THIERS
C'était un opportuniste conscient et conséquent. Non par égoïsme, mais parce que — contrairement à Guizot — il mettait la patrie au-dessus de la doctrine.
Bien des hommes d'Etat qui écrivent l'histoire sont opportunistes. Thiers se distinguait de la plupart de ceux-là en ce qu'il ne s'intéressait pas aux problèmes politiques, mais accordait à des détails techniques une attention passionnée. Ses discours à la Chambre firent sensation dès le début en ce qu'ils n'en appelaient pas à des principes généraux, mais étalaient devant les auditeurs une foule de détails précis. On retrouve la même qualité dans son Histoire du Consulat et de l'Empire (qu'il écrivit, ainsi que Commines et Guichardin , dans le temps où il était exclu par ses adversaires de la participation au pouvoir). Non seulement Thiers a étudié exactement le fonctionnement technique des organes politiques, militaires et financiers, mais il initie le lecteur à tous les détails. Il suivit les cours de l'écolemilitairedeSaint-Cyr avant de décrire les batailles de l'époque napoléonienne. Même un professionnel comme Macaulay est dépassé par Thiers pour l'étendue des connaissances. L'Anglais n'était en somme parfaitement à l'aise que sur le terrain des débats parlementaires. Comparez ses explications sur l'origine de la dette publique anglaise avec la description tout à fait compétente que donne Thiers de la fondation de la Banque de France.
Sans doute cette vue si nette des objets rapprochés est, comme d'habitude, compensée parle manque d'étendue des vues lointaines. Thiers sait juger avec précision et clarté une situation donnée ; quant à lui assigner sa place dans l'enchaînement historique, ce n'est pas son affaire. Ses œuvres historiques ne sont pas en désaccord avec sa fameuse prophétie, que la construction des chemins de fer n'entraînerait pas grand changement. C'est un pohtique intelligent qui parle, non un homme d'État. L'enchaînement extérieur des événements ressort nettement ; la connexion profonde des causes n'est pas mise en évidence. Rarement des caractéristiques d'ensemble. On ne nous dit pas l'importance qu'a eue pour la France ou pour l'Europe la domination napoléonienne. Thiers nous raconte comment Napoléon mettait ses ressources en action ; il ne nous dit pas comment elles s'étaient constituées. Aussi la chute du système arrive-t-elle sans préparation aucune. Thiers se contente de la
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motiver par une considération de psychologie individuelle; depuis lexpédilion d'P^spag'iie, l'empereur ne peut plus tHre regardé comme une personne noi'mal(\ Il ne fait que reproduire intelligemment la narration du cours extérieur des événements. Dans le programme qu'il a mis en lèle d'un de ses volumes, il fait do V Histoire d'Italie de Guichardin un éloge chaleureux et judicieux. Ce n'est pas un mince mérite d'avoir reconnu, en opposition avec la doctrine moralisante du libéralisme, la sagacité politique du Florentin. Mais c'est un trait caractéristique qu il n'ait pas senti les étroitesses et les lacunes de Guichardin.
Du reste, il était loin de pouvoir, comme psychologue, se mesurer avec Guichardin. Ses portraits ont recours à des épithètes bien banales. Comme écrivain, il n'était pas artiste, ce qu'on peut encore dire, au contraire, de Guichardin. Il s'entendait excellemment à raconter, et se faisait comprendre du premier coup. Mais il usait exclusivement d'une langue effacée de journal, sans vigueur, sans originalité, ni beauté. Il s'est expliqué un jour avec une remarquable franchise sur lintention qui le guidait. Avouant les défauts qu'on lui reprochait, il prétendit que Bossuet, s'il avait à parler à des lecteurs du xix'^ siècle, ne s'exprimerait pas autrement que lui. C'est-à-dire que, comme écrivain aussi il était opportuniste. Le succès montra d'ailleurs qu'il avait bien jugé. C'est beaucoup à son style qu'est due sa popularité. Il n'exige du lecteur aucun effort, pas même celui qui est nécessaire à la jouissance esthétique. Son livre fit son chemin plus complètement encore que Y Histoire d' Angleterre de Macaulay. C'est qu'il s'adressait mieux encore aux masses que le w^hig anglais.
Thiers, il est vrai, n'avait pas à s'accommoder. Pour sa culture artistique, il appartenait lui-même à la classe moyenne. Il ne donnait pas des considérations, mais un récit. Il ne montrait que le brillant devant de la scène, non les suites fâcheuses. Son sujet était aussi heureusement choisi que possible. Son histoire glorifiait les exploits du Petit caporal juste au moment où le culte de Napoléon renaissait parmi les masses. Et puis Thiers renonçait à garder l'apparence d'un correct travail scientifique. 11 invoquait bien parfois ses sources d'archives, mais il n'accompagnait pas constamment son exposé de remarques, comme le faisait Macaulay lui-même. Il parlait de tout,