JANSSEN
d'euphémismes indulgents les faiblesses humaines des réformateurs. De plus, comme tous les ouvrages d'histoire écrits avant 1848, ils ne s'occupaient de la vie du bas peuple que lorsqu'ils y étaient contraints par une révolution comme la guerre des paysans. Dans l'exposition classique deRanke,les masses ne figurent pas ; il y manque surtout la vie non politique des masses. L'historien se place au point de vue des gouvernements et des personnages dirigeants. Il reconnait bien des idées impersonnelles puissantes, mais il ne les montre réalisées que chez un petit nombre d'individus. Depuis que le mouvement social avait pris de l'importance et que Riehl avait écrit ses ouvrages de politique sociale, on n'admettait plus tout naturellement cette restriction de la matière.
Tendance et méthode de Janssen. — Janssen chercha à combler cette lacune. Malheureusement dans des circonstances qui condamnaient d'avance son œuvre à un échec.
Deux circonstances surtout ôtèrent à son travail toute valeur scientifique : son caractère tendancieux et l'emploi sans critique de la méthode de compilation appliquée à l'histoire de la civilisation.
La TENDANCE était fixée par la thèse catholique et romantique à laquelle tout l'exposé était subordonné. — L'époque d'avant le schisme fut peinte des couleurs les plus brillantes, celle qui suivit fut plongée dans un gris de plus en plus sombre. Janssen raconta de préférence des faits qui jetaient une lumière défavorable sur le caractère des réformateurs et de leurs adhérents. Son exposé n'est pas une étude, c'est un plaidoyer. Il ne chercha pas à comprendre la décadence économique de l'Allemagne au xvi^ et au xvii* siècle ; il s'efforça, à l'aide de citations habilement choisies, parfois aussi tendancieusement arrangées, de prouver que la Réformation et la politique des princes dirigée contre les paysans et la petite bourgeoisie, l'introduction du droit romain surtout, étaient la seule cause des malheurs qui avaient alors frappé l'Allemagne. Il passa sous silence tout ce qui pourrait encore être allégué pour les expliquer ; il n'expliqua ni la Réformation ni la formation de la souveraineté territoriale. Il ne se donna pas la peine de rechercher si les changements dans la situation politique et économique de l'Europe, tels que la découverte de nouvelles voies commerciales et
la consolidation d'États nationaux étrangers, n'avaient pas pu tout naturellement créer des conditions défavorables pour l'Allemagne. Si Janssen croyait en cela procéder loyalement et scientifiquement, c'est que des historiens considérés n'apportaient guère plus de critique que lui dans l'application de la méthode d'histoire de la CIVILISATION. On s'était depuis longtemps habitué à invoquer comme pièces historiques les premiers témoignages venus de contemporains, quelque suspectes que fussent leur origine et leur tendance. Taine par exemple, dans son Histoire de la littérature anglaise, ne recueillait et n'employait pas ses citations avec plus de critique que Janssen. Comme lui il empruntait à des sermons, à des satires, à des récits de scandales, des faits soi-disant caractéristiques pour l'histoire de la civilisation. Il ne s'inquiétait pas plus que lui de l'origine, du caractère, de la tendance des sources où il puisait ses renseignements. Compiler sans critique des notices des genres les plus différents, croire qu'on peut bâtir une histoire de la civilisation sur une simple énumération de traits particuliers (qu'on ne peut précisément alléguer en grand nombre qu'à cause de la partialité des sources), c'est l'habitude propre à l'ancienne histoire de la civilisation. De même, comme on l'a montré plus haut, cette fiction romantique, que le développement de la civilisation au sein des diverses nations européennes suivrait un cours indépendant et ne pourrait être modifié que tout extérieurement par l'étranger ou par des changements politiques ou économiques. Isoler l'histoire de la civilisation nationale, éviter les comparaisons avec des mouvements analogues à l'étranger, c'est une habitude commune à Janssen et à Freytag, par exemple. S'il avait inséré dans l'histoire de la civilisation européenne le tableau qu'il trace de la décadence morale de l'Allemagne au xvi^ et auxvii^ siècle. — Janssen lui-même eût peutêtre été obligé d'atténuer sa thèse.
Janssen appartenait à l'école réaliste qui surgit au milieu du xix^ siècle dans l'art et dans la science et chercha à remplacer par une sobre objectivité la manière subjective et poétisante de la génération précédente, sans rompre avec les vues fondamentales du Romantisme. Son livre doit son succès uniquement à ses détails réalistes et à l'effort apparent pour expulser par une analyse objective le pathos lyrique des précédentes histoires de la Réformation.