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VII. — L'histoire sujet de jouissance artistique

La tendance esthétique. — On connaît la remarquable renaissance religieuse qui débuta avec le Romantisme et eut pour porte-parole Chateaubriand. C'était une école qui ne défendait pas l'ancienne foi pour des raisons religieuses ni théologiques, mais faisait appel en sa faveur à des émotions artistiques et romantiques. Elle prouvait le christianisme en le déclarant beau et fécond pour les arts. Elle ne s'informait pas de sa vérité ou de son utilité, mais de sa valeur esthétique.

L'historiographie avait reçu de cette nouvelle doctrine des instigations multiples. Mais le principe esthétique ne devint vraiment fécond que dans la seconde moitié du xix^ siècle, époque qui vit exécuter la plupart des projets historiographiques du Romantisme.

Les historiens qui firent passer dans les faits la doctrine de l'impression artistique comme critère historique procédèrent, ainsi que toute la nouvelle génération, d'une façon plus réaliste que les romantiques. Eux aussi considéraient les mouvements intellectuels, les phénomènes de la civilisation dans le passé avant tout comme des sujets de jouissance esthétique. Mais ils ne tirèrent plus la conclusion que parce qu'elle était belle, une croyance devait être vraie aussi. Ils avaient des dispositions plus pessimistes. Ils savaient que la beauté est achetée souvent aux dépens de la force et de l'utilité. Leur amour allait au beau, mais en reconnaissant pleinement son peu d'importance historique et politique.

Les chefs de cette école pouvaient tout aussi peu se rattacher à l'école politique réaliste née après 1848. Ils ne lui firent pas opposition par des raisons scientifiques; ils lui reconnurent sa place. Mais ils en sentaient l'étroitesse ; les biens spirituels qui constituaient la substance de leur vie étaient à leur sens trop néghgés par les historiens politiques et sociologues. L'historiographie de Sybel était d'ailleurs pour eux trop orientée vers l'action publique. Ils portaient

eux-mêmes un vif intérêt aux événements politiques, comme à tout ce qui est humain. Mais ils n'éprouvaient aucun désir d'intervenir par leurs œuvres historiques dans l'histoire des Etals.

Les historiens de l'école esthétique abordèrent à bien des égards l'histoire avec plus d'indépendance que les représentants d'autres écoles. Ils ne défendaient pas une tendance, pas même une théorie scientifique. Ils ne cherchaient pas dans l'histoire des renseignements sur les problèmes angoissants du présent et ils ne restreignaient pas arbitrairement le domaine de leurs recherches. Ils se livraient à leurs études historiques parce qu'ils y trouvaient du plaisir, en dilettantes, dans le vieux et bon sens du mot. — Us n'avaient pas une très haute idée de la valeur scientifique de l'histoire. Mais ils appréciaient d'autant plus le goût des connaissances historiques, la curiosité historique. Les phénomènes compliqués, uniques dans leur genre, que les amateurs de systèmes avaient négligés ou mal interprétés, étaient ce qui les attirait le plus. L'extraordinaire n'esl-il pas du meilleur rendement pour l'art?

Étroitesse de leur jugement. — Les représentants de cette tendance avaient beau éviter de leur mieux denfermer leur jugement historique dans d'étroites formules politiques ou morales : ils n'en est pas moins certain qu'eux aussi mesuraient les phénomènes historiques à une mesure déterminée. La seule chose qui les distinguait des autres historiens, c'est que la prospérité des Etats et des institutions leur était indifférente en elle-même et qu'ils partaient du sentiment de bonheur de lindividu. Disons mieux, de leur propre et personnel sentiment de bonheur. Ils professaient un épicurisme intellectuel. Pourraient-ils vivre dans une atmosphère saturée d'esprit et d'art, et suivre librement leurs pensées ? la forme de l'organisme politique leur était alors assez indifférente. Il est caractéristique que ni Renan ni Burckhardt n'aient fait opposition à la démocratie par des raisons politiques et militaires, mais par la crainte que les institutions démocratiques n'amenassent une vulgarité universelle et ne missent fin à la culture intellectuelle pratiquée pour elle-même. Plutôt une sécurité défectueuse dans l'Etat, et dans l'Église le règne d'opinions abstruses, qu'une solidité sans esprit. Renan faisait par exemple aux aspirations des Unitaires américains

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l'objection que dans le monde de Channing on mourrait d'ennui ; que dans leur État moral idéal le génie serait inutile et le grand art impossible. Qu'est-ce que « i Ecosse puritaine auXVII" siècle gui nous repi^ésente à peu près le rêve des unitaires » avait à offrir à lliumanité, en comparaison de l'Italie de la Renaissance, qui « est certainement le patjs où V idéal de Channing a été le moins réalisé » {Études d'histoire religieuse V édit. [1864], 393).

On le voit, la valeur artistique d'une civilisation est décisive pour la juger. On ne considère pas seulement les créations artistiques qu'elle produit directement ou qu'elle inspire. 11 faut que l'époque ait tout entière un cachet artistique et puisse éveiller chez l'observateur des impressions poétiques; qu'elle laisse une place à de nobles jouissances spirituelles et à des vertus héroïques qui sont en dehors de la prosaïque morale de la bourgeoisie. A cet égard les historiens esthètes se séparaient absolument des rationalistes. Ils avaient en commun avec eux (spécialement avec l'épicurien Voltaire) la préférence pour les grands siècles de l'art (par exemple celui des Médicis). Mais ils ne partageaient pas leur sympathie pour lÉtat rationnellement et bureaucratiquement organisé, et surtout ils avaient appris du Romantisme qu'il peut y avoir d'autres belles choses que les créations de l'art. Une morale élevée, quoique déraisonnable, une mythologie poétique, bien que tout à fait fausse, peuvent (au moins pour celui qui n'y croit pas) être l'objet d'une jouissance artistique tout aussi bien qu'une œuvre de poésie. Jouissance plus grande peut-être : lesthétique du xix^ siècle prisant plus les créations spontanées, primesautières, que celles d'un calcul réfléchi, la religion et la morale sont d'autant plus susceptibles de beauté qu'elles n'y aspirent pas consciemment.

On comprend que les esthètes aient eu un goût particulier pour les personnalités créatrices. Ils étaient trop sceptiques vis-à-vis des théories de la philosophie de l'histoire pour prêcher le culte des héros. Ils connaissaient trop bien le monde pour croire à l'influence prédominante d'un petit nombre d'individus. Mais ils éprouvaient une satisfaction artistique plus grande à contempler des personnages isolés dans leur libre activité qu'à suivre dans leur menu et pénible travail des scribes anonymes. Les tyrans italiens du xv^ siècle, qui créaient leurs États éphémères comme des œuvres d'art, les

attiraient plus que les bureaucrates français du moyen âge, qui par un âpre et séculaire travail érigèrent la solide charpente de la monarchie française. Ce n'est pas par hasard que les historiens esthètes ont traité de préférence, non toutefois exclusivement, des périodes sur lesquelles tombe I'origine d'un mouvement.

Leur attitude vis-a-vis de la morale. — On s'est souvent mépris dans ces derniers temps sur la considération esthéticjue de la morale qui est propre à l'école dont nous nous occupons; on lui a reproché une préférence pour des personnages qui se tenaient au delà du bien et du mal. On l'a particulièrement affirmé de Burckhardt, qu'on ne peut plus regarder, semble-t-il, qu'avec les yeux de Nietzsche. C'est une idée tout à fait fausse. 11 est certain que Renan et Burckhardt ont rejeté la règle philistine de la respectability bourgeoise et traité avec indulgence les fautes morales des natures d'artistes. Mais ils n'avaient aucune sympathie pour la force brutale: un grand criminel comme César Borgia ne soulevait chez Burckhardt que de Ihorreur ; il parlait du comble de sa perversité {Kultur der Renaissance 2'' édit. 92) et faisait cette remarque : « La manière dont César isole son père nous fait vraiment frissonner d'horreur ». [Vollends grauenhafi ist die Art und Weise, voie Cesare den Vater isoliert, ibid., 90). Ce n'est pas le surhomme violent qu'ils placent le plus haut, c'est la vertu héroïque qui se renonce elle-même. De là aussi leur sympathie pour le vieux, l'authentique christianisme, le monachisme par exemple. Ils ne se distinguaient des libéraux qu'en ce qu'ils rejetaient leurs critères platement utilitaires. En 1842 déjà Burckhardt écrivait : « Die Geschichte isl mir immer noch grossenteils Poésie » ^ et un peu plus tard. « Jésus geht mir làuternd durch die Seele loeil er die schônste Erscheinung der Weltgeschichte ist » - (Lettres àBeyschlag des années 1842 et 1844, publiées dans Willibald Beyschlag, ein Gedenkblatt. Von K. H. Pahnke, 1905, p. 45 ss).

C'est un exemple du pouvoir de suggestion de certains jugements, comme celui de Nietzsche, qu'après l'apparition des Weltgeschichtliche Betrachtungen des connaisseurs même s'étonnaient du penchant de Burckhardt à moraliser, et qu'un historien familier avec Burckhardt tel que H. Geizer pouvait parler de son admiration théorique des hommes violents [Ausgeivàhlte kleine Schriften [1907], 348 s.)- Et ce même Geizer, quelques pages plus haut (324 ss.) avait relevé lui-même le puissant élément éthique de Burckhardt !

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