FREYTAG
Les tendances politiques et nationales de Freytag. — Riehl fut
très sensible aux événements sociaux de son temps ; mais pour le rôle d'homme du peuple il était seul dans sa génération. Il s'inquiétait peu des idéals de la bourgeoisie contemporaine. Il était réservé à un autre historien de la civilisation de représenter les tendances nationales libérales de Thistoriographie kleindeutsch.
On a, non sans raison, mis Freytag en parallèle avec Sybel et Hausser comme éducateur du sentiment national. Il poursuivait, lui aussi, l'utopie d'un État allemand à la fois national et hbéral. Mais les conditions libérales qu'il posait à l'Etat national étaient de nature sociale plus que politique et militaire. Il soutenait exclusivement les aspirations de la bourgeoisie (non politique) commerçante et aisée. Son moyen de propagande pour la politique nationale, était de considérer d'une façon curieuse l'habileté et la solidité en affaires comme une qualité spécifiquement allemande. Il n'oublia jamais les impressions de sa jeunesse, qu'il avait passée sur la frontière entre les populations slave et germanique. Il généralisa le contraste qu'il avait alors observé de près entre la culture de la petite bourgeoisie allemande et le désordre polonais. Pour lui, deux puissances sont en présence : d'un côté le germanisme et la bourgeoisie, de l'autre le slavisme et la noblesse. Toute la lumière est d'un seul côté. La tâche de l'Etat est de procurer la prospérité de la bourgeoisie ; la Prusse est louée avant tout d'avoir, par sa colonisation de l'Est, ouvert au germanisme actif et industrieux de nouveaux territoires. La bourgeoisie ne prétend pas seulement à des droits politiques, mais aussi à l'égalité sociale. Aux yeux de Freytag, c'est à peine si le petit peuple existe. II ne témoigne aux cultivateurs qu'une estime théorique. La noblesse et le militarisme, les Junker, sont pour lui des membres assez inutiles de l'Etat.
Sa dépendance du Romantisme. — Freytag était nationaliste, parce qu'il pensait qu'un Etat national allemand ne pouvait s'élever que sur le fondement du peuple, c'est-à-dire de la bourgeoisie commerçante. Gomment cette construction partant d'en bas, de l'âme du peuple allemand {ans der deutschen Volksseele heraus) pouvait-elle s'accomplir dans la réalité ? il négligea de s'en rendre compte. Au fond, il resta toujours plongé dans les idées anti-politiques du
Romantisme. Ce n'est pas en vain qu'il arrivait par la philologie germanique à l'histoire de la civilisation. 11 transporta, comme ses modèles, à l'histoire du peuple allemand l'idée d'un développement national indépendant telle que l'histoire de la langue l'avait burinée. 11 admettait qu'à la communauté de langue, qu il appelait le peuple allemand, étaient dès l'origine inhérentes certaines idées (louables) qui avaient bien pu être modifiées par des influences étrangères, mais non essentiellement altérées.
Il usait aussi peu de critique que les Romantiques. La première condition pour une histoire scientifique de la civilisation nationale eût été une connaissance exacte tout au moins de la civilisation des peuples voisins : impossible autrement de fixer les qualités propres et l'originalité historique relative de sa propre nation. Freytag n'a rempli que très imparfaitement cette condition. Il n'avait de vive représentation que d'un petit coin de slavisme ; il connaissait très peu les nations latines et anglo-saxonnes. Il a par suite étourdiment revendiqué certaines bonnes qualités comme la propriété exclusive de son peuple et isolé d'une façon inadmissible l'histoire de l'âme populaire allemande dans l'histoire de la civilisation européenne et universelle. Il na pas pris la peine de rechercher si les vertus vantées par lui comme spécifiquement allemandes n'étaient pas le produit de certaines conditions économiques ou de certaines formes d'organisation politique.
Il restera toujours à Freytag le mérite d'avoir mis à exécution ce qui était resté chez les Romantiques à l'état de projets. Il fallait que l'histoire de la nationalité allemande fût écrite avant qu'on pût examiner scientifiquement les prémisses qui conduisaient au postulat du génie du peuple (allemand). Mais on ne saurait prétendre qu'il ait lait un grand pas de plus que ses devanciers.
La forme et le style. — La forme que PYeytag donna à ses compositions sur l'histoire de la civilisation n'était pas non plus absolument neuve. En laissant parler le passé dans sa langue propre, il suivait le précepte romantique de la couleur locale. Peut-être les Récits des temps mérovingiens de Thierry, cette œuvre de l'école de Walter Scott, lui servirent-ils de modèle. Seulement, il resta plus sobre que les Romantiques. Il distingua plus sévèrement le roman
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de l'histoire. Il sépara le récit des preuves à l'appui. Il n'essaya pas de donner à son style une couleur archaïque et poétique. Il se soumit au goût prosaïque de la bourgeoisie cultivée. Il n'introduisit dans ses descriptions qu'autant de fleurs de rhétorique et de pathos national qu'elle pouvait en supporter alors. Son style fut volontairement incolore, parce que les tirades romantiques étaient passées de mode.
Il innova en insérant sans changement dans son texte un choix de sources écrites. On ne contestera pas qu'il n'ait eu dans ce choix la main très heureuse. Il a rendu accessibles au public allemand bien des choses qui n'étaient connues auparavant que des gens du métier. Mais on ne niera pas davantage le danger extrême de cette méthode. Elle donne à penser que des sources d'histoire de la civilisation pourraient être utilisées en raison de leur valeur typique sans avoir subi au préalable sur leur origiue et leur tendance un examen philologique et critique. Freytag a été lui-même plus d'une fois victime d'auteurs douteux ; comment s'attendre^ à ce que le public lût avec la critique nécessaire les sources qu'il lui communiquait? C'est une erreur de croire que les documents d'histoire de la civilisation soient particulièrement faciles à interpréter. Freytag était un bon vulgarisateur. Mais ses Bilder n'échappèrent pas aux dangers qui sont propres à tous les essais de vulgarisation.