jugeait les politiques grecs non seulement au point de vue réaliste, — des tories anglais comme Mitfords l'avaient fait déjà — mais avec un esprit de parti dogmatique. Il demandait aux illustres défenseurs de la liberté grecque la preuve que le gouvernement des petits Etats républicains et la corruption morale allaient de pair. Au démembrement des communautés grecques, il opposait la monarchie macédonienne avec sa caste d'officiers pleins du sentiment de l'honneur {Offlzierstand voll Ehrgefûhl). Si elle n'avait pas réuni les petits États grecs, la nationalité hellénique eût été écrasée par l'Orient. Des politiques à courte vue ou intéressés pouvaient seuls contrecarrer ce développement bienfaisant Démosthène, outre qu'il avait des vues étroites, était corrompu par les Perses. L'histoire de l'hellénisme montre que la civilisation grecque ne pouvait se répandre en Orient qu'avec l'aide des généraux macédoniens. Il est intéressant de comparer Droysen avec un juge moins prévenu, comme Mommsen. L'auteur de VHistoire romaine n'est pas plus doux pour les doctrinaires politiques que l'auteur de VHistoire d'Alexandre. Mais il n'a jamais mis sur le même rang la culture helléniste officiellement et militairement dirigée, et l'éclosion spontanée de la civilisation de l'époque classique.
Dans le choix de la matière, Droysen était peut-être plus unilatéral encore que les libéraux. Il faisait une place très insuffisante aux affaires économiques. Il ne s'occupait pour ainsi dire par des conditions géographiques des événements historiques. La religion
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n'existait pas pour lui. 11 consacrait exclus! veniont son attention aux princes et aux hommes (l'I.taL qui avaient su, avec des matériaux rebelles, créer un empire fort. Il ne donnc^ cprune histoire politique et principalement une histoire de personnages. Son idéal n'est pas un développement inconscient, c'est la libre création.
Droysen n'était pas comme Ranke un adepte de la méthode de Niehuhr. Son Alexandre le Grand, comme (euvre critique, appartient encore à la période d'avant le Rationalisme. 11 ne faisait pas de critique objective, comme l'école de Voltaire ; pas davantage d'analyse des sources. Il accueillait des anecdotes qui manifestement sont des inventions de rhéteurs récents. En principe il abandonnait les discours d'Arrien, mais il se plaisait à en orner son récit. Un savant moderne a nommé non sans raison son histoire des diadoques une paraphrase des sources (Beloch, Griech. Geschichte[[90^ m, 2, p. 14). Heureusement il se trouvait pour son second ouvrage dans une position plus favorable vis-à-vis des sources. Les actes originaux étaient si abondants qu'il pouvait renoncer à des narrations toutes faites. Aussi dans son Histoire de la politique priessienne dépassa-t-il Ranke lui-même pour la méthode. Surtout en traitant des premiers temps. La méthode de Ranke échouait devant le moyen âge. Droysen, le premier depuis Môser, entreprit d'écrire l'histoire avec des documents que Ranke qualifiait dédaigneusement de « sans vie ». 11 accomplit !a tâche où l'école de Ranke n'avait pas réussi.
Son Histoire de la politique prussienne poursuit aussi des intentions politiques. Droysen veut démontrer que c'est en travaillant à étendre sa puissance que la Prusse servait le mieux la cause de l'unité allemande. On n'en tiendra pas moins les premiers volumes de la Politique non seulement pour la meilleure œuvre de Droysen, mais pour une des créations les plus remarquables de l'historiographie moderne. On n'avait plus depuis Moser exposé aussi scientifiquement l'histoire de la fondation d'un l.tat territorial (allemand). Les grandes lignes sont maintenues et façonnées avec une sûreté admirable. Droysen ne fait aucune concession aux amateurs de récits romanesques et divertissants. 11 ne donne pas d'insignifiantes anecdotes sur la vie privée de ses héros. Il a toujours les yeux sur son but. Il a peut-être marqué la continuité du développement plus
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fortement que ne le permet l'histoire. Mais il n'a jamais oublié qu'il écrivait l'histoire d'un État, et non celle de quelques personnages.
Il est fâcheux que les derniers volumes soient plus faibles. A mesure qu'on approche du présent, l'exposé devient plus diffus, finalement même informe ; et puis il renonce de plus en plus à une impartialité scientifique. Une stérile apologétique de journaliste prend la place de considérations historiques. Droysen éprouve le besoin de démontrer que la politique prussienne a toujours eu de son côté non seulement le droit interne^ mais aussi le droit extérieur et formel. Il traite l'histoire des xvn^ et xviii® siècles dans le style des jurisconsultes de la couronne de cette époque. C'est le point de vue le plus infécond pour l'histoire qu'on puisse imaginer : c'eût été justement le devoir de l'historien de négliger des vétilles juridiques pour pénétrer jusqu'au cœur des affaires.
L'élève le plus distingué de Droysen fut Treitschke, qui combina remarquablement ses vues avec celles de l'école libérale nationale.