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Stepben

Leslie Stephén, né 1832 à Londres, d'abord ecclésiastique et Fellow à Cambridge, puis conquis par l'influence de Mill et de Darwin aux idées agnostiques, se consacre à partir de 1865 à une activité littéraire indépendante, mort 1904. Auteur de History ofEnglish Thought in the Eighteenth Century 1876. A citer en outre le livre sur les Utilitaires anglais (1900) et de nombreux Essays, dont quelques-uns traitent d'historiens (réunis entre autres dans Hoiirs in a Library 1874 à 1879). Stephen a bien mérité de l'histoire comme directeur du Dictionary of National Biography (1885 ss.) et par la publication des lettres deGreen (1901). — Biographie (avec liste de ses ouvrages) par F.-W. Maitland, The Life and Letiers of L. Stephen 1906.

Leslie Stephen fut le plus délicat des historiens anglais qu'on peut ranger dans le parti de Buckle.

Son activité historique repose aussi sur l'opposition entre la conception théologique et la culture scientifique. Lui aussi traita dans son ouvrage principal un épisode de cette lutte, la bataille entre le déisme et l'orthodoxie en Angleterre. Mais, c'était un esprit beaucoup plus libre que Buckle et même Lecky. C'était un agnostique conséquent; il n'abandonnait pas la foi de l'Église pour s'asservir à un autre dogmatisme. Il n'était pas impartial; cependant il n'écrivit pas son Histoire de la vie intellectuelle anglaise au XVIIP siècle en homme de parti, mais par intérêt pour le sujet. Il ne s'identifiait pas absolument avec une tendance.

Il était plus mobile et plus sceptique que Buckle. Il avait le sentiment des nuances, qui manquait complètement au maître. Sa culture intellectuelle était beaucoup plus profonde. Il était tout à fait dégagé des étroitesses du libéralisme anglais.

La vie intellectuelle complète d'une époque n'a peut-être jamais

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été décrite avec autant d'unité et de vie que dans l'ouvrage de Stephen. Jamais peut-être on n'a aussi bien gardé les proportions. L'auteur fait droit également aux individus et aux situations. Il évite des généralisations sans critique. Ce qui est caractéristique pour un court espace de temps n'est pas affirmé de toute une période. La vie intellectuelle de l'Angleterre au xviii<^ siècle avait des particularités qui la distinguent nettement des temps qui ont précédé ou suivi ; elle a quand même chez Stephen une histoire.

Aucun historien anglais ne fut aussi parfaitement que Stephen exempt des défauts qu'on a coutume, sur le continent, de reprocher aux écrivains de la Grande-Bretagne. Il savait résumer avec concision, et ne se perdait pas en répétitions sans fin. Il ne tombait jamais dans le pathos des journaux. Ce qui ne l'empêchait pas de posséder à ravir le don spécifique des Anglais, l'humour. Comme la plupart des humoristes, il lâchait peut-être trop la bride à son penchant pour la caricature. Bien des portraits sont plus chargés qu'il ne conviendrait à l'exacte vérité historique. Mais aussi son exposé n'est jamais sans vie ; l'intelligence concrète de la réalité n'est nulle part sacrifiée à un faux idéalisme historique.

Hippolyte Taine, né 1828 à Vouziers (Ardennes), philosophe, 1851 professeur de philosophie au collège de Nevers, 1852 professeur de rhétorique à Poitiers ; chicané par le gouvernement à cause de ses opinions philosophiques, il donne sa démission la même année et se transporte à Paris ; 1864 professeur d'histoire de l'art à l'École des Beaux-Arts, 1878 membre de l'Académie française, mort 1893 à Paris. Il a écrit :

1. Histoire de la Littérature anglaise 1863 s. Les Notes sur l'Angleterre 1872 en forment en quelque sorte le complément.

2. Les Origines de la France contemporaine. Pas tout à fait achevé ; des trois parties, VAncien régime., la Révolution et le Régime moderne, la dernière n'est pas poussée jusqu'au bout. Paru 1876 à 1894.

3. Nombreux petits travaux et essais : Essai sur Tite-Live 1836; Essai sur LaFontaine et ses fables (thèse) 1853, très modifié à partir de la 3« édition (1861); Essais de critique et d'histoire, 1858, 1865 et 1894. On trouve beaucoup d'observations sur l'histoire dans ses descriptions de voyages. {Voyage aux eaux des Pyrénées 1855, en Italie 1866) ainsi que dans Philosophie de l'art (cours à l'École des Beaux-Arts , parus successivement 1865 ss.; réunis en 2 vol. 1882). Beaucoup de critiques historiques parues dans les journaux sont réimprimées dans l'appendice à l'Essai sur Taine deV. Giraud (4eédit. 1909). De laplupart de ses ouvrages ilaparu desfrag-

ments dans des revues, parfois longtemps avant la publication du livre ; des chapitres isolés de la Littér. angl. par exemple dès 1856. Cf. V. Giraud, Bibliographie critique de Taine, 2^ édit.

Littérature : Pour la biographie, le livre extrêmement soigné, composé dans la forme anglaise E. Taine sa vie et sa correspondance 1902 à 1907. Dune manière générale : G. Monod, Renan, Taine, Michelet 1894; A. de Margerie, H. Taine 1894 ; A. Sorel dans les Nouveaux essais d'histoire et de critique, 1898 ; V. Giraud, Essai sur Taine 1900, fortement remanié plus tard (4« édit. 1909) ; Laborde-Milaa, H. Taine, essai d'une biographie intellectuelle 1909 et de nombreux articles (E. Boutmy. Taine, Scherer, Laboulaye 1901 ; Lefèvre H. Taine 1904 ; F. Bourget dans Études et portraits III (1906) ; Ch. Picard H. Taine 1909 etc.)

Sur I'historien DE la littérature: Brunetière, L'évolution de la critique; P. Lacombe. La Psychologie des individus et des sociétés selon Taine, historien des littéi^atur es 1906. Sur I'historien (outre Monod et Sorel) Lacombe, Taine historien et sociologue 1909 ; contre la critique faite par Taine de la Révolution française se sont élevés A. Aulard dans l'ouvrage Taine historien de la Révolution française 1907 et (plus grossièrement encore), L. Lacour dans La Révolution française et ses détracteurs d'aujourd'hui 1909. D'auti'es attaques contre les Origines, par A. Mathiez dans la Revue d'histoire moderne VIII, 3. Le livre de Barzellotti, I. Taine 1895 (en français La philosophie de Taine 1900) , s'occupe principalement de la philosophie de Taine. C'est contre Aulard que se tourne A. Cochin, La crise de V histoire révolutionnaire 1909.

Rapports avec Comte et le Romantisme. — Comte eut beaucoup moins d'influence en France qu'en Angleterre. Tandis que de l'autre côté de la Manche il pouvait compter comme ses élèves quelquesuns des historiens et des philosophes les plus distingués, un seul grand historien se rattache à lui dans sa patrie. Encore donna-t-il à ses vues sociologiques un tour si original et les mêla à tant d'éléments étrangers qu'on ne peut qu'avec des réserves le ranger dans l'école de Comte.

Taine fit relativement tard la connaissance de Comte. Quand il commença à l'étudier sérieusement, ses opinions philosophiques et historiques étaient déjà formées en grande partie. Son vrai point de départ ne fut pas le système sociologique du fondateur du positivisme, mais la doctrine du Romantisme sur la nationalité et dans celle-ci particulièrement la théorie proclamée par M™*" de Staël de la différence fondamentale entre l'esprit latin et l'esprit germanique.

Seulement, Taine, à la manière de sa génération, chercha à concevoir ces vues d'une façon plus réaliste, plus scientifique que ne l'avaitfait le Romantisme. Ce que celui-ci ne sentait que par intuition,

il voulut le démontrer à l'aide de la méthode des sciences naturelles. 11 écarta le vêtement spéculatif que les philosophes romantiques avaient donné à leurs idées. Même Hegel, qui, étant le plus grand rationaliste parmi les romantiques, exerça sur lui la plus forte inlluence, ne put le satisfaire. Déjà parce qu'il était trop optimiste pour lui. Les événements de 1848 et des années suivantes, ainsi que ses études médicales lui firent voir la vraie nature, la nature bestiale de l'homme sous un autre jour que le philosophe étatiste de Berlin. Assurément, l'historien, comme le naturaliste, ne doit ni louer ni blâmer les forces dont il examine l'action ; il doit les prendre pour ce qu'elles sont. Mais il ne s'ensuit pas qu'il doive, comme le Romantisme, glorifier tout ce qui s'est passé dans l'histoire. Il manquait aux spéculations des romantiques un fondement positif, l'observation exacte et le contact avec l'étude des sciences naturelles.

Taine voulut éviter ce défaut. Il voulut se jeter à corps perdu dans les sciences positives. Il fallait en finir avec les constructions idéalistes de l'histoire de l'esprit. L'historien devrait procéder de l'observation du particulier à la considération de l'ensemble et regarder les vertus et les vices nationaux comme des produits naturels aussi bien que le sucre ou le vitriol. Il crut avoir trouvé en Comte le penseur qui pouvait lui servir de guide dans ce travail. « Pour la première fois, dit-il, un homme a examiné ce que c'est que la. science, non pas en général, d'après une idée spéculative, et, pour ainsi dire, en l'air, comme ont fait les autres philosophes, mais d'après des sciences existantes et effectives » (cité par Giraud, 4' édit., p. 62). Comme le maître il pouvait déclarer que la naissance et le développement des sciences positives depuis trois siècles avait été V événement capital de l'histoire.

Si l'on s'en rapporte aux expressions de ses écrits, on est tenté de voir en Taine un fidèle disciple de Comte. Son programme a un air tout à fait scientifique. Son style est absolument réaliste et a volontiers recours à des comparaisons physiologiques. Les termes abstraits de la philosophie de l'histoire romantique sont remplacés par les notions concrètes des sciences naturelles ; au lieu de nationalité on nous parle de race. Des théories favorites de Comte, telles que sa conception du milieu, s'annoncent comme leitmotiv de l'exposition. Les matériaux des synthèses philosophiques sont

en apparence empruntés consciencieusement à la réalité ; elles semblent être la simple somme d'exactes observations de détail.

La méthode de Taine. — Mais tout cela n'est qu'une apparence. Les idées avec lesquelles Taine opérait étaient, au fond, trouvées par la voie de la pure spéculation aussi bien que celles des historiens philosophes du Romantisme. Elles reposaient également sur des généralisations hâtives, sur des abstractions de quelques phénomènes insuffisamment observés du temps actuel. Taine ne laissait pas impartialement et lentement agir sur lui la masse des phénomènes historiques ; il les abordait avec des idées préconçues et ne voyait que ce qui s'accordait avec sa théorie. Il était parfaitement honnête. Il ne faussait pas l'histoire pour l'amour de quelque arrière-pensée de publiciste. Mais il était à ce point dominé par sa puissante faculté de systématisation et d'abstraction qu'il procédait à la synthèse avant d'avoir seulement commencé ses recherches. Il savait d'avance quel résultat son expérience lui donnerait.

Et ce n'est pas tout. Reprocher à Taine, comme l'ont fait ses critiques, de cueillir arbitrairement les faits qu'il citait comme preuves et de n'en garder que ce qui semblait confirmer sa théorie, ce n'est pas dire assez de mal de sa manière. Beaucoup de preuves de Taine ne sauraient être admises comme des faits. Il croyait que de tout petits faits significatifs constituaient la matière de toute « science ». (Préface de Y Intelligence) : mais en appHquant ce principe à l'histoire, il ne réfléchissait pas que si son analogie avec d'autres sciences devait avoir quelque valeur, il fallait examiner au moins aussi minutieusement que dans les sciences naturelles la vérité et la valeur probante des faits sur lesquels on s'appuyait. Non seulement il exploitait ses faits sans critique, mais ce qu'il prenait pour des faits ne méritait souvent pas ce nom. D'abord il ne s'inquiétait pas de l'origine ni de la crédibilité des renseignements qu'il employait comme des faits caractéristiques. Des anecdotes doivent être utilisées avec précaution, même quand elles se trouvent dans de bonnes sources : Taine accueillait les choses de ce genre quand elles ne s'appuyaient que sur des autorités très suspectes (Mémoires douteux, pamphlets, sermons tendancieux, etc.). Il ne s'est jamais douté que l'historien de la civilisation, lui non plus, ne pouvait se

soustraire à la méthode philologique et critique. En second lieu, il n'a pas considéré que ces faits, fussent-ils aussi certains que les résultats de l'observation scientifique de la nature, n'ont de valeur historique que quand, à l'aide de la méthode statistique ou autrement, on a démontré leur apparition fréquente, régulière. L'histoire d'un peuple ayant affaire à une communauté et non à des individus, tous les /"azïs caractérisant un personnage isolé ou un cercle restreint, sont sans importance historique. Taine aurait assurément accordé cela en théorie : son système historique n'allait-il pas à présenter les grands hommes eux-mêmes comme dépendant de la race et du milieu? Mais il a négligé de fournir la preuve que les faits qu'il avance soient caractéristiques pour le peuple entier. A cet égard, il est en recul sur Buckle, qui avait reconnu beaucoup plus clairement l'utilité des précisions statistiques.

Taine et l'histoire de l'art ; rhistoire de la littérature anglaise. — C'est d'autant plus curieux que Taine appliqua sa théorie à un domaine auquel elle était fort peu appropriée. Ce n'est pas ici le lieu de discuter le problème qu'on a coutume de désigner par ce mot d'ordre : les Individus ou les Masses. Mais sans autre explication il semble qu'on pourrait admettre ceci : même si dans la vie sociale et politique l'influence d'une personnalité s'effaçait derrière celle des circonstances, il ne s'ensuit pas que cette thèse soit valable pour l'histoire de l'art. En tout cas pas pour l'histoire des grands artistes. Certes l'art dépend pour une grande part de l'état social : les conditions économiques, religieuses, culturelles, la composition du public des consommateurs, la position sociale des artistes — tout cela et bien d'autres choses peuvent avoir sur le développement de l'art une influence déterminante. Certes les grands artistes non plus ne sont pas entièrement libres, et leur production dépend en grande partie des conditions générales de l'art. Mais ce qui fait la valeur de leurs œuvres, ce ne sont pas les qualités qu'ils ont en commun avec leur temps, mais leur individualité artistique, et celle-ci sans doute est déterminée aussi, mais par des causes fortuites qui ne se présentent qu'une fois et qui en tout cas se sont jusqu'ici dérobées à l'analyse scientifique. L'écrivain qui veut expliquer l'histoire d'une littérature doit

renoncer dès l'abord à expliquer complètement les grands artistes. Il pourra montrer peut-être qu'il existait une disposition favorable à certains genres littéraires, que certaines conditions sociales, religieuses, géographiques, politiques, etc., tendaient à imprimera une littérature tel ou tel caractère. Mais il ne pourra pas expliquer pourquoi dans tel cas une disposition favorable rencontra le génie qui en protita, dans tel autre cas point. Il n'a pas le droit de tabler sur Ihypothèse indémontrée que les plus grands artistes ont le plus excellemment représenté l'art et le caractère de leur peuple. 11 fera mieux d'appliquer modestement ici la méthode statistique. Ce qui est caractéristique pour tout un peuple, ce ne sont pas les œuvres d'art que la postérité place le plus haut, mais celles qui ont eu le plus de vogue et qui s'éloignent le moins de la moyenne de la production contemporaine.

Dans son premier grand ouvage, VHistoire de la littérature anglaise, Taine a pris le chemin à rebours. Il s'est attaché de préférence aux grandes individualités et s'est efforcé de les déduire, elles, précisément de ces trois facteurs, la race, le milieu, le moment. Il a par là effacé leur originalité personnelle. 11 a fait pis : il a étendu indûment à tout le peuple anglais les qualités et les opinions de ses héros et de leurs groupes. Un historien de la civilisation a certes le droit d'englober Shakespeare avec les autres poètes dramatiques de l'époque d'Elisabeth et de fixer les traits communs de la tendance entière. Mais cet art protégé à grand'peine par la culture humaniste de la Cour contre la bourgeoisie puritaine est-il l'expression du peuple entier ou n"est-il pas plutôt celle d'une classe ? La Renaissance païenne, comme la concevait Taine, n'était-elle pas, en Italie même, répandue dans une couche supérieure très mince de la population ? Le meilleur moyen de déterminer les qualités nationales d'une littérature n'est-il pas de comparer la production littéraire dans laquelle s'exprime la manière de penser d'une certaine classe avec les œuvres étrangères où cette même classe a la parole ? — C'est certainement une circonstance historique caractéristique, que dans la littérature de certaines nations telles classes donnent le Ion. Mais s'il en est ainsi, l'historien doit avant tout chercher l'explication de ce fait la, au lieu de dériver directement les particularités d'une littérature donnée de

causes générales telles que la race. Gervinus avait été ;\ cet égard beaucoup plus réservé que Taine.

La psychologie de Taine. — Par sa foi au caractère national de l'art et à l'immutabilité de l'esprit national, Taine dépendait du Romantisme. Si en apparence il se servait de la méthode des sciences naturelles, les théories qu'il empruntait au Romantisme n'en étaient pas, au fond, modifiées. Sur un seul point il battait tous ses devanciers, savoir l'art de la peinture psychologique. Il imaginait trop souvent des types. Il attribuait à tout le peuple ce qui ne convenait qu'à de petits groupes, ou même à des individus . Dans sa soif d'abstractions et ses efforts pour tout expliquer par quelques formules simples, il lui arrivait, contrairement à Renan, d'effacer les nuances. Mais personne ne savait comme lui donner à ses types la vie et le relief. Avec lui la psychologie des masses fut pour la première fois traitée par un vrai psychologue, par un historien qui non seulement avait l'intelligence de l'originalité d'une nation étrangère, mais s'efforçait avec une curiosité scientifique passionnée de saisir, même quand il devait la condamner, cette nature étrangère-. Comme psychologue, Taine avait réellement la manière de penser objective des sciences naturelles. Il avait ses sympathies; on a remarqué, non sans raison, que dans son hymne à la Renaissance païenne son cœur bat plus fort que dans la caractéristique du Puritanisme. Mais on n'a jamais pu douter de son ferme désir d'impartialité. Jamais il n'a, pour l'amour d'un parti, caricaturé une tendance qui ne lui était pas sympathique. On peut critiquer ses portraits au point de vue de l'exactitude, on peut contester leur valeur universelle. Mais on ne mettra pas en doute que certains états d'esprit y soient décrits avec une précision, un relief et une compétence que n'ont atteints aucun historien avant lui et fort peu après lui. Où trouvera-t-on un tableau du Puritanisme considéré comme état d'àme qui soit comparable à celui de Taine? Les autres historiens ou bien n'avaient consacré à l'esprit puritain, comme Hume, que des gloses dédaigneuses et impertinentes, ou avaient tourné en tableaux de genre son extérieur pittoresque, comme l'école de Walter Scott, ou l'avaient critiqué intelligemment, comme Macaulay, du point de vue libéral moderne, ou enfin.

comme Carlyle, en avaient fait l'objet de creuses déclamations. Aucun ne l'avait dominé de si haut que Taine, tout en s'insinuant dans son essence intime. Il se comporta vis-à-vis de lui comme un médecin vis-à-vis d'un malade qui présente un cas intéressant.

Les origines de la France contemporaine. — Toutes ces qualités se retrouvent intactes, dans le second grand ouvrage historique de Taine, les Origines de la France contemporaine. La seule chose nouvelle qu'on y trouve, c'est le dogmatisme politique provenant des théories romantiques.

Ce livre n'est pas, comme l'Histoire de la Littérature anglaise, un produit presque organique de la pensée de Taine. Il doit, comme on sait, sa naissance à un hasard. Taine s'était tenu à peu près à l'écart de la politique théorique et pratique, et il songeait à faire sur l'Allemagne un ouvrage d'histoire de la civilisation semblable à celui qu'il avait fait sur l'Angleterre, quand la catastrophe de la France en 1870 et la Commune vinrent l'arracher brusquement à ses études philosophiques. Il crut de son devoir de patriote de consacrer ses connaissances scientifiques au salut de son pays. Interrompant ses études d'histoire littéraire, il se mit à travailler sur l'origine du système politique moderne de la France. Il voulut établir à quelles circonstances était due la constitution qui venait de s'effondrer sous le choc de l'étranger et avait eu pour suite le soulèvement de la Commune. Une fois mises au jour les raisons qui avaient jeté dans ses fautes le régime précédent, il serait possible de trouver le chemin qui conduirait à un état meilleur.

On le voit, Taine poursuivrait dans son second ouvrage un but politique plutôt que scientifique. En principe, sans doute, il maintenait toujours qu'un résultat utile ne pouvait être obtenu que par la voie des investigations empiriques de la science. Mais outre qu'il n'était pas plus capable qu'auparavant de se livrer à de patientes inductions, il était d'avance lié dans ses jugements de valeur. Il suivit la méthode qui plus que toute autre chose peut contribuer à discréditer l'histoire comme science ; il appréciait de grands changements historiques exclusivement d'après les conséquences peutêtre fortuites qu'ils avaient eues dans le passé le plus récent. Comme le profane, il plaçait inconsciemment sa propre génération

au centre de l'histoire universelle Si les Origines, dans leur ensemble, doivent être mises au-dessous de V Histoire de la littérature anglaise, c'est surtout pour cette raison.

11 y en a bien une autre. Quand il parlait de faits politiques, Taine se trouvait sur un terrain moins solide que lorsqu'il décrivait des mouvements littéraires. Il savait critiquer avec sagacité des théories politiques, mais il ne savait pas entrer dans une situation politique déterminée. Il partageait la naïve persuasion de bien des savants, que la qualité scientifique d'une doctrine politique importe plus que son opportunité et qu'une mesure défendue par des arguments absurdes vaut moins que telle autre, appuyée sur de solides connaissances scientifiques. Il ne faisait pas assez de cas de l'instinct de conservation dans la politique pratique. Il prenait au sérieux les formules politiques comme telles — comme s'il s'agissait des théorèmes d'un système sociologique — et ne considérait pas que des phrases abstruses peuvent aussi servir d'expression à des besoins réels.

On s'imagine facilement où cette méthode devait conduire un auteur qui traitait de la Révolution française. La grande majorité des hommes d'État de la Révolution montrèrent les défauts naturels de la plupart des politiques élevés loin des affaires, dans un pays sans vie publique. Ils furent victimes des déclamations utopiques de littérateurs sans éducation politique tels que Rousseau. Ils proclamèrent d'une seule haleine des revendications politiques raisonnables et des aspirations fantastiques, et même quand ils étaient dans le vrai, ils enveloppèrent leurs réclamations dans la phraséologie optimiste et nuageuse du Contrat social. Taine n'admettait pas pour eux de circonstances atténuantes. Il ne chercha pas à comprendre leur situation. Il les jugea à la façon d'un homme de science qui éreinte le travail frivole d'un dilettante. Il tira de leur conduite cette conclusion que tous les malheurs qui ont suivi et en particulier la catastrophe de 1870 doivent être rapportés à la méthode anti-scientilique des politiques et des littérateurs français du xviii* siècle, à V esprit classique.

Une révolution était inévitable, Taine lui-même ne le contestait pas. Il abandonnait absolument Vancien régime. Mais au lieu d'une reconstruction sur la base de principes abstraits, il eût fallu une

réforme et un développement organique sur le modèle de l'Angleterre.

Taine en revenait ainsi à la théorie du Romantisme, surtout de Burke. Comme ses devanciers, il ne s'efforçait pas de comprendre, il censurait. Il ne se demandait pas si pour un État militaire continental tel que la France il eût été possible de conserver un gouvernement aristocratique à la manière anglaise sans y risquer son indépendance. Il ne considérait pas que même sa chère Angleterre, en conservant les anciens noms, passait de plus en plus à l'administration bureaucratique et centralisée à l'instar de Napoléon, c'est-à-dire entrait dans les mêmes voies que les fondateurs de la centralisation française au xvii" siècle. Il systématisait les conditions où se trouvait l'Angleterre entre 1800 et 1830 environ et croyait qu'on aurait pu établir en France quelque chose d'analogue. Il se facilitait la tâche de démontrer sa théorie en isolant artificiellement l'histoire des nations, comme le faisaient presque tous les romantiques spéculant sur l'histoire. Dans ses Origines, il faisait complètement abstraction de la politique extérieure et des relations internationales. Il resta insensible aux instigations de Ranke et de l'école prussienne. Il partait inconsciemment de l'idée que chaque Etat était libre d'arranger ses affaires intérieures comme il lui plaisait.

Le chef-d'œuvre de Taine, ici encore, fut dans ses portraits psychologiques, dans sa peinture de types sociaux. Ce n'est pas sans raison qu'est devenu célèbre le chapitre où il dépeint l'esprit des Jacobins. Ses assertions sont souvent partiales et chargées ; elles s'appuient beaucoup trop sur des témoignages douteux ou tendancieusement choisis. Mais elles décrivent un type humain donné avec un relief inimitable. D'autres chapitres ne sont pas inférieurs à celui-là. Il réussit particulièrement dans ceux qui traitent de mouvements intellectuels. Ses portraits d'hommes tels que Napoléon s'occupent trop de Ihomme et trop peu de l'homme d'État à l'œuvre et du militaire. En revanche il est dans son élément quand il s'agit de phénomènes appartenant en somme à l'histoire de l'esprit. Ses observations sur les chefs du Rationalisme français ou sur la sentimentalité idyllique des vues politiques en France avant 1789 comptent parmi les productions les plus remarquables de la pein-

FUETER. 47

ture liistoriquc. Elles décrivent plus qu'elles n'expliquent historiquement : Taine trace, par exemple, une image très frappante de Vesprit classique^ c'est-à-dire de la philosophie rationaliste populaire de l'antiquité éveillée par l'humanisme à une nouvelle vie ; mais il n'explique pas pourquoi cette doctrine poUtique superficielle a précisément en France inlluencé la politique; Tocqueville avait jugé les choses avec plus de justesse et de sang-froid. Mais les descriptions de Taine sont sans égales.

Taine écrivain. — Son style y contribua certainement pour une grande part.

Taine n'écrivait pas comme on pouvait l'attendre d'après ses habitudes de déduction. Il évitait de faire usage de notions abstraites. Il voulait montrer par son style déjà qu'il ne partait pas de théories idéalistes, mais de la réalité empirique scientifiquement observée. Ses opinions fondamentales avaient été formées par la voie de la pure spéculation. Mais l'exposition était arrangée comme pour cacher autant que possible ce défaut initial. Des historiens comme Tocqueville, qui laissaient paisiblement les faits agir sur eux, communiquaient simplement le résultat de leurs recherches : Taine, qui n'avait fait que recueillir des preuves à l'appui d'une thèse établie d'avance, s'efforçait de mettre le lecteur au courant du fondement empirique de son édifice. Il étalait devant lui ses petits faits en une masse accablante. Dans ses explications il préférait l'expression réaliste, concrète, rappelant autant que possible les processus physiologiques, aux formules de philosophie de l'histoire employées par l'école idéaliste. Ses dispositions artistiques, sans doute, l'inclinaient déjà vers la peinture réaliste de cabinet; il était trop épris des tableaux de genre de beaucoup d'historiens anglais pour n'avoir pas voulu tenter de les imiter. Il disposait ses détails descriptifs d'après des axiomes abstraits ; il mettait le détail pittoresque au service de la pensée.

Le résultat fut l'union tout à fait remarquable de deux phénomènes qui semblent s'exclure : il décrivit les créations de sa spéculation philosophique avec les procédés dont ne se servent habituellement que les romanciers ou les peintres de genre en histoire. Il entoura ses propositions abstraites de l'éclat d'une vie florissante.

l'historiographie ^ous l'influence des sciences 739

Par de petits traits bien choisis de la vie de tous les jours il sut éveiller l'impression du joyeux épanouissement de la réalité. Des comparaisons hardies, souvent d'une invention tout à fait géniale, donnaient même aux chapitres de théorie un caractère réahste. Le lecteur ordinaire croit avoir devant lui un auteur établi de plainpied dans la vie et n'ayant aucun goût pour des spéculations étrangères au monde. 11 s'aperçoit peu à peu seulement que les tableaux de Taine ne reposent pas sur une observation directe, mais sont le produit dune construction philosophique. Tous les exemples que l'auteur va chercher dans la réalité ne servent qu a donner plus d'efficacité à la démonstration d'un théorème fixé d'avance.

Brunetière.

La méthode de Taine en histoire littéraire n'a pas rencontré de critique plus sévère que Ferdinand Brunetière, né 1849 à Toulon, 1875 attaché à la rédaction de la Revue des Deux Mondes, 1886 maître dé conférences à l'École Normale, mort 1906 à Paris. Brunetière appréciait la valeur de la méthode constructive ; mais il ne tomba pas dans ces étroitesses. Comme historien de la littérature, il possédait plus de connaissances que Taine et voyait plus clairement les choses. II chercha plus que son devancier ne l'avait fait à expliquer l'histoire de la littérature par elle-même. II évita de recourir à de vagues concepts généraux tels que la race et le milieu.

Brunetière aussi se servait d'expressions rappelant les sciences naturelles. Sa phraséologie fait penser à Darwin : il concevait la littérature comme un ensemble de différents genres qui se développent l'un à côté de l'autre, se combattent, se remplacent ou se repoussent. Il ne faudrait pas donner à cette métaphore plus de valeur qu'elle n'en a (des genres naturels, qui se multiplient directement, ne peuvent être comparés, cela va sans dire, à de stériles abstractions sans vie organique) : mais on ne contestera pas que ce ne soit une formule heureusement choisie. Le milieu littébaire, dont Taine ne niait pas l'importance en principe (il le comprenait dans la notion du Moment), mais dont il faisait pratiquement peu d'usage, peut être, grâce à cette vue- là, défini avec plus de précision qu'auparavant. Elle met aussi en relief le fait que des documents littéraires ne sont pas uniquement des témoignages historiques ou psychologiques, mais sont soumis à des lois propres, à des lois artistiques. Enfin elle empêche l'historien de chercher à réduire en une formule le développement de la liltéralure : si l'évolution s'accomplit de telle manière que différents genres se croisent et se remplacent, on exclut d'avance l'hypothèse qu'au milieu des nom. breuses combinaisons possibles une seule soit jugée nécessaire.

Avant tout Brunetière est par là mis à même de départir à la person-

nalité de l'artiste son droit liistorique. Taine n'avait presque pas étudié le rapport entre l'individualité et la tradition artistique. Brunetière en fit justement le point de départ de ses études. Il chercha à déterminer en détail l'influence des ouvrages antérieurement écrits sur les suivants et à préciser jusqu'à quel point l'intervention fortuite de grands artistes entraînait des changements. Il n'oublia jamais que l'historien de la littérature n"a pas affaire à l'œuvre isolée comme telle, mais à l'histoire de la littérature. Les œuvres qu'il faut traiter le plus amplement ne sont pas celles qui, pour des raisons subjectives, tiennent le plus à cœur au critique, mais celles dont on peut prouver qu'elles ont le plus fortement influencé la production ultérieure des œuvres sans lesquelles il y aurait une vraie lacune dans la suite de la littérature. L'historien de la littérature a pour tâche principale de rechercher la filiation et la généalogie des créations artistiques. On doit reconnaître que cette tâche n'a été nulle part mieux remplie jusqu'ici que dans les livres consacrés par Brunetière à l'histoire de la littérature française : L'évolution des genres dans l' histoire de la littérature française ; Evol. de la critique 1890. Les époques du théâtre français 1892; VÉvol. de la poésie lyrique française 1894. Il laissa inachevée l'Histoire de la littérature française classique, dont seul le premier volume — jusqu'au xvi" siècle — a paru de son vivant. Elle est continuée d'après les notes de cours de Brunetière; le troisième volume, qui traite du xyiii" siècle, a paru en 1913. Cf. en outre le Manuel d'histoire de la littérature française 1897. Nécrologie de Ch. Rébelliau dans la Revue hist. 93 (1907), 311 ss. Giraud dans Les Maîtres de V Heure, 1911.

Sorel.

Brunetière était formé par les travaux dhistoire littéraire de Taine. Il compléta et corrigea en même temps la méthode étroite de l'Histoire de la littérature ■ anglaise. C'est dans un rapport analogue avec Taine historien politique que se trouva l'aîné de Brunetière, Albert Sorel, né 1842 à Honfleur, 1866 occupé au ministère des Affaires étrangères, 1872 professeur d'histoire à Paris, 1898 à l'École militaire de Saint-Cyr, 1894 membre de l'Académie française, mort 1906 à Paris. Il écrivit en quelque sorte la partie de l'histoire de la Révolution que Taine avait laissée de côté, l'histoire de la politique extérieure de la France pendant la Révolution, et par là déjà il montra que bien des reproches élevés par Taine contre la Révolution n'étaient pas fondés ou étaient tout au moins fort exagérés. La politique d'expansion de la Révolution n'est pas à ses yeux un avorton du dilettantisme doctrinaire, mais la continuation naturelle d'efforts antérieurs. — Son principal ouvrage est L'Europe et la Révolution française 1895 à 1904, dont un Index a été publié par Émile-Albert Sorel, 1911. Mentionnons en outre : Histoire diplomatique de la guerre franco-allemande 1875. — La question d'Orient au XVUI^ siècle 1878. — Montesquieu 1887. Cf. les articles biographiques de son fils Émile-Albert S. dans la Revue de Paris 1912,

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